Part 12
Il ne faut pas que les gloires anciennes pèsent sur le présent au point d’écraser de plus humbles, mais, tout de même, considérables destinées... «Sa bonté et sa charité inépuisables, dit M. Boule dans une notice, l’avaient rendu très populaire à Aurillac... Mes relations avec lui remontaient à vingt ans. J’étais encore enfant quand je lui présentai mes premières récoltes d’histoire naturelle. Je sortis de son cabinet plein d’enthousiasme, car mon savant maître avait au plus haut degré le don de faire aimer la géologie. Il excellait à mettre en pleine lumière les points intéressants d’un phénomène, à le dégager des détails accessoires et à remonter à la cause. Il possédait une telle faculté d’évocation des choses disparues qu’à la vue d’un gisement ou d’un simple échantillon, il faisait renaître à mes yeux les splendides tableaux de la nature passée. Ses descriptions si colorées, si vivantes, des paysages cantaliens aux diverses époques de l’histoire du volcan avaient des aspects de rêve, et ses récits géologiques prenaient parfois des allures d’épopée. De longues années d’intimité avaient ajouté à mon admiration pour le savant un grand respect pour l’homme. Je savais que, dans cette belle âme, il n’y avait de place que pour les préoccupations nobles et généreuses. Je connaissais tout ce que cette existence, exclusivement partagée entre la science et le devoir, offrait d’admirable et de touchant. Les hommes qui, en province, loin de tout centre scientifique, se vouent au culte des choses de l’esprit, ont parfois des moments de découragement. L’exemple de la vie de Rames, si bien remplie et si méritoire, est de nature à les ranimer, à les réconforter, car notre très regretté confrère laissera dans l’esprit de tous le souvenir d’un parfait homme de science.»
Le cas de Vermenouze, le cas de Rames, provoquant sur leur ville natale, à laquelle ils furent constants, le regard des poètes et des savants, voilà qui fournirait d’amples arguments en faveur de la décentralisation.
Mais la Jordanne et la Cère, bien reposées, sont impatientes de repartir, ensemble désormais, pour baigner Laroquebrou, dont l’église, dans sa vétusté, vaut que l’on se mette à la portière du chemin de fer; car, le train, de nouveau, va suivre le tracé de la rivière, s’engouffrer dans ces gorges épiques de la Cère où, du compartiment, l’on assiste à un déroulement de nature, d’eau, de roches, d’arbres aux chaotiques conflits, dans la solitude de ces défilés étranglés, où l’on ne se plaint plus de la lenteur du train, grâce à laquelle se prolonge l’adieu à la Cère et à la Jordanne, et se renouvellent les impressions de furieuse beauté du Pas de Compaing et du Pas de la Cère, de la reine des vallées...
CHAPITRE XII
Patois d’Auvergne.--Arsène Vermenouze; comment le capiscol fait ses vers.--Pierrou, l’enfant d’Ytrac.--Le Sabbat.--Les Rochers.--La fin du patois.
Le patois d’Auvergne (il faudrait dire les patois, avec tant de différences d’un village à l’autre), le patois d’Auvergne,--dialecte roman, dérivé du latin avec des éléments celtiques et germaniques, --n’était guère que parlé jusqu’à présent. Le patois vulgaire dédaigné pour le latin, le roman provençal, le français, n’offrait que peu de monuments écrits: encore cela ne pouvait-il constituer une littérature: des essais de vers, parfois, d’un abbé, d’un magistrat, d’un instituteur lettrés,--une honnête distraction, rien de plus,--quelques chants, quelques bourrées se perpétuant aux lèvres des pâtres, formaient tout le trésor de ce «latin du pauvre», comme caractérise le patois M. Lintilhac.
Cependant, l’Auvergne fournit des troubadours; mais ils usèrent de la plus savoureuse langue d’oc, et le Midi les revendique: notre Pierre Rogiers, aux amours contrariées; Gaucelin Faydit, le fameux moine de Montaudon, licencieux et dissolu, qui «laissait Dieu pour _le lard_, la chair», sans peur du scandale; le dauphin d’Auvergne, avec toute une cour, aiguisant la satire contre son adversaire, l’évêque de Clermont,--recueillant, nourrissant, habillant, faisant agréer à sa sœur, comme poète servant, le famélique Peyre d’Alvernhe, gracieux et héroïque, qui, entre de tendres cansos à sa dame, compose de belliqueux sirventes; et les poétesses dona Castellosa et Claire d’Anduze, celle qui déplorait «de ne pouvoir ôter son corps» pour le donner à l’amant qui avait son cœur.
Il faut donc toucher à nos jours pour compter un poète, un vrai poète patois, qui se soit servi du langage populaire (rustique, à ce point, on l’a remarqué, que les mots _peintre_, _musicien_, _poète_ n’y existent pas); patois vivant, et pourtant à peu près inédit, de sorte que, pour l’écrire, il a fallu, tant bien que mal, lui bâcler une orthographe, d’abord: sous la poussée du mouvement félibréen, une école auvergnate s’est groupée autour du capiscol Arsène Vermenouze; désormais nous possédons un livre, un beau livre durable, en patois: _Flour de Brousso_.
«Arsène Vermenouze est, comme le dépeint M. Lintilhac, un quadragénaire sec, osseux, nerveux, basané, aux tempes et à _la crête_, comme on dit là-bas, déjà poudrées à frimas, avec, dans ses petits yeux, une flamme fixe, et, dominant noblement le tout, un grand diable de nez à l’_hidalgo_, flaireur et inquiétant. Il est de la race hardie de ces émigrants auvergnats du pays de Crandelle qui, depuis au moins cinq siècles bien vérifiés, par les nuits d’été, poussant devant eux mulets et bardeaux d’Auvergne, dévalaient des monts du Cantal vers ceux des Pyrénées, s’orientant sur les étoiles laiteuses du _chemin de Saint-Jacques_, que les conteurs espagnols appelaient naguère le _chemin des Français_. Lui aussi, il a suivi le _chemin des Français_, vers le pays des pistoles, dans sa prime jeunesse, comme les camarades, et, revenu à temps, comme la plupart d’entre eux, avec le gousset suffisamment garni de _pesetas_, il a pris pignon et magasin sur rue, juste en face de la maison où vint s’exiler et gémir ce Maynard qui était, au dire de Malherbe, «l’homme de France qui faisait le mieux les vers». Le hasard est galant homme.»
Vermenouze est négociant à Aurillac: «Il fait les liquides.»
Après ces années en Espagne, il est revenu s’établir ici, distillateur, dans la paisible rue d’Aurinques, aux portails de pierre sculptée, au silence de cloître, que troublent seuls ses commis, en tapant sur les tonneaux, ou quelque marbrier voisin, taillant la pierre d’une tombe. Il semble tout à ses affaires, des semaines, des mois, lorsque, une vesprée d’automne, le nomade qui est en lui se réveille. Il décroche l’un de ses fusils, siffle l’un de ses _bleus_ (le braque d’Auvergne), laisse la boutique à ses associés, disparaît, s’enfonce dans les bruyères vierges, vers les mamelons incultes de Saint-Saury-la-Bastide, de Saint-Hilaire-les-Bessonies, et, quelques jours après, revient, des plumes de milan à sa casquette, qu’il remplace par une calotte de chambre très bourgeoise; et, tandis que la vieille servante sourde vide les carnassières lourdes de perdreaux (car notre chasseur réussit les doublés très bien), il s’installe devant du papier, écrit les vers qu’il rapporte de mémoire, et se remet à son commerce...
Dans cette vaste pièce, au plafond traversé d’énormes poutres, d’une vieille maison où, dans les angles, luisent des yeux de rapaces empaillés, devant une truite rose et des perdreaux dorés, arrosés d’une pauque de franc limagne, j’ai entendu Vermenouze dire ses vers, et j’étais ravi; une autre fois, à Vic-sur-Cère, à l’hôtel du Pont, dans une salle dont les fenêtres s’ouvraient sur la montagne, par un soir ardent d’été... et je fus ému; plus tard, à l’occasion d’une fête, sur les marches du Palais de justice d’Aurillac, devant la foule enthousiaste, et je fus enthousiasmé...
Désormais, il ne se passa point d’années où je n’allasse relancer Vermenouze, dont il ne me restait que des bribes ou les morceaux publiés dans les _Poètes d’Auvergne_, de Bancharel, avec préface de Louis Farges, ou dans les journaux de là-bas; cependant, tous l’incitaient: sa production devint plus régulière, plus nombreuse; Monseigneur Géraud, poète lui-même, l’abbé Courchinoux, auteur de la jolie _Pousco d’or_, arrivaient à la rescousse; force fut bien à Vermenouze de livrer ses vers...
Arsène Vermenouze les a rassemblés, ces vers, jusqu’à présent épars dans les journaux d’Aurillac, où, seuls, hormis la clientèle locale, de rares _patoisants_ avertis pouvaient s’en régaler.
Nous commencions à désespérer de la publication de ce volume à quoi, depuis tant d’années, nous avons, de tous nos efforts, excité l’auteur; et l’effort n’a pas été mince, j’affirme, pour battre la modestie farouche de notre ami qui opposait une résistance auprès de laquelle celle de Vercingétorix aux armes de César ne fut qu’un simulacre de défense; mais Vercingétorix eut César pour le commenter!
Ah! oui, que Vermenouze nous a fait languir! Mais enfin, nous le tenons. Qu’il avait tort de craindre! Pour moi, je ne suis pas du tout inquiet de l’aventure pour l’œuvre que le barde cantalien hésita si longtemps à laisser dévaler de la montagne! Comme nos robustes émigrants du massif central qui, gardant si marqués le pli d’origine, les traits énergiques et tenaces de la race, _font partout leur trou_, et ne rentrent au pays qu’après _avoir réussi_, ainsi le livre de Vermenouze se fera sa place dans les bibliothèques choisies où les livres restent; et le nom de l’écrivain va lui retourner en _renom_, et du meilleur! Car le sauvagin qui monte de ces fleurs du _broussier_, de cette _Fleur de bruyère_ d’Auvergne, la senteur poignante de terroir qui s’exhale de ces pages, n’échappera à personne.
Aussi ne suis-je pas sans orgueil de l’apparition de ces poèmes: «Je pourrai traverser le village la tête _quillée_ droit, et piquer une plume au chapeau pour aller, ce soir, au café», se réjouit un chasseur de Vermenouze, lorsqu’il _descend_ quelque bonne pièce, dont s’enfle sa gibecière! Eh bien! de moi non plus, l’on ne se rira pas. J’ai fait belle chasse aussi, quand j’ai levé ce gibier fameux, qui ne se rencontre pas souvent sous le canon du fusil: un poète!
C’est, il y a quelques années, par une pluie à éteindre des volcans; et les nôtres n’en ont plus besoin! Les parapluies d’une foule énorme, compacte, massée devant le Palais de justice d’Aurillac ne faisaient qu’une tente, une immense champignonnière, du square, des avenues, jusqu’au fond de la place; un concours monstre de cabrettes avait attiré cette multitude, qui patientait, dans l’attente d’une éclaircie! Au café voisin, où, les messieurs du jury, nous espérions, je faisais et défaisais sans fin la première phrase de mon allocution présidentielle: «Mes chers compatriotes!...»
Enfin, la fête s’ouvrit à travers les averses.
Discours habituel: «Mes chers compatriotes...»
Et puis, nos _cabrettaïres_ commencèrent d’exécuter bourrées, montagnardes et regrets.
Ah! nous en fîmes un content de la cabrette!
Mais quelle affaire tout d’un coup!
Le ministre qui arrive...
Le ministre qui, fini d’inaugurer les kilomètres de voie ferrée et l’exposition organisée pour la circonstance, honorait de son passage le festival des cabrettes!
--«Quelques mots de bienvenue, me pousse-t-on; il faut...»
Je m’exécute: «Nos cabrettaïres, monsieur le Ministre, nos cabrettaïres... Si vous saviez, monsieur le Ministre... Ces pauvres airs de chez nous, ce qu’ils nous rappellent!»
Et, comme je ne me rappelai plus très bien, en improvisant, ce qu’ils nous rappelaient, les airs de chez nous, je simplifiai: «Ce qu’ils nous rappellent? Retournez-vous, monsieur le Ministre, et regardez...»
Convaincu, de mon plus grand geste, j’indiquais, en face de nous, le puy de Courny, qui n’en pouvait mais! le puy de Courny, la montagne, l’Auvergne, quoi!
Oui, mais dans la brume les monts avaient fondu comme des pains de sucre. Et l’on ne pouvait guère discerner. Et monsieur le Ministre, au bord des marches, en se retournant, manquait dégringoler,--depuis il est tombé sans que j’y sois pour rien!
C’est à cet incident, vous en souvenez-vous, Vermenouze, que notre conversation débuta; sur un programme, je crois, que l’on remit au ministre, aux autorités, au comité, s’alignaient des vers auxquels j’allais ne prêter aucune attention, un à-propos, pensais-je; ils étaient en patois, je lus avec curiosité; et quelle surprise de tout ce talent, soudain! Je m’inquiétais, quel était ce Vermenouze; et c’était vous...
Pour connaître l’homme et le poète, il suffit de lire: _Où et comment fait ses vers le capiscol_, pour qui chasser et chanter ne font qu’un...
Chasseur de bêtes, de paysages, de types, qu’il ajuste du même œil, et vous _tombe_ aussi sûrement de son fusil ou de son crayon, fourrant les uns dans son carnier, couchant les autres sur son calepin! Étonnez-vous ensuite du fumet de ces vers où la nature _colle_, pour ainsi m’exprimer, comme le sang figé avec poils et plumes au havre-sac, comme une pâte de boue, d’herbe, de chaume aux bottes, aux guêtres...
Ah! tout ce qu’ils nous rappellent, ces vers, regardez, lecteurs, suis-je tenté de crier comme au ministre.
Hélas! la traduction pour qui n’entend pas le patois est comme la brume, tout à l’heure sur la montagne, pour le ministre...; elle empêche un peu...
Mais que l’on tâche, que l’on s’obstine quelques instants... et l’on apercevra bientôt les contours, et bientôt les replis secrets d’une Auvergne ignorée des buveurs des stations thermales, une Auvergne la vraie, dont les solitudes ne sont hantées que de la silhouette primitive du vacher, de cloches de troupeaux libres dans les pacages, d’un vol de milan, vers les sommets qui fouillent le ciel de leurs cimes fourchues, comme des taureaux de leurs cornes furieuses...
Lamartine écrivit de Mistral qu’il avait fait de la Provence un livre. Toutes proportions gardées, Vermenouze a fait de l’Auvergne un livre aussi. Voulez-vous vous risquer? Vermenouze vous enseignera les chemins.
Vous n’avez qu’à feuilleter _Flour de Brousso_!
Avec Vermenouze, vous irez boire l’écuelle de lait frais fumant, au buron, blotti comme un nid dans le tilleul, sur les plateaux d’estive, vers les crêtes déchiquetées... Vous parcourrez la lande sans fin, hérissée comme râble de sanglier, les châtaigneraies où l’arbre magnifique, avec son feuillage étalé, fait la roue au soleil, comme un paon. Vous traverserez les bois noirs, aux géants décapités, incendiés par la foudre. Vous ferez aboyer les _lobrits_ des sombres villages, des hameaux de basalte perdus, écrasés de neige la moitié de l’année. Vous ferez connaissance avec leurs frustes habitants, bouviers aux sabots pointus, vieilles en boborel, à la face usée et fendillée, avec la légendaire quenouille, ou le sempiternel tricot aux mains, gardant quelques oies, une vache rouge ou jaune. Et vous assisterez à de formidables ripailles, jambes de cochon, poitrines farcies, paquets de tripes que l’_on se flanque sous le gilet_ en vidant combien de poinçons de Limagne ou d’Entraygues!
Le sol s’ébranle jusqu’aux faîtes des monts?
Rassurez-vous, ce n’est pas un tremblement de terre,--rien que la bourrée, que virent nos montagnards, hardi-là, tant que la fumée du vin dure; tant que le cabrettaïre aura du souffle pour gonfler l’outre de sa cabrette, les danseurs auront des jambes pour danser et le cabrettaïre aura du souffle, tant que la servante remplira son verre ainsi!
Mais ne nous attardons pas; çà et là, que de physionomies pittoresques, authentiques, le pisteur, le pêcheur, le garde, le terrible garde aux contraventions suspendues sur tout ce monde de braconniers de la forêt et de la rivière, et monsieur le curé et ses menettes, et le «gratteur de chats», etc., etc. Et le chien, le veau, le porc, l’âne, et même des conseillers municipaux, voire des préfets, figurent dans la galerie, ou, plutôt, y jouent des rôles principaux; car il y a du fabuliste dans ce paysagiste qui évoque les personnages si bien dans leur atmosphère, d’un relief solide, d’une justesse, d’une verve!
Enfin, quelle saveur mystérieuse, indéfinissable, quelle séduction, disait Balzac, que celle de ce patois, de notre patois, le patois! si bourru et si fin, si âpre et si doux!
Le patois!
Pauvre patois que nous pleurions déjà, que nous voyions trop enseveli sous tant d’alluvions, par tant d’infiltrations du siècle...
Et voici qu’on nous le montre debout encore, ferme et dense comme le roc, et pas si décrépit et pas si ruineux!
Et voici que--des vagues conglomérats--au moindre coup de pic, au premier coup de plume, affleure toujours le pur filon de la lave auvergnate, ô Vermenouze!
Le patois se meurt, a-t-on crié...
Vive le patois, répliquent le poète de _Flour de Brousse_, et la vaillante pléiade de _Lo Cobreto_, qui veut pousser la sienne, chanter son air, aussi, dans le concert félibréen...
Le patois se meurt, pourtant, il vit!
Comment douter? lorsque Vermenouze en fait sortir et s’épanouir ces fleurs si drues et si vivaces!
Car, en effet, c’est à l’heure où tout se ligue contre lui, où il semble que la fin du siècle entraîne, dans son tourbillon irrésistible, tous vestiges du passé, que le patois, silencieux jusque-là, se lève et chante...
Lueurs d’aurore ou feux du couchant, tressaillements de vie ou sursauts d’agonie?...
Pour moi, je n’hésite pas...
Oui, le patois vit... avec Vermenouze...
Mais il se meurt quand même...
Il expire un peu, à chaque minute qui s’écoule...
Quelque fidèles que soient les émigrants au patois de leur village, ils ne sauraient le conserver intégral: leurs fils, nés loin du pays, le comprennent encore, mais ne le parlent plus, et ceux qui viennent ensuite ne le comprennent même pas...
Voici le livre, _Flour de Brousso_, les poésies de Vermenouze illustrées par Marty et Tourdes; lisons quelques pages, cela, plus que des commentaires, initiera à l’originalité du poète patois.
Écoutez, où et comment fait ses vers notre homme, promu _capiscol_ par les félibres:
«Je ne porte pas toujours, quand je reviens de chasser,--lièvre, perdreau ou bécasse;--mais si je ne trouve rien autre sur les cimes et dans les pentes,--j’y cueille au moins force vers,--à pleines mains et par douzaines,--des vers de bruyère, qui sentent le sauvagin,--(et cela n’empêche pas de tuer la bécassine).--Et de cette façon, le soir, quand je m’en retourne, moulu,--si je n’ai pas le carnier plein, j’ai le cerveau garni.--Tant que mon chien le long d’un petit chaume, d’un champ de genêts,--flaire les _ronciers_, et s’approche ou s’écarte,--moi, qui d’ailleurs jamais ne le perds de l’œil,--je travaille en même temps des pieds et du cerveau.--J’étudie là les rochers caverneux d’après nature;--j’écoute la chanson des geais, des petites alouettes à huppe,--et le grand livre du bon Dieu,--qui a pour pages les bois, les prés, les ruisseaux, le ciel,--s’ouvre tout entier devant moi.
«--C’est surtout au mois de mars que je me remue,--et que je rabote des vers, que j’en dégrossis et que j’en scie!--Alors, le gibier, qui sent fondre la neige,--le pluvier doré, le vanneau,--et le roi des longs-becs, la jolie bécasse,--tout cela vient, tout cela passe.--Aujourd’hui, tenez, je me trouve au milieu de Pont-Bernard:--le gibier y est clairsemé,--mais ça ne fait rien, j’ai étrenné déjà,--et je vais vous raconter ma journée,--qui est encore loin d’être finie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«--Pont-Bernard, je ne sais pas pourquoi il s’appelle ainsi:--c’est la lande la plus fameuse de Saint-Paul;--elle n’est pas bien large, mais elle est longue,--et c’était, dans le temps, tellement plein de boue, tellement marécageux, tellement si mou,--que vous y seriez bien entré jusqu’au cou.--_Aujourd’hui pour aujourd’hui_, elle n’est plus ce qu’elle était,--mais j’ai toujours cru, et même je le crois encore,--que le premier Bernard qui y passa,--et de son nom la baptisa,--cela ne pouvait être guère qu’un chétif bernard-pêcheur.
«--Mais chut, chut! mon chien, Tom, qui cheminait au trot,--vient de s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre.--Je m’en approche: Beau! Tom. J’entends: tchiarro, tchiarro!--et je vois un oiseau gris, qui file tant qu’il peut.--Je le fais rouler à terre du premier coup.--C’est une bécassine, et même grosse et replète,--presque autant qu’une lombarde.--Je la fourre au fond du carnier,--avec une autre couple que j’ai déjà _mise en ordre_,--et j’ouvre mon fusil vitement, et puis je le charge,--car Tom allonge à nouveau le «manche»--et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau:--Ah! pauvre homme! quelle émotion!--J’ai passé devant Tom et je fais: Brou! rien ne se lève: Beau! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme?--Mais Tom demeure là, plus roide que jamais.--Je crie: Brou! tant que je peux; alors cependant--un petit oisillon me part à me toucher les pieds; je me retourne,--car il m’est parti derrière, et vitement je le tire,--mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un papillon,--et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort de l’œuf,--est tellement léger que le vent l’emporte,--comme de l’herbe sèche ou quelque feuille morte,--et il s’en va, il s’en va, le _sourdou_,--un oiseau gras comme un lardon,--le meilleur, le plus fin! Je jure que tout en fume,--car j’ai la mauvaise habitude,--quand je manque ainsi quelque pièce,--de jurer comme un charretier.
«Heureusement, dans le ruisseau, d’une cavité de la berge,--un beau _girle_ effrayé se lève et fait: Couan, couan!--Moi, plus _abonheuré_, je le tue d’un seul coup: pan!--Il tombe à mes pieds comme un copeau.--Allons! ça ne marche pas trop mal;--nous pourrons quiller la tête, si nous passons par Saint-Paul.
«--Et, tenez! vous ne voyez pas, là-bas, ce monticule,--coiffé d’arbustes minces?--c’est une «bouleaunière».--Allons-y faire un tour: quelquefois on ne sait pas...
«Déjà, mon brave Tom y chemine à grands pas.--Le genévrier qui pique, et qui est toujours vert, y pousse,--avec force touffes de bruyère,--et de fougère sèche et rousse,--toute fanée par l’hiver.--Et, dites donc! qu’est-ce qu’il a, Tom? il se retourne en travers,--et s’immobilise à nouveau pire qu’aucune souche!--Allons! un autre arrêt. Moi, j’en ai l’eau à la bouche,--car d’ici, je sais ce que c’est--que m’arrête ainsi mon vieux chien.--J’arrive à petits pas: pla, pla! Tout apeurée,--une bécasse part; je la tire... je l’ai manquée!...--_Elle m’a pris un mauvais petit bouleau devant_,--gros comme un poignet, même peut-être pas autant,--mais c’en a bien été assez; c’en a bien été de trop!--Je m’arracherais tous les boutons de la veste,--et même tous les poils de la tête.--Mille pétards d’écu! nom d’un sabbat!--un gibier comme ça, dire que je l’ai manqué!...
«--Par bonheur, je sais où elle est: j’ai vu la remise.--Elle est au milieu de cette terre en pâture,--là-bas, à côté de ce pied de houx:--Tom ici!--Demeure derrière, un peu.--Cette fois, il nous la faut _empocher_.--La bécasse, en effet, à découvert, sans arbre,--_me part comme un chiffon_, et le pauvre long-bec,--vous pouvez penser qu’il ne va pas loin.