L'Auvergne

Part 19

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Mais son exil, sa relégation ne furent guère volontaires. Détestée de ses frères, Charles IX et Henri III, détestant son mari le Béarnais, sa vie est en marge de la cour. Réfugiée à Agen, elle s’en fait bannir; c’est alors qu’elle se dirige sur Carlat, encore tout rempli d’elle, Carlat que rien ne semblait destiné à être le décor d’une cour d’amour, sur ce rocher de sept cents mètres de tour, qu’il dominait de quarante mètres de hauteur, isolé, à pic de tous côtés, avec une seule entrée, un escalier étroit taillé dans le basalte, un mur extérieur flanqué de tours et de bastions, une seconde enceinte crénelée, une ligne de forts couronnant le plateau... Du XVe siècle au XVIe, son sort est agité, comme devait l’être celui d’une place guerrière de cette importance; ne dénombrons point ses prises et reprises par ceux-ci ou par ceux-là. Parmi ses maîtres précédant Marguerite, la vicomté de Carlat compta Jacques d’Armagnac, toujours en armes contre Louis XI, plusieurs fois pardonné, enfin sur une trahison dernière, assiégé, contraint de se rendre, condamné à avoir la tête tranchée. Carlat, réuni à la couronne sous François Ier, fut du domaine de plusieurs reines, enfin de Marguerite de Valois.

Il paraît qu’en s’installant à Carlat, Marguerite commence par «donner une certaine liberté aux auberges qui auparavant n’en avaient presque pas; ainsi dans le Carladès, il leur était défendu de recevoir des hommes mariés». Une ordonnance pareille aujourd’hui, et je crois bien que le célibat ferait de nombreux adeptes dans la contrée!

La solitude devait être pesante à Marguerite, encore qu’elle eût les ressources de l’étude, le goût des arts, le don des vers.

Aussi, un jeune page, d’Aubiac, bénéficia-t-il des faveurs royales: «Je la voudrais pour un instant, à peine d’être pendu après», soupirait-il. Ce qui advint.

Errant sur le plateau qu’occupait le château rasé, parmi l’herbe où paît quelque mouton, ou dans l’angle où quelque paysan est à _charruter_, ce n’est point l’emplacement des bâtiments militaires que l’on cherche, mais l’oratoire, le boudoir, l’appartement de la reine, où pénétraient pâtres et voituriers de Vic et de Raulhac, alors même que Marguerite instruisait d’Aubiac, faisait son secrétaire de cet enfant, lui élevait l’intelligence et l’ornait, pour l’aimer ensuite jusqu’à pousser sur sa mort une plainte qui a traversé le temps...

Cet épisode romanesque assure l’histoire de la forteresse mieux que tous ses sièges; le sombre Carlat est tout fleuri de ce tendre souvenir.

Dix-huit mois après, Marguerite est chassée: «La vérité est telle que le sieur de Lignac, pour quelque mescontentement et jalousie qu’il a eus de la royne de Navarre, qu’elle ne se saisît du chasteau, l’a chassée... Il a retenu quelques bagues en payement, comme il doist, de dix mille livres qu’il a despendues pour elle qui, après avoir bien contesté en son esprit, se résolut de s’en aller à Millefleur (Mirefleur), et se meit en chemin à pied aveq Aubiac et une femme, puis, sur le chemin fut mise sur ung cheval de bast, et après dans une charrette à beufs» qui la conduisit à Ybois, où il n’y a ni vivres ni munitions, rien que «des noix, quelque lard et des fèves», Ybois, bien déchu, en comparaison de celui que montrent ces vers:

Je suis Ybois, très forte place, Où il y croist de bon froment, Car la terre est bonne et grace. J’ay de bons vins et largement Poiz et febves pareillement, Et tant de fruictz et nourritures Que de l’argent semblablement, Forces prez et bonnes pastures.

C’est là que le marquis de Canillac, sur les ordres du roi, la prend pour la conduire à Usson, geôlier amoureux de sa prisonnière avant d’arriver au château où il doit la garder. Marguerite songea aussitôt à tirer parti de cette faiblesse; à force de subterfuges, elle put conserver d’Aubiac encore un temps, mais le marquis de Canillac, jaloux et brutal, ne se laissa pas berner: il fit empoigner d’Aubiac; on le jugea sous quelque prétexte à Aigueperse, où il fut étranglé; il serait mort en baisant un manchon qui avait appartenu à la reine. Ainsi mourut «l’un de ses amants qu’elle ennoblissait avec six aunes d’étoffe... Un valet d’écurie qu’elle avait pris pour ne chômer point, comme le mieux peigné de ses domestiques, cet Aubiac, que d’Aubigné nous dépeint comme un chétif rousseau et plus tavelé qu’une truie, ayant le nez teint en écarlate, et que pour son malheur le marquis de Canillac trouva vilainement caché, sans barbe ni sans poil, l’ayant sa maîtresse ainsi déguisé avec ses ciseaux pour le sauver».

Sans doute, Marguerite ne jugeait point comme d’Aubigné ce chétif rousseau, sur le trépas prématuré de qui elle composa ces vers:

Rigoureux souvenir d’une joye passée Qui logez les ennuis du cœur en la pensée, Vous sçavez que le ciel, me privant de plaisir, M’a privée de désir.

Si quelque curieux, informé de ma plainte, S’étonne de me voir si vivement atteinte, Répondez seulement pour prouver qu’il a tort, Le bel Athis est mort.

Athis de qui la perte attriste mes années, Athis, digne des vœux de tant d’âmes bien nées, Que j’avais élevé pour montrer aux humains Une œuvre de mes mains.

Quand le temps, mais pourtant cette crainte soit vaine, Permettrait qu’un oubly fist adoucir ma peine, Je persiste aux serments diverses fois conclus. Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre, Je ne veux désormais être prise, ne prendre, Et consens que le ciel puisse esteindre mes feux, Car rien n’est digne d’eux.

Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absence Éloigne de mes yeux, non de ma souvenance, A tiré quant à soy, sans espoir de retour, Ce que j’avais d’amour...

Mais si le marquis de Canillac ne paraît point avoir eu de doutes sur le rôle de d’Aubiac auprès de la reine, il ne s’en laissa pas moins abuser ensuite: «Le marquis de Canillac, dit d’Aubigné, préférant à la foy qu’il devait à son maître un chétif plaisir, se laissa piper aux artifices de sa prisonnière, oubliant son devoir et quittant tout ce qu’il pourrait prétendre pour se rendre amoureux de cette amoureuse.» Et Brantôme, lui, de s’exclamer: «Vouloir tenir prisonnière, sujette et captive en sa prison, celle qui, de ses yeux et de son beau visage, peut assujétir en ces liens et chaînes, tout le reste du monde comme un forçat!» Voici, d’après d’Aubigné, comment Marguerite se débarrassa de son surveillant: «L’histoire est plaisante, des ruses et artifices desquels cette reine s’avisa pour éloigner de ce chasteau ledit marquis de Canillac qui l’importunait fort, c’est qu’elle lui faisait croire qu’elle l’aimait, qu’elle lui vouloit faire du bien; enfin, elle lui donnait sa maison de Paris, l’hôtel de Navarre, et une terre de deux mille livres de rente, située en son duché de Valois, proche Senlis; elle lui fit expédier une donation en bonne forme de ces deux pièces, et fut envoyée à M. Hennequin, président en la cour du Parlement, et un des chefs de son conseil, et en même temps fit expédier une contre-lettre audit sieur, lui mandant qu’il n’en fît rien... Il y a plus: elle feignit d’aimer grandement sa femme, et elle se fit apporter un jour ses bagues, elle voulut qu’elle s’en parât quelque temps dans le chasteau même. Et le tour du jeu fut qu’aussitôt que son mari eut le dos tourné pour aller à Paris, elle la dépouilla de ses beaux joyaux, se moqua d’elle et la renvoya... avec tous ses gardes, et se rendit dame et maîtresse de la place...» à la grande risée même d’Henri IV et de la Cour.

Divers auteurs peuvent aider à imaginer ce qu’était Usson, entamé sous Henri IV, achevé d’abattre par Richelieu: «Usson, dit Scaliger, est une ville située en une plaine où il y a un roc et trois villes l’une sur l’autre, en forme d’un bonnet du pape; tout à l’entour de la roche et au haut, il y a le chasteau avec une petite vilète à l’entour.» Un autre texte explique: «C’était une place extrêmement forte, fondée avec le château de Nonette par le bon duc de Berry, oncle du roy Charles VII. Il y a en ce château cinq murailles. La première n’a aucune tour; mais quand on a passé celle-là, on voyait en haut, en l’air, le château bien flanqué de grosses tours, hors de toute atteinte pour l’escalade; fondé sur un rocher de pierre dure fait en forme de pyramide, qui commande à cette première muraille. Au-dessus de ce premier, il y en a un autre qui le commande, comme lui bien flanqué de tous côtés. Il commande si bien que, quand on a pris le premier on n’a rien, et, après ce second, il y en a un troisième, grand et spacieux, où sont les quartiers du commandant et des soldats, dans lequel il y a une fontaine ou citerne inépuisable pour le service des hommes et des chevaux qui sont dedans, ainsi que dans le donjon qui domine le tout. Il y a encore un petit donjon au milieu du grand, de forme carrée et très fort par lui-même, où l’on tenait une corne pour sonner l’alarme et la retraite quand l’ennemi était en campagne. Ce château est imprenable. C’est pourquoi il y a un petit écrit sur une porte avec ces paroles: _Garde le traître et la dent!_ voulant faire entendre par là qu’il ne peut être pris que par trahison ou famine.»

Là, près de vingt ans Marguerite de Valois eut cette existence mêlée d’amour, de religion, d’art, sa vie scandaleuse de boudoir et d’oratoire, qui lui a valu les plus ardents détracteurs, des panégyristes aussi.

D’abord, elle ne tarda point à se consoler de la fin d’Aubiac, avec Chanvalon, Duras, Saint-Vincent, Pominy, fils d’un chaudronnier, et «ce petit chicon de valet de Provence», Julien Date, qui devient Saint-Julien. Usson est appelé par certains: «une autre île de Caprée», tandis que, selon le Père Hilarion de Coste: «Usson estoit un Thabor pour la dévotion, un Liban pour la solitude, un Olympe pour les exercices, et un Parnasse pour les muses».

Ces louanges ne sont rien auprès de celles que valent à Marguerite, plus que sa dévotion pusillanime d’Italienne et de Médicis, ses fondations de chapelles et ses nombreux bienfaits: «Ceste très noble âme royale s’est retirée dans le château élyséen d’_Husson_, avant qu’entrer en la gloire des cieux, s’est voulu avoisiner d’yceux, commençant d’y prendre sa volée... Rocher d’_Husson_, l’honneur et la merveille de l’Auvergne, rocher sur lequel la clarté esclaire perpétuellement, d’où le jour ne se retire jamais, les rayons de la face royale y luisant toujours, et de ce lieu en hors illuminant toute la région! Bel astre de l’Europe, qui résidez et ne bougez d’_Husson_! _Husson_, royale demeure de la race dernière des Valois! Sainte et religieuse habitation! sacré temple de Dieu! hermitage saint! monastère dévot! où Sa Majesté s’étudie du tout à la méditation, rocher témoin de la volontaire solitude, très louable et religieuse de ceste princesse où il semble, par la douceur de la musique et par le chant harmonieux de plus belle voix de France, que le paradis en terre ne puisse être ailleurs.»

En favorisant le parti de la Ligue en Auvergne, elle se créait aussi des titres à la reconnaissance des catholiques.

Cependant, celle qui eût dû porter la couronne de France, sous l’apparente splendeur d’Usson, n’y était guère tranquille, redoutant tout de son frère, d’abord, avec des terreurs telles qu’à table jamais elle ne mangeait d’aucun mets, qu’elle n’en eût fait faire l’essai aux femmes qui la servaient.

Puis ce fut vite la détresse, l’humiliation de solliciter: «Bien que cette place ne craigne que le ciel, que rien que le soleil n’y puisse entrer par force et que sa triple enceinte méprise les efforts des assaillants, comme un roc élevé les flots et les vagues, la nécessité toutefois y entra, et l’obligea, pour en éviter les outrages, d’engager ses pierreries à Venise, fondre sa vaisselle d’argent, et n’avoir rien de libre que l’air, espérant peu, craignant tout: car tout était en désordre autour d’elle.»

Ces difficultés ne s’aplanissent qu’à la rupture de son mariage, à quoi elle s’était opposée, Gabrielle d’Estrées vivante, de crainte que le roi ne l’épousât; celle-ci morte, Marguerite ayant consenti à la dissolution, Henri IV lui paya ses dettes et augmenta sa pension, enfin l’autorisa à retourner à Paris...

Avec elle, l’Auvergne, éblouie de beauté pendant vingt ans, perd la seule femme qui ait fait parler d’elle dans la montagne,--je veux dire assez pour que nous ayons à le relater,--et ce ne fut pas en bien: mais ce n’est peut-être pas à l’Auvergne de trop blâmer, puisque, durant ces vingt années, ce fut sur ses montagnards que s’abaissèrent et se fixèrent les yeux d’une reine... les plus beaux yeux et la plus belle reine du monde,

Et qui, plus qu’une autre femme, Porta, gravé dans son âme, Le commandement divin De l’amour pour le prochain.

CHAPITRE XVII

Noël au village; Conques, les Jeux de Sainte-Foy; le Trésor; les cheveux de Marie et de Madeleine; les Mystères.--Messe de minuit.--Plus de réveillon.

La première fois que j’allai à Conques, je brusquai ma visite, me jurant d’y revenir à la Noël.

Par cet après-midi d’été pesant, devant le portail que le dicton populaire consacre comme une des sept merveilles du Midi:

_Pourtal dé Counquos, Clouquié dé Roudez, Compono dé Mendé, Gleizo d’Alby_...

(Portail de Conques, clocher de Rodez, cloche de Mende, église d’Alby...) devant ce portail renommé justement, il me prit un regret de n’avoir pas mieux choisi mon jour pour visiter, pour me trouver là à quelque fête du culte; j’avais appris, sans y porter assez d’attention, qu’à certaines dates, le dimanche des Rameaux, le vendredi saint, le lundi de Pâques, le jeudi de Pâques, le dimanche de Quasimodo, comme je le relisais à présent sur un petit prospectus distribué à l’auberge, on jouait ici _le Mystère de la Passion_, à l’instar des représentations d’Oberammergau; aussi, à l’imagination du spectacle des offices, pompes et processions dans ce décor, à quoi j’aurais pu assister en calculant mon excursion, je n’étais pas sans mauvaise humeur: et personne contre qui la tourner! le bourg désert, tout le monde aux travaux du dehors...; à contre-cœur, je me laissais guider à travers l’édifice, le cloître, le trésor, le musée, par un sacristain, resté là avec quelques moines seulement, toute la communauté expulsée par les décrets, un carliste réfugié, ce sacristain, qui entrelaçait son histoire propre à celle de sainte Foy, dans un français mêlé de patois et battu d’espagnol, rendu plus difficile encore par la musique qui éclata soudain: une répétition des pères, charmant la solitude à souffler dans les pistons et les trombones.

L’église de Sainte-Foy est un modèle de l’école romane auvergnate, datant du XIe siècle; les pièces merveilleuses de son trésor, sauvées de la Révolution par les habitants qui se les partagèrent pour les cacher, et les rendirent toutes, forment les annales probantes de la vogue de l’abbaye, en d’autres temps; je les vis mal, avec ce projet de les revoir plus tard; je m’attachais aux détails du site, aux replis duquel Conques se dissimule comme une noix dans sa coque mi-ouverte; l’abbaye bénédictine était là des plus secrètes, des plus inaccessibles, refuge prédestiné à qui voulait s’enterrer vif dans le renoncement, la méditation et la piété.

Il paraît que ces rochers du Dourdou, aux eaux rougeâtres, de la _vallis lapidosa_, avaient été habités par des cénobites, plusieurs fois anéantis, plusieurs fois remplacés, avant que l’abbaye fût créée par Dadon, un guerrier qui s’était fait ermite, dont les successeurs s’emparèrent des reliques de sainte Foy pour les transporter à Conques...

Sainte Foy était morte martyre à Agen.

L’un des moines s’y rendit, «demanda à être admis parmi les religieux qui possédaient le corps de sainte Foy et gagna si bien leur confiance qu’on finit par lui en confier la garde. Ce n’est qu’au bout de dix ans qu’il avait obtenu ce résultat. Enfin, un beau jour, il parvint à se trouver seul, brisa le tombeau, enleva les reliques et les emporta à Conques».

Alors commencèrent les _Jeux de sainte Foy_, comme on appela ses miracles innombrables: les prisonniers bénéficiaient surtout de ses faveurs; comme, délivrés, ils n’avaient plus que faire de leurs chaînes, ils les offraient à leur libératrice: les grilles du sanctuaire ne proviendraient pas d’autres fers...

Dans le tympan du portail, au-dessous de sainte Foy couronnée par des anges, l’église de Conques est représentée avec des carcans commémoratifs en ex-voto, parmi les scènes du Jugement dernier; ce bas-relief, où figurent une centaine de personnages, le Christ, les apôtres, des anges, les damnés, les élus, les martyrs, les saintes femmes, les péchés et les vices, dans un pêle-mêle d’art et de naïveté, avec de l’habileté et des gaucheries, le tout d’une exécution verveuse souvent, avec l’avantage sur tant d’autres compositions de ce motif de la même époque, d’être fort bien conservé, ce bas-relief suffit à provoquer la venue des archéologues...

Et le trésor!

Quel éblouissement!

A mesure que le portier carliste, tout en me narrant son exode en France, ses courses périlleuses aux défilés des Pyrénées, s’interrompt pour me désigner le reliquaire de Pépin, la statue d’or de sainte Foy, l’A de Charlemagne (qui aurait envoyé à Conques le premier des reliquaires en forme de lettres de l’alphabet, dont il donna les vingt-deux suivantes à d’autres abbayes), et des gémellions, et des bassins, et des châsses, et des croix, et des reliures, et des chasubles, c’est comme un conte oriental, dans une grotte de fabuleuses pierreries et de métaux précieux, de l’or jaune, de l’or rouge, des cabochons, des perles, des cornalines, des émaux, des onyx, des agates, des saphirs, des améthystes, d’une orfèvrerie tantôt barbare, tantôt délicate, toujours somptueuse!

On sort de là comme d’une caverne de féerie et de rêve.

Mais tout cela n’est que de pauvre matière, si éclatante qu’elle soit, et de quelque sorte que le labeur, la patience et le talent des hommes l’aient façonnée: la collégiale de Sainte-Foy de Conques ne se targue-t-elle pas de posséder des reliques de la Circoncision de N.-S. J.-C., le mouchoir de saint Pierre, le bras de saint Médard, de la chair grillée de saint Laurent, etc., etc., mais surtout des cheveux de la bienheureuse Marie Mère de Dieu, et des cheveux de sainte Marie-Madeleine, des cheveux pâles dans des éprouvettes de verre, des cheveux dont je n’ai guère distingué la couleur, sur les tablettes d’une armoire, des cheveux de Marie et de Madeleine, de ces cheveux sous lesquels le petit gars de Bethléem aurait vagi, tété, fait ses dents, des purs cheveux de la Vierge--et les cheveux parfumés de la Madeleine, de ces cheveux amoureux et repentis, répandus aux pieds du Seigneur--les uns et les autres, ceux qui ne s’étaient défaits qu’aux petites mains de l’enfant jouant avec sa mère, et ceux qui s’étaient dénoués à toutes les suaves caresses du désir et de la passion, les uns et les autres, là, dans ces tubes de verre, comme des fils hygrométriques, figurant de primitifs baromètres...

Mais le portier m’entraîne rapidement, comme s’il avait toutes les troupes d’Espagne à ses trousses, et, d’ailleurs, ne lui ai-je pas dit que j’étais pressé, vers le musée, où s’alignent des chapiteaux et des abaques, des sarcophages mérovingiens, des cuves baptismales, des mortiers, un moule à hosties, des statues, un calvaire...

Mais quoi! après les cheveux de Marie et de Madeleine, je passe... et je regarde à peine les tapisseries...

D’ailleurs, puisque je reviendrai...

Et je pars, avec l’intention, oui, de remonter à Conques pour une de ces cérémonies: «Vous verrez, me dit le portier, nous faisons ça en grand...»

Je pars, longeant les gorges du Lot, par un chemin de halage qui ménage la place stricte d’une voiture entre le roc et l’abîme, vers Entraygues et la Truyère, Entraygues où les maisons ont des tonnelles de vigne, Entraygues où mûrit le vin du Fel... Entraygues où, quand se cueillait du vin sans eau, allait en chercher le Cantal qui n’en cueille pas...

Je partis projetant de revenir... et je revins... des années après, non pour une représentation de la Passion, hélas! mais pour une nuit de Noël...

Le souvenir de Conques me hantait à ce point, qu’un soir de décembre je sautai dans le train, de façon à me trouver pour le réveillon là-bas... et puis, je voulais traverser par l’hiver et les neiges toute la région d’Aurillac jusqu’à l’Aveyron...

Que ce fut long et que c’était froid!

A chaque instant, la route disparaissait dans les combes, les fondrières...

Mais comme, au départ, les Cantal gelés se profilaient et s’étiraient, mastodontes de marbre, en fresques, sublimes au bord du ciel, avant d’atteindre au cam de la Feuillade, une auberge isolée où ne s’arrêtent que le courrier d’Entraygues, des fardiers, des chasseurs...

Noël, ici, se préparait tout de même, par le sacrifice, naturellement, d’un cochon...

Des senteurs de roussi--d’avoir flambé la bête--de sang tiède, qui emplissait des terrines, de boyaux où ce sang allait se tasser en boudin, de chair fraîche, ne se taisaient, si j’ose dire, que pour laisser parler l’oignon!

Mais, le boudin n’était que latent, les saucisses futures, etc., et, devant ce carnage appétissant, il fallut nous contenter des provisions médiocres du garde-manger, et devant tout ce porc frais, du lard rance de ses prédécesseurs, de l’immolation de l’autre année... Et en route, par la plaine glacée, tout le territoire de Montsalvy en champ de neige, Calvinet, Cassaniouze émergeant à peine, puis des maisons çà et là comme égarées, avec les pattes des sangliers tués clouées aux portes...

Et puis la vallée de Saint-Projet, et puis Conques, à la nuit, cinq heures... Et le divin enfant ne doit naître qu’à onze heures ou minuit... Une tasse d’herbes sous l’étiquette fallacieuse de thé ne me mène que jusqu’à cinq heures et demie, délai dans lequel j’ai pu connaître amplement tout le personnel administratif de Conques, gendarmerie, contributions, enregistrement, qui défilent à l’auberge, stupéfaits de l’équipage et du voyageur venu jusque-là, et qui ne vend rien, ne place rien, ne peut être pris même pour un visiteur de l’église, à ce moment!...

Évidemment, je ne comblerai pas ce soir les lacunes de mon premier passage; cependant, conduit et éclairé par un garçon d’écurie jusqu’à la sacristie, je puis obtenir d’un bedeau, ahuri d’un touriste à cette époque et à cette heure, qu’il _me fasse feu_ et me promène à travers l’église, encore qu’il maugrée d’être dérangé dans les préparatifs de la solennité...

Voici de nouveau la fantastique caverne du trésor, l’extraordinaire statue d’or de sainte Foy et les coffres, et les châsses et les monstrances, avec leurs filigranes, leurs intailles, leurs incrustations et imbrications, toute la joaillerie et les ornements les plus admirables qui sortent de la nuit au passer du falot, semblent se précipiter à ces rayons imprévus, s’illuminent, un éclair, et retombent à l’obscurité de cave des armoires où ils gisent tout le long de l’année...

Et les cheveux de Marie, et les cheveux de Madeleine, voilà bien des siècles, peut-être, qu’ils n’ont point été de la sorte sous la main et le regard d’un passant, d’un mécréant, qui, cependant, au bout de la lueur de cette lanterne, tâchait à démêler leur nuance, croyant se rappeler vaguement que ceux de la Vierge étaient bruns, et roux ceux de la Pécheresse...