L'Auvergne

Part 13

Chapter 133,743 wordsPublic domain

«--Mais avant de retourner barboter dans les prés d’Auze,--nous ferons, sur cette crête, si vous voulez, une halte;--regardons le pays qui se voit, d’ici...--Sur la droite, ce vieil étang,--c’est l’étang délabré de M. de la Serre.--J’ai Prentegarde à la main gauche,--et, devant moi, là-haut, dans le ciel bleu et clair,--de grands puys blancs comme l’écume de la mer:--c’est le Griounel, le Col-de-Cabre,--le Puy-Mary, fourchu, qui, diriez-vous, se cabre,--allonge le cou, sous sa crinière de neige,--et, comme un fier cheval, hennit dans le ciel.--Le surplus du pays, bruyère et lande le remplissent,--avec des flaques, çà et là, qui reluisent,--et, le long des pentes, sur les crêtes, éparpillés,--quelques bouleaux maigres et de rousses broussailles.--Des pins, tous pareils, tous de même hauteur--(l’on dirait des carrés de soldats en bataille),--et déployés comme le velours d’un tapis,--mettent leur tache verte au milieu de la brousse grise.

«--De gazon, nulle part: cette terre est pauvre.--Personne ne la défriche; jamais personne ne la laboure;--elle ne reçoit pas de fumier, par an, une pleine civière;--aussi vous n’y voyez pas un simple écobuage,--pas un petit pré comme la main, pas un chaume;--et quelque bergère à la longue quenouille,--d’où sort la laine noire ou blanche d’un _monel_,--seule y garde son troupeau.

«--Eh bien (vous ne le croiriez pas!), ce pays farouche--me plaît plus qu’un autre, aujourd’hui que je me fais sur l’âge:--c’est là que mon père aimé (devant Dieu soit),--quand j’étais petit, bien souvent me prenait:--Lui chassait, et moi, je le suivais.--(D’y penser mon œil s’obscurcit d’une larme!)--Et plus tard, quand je pus à mon tour prendre un fusil,--c’est là que j’ai fait mes premiers coups heureux,--et que j’ai tué mes premiers _sourdous_;--même, je crois bien que le bon Dieu me prédestine,--à y démolir ma dernière bécasse.

«J’en suis, de ce pays: ce n’est pas loin de Saint-Paul,--que fume la cheminée de notre vieille maison.--Sans ce puy, là-bas, sans le Puy-de-Cossouire,--qui la cache, d’ici, presque, nous pourrions la voir.--Le cœur, en devenant vieux, s’attendrit; aujourd’hui,--je sens, dans le mien, naître et croître une racine--qui m’attache, toujours plus forte et plus solide,--à notre Auvergne bénie,--à la terre où les miens, ceux de mon sang,--dorment leur dernier somme.

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«Maintenant, nous allons partager, si vous vous en sentez l’envie,--un morceau de saucisse froide,--que nous arroserons d’une pauque de vin:--ce n’est pas une fameuse invite.--Mais un chasseur de mon âge--ne peut pas trop se charger de victuailles:--le fusil et les munitions,--(c’est déjà assez embarrassant).--Après, nous boirons quelques gouttelettes--d’une eau-de-vie que j’ai, vieille à s’en lécher les lèvres,--et nous ferons une trouée droit devant,--pour aller faire le bois d’Amon,--en passant par le Trou des Salamandres:

«O Trou qui, dans la bruyère et l’herbe sèche des marais, te caches,--où canes et canards et _girles_, bien des fois,--vont se mettre à l’abri du vent;--fossé traître, qu’au pied d’un monticule l’on trouve,--replié comme une couleuvre,--que de bêtes ont barboté au fond de la maigre flaque d’eau;--et que de sarcelles, par paires,--sont tombées là, sous le plomb des fusils doubles!--Si tu avais tout le gibier qui, dans ton eau dormante, est mort,--tu en déborderais!--mais aujourd’hui le fossé _en_ est vide; c’est fâcheux:--nous n’y _étourdirons_ pas de canard sauvage!

«En ce moment les grenouilles y frayent,--et même les crapauds, par monceaux.--Et tout cela, mêlé, patauge dans la vase.--L’eau croupie en est pleine, jusqu’au ras.--Vous pouvez les voir, là, par grappes, par bouquets,--les uns sur les autres, à cheval!--Ah! _goudots_, mes amis, si vous craignez le crapaud,--et si vous ne voulez pas l’héberger chez vous,--n’achetez jamais la grenouille écorchée;--demandez-la toujours vêtue de sa peau;--méfiez-vous du premier coup d’œil;--car le _goudot_, vous le savez, est un peu _pêche-lune_,--et vous pourriez vous tromper sur le compte de beaucoup (de grenouilles).

«Mais c’est assez bavarder: Tom s’ennuie. Filons--vers le bois d’Amon, qui n’est pas loin.--Dans ce bois (plutôt cette succession de halliers),--les jeunes pousses de chêne, dans la bruyère enchevêtrées,--entravent le chasseur, et, le cinglant,--viennent lui caresser le mourre quelquefois.--Pour y passer, il faut se courber autant que l’on peut,--et il faut, dans les _ronciers_ et la fougère haute,--bien souvent cheminer sur les mains.--Si vous avez un fusil court, un fusil-bécassier,--par hasard, vous y pourrez atteindre la bête;--mais la moitié du temps, vous n’ouïrez qu’un bruit d’aile:--Pla! pla... L’hiver pourtant, quand il fait froid, et quand il gèle,--au bord d’un ruisselet, qui divise le bois,--vous tirerez, plus commodes, une bécasse ou deux.--Aujourd’hui, ce n’est pas le moment: sortons; le temps menace;--l’heure est venue, à mon avis, d’achever notre chasse;--même, je crois qu’il n’est pas trop tôt.

«Le ciel, qui était si bleu, maintenant est nuageux; il pleut.--La brume, sur la lande, est déjà descendue.--Un vol d’oiseaux, rangés en longue file,--s’en va, là-bas, vers Peire-Levade.--L’on entend siffler quelque pluvier perdu,--et la voix d’un bouvier, par la brume caché,--et qui laboure en amont, par-delà la lande,--envoie, jusqu’à moi, les notes de la «Grande».--Le soleil blanchâtre, noyé dans le ciel gris,--semble un charbon qui, dans la cendre, s’éteint...--Un train passe à Jalès, dans une heure d’ici;--prenons doucettement le chemin de la gare.--Notre temps, nous ne l’avons pas, je crois, gaspillé:--nous avons fait deux cents vers, sans nous en être aperçu;--et quand nous arriverons à Aurillac, la cuisinière--peut préparer la cocotte, la broche et le porte-poêle;--même, demain, si nous allons prendre un verre chez «Cantuel»,--nous aurons le droit de mettre une plume au chapeau!»

Voici, maintenant, un véritable poème épique, où Pierre, l’enfant d’Ytrac, a trouvé son Homère, pour redire ses hauts faits, encore que les plus pacifiques du monde; par la force créatrice du poète, les humbles et simples personnages de ce combat singulier à qui fauchera le plus vite et le mieux,--dispute de force fréquente au village,--s’égalent à de mémorables héros, aux plus vaillants champions de l’histoire, aux Argonautes naviguant vers la Toison d’or, à des conquistadors fabuleux, aux figures les plus hardies et les plus chevaleresques des littératures:

«Bertrand de Lacapelle et Piorrounel d’Ytrac--passaient tous deux pour de rudes faucheurs.--Des hommes de ce poil, aujourd’hui nous n’en n’avons plus guère:--c’étaient des _cadets_ qui savaient tondre un pré.--Bertrand, maigre, mais fort, dur et sec comme un os,--rien que d’un coup de poing faisait voler une planche en éclats.--L’autre, gros et carré, était plus petit;--mais personne ne _faisait mépris_ de Piorrounel:--(ce sont les moutons petits qui ont la meilleure laine).--Mettez-vous dans la tête qu’un beau jour, qu’il était à Glane,--il attrapa un poinçon de deux _bastes_ tout plein,--le souleva en l’air, et but à la régalade!--Il vous aurait mieux valu supporter, sur le sommet du crâne,--un coup de gourdin, et même un bon coup de maillet,--que de recevoir un atout de Piorrou.--Voyez-vous, pour la force, il était pire qu’un taureau.

«--Eh bien! donc, à la sortie de la première messe,--un dimanche matin, Bertrand rencontra Piorrou.--(Il alla à Ytrac exprès): Eh! bonjour! bouvier petit,--fit-il. Pour raconter la fête dans son entier,--il faut dire que Piorrou, plus jeune que Bertrand,--n’était que bouvier en troisième; l’autre était bouvier chef.--Mais, par malheur, Piorrou vit, ou crut voir,--que Bertrand, en parlant, s’était mis à rire.--Il en fut vexé et contrarié:--Oui, je suis bouvier petit, fit-il, mais pourtant,--tout bouvier petit que je suis, je ne te crains pas; écoute,--Bertrand je ne t’ai jamais craint, _l’ase me fouto_.--Je te tiendrai tête partout, pour ce que tu voudras:--pour moissonner, pour labourer, pour faucher large et ras,--pour bien brandir un fléau, pour bien affûter le tranchant d’une faux,--pour remuer la paille,--je suis ton maître, Bertrand, et je te le prouverai!

«--Ah bah! fait Bertrand, la paille, à la bonne heure!--métier de moissonneur, métier de mangeur de châtaignes!--mais pour faucher, Pierrou, je te plaindrais, pauvre,--si je te prenais devant, au milieu d’un grand pré,--tu couperais l’herbe haut, et tu ne ferais pas une belle jonchée!

BOURRÉES D’AUVERGNE

Bourrées d’Auvergne notées spécialement pour cet ouvrage par M. Marcelin MORANGE.

1.--_PER BIEN LA DANSA._ 2.--_PASSEN SUR LA PLANCHETTO._ 3.--_LO BOUOLE, LO MARIANNO._ 4.--_SE SABIAS, FILLETTOS._ 5.--_PARA LOU LOUP._ 6.--_YEOU N’AI CIN SOS._

[Musique: PER BIEN LA DANSA Mouvement de Valse Partition Nº 1.]

[Musique: PASSEN SUR LA PLANCHETTO Mouvement de Valse Partition Nº 2.]

[Musique: LO BOUOLE, LO MARIANNO Mouvement de Valse Partition Nº 3.]

[Musique: SE SABIAS, FILLETTOS Mouvement de Valse Partition Nº 4.]

[Musique: PARA LOU LOUP Mouvement de Valse Partition Nº 5.]

[Musique: YEOU N’AI CIN SOS Mouvement de Valse Partition Nº 6.]

«--Pierre d’Ytrac, qui n’avait pas du sang de citrouille,--quand il entendit cela mit la crête rouge;--il secoua sa chevelure, jeta son chapeau:--Tiens, dit-il, tu as mépris de moi parce que tu es grand:--Eh bien, tout grand que tu es, je me moque de ta taille.--Nous nous y mesurerons tous deux, à la faux!--Je suis d’Ytrac, et tu sauras que d’Ytrac, mille noms!--ceux-là qui en sont ne passent pas pour des pleutres.--Je te parie un beau rôti, une poitrine de veau,--que nous nous ferons servir farcie et toute chaude,--et trois litres de vin pour chacun.

«Cela me plaît!--fit l’autre, un rôti surtout: j’aime mieux ça.--Je n’ai trouvé nulle part, en fait de victuailles,--rien comme un bon rôti, avec du vieux fromage.--Chez Frédéric, on nous en servira de bon,--et même du «limousin», de celui qu’on garde dans le fût bouché d’une cheville.--Maintenant, du moment que tu fais le _crâneur_,--je te dirai Pierrounel, que pour tenir ce pari,--je me réserve quelque chose: je me réserve le droit--de choisir le moment, de choisir le lieu.--Il ne me suffit pas d’un petit pré. Pour faire à ma manière,--je veux une prairie, et même je la veux tout entière.--Toi, tu choisirais Foulan; mais moi, qui n’ai pas peur,--je veux quelque chose de mieux: je choisis Espinassol!--D’un côté c’est uni, que cela fait plaisir à voir:--c’est là qu’il faudra suer de l’huile de coude!--L’étui à aiguiser sur la cuisse, et la faux au poing,--c’est là, Piorrounel, que je t’attends demain.--Nous descendrons d’un bout à l’autre de la prairie,--(Elle est longue, par ma foi! nous en avons pour un bon moment.)--Nous partirons tous deux ensemble, de front,--Et nous ferons à celui qui le premier achèvera sa jonchée.--Je connais Espinassol, je sais que le fermier--se montrera content et fier de cette affaire.--Que diable! nous lui ferons du bon travail pour rien;--je crois même qu’à deux, nous lui en _tomberons_ bien pour trois.--A ce point qu’il devrait nous payer notre peine.--Moi, je ne voudrais pas d’argent; mais je prendrais bien une étrenne;--je prendrais bien que sa fille (elle est jolie pour de bon),--pour payer mon travail, me fît un baiser.--Il faut le lui proposer; si la petite se pique,--me regarde de travers et fait trop la revêche,--tant pis! moi, je n’en aurai que meilleur appétit,--pour _descendre_ plus tard la poitrine de veau et le rôti!--Eh bien! donc, à demain matin; c’est compris, Pierre?

«--C’est compris, Bertrand; demain, passe me chercher,--nous arriverons ensemble à la prairie, et nous verrons--qui est celui qui a les bras _francs_ et de bons reins.

«--Le lendemain matin, comme pointait le jour,--l’Angélus au clocher d’Ytrac sonnait.--En ce temps-là, Ytrac avait encore un clocher:--il n’est pas aussi riche aujourd’hui, il n’a qu’un pigeonnier,--avec une mauvaise toiture en forme de calotte.--Pourtant, ce buron, cette baraquette,--c’est le pied de l’ancien clocher: c’en est un débris,--et cela rappelle un grand champignon à grosse jambe.--Je dis donc que Branleau, le sacristain d’alors,--sonnait l’Angélus (même il le sonnerait encore,--si la mort ne l’avait _sonné_ lui-même à son tour),--comme Pierre et Bertrand, levés avant le jour,--passaient tous deux au pont de Lacarrière.

«--Les martins-pêcheurs suivaient le long de la rivière.--Dans les arbres, les oiseaux étaient encore perchés;--l’on entendait jacasser les merles et les geais; de temps à autre un coq chantait; une oie vieille,--une poule, un canard élevaient leur voix rauque; c’était l’heure de faire téter les jeunes veaux--et d’emplir de lait chaud cuivrines et gerles.--Pierre et Bertrand, sans prêter attention à ces choses,--sans écouter les geais, les merles, les alouettes, arrivent sur le pré, et le sang leur bout, tant ils sont impatients de commencer la fête.--Ils prennent juste le temps de quitter la veste,--et les voilà _quillés_: un, deux, trois, ça y est!--et la faux se met à tondre le gazon.

«--Bertrand sue abondamment et Piorrounel halète.--Mais, bah! cela n’y fait rien; Bertrand et Piorrounel--n’en filent que plus rapidement et toujours sur une même ligne,--si bien de front que vous pourriez, diable emporte!--les joindre tous deux avec le même joug.--Ils se hâtent sans affûter, sans donner un coup de pierre à aiguiser.--A la fin, pourtant, les faux ébréchées--ne font plus, comme au départ, tomber l’herbe par brassées,--et il faut s’arrêter de force.

«Le premier,--Piorrou, tire la pierre à aiguiser toute mouillée de son étui.--Tranquille, le faux manche appuyé sur la cuisse,--il affile son instrument et l’affile sans se hâter.--Rien qu’à le voir, on sent qu’il n’est pas rendu--et qu’affiler, pour lui, n’est pas perdre du temps.--L’autre veut profiter de ce moment, il fait effort, et gagne sur Piorrou la longueur d’une toise.--Mais brusquement Piorrou quitte les sabots--et, tout pieds nus, file sans peur des tronçons de tiges.--Ham! se fait-il, comme un bœuf qui arrache un mugissement,--et tel dans le ciel luit un éclair, sa faux illumine l’air et prend tout devant elle,--et le brave Piorrou laisse Bertrand derrière.

«--Ah! pauvre homme de Lacapelle, tu ne connaissais pas encore--Pierre, le bouvier petit, tu ne savais pas ce qu’il était.--Eh bien, il va te donner sa mesure sur le pré,--la mesure que peut prendre un enfant d’Ytrac.--Et toi, qui, pour faucher, te croyais un grand maître,--tu sauras que Piorrounel est de taille à te conduire par le licol.

«--C’est fini. Bertrand s’arrête: par ma foi,--je n’y fais plus, dit-il, nous avons coupé assez de foin.--Fauche, si tu veux faucher, Pierre, moi je me couche.--Je ne te croyais pas aussi fort ni aussi crâne, _biotase_!--Jamais je n’ai trouvé un homme comme toi.--Tu m’as vaincu, Piorrounel, je payerai le déjeuner.

«Alors, sans se faire prier, Piorrou s’arrête--et, tout heureux, se prend à chanter le bailère...»

D’autres fois, il se souvient des histoires de la veillée, des peurs, des revenants, des loups-garous, du sabbat; de quelle manière vigoureuse il fixe tout cela dont s’épouvantait notre enfance, tous ces contes qui nous faisaient, à la fois, dire «assez, assez...» et, insatiablement, «encore, encore...»

Prenons le _Sabbat_:

«--Mon grand-père, un hiver, embaucha, comme maître bouvier--le fameux Jeantou de Siran.--Il me semble encore que je le vois:--il avait sur le nez une verrue comme un pois,--et les cheveux qu’il portait longs,--par touffes, lui sortaient, poivre et sel,--toujours ébouriffés comme un pied de chiendent,--d’un grand bonnet de laine bleue.--Des guêtres de bure, couleur de miel,--cachaient ses sabots en forme de bateau.--Loquace comme une pie,--il n’avait pas de plus grand plaisir, notre Jeantou,--que de conter des contes au coin de l’âtre,--et quoi qu’il n’eût jamais été à l’école,--il parlait bien, le _foutriquet_!

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«--Un soir d’hiver, la neige tombait, et tous, maîtres et gens,--nous étions assis autour des landiers.--Il faisait froid, et le feu flambait,--le _lun_ de cuivre était allumé.--Les servantes avaient garni leurs quenouilles;--et Toinou, pâtre des ouailles,--s’amusait à tirer la queue de notre chat.--Personne ne parlait guère, et mon aïeul, qui, je pense,--s’ennuyait de ce silence,--fit tout à coup: Eh! Jean, vous ne dites rien?--Contez-nous donc quelque chose, ce que vous voudrez.--L’autre, qui aurait bavardé toute une veillée,--se frotta le nez, tira sa tabatière,--et sans trop se presser (il ne se pressait jamais),--ainsi il nous parla, en patois:

«--L’année quarante-six, quand je revins d’Afrique,--après dix-huit mois passés dans le désert,--à la chasse d’Abd-el-Kader,--j’avais la peau dure comme du cuir,--et rouge comme de la brique,--et même, en ce temps-là, enfants, si vous m’aviez vu,--je crois que vous ne m’auriez pas marché sur le pied,--car j’étais malin comme un diable.

«--Je travaillais à Saint-Paul comme garçon d’écurie:--et c’est là qu’un jour--je fus piqué par l’Amour.--Une fillette, une jouvencelle,--qui s’appelait Lisette,--me joua cette vilaine farce.--Le dimanche, à la grand’messe,--je remarquais ses yeux vifs, sa peau fine et nette,--et son bavolet relevé.

«--Un matin elle me regarda: ce fut fini!--A partir de ce jour, quelque temps qu’il fît,--je n’avais pas souvent de paresse,--pour aller la voir au Bac, où elle avait sa maison.--J’y passais la veillée, et je retournais après coup à Saint-Paul,--et chaque soir c’était ainsi.

«--J’avais, depuis longtemps, pris cette habitude,--et aucun malheur ne m’était arrivé,--quand, _l’ase fouto_..., un soir, comme je partais du Bac--(il bruinait quelque peu), une brume se lève,--telle que vous auriez dit un monceau de plumes;--avec un couteau vous l’auriez coupée.--Le fermier Guy, patron de mon aimée,--ne voulait pas me laisser partir,--et voulait me garder chez lui jusqu’au matin;--mais, moi, qui n’avais pas peur de la chauve-souris,--un bâton d’alisier, bien ferré, à la main,--le chapeau sur l’oreille, et la pipe allumée,--je filai, sans vouloir attendre au lendemain.

«--A travers le brouillard gris, la lune se levait,--et cela ressemblait à un œil rouge qui me regardait...--Tout alla bien jusqu’à Picou;--mais là, va te faire fiche! au milieu de la lande,--je vois une flamme bleue et claire,--qui vient de mon côté: Qu’est-ce que c’est, Jeantou?--pensai-je; quel est ce diable de feu qui flambe?--Tout en pensant ainsi, je serre bien mon bâton,--et je me mets à chanter la «Grande»;--mais le feu, ce gueusard!--quand j’eus fait quelques pas,--se met à me danser, saute, monte et descend,--et, tout à coup, vient sur moi, comme une balle.

«--Moi, qui veux l’éviter, je recule, je trouve une mare,--et je m’y enfonce jusqu’au milieu de l’estomac.--C’était au cœur de l’hiver, il gelait,--et le pauvre Jeantou pensait:--Quel rhume tu vas attraper, quel rhume!--Je passai là une minute lourde et longue,--à barboter dans l’eau et dans la boue.--J’y faillis perdre un sabot,--et vous ne m’auriez pas touché avec une fourche à fumier,--quand je sortis de la mare,--tellement elle me remplit de vase, la carogne!--vous auriez dit que je venais de curer un puisard.

«--Près de là je trouve une croix,--et comme je ne savais plus où j’étais,--au pied de cette croix, de fort mauvaise humeur, je m’assis.--Mais, tout à coup, un bruit me fait dresser la tête;--je me retourne, et que vois-je! Un colosse de chat,--avec des yeux comme deux chandelles allumées.--Ah! mon ami, je me lève et je lance des cris de détresse,--qu’on dut entendre à Saint-Paul, et même au delà:--je n’avais plus ni force ni courage;--le cœur me faisait tic tac,--et je crus avoir une attaque.

«--Et ça ne se termina pas ainsi:--sur l’échine de ce chat énorme et monstrueux,--une vieille s’était juchée,--jambe de-ci, jambe de-là,--asla et les jarretières pendantes,--et aussi velue qu’un blaireau,--un pied chaussé d’une savate,--et l’autre d’un sabot sans bride.--Et il en arrive ainsi des bandes,--qui volaient comme des oiseaux,--à cheval sur des boucs, des chats et des oies.--Je vis là des loups-garous,--des fées et des lutins,--des _dracs_ et des tarasques;--et, pour tout dire, le sabbat!

«--Ah! comme je regrettais d’être parti du Bac!--Ces vieilles me regardaient,--et les _bougres_ de chats miaulaient.--C’est égal, au bout d’un moment:--Allons! tu ne peux pas coucher ici,--pensai-je; Jeantou, du courage!--Je m’élance, et, comme un fou,--je me jette, les yeux fermés,--à travers bois, landes et prés.--Mais des diables volants, qui me suivaient sans peine,--un des plus malins m’attrape les cheveux,--et pendant que je _mouillais_ mes braies de peur,--il m’allonge une _plumée_,--telle que, la moitié de la tête, il me la laissa pelée:--il n’y demeura pas plus de poil que sur un œuf!--Moi, qui me débattais, je glisse, je tombe dans l’herbe,--et je roule au fond d’un réservoir;--je me relève cependant,--et moi là-bas! et moi là-bas!--Je n’ai jamais autant galopé.--De temps en temps je trouvais un arbre, et je le heurtais;--d’autres fois une ronce, un débris de souche,--me faisait rouler, cul par-dessus tête; et chaque fois, je m’assommais.--J’avais perdu le bâton, le chapeau,--et je saignais comme un veau.--Je m’étais fait au front des bosses,--comme des pommes de terre bien grosses.

«--Finalement, quand le jour levé--eut fait fuir le sabbat,--le pauvre Jean, savez-vous où il était?--Il était à deux lieues de Saint-Paul,--à la cime du roc Bruneau!...

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«C’est pourquoi il ne sort plus la nuit, depuis lors.»

Pour terminer, choisissons _les Rochers_.

I

«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige, leur font la guerre;--parfois, seulement, quelque maigre arbuste--leur couvre le chef et leur sert de chapeau.

«Quand ils ne sont pas tout nus, ils n’ont qu’une limousine de mousse,--et plus d’un semble un vieux mendiant haillonneux.--Le rocher du Lait, rugueux et tout hérissé,--a l’air d’un grand lion à la crinière rousse,--d’un lion aux aguets et dans l’herbe couché.

«C’est celui que j’ai chanté en vers, à ma façon.--C’est ce fameux rocher (il vous en souvient peut-être),--qui se dresse superbe, en face de Vercueyre,--et qui, diriez-vous, va partir des quatre pieds,--et, du haut du puy, sauter dans la rivière.

«Mais les plus vieux, ce sont les rochers de Saint-Simon:--les uns sont forés de trous comme de la dentelle.--Quand l’ombre de la nuit tombe d’en haut,--et, comme de velours noir, les drape,--dans chaque trou s’encadre une petite étoile.