Part 14
«Le duc, roi des chats-huants, oiseau qui ressemble à un chat,--y rôde et bien souvent s’enfonce dans leurs creux; ses yeux ronds, quand il est perché sur sa proie,--y brillent comme deux lampes, deux flammes jaunes,--et, s’il criait, vous en seriez épouvantés.
«C’est un oiseau qui a pour le moins six pieds d’envergure,--et qui, dans son bec, porte un chevreau, un levraut,--aussi bien qu’un étourneau y porte une cigale.--Les rochers tremblent du bruit qu’il fait en s’enfuyant d’un trou:--il est grand comme un bélier et beugle comme un taureau.
«C’est par là que Gerbert fut un pâtre de brebis,--avant d’être le grand pâtre du Monde,--et l’un de ces rochers le rappelle, Gerbert:--les vieilles du pays, en filant leurs quenouilles,--doivent en parler aux veillées d’hiver.
«Gerbert, la mitre en tête, est sur une chaise,--diriez-vous, et toute la colline lui sert de piédestal,--et de cette façon nous avons deux fois sa forme entière:--déjà la nature l’avait sculpté dans la roche,--quand l’homme le voulut dans le bronze immortel.
«Un jour si vous en avez le loisir, montez jusqu’à Lestrade:--vous verrez, de ce lieu, plus d’un roc singulier,--un surtout, allongé et pointu comme un noyau--de pêche (d’une pêche qui aurait vingt pieds de haut!)--Là le diable, un soir (ce n’est pas une plaisanterie),--avec des noyaux de pêches volées, salement s’obstrua,--et si bien qu’il en criait, et par la côte,--les braies à la main, il descendait en diligence,--quand tout à coup: Prou! prou!... Satan s’accroupit,--et de son ventre sortit un noyau fort rugueux.--Non, je ne vous souhaite pas, si vous avez quelque colique,--de vous trouver fermé par un aussi gros bouchon,--car lorsque Satan, qui n’a pourtant rien de petit,--pondit cet œuf, gros comme une barrique,--il ne faisait pas du tout le crâne, Rapatou,--et vous pouvez bien compter qu’il en avait son plein derrière!...
«Ici, tout honteux, une main sur la face, il me faut dire: Avec votre pardon,--et m’excuser, dans mon amour pour le vrai,--d’user de trop de liberté.
«Près de ce rocher j’en sais un qui est haut de six toises,--et que vous diriez bâti par la main d’un maçon;--moi qui vous parle, un jour, je l’ai pris pour un clocher:--même il n’y manque, ma foi, que la cloche,--la cloche et le sonneur.
II
«L’arbre et le rocher ne sont pas souvent en guerre;--ils se dressent côte à côte, et sans se faire tort:--ils sont frères; tous deux sont les fils de la terre.--Le rocher sert de tuteur à l’arbre, et, quand il est fort,--l’arbre jusqu’à la mort prête son ombre au rocher.
«J’ai découvert, et pas plus tard que cette année,--dans une châtaigneraie (je vous dirai même l’endroit;--c’est près de Calvinet), un roc lisse et rond,--qu’un vieux châtaignier dans son écorce vermoulue--tient serré contre lui, comme en une étroite accolade.
«L’arbre est décapité et creux; il n’a qu’une grosse branche--qui se tord comme un bras autour de la pierre;--son écorce y adhère, et de telle façon--que ce rocher, diriez-vous, est le fils de la souche.
«Mais tout cela, c’est de la pacotille:--un rocher, qui de toute manière mérite grand renom,--c’est celui de Carlat et vous ne me démentirez pas.--A plus de deux cents pieds son large front se dresse, et sur lui ont sifflé des boulets de canon.
«Et plus d’un l’a marqué de son ricochet;--car de traces autres que celle-là il n’en conserve aucune:--la couronne de tours qu’il portait sur la tête--a chu à ses pieds, par l’homme démolie,--mais ni la foudre ni le canon ne l’ont meurtri.
«Il a porté sans fléchir tout le poids d’une ville;--il s’y est dit plus d’un conte et plus d’un chant,--car la reine Margot y a été emprisonnée,--et dans les temps anciens, temps de guerre civile,--des quantités de soldats y tenaient garnison.
«Pour pouvoir de loin dominer la bataille,--à ses quatre angles il haussait quatre tours,--qui lui servaient de gardes et de dames d’honneur,--même il ne faisait pas bon les pincer à la taille,--car elles avaient le corset tout en pierre dure,--et plus d’un vert galant, amoureux de leur peau,--laissa ses ongles à leur rude _boborel_!
«L’une, au nord, faisait face à la grande montagne;--au ponant, la seconde avait l’œil sur Aurillac;--celle du levant menaçait Raulhac,--et celle du midi par delà la campagne--sauvage du Rouergue, regardait l’Espagne.
«Mais le temps, qui a pour lui hier, aujourd’hui, demain,--et l’homme, qui ne va pas doucement quand il abat,--l’un avec son canon et l’autre avec sa faux,--ont laissé ce roc pelé comme la main,--et fauché les tours comme des brins de paille.
«Seul le roc n’a pas peur de l’homme ni du temps,--et toujours, sans fléchir, il fait face aux quatre vents.
III
«Maintenant que je vous ai parlé des rochers de terre,--je veux vous parler des rochers d’eau, un peu:--ils ne sont pas frères; ils sont cousins seulement.--Un matin nous partirons pour la côte de Serre;--le train passe à côté, et ce n’est pas loin d’ici.
«Là, près d’un sombre et rude fourré,--dans la Cère, vous verrez des rochers d’eau en quantité,--des rochers ronds, pelés, lisses comme des œufs;--mais un seul, si vous vouliez en faire une omelette,--ferait plus qu’emplir deux chaudrons de lessive.
«De la cime des puys et des collines descendus,--ils ont fait une fameuse culbute dans la rivière,--où l’eau les a, l’un sur l’autre, amoncelés;--et ils sont tous là, comme au fond d’un grand plat,--mais pour les préparer il manque la cuisinière.
«De toute façon, cuits ou crus, ce sont des œufs durs.--Vous pouvez, avec des souliers ferrés à Laroquebrou,--leur marcher dessus, leur sauter sur le ventre de bon cœur,--vous n’en casserez aucun, et, si quelque chose casse,--ce sera vous, plutôt que les œufs, bien sûr:--jamais personne n’en a mangé aucun à la coque.
«Ces œufs (je n’ose dire ces rochers),--l’oiseau qui les a pondus était une crâne poule,--qui devait bien tenir sa place dans une marmite,--à en juger par la grande épaisseur de leur coquille,--vous les croiriez pondus par le fameux oiseau Roth,
«Vous savez bien, l’oiseau Roth, cette créature surnaturelle,--qui, d’après un vieux livre, un conte véridique, avait des yeux énormes comme un plat à salade,--en criant faisait plus de bruit qu’un vol d’oies,--et cachait, en volant, le soleil tout entier.
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«Mais la Cère n’est pas partout noire et sauvage,--non pas; elle n’écume pas partout comme un chien enragé;--pour lit, elle n’a pas toujours des rochers; elle en a de plus moelleux,--où la vache, comme dans un miroir, se regarde,--et descend, et s’abreuve avec de l’eau jusqu’au cou.
«Auprès des roseaux, dans l’herbe grasse et haute,--vous y voyez le goujon, qui fouille la vase sur les bords,--la truite qui luit, et qui bat l’eau de sa queue et saute,--et le chabot, vêtu d’argent, qui passe comme un éclair et frétille,--au milieu d’un sable fin comme une poussière d’or.
«Et le long de son flot d’eau claire et blonde,--des ormeaux et des tilleuls, des chênes, des hêtres,--poussent, tronc contre tronc, pommés comme des choux,--et leur frondaison est entière, et leur cime est vierge,--car la hache encore n’a pas osé monter si haut.
«Et par les prés où l’abeille, en mai, cueille son miel,--et par les grands bois feuillus, tout pleins de senteurs,--la Cère doucement fait des tours, des détours,--et s’épand sans bruit dans l’ombre bleue et fraîche,--mi-cachée par les herbes et les fleurs.
«C’est par là que j’ai souvent pêché l’écrevisse,--et qu’on m’a bien souvent porté le déjeuner,--à l’ombre d’un vergne ou d’un tilleul, le matin,--et jamais pain de tourte et jamais pain blanc--ne m’a paru aussi bon, aussi tendre que là.
«Dans la mousse enveloppés, comme dans une gousse--(telle la châtaigne est dans sa bogue),--les rochers semblent vêtus de soie et de velours.--Je m’assieds sur l’un, l’autre me sert de table,--et je déjeune en écoutant chanter les petits oiseaux.
«Après le déjeuner, je m’en vais vers la rivière,--et je me cache bien, car l’écrevisse a l’œil vif.--Mes paniers, amorcés d’une tête de mouton crue,--sont pleins:--d’entre les racines, de sous chaque pierre,--de partout, l’écrevisse arrive en procession.
«Il en arrive des groupes se chevauchant, des grappes, noires, rousses,--verdâtres et couleur de bronze, tant et plus.--Toutes mordent la viande: tu en auras, j’en aurai!...--Et le monceau augmente à vue d’œil et pousse,--pousse comme une taupinière quand la taupe y travaille.
«Dis, toi, Parisien, qui, du pied d’une souche,--vises tout le jour quelque maigre goujon,--et lorsque tu le prends, fais le fier et le vantard,--dis, cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?...--Eh bien! donc, viens nous voir, Aurillac n’est pas bien loin.
«Nous t’apprendrons la pêche à la mouche ou à la plume,--nous t’apprendrons comment du milieu d’un fourré,--avec dix toises de fil, les pêcheurs d’Aurillac--s’en vont cueillir le long des rochers, où l’eau écume,--de gros poissons mouchetés de rouge et de bleu.
«C’est la truite: la truite est comme la bourrée,--ce sont deux produits nés sous le même ciel:--savoir harponner l’une au bout d’un fil,--et danser l’autre, c’est malin, tu n’en as pas idée!--et toi, qui es Parisien, tu y sueras, crois-moi.
«Mais aussi, quand tu sauras danser la montagnarde;--quand tu sauras prendre la truite à pleins paniers,--il ne te manquera plus rien, et nos campagnardes,--dans leur gentil parler, tout ensemble âpre et doux, te complimenteront de leur bouche mignarde,--prêtes à se laisser dérober quelques baisers...
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus, qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige leur font la guerre;--parfois, seulement quelque maigre arbrisseau--leur couvre le chef et leur sert de chapeau.»
Fermons le livre; c’en est fini de l’Auvergne dans un fauteuil, par la magie du poète; il faut reprendre notre bâton de marcheur, et frappant le caillou et frappant le roc, par les villes ou les montagnes, tâcher à notre tour d’en faire jaillir quelque étincelle, sourdre quelque fil d’eau...
O patois, cher parler d’Auvergne, patois que parlait ma mère, et qui s’est tu pour toujours à mes oreilles et à mon cœur! Chacun de ceux qui le parlaient et qui s’en vont l’entraînent un peu à la tombe et à l’oubli; _il se perd_...
Est-ce un bien, est-ce un mal?
C’est un fait.
Et nous ne reprendrons pas ici le pour et le contre.
Il se perd,--mais, du moins, désormais, il ne périra pas tout, puisque le poète est arrivé à temps pour l’éterniser avec ses strophes.
CHAPITRE XIII
Saint-Flour.--Une vraie ville vierge; l’héroïsme sanflorain; les aventures de Saint-Flour.--La vie communale.--Guerre de Cent ans, guerres de religion.--Saint-Flour, Fort-Cantal, Fort-Libre.--Le bon Dieu de Saint-Flour.--La cathédrale, la grosse cloche.--Une ville morte.
Saint-Flour!... crie l’employé de chemin de fer: Chaint-Flour, inévitablement, ripostent, avec les plaisanteries et moqueries ordinaires, les voyageurs subitement en joie et en rires, à ce seul mot de Saint-Flour, Chaint-Flour, d’où descendent tous les _Auverpins_; car, Saint-Flour c’est l’Auvergne, et l’Auvergne c’est Saint-Flour, pour l’ignorance française: il est vrai que les Sanflorains s’ignorent à peu près autant qu’on les ignore.
Sans doute, ils jugent que ce serait du temps gâché que d’imposer silence à la raillerie, en faisant valoir leurs droits à l’histoire; ils vivent, et meurent, dans l’insouci complet de la gloire à laquelle ils pourraient prétendre.
Car c’est la fin de Saint-Flour, la fière cité, dont l’héroïsme avait résisté à tant d’attaques, expirant sur son roc inexpugnable, à neuf cents mètres d’altitude, cent huit mètres au-dessus de la vallée, tout son sang ayant coulé au faubourg, gras et florissant, le Saint-Flour commercial et industriel d’aujourd’hui,--qui n’est pas Saint-Flour...
Cependant, Saint-Flour ne périra pas tout; il ne s’effritera pas dans l’oubli, sans que l’on ait été averti qu’il y avait là de l’injustice à réparer, de la grandeur à célébrer,--la mémoire d’une vaillance de population unique à honorer. Que de villes, que l’on continue de qualifier imprenables, qui furent prises et reprises! Elles ne s’interdisent point, pour si peu, de perpétuer leur réputation, et, vaincues, de se décerner le triomphe. A Saint-Flour, nous nous trouvons devant une des rarissimes _villes vierges de France_! comme s’exprime dans ses excellentes investigations M. Marcellin Boudet, qui s’est voué à la réhabilitation de la capitale de la haute Auvergne.
Quels assauts, pourtant, il lui fallut soutenir, clef du royaume du côté du Languedoc et de la Guyenne, contre l’Anglais, pendant cette guerre de Cent Ans qui en dura trente-sept en Auvergne;--Saint-Flour «_insidiata de die et de nocte_, mentionnent des documents contemporains, la trahison aussi souvent employée que la force»; en 1395, Charles VI rappelle que, «depuis vingt-cinq ans en arrière, les Anglais ont fait à Saint-Flour _la plus forte guerre qu’ils ont peu_...»
Amère et farouche destinée que celle de Saint-Flour, plus cernée, bloquée et assaillie sur son roc, durant des siècles, par la guerre, qu’un écueil de l’Océan par les vagues, ne marquant pas plus dans l’histoire, que ne fait dans la géographie l’îlot aride où rien n’aborde... Saint-Flour, la vraie «ville noire», auprès de laquelle Thiers n’est que lis et que roses, auprès de laquelle toutes les noiraudes auvergnates, de Clermont à Murat, ne sont que brunes, fauves, rousses, châtaines! Saint-Flour, noire, comme calcinée, jaillie du feu, noire de sa sinistre origine, noire de tant de coups de mine et autres des batailles, noire comme si elle portait son deuil, tombeau d’elle-même, là-haut...
Saint-Flour... du nom d’un évêque de Lodève, qui évangélisa la contrée, au IVe siècle...
Ce ne fut d’abord qu’un oratoire, érigé à la mémoire du saint, où les pèlerins vinrent, fréquents; puis deux villages, dont Indiciac (Indiciacus), qui se serait appelé ainsi d’un phare situé là; mais l’opinion récente veut que Indiciac, (indicti ac) ait été «le lieu de l’indic, de l’indiction; celui où s’assemblent les chefs pour répartir l’impôt...» Et l’existence gauloise et gallo-romaine d’Indiciac serait prouvée.
A cet Indiciac, en expiation, deux fratricides, les sires Amblard de Brezons et Amblard Comptour d’Apchon, coupables du meurtre de leur frère et beau-frère, auraient élevé un monastère. Voici comme aurait eu lieu la donation: «Les deux meurtriers, revenant de Rome où ils étaient allés implorer leur pardon, se rendirent à Indiciac pieds nus. Ils firent supplier Adalbert, premier prieur, de leur donner du pain et un verre d’eau. Celui-ci apporta ces provisions hors du couvent, sous un frêne. Les deux donateurs mangèrent le pain, burent l’eau, et n’ayant exigé aucune autre redevance, la donation demeura confirmée.»
Trois cents ans après, le diocèse de Clermont qui englobait toute l’Auvergne ayant été divisé, Saint-Flour devint cité épiscopale,--et commença de rivaliser avec Aurillac, comme faisaient Riom et Clermont. Visité des papes et des rois, d’Urbain II, de Calixte II, de Louis VIII, de Charles VII, Saint-Flour croît en puissance, s’entoure de fortifications, place frontière, _boulevart et frontière à la Guienne et Gascogne, une des plus fourtes villes du roïaume, clef des païs d’Auvergne, Rouergue, Querci, Guiene et autres_ (lettres de Charles VI, Charles VII, Louis XI), rempart de France contre l’Anglais, de l’Église contre les Huguenots,--menacée de tous les routiers, obligée de composer, avec les _Tuchins_, ces redoutables associations de la misère et du crime, devant quoi tout le pays trembla, pendant les ravages de la disette, de la peste. Par Saint-Flour, on peut juger de ce que fut la guerre de Cent Ans en Auvergne, comme par Issoire de ce que furent les guerres de religion, les unes n’exemptant pas des autres!... La féodalité, ces guerres, tant de fléaux, cela explique ces attitudes guerrières, ces portes, ces enceintes formidables, ces fenêtres tressées de fer, en des aires inaccessibles, de bourgs montagnards, au passé tragique, dont les ruines, donjons rasés, tours écroulées, murailles démantelées hérissent la province--avec celles des châteaux, témoins debout, sur les volcans, des agitations, des haines, des combats, des défaites et des victoires parmi quoi les hommes d’ici vécurent, durant des siècles...
D’ailleurs, si rompus à ces alertes qu’elles ne leur faisaient pas la vie moins régulière: «Ceux qui écrivirent les Registres des Consuls étaient des gens froids et fermes, endurcis par les plus grandes souffrances et plus aguerris que les bourgeois de Clermont, de Riom ou de Montferrand. Ils ne font point de sentiment, ne s’échappent pas en réflexions, en récits de combats, en gémissements. Le comptable ne mentionne, comme dans tous les documents de cette nature, que ce qui se traduit en dépenses, sauf de bien rares exceptions. Il chiffre le drame comme un compte de ménage. On devine, mais on ne lit pas les sièges, les assauts et les blocus de leurs villes en parcourant leurs comptes. Distribué du vin aux archers sur les remparts, tant; porté les canons et les boulets sur telle tour, tant; vin aux arbalétriers qui ont fait une sortie de nuit, tant; tant aux hommes qui sont allés au bas de la ville pour «désembusquer» les Anglais des moulins; tant aux «embuscadeurs» envoyés pour épier l’ennemi; tant pour l’artillerie expédiée au siège de tel château; tant pour reboucher telle brèche ou remettre les grilles de tel égout; tant pour les prisonniers. Parfois cependant leurs angoisses transpirent aux prières publiques que les consuls font dire dans les grandes circonstances, et où ils portent des torches de cire au nom de la cité... La bataille quotidienne, l’insécurité permanente ont singulièrement développé le patriotisme chez ces tisserands, ces taverniers, ces manœuvres, ces gens de chicane. Le Conseil des Jurats a une véritable politique militaire qui va jusqu’à l’attaque. Il prend l’initiative. Il n’ordonne pas seulement, comme ailleurs, des patrouilles pour dégager les abords de la place. Il décide spontanément le siège des châteaux voisins; il y envoie au besoin ses seules troupes; quand elles enlèvent le fort, il est impitoyablement rasé, sans le moindre égard pour les protestations du seigneur qui ne l’a pas su garder, et tous les assiégés présents mis à mort; telle est la tactique de la ville. Et dans ces troupes qui ne sont pas les milices pour rire du XVIe siècle, on rencontre des notaires, casque en tête et plusieurs fois blessés, des clercs et des juges à cheval, et le prieur lui-même la dague au poing. Enfin, dans certains cas, l’expédition est entreprise sous l’impulsion de l’opinion populaire, et le Tout-Saint-Flour du temps marche au combat avec un extraordinaire entrain, comme dans les affaires de Montbrun, de Chaliers, de Montsuc, de Brossadol et d’Alleuze. Cette différence entre le bourgeois montagnard et le bourgeois de la plaine provient évidemment des incessantes luttes que le premier a été contraint de soutenir, pendant deux générations, luttes restées jusqu’à ce jour sans historiens...» Parallèlement, il faudrait étudier la vie civile, économique de la cité, sans ces consuls qui juraient de «faire l’utile, d’éviter l’inutile, et cela _breviter_ et _de plano_, brièvement et à plain». D’après ces archives «la même toile qui servit à faire une bannière à la tour des Coqs, à l’effet de signaler de quel côté pourraient venir les Anglais, servit aussi à faire sept sacs pour serrer bien méthodiquement, et par ordre alphabétique, comme le constate un inventaire de l’époque, les actes de la ville dans l’arche du consulat»; d’après ces archives, quel souci, par exemple, de l’instruction donnée gratuitement, quelle organisation pratique de la commune, avec le _jury de comptabilité_ pour les comptes des consuls; quelle sagesse dans l’assiette et la perception de l’impôt... Il faut voir comment, à défaut de cadastres, un capital déterminé était assigné à chaque immeuble; comment le capital foncier réduit de moitié relativement au capital mobilier, était encore dégrevé proportionnellement aux cens et rentes dont il était frappé; comment ce dégrèvement proportionnel devenait pour le rentier une augmentation de charge professionnelle. Il faut voir comment la constitution, coutumière et écrite tout ensemble, revisée seulement de loin en loin (1367, 1493, 1561), maintenait l’équilibre entre la «commune haute et la commune basse», ne laissant, en cas de conflit, ni à l’une ni à l’autre, le soin de trancher ce différend, mais appelant «les défenseurs du peuple préalablement élus à cette fin».
Quand je disais que Saint-Flour était noire et calcinée des batailles, je n’exagérais peut-être pas. Quand on a lu le _Saint-Flour_, _clé de la France_, de M. Boudet, on ne voit plus la petite forteresse qu’aux lueurs de l’incendie de ses faubourgs, pillés, saccagés, en flammes à tous coups, de 1356 à 1391. Pierrefort, Murat, tous les villages de la Planèze brûlent. Les châteaux sont pris et repris tour à tour. Tout ce qu’il passe de compagnies, de capitaines tente l’aventure. Il en est qui parviennent jusqu’au rempart, à la porte des Tuiles. Toujours ils sont repoussés, tant est vigilante la garde sanfloraine.