Part 11
Écoutez de quel ton il secoue son temps, regardez de quel geste il entr’ouvre l’avenir, de quelle façon il répond à ceux qui l’accusent de ne prédire que le présent et le très prochain: «Aulcuns me disent: Pourquoi vous limiter à un lustre ou à deux lustres, au lieu de vous être en allé par delà, pour nous faire cognoistre ce qui doibt advenir un long temps après que nous serons trespassez et roidis? Aulcuns m’accusent de peu de sapience pour ce que je ne m’enfonce pas trop avant dans les choses futures. Si je ne fais pas, gens malavisez qui me blamez, c’est à ceste fin de ne pas troubler la foiblesse de vostre entendement, car vous cuidez que ce qui est présentement, éternellement sera. Les moines se imaginent qu’ils prendront tousjours la dixme sur les vilains, gent taillable et corvéable _ad misericordiam Domini_. Les baillis et les viguiers croyent que ils tolliront tousjours la char et la pel aux paouvres plaideurs. Les bannerets et chastelains cuident avoir à tout jamais les droits d’ost, de ban, chamfarts main-morte, quint et requint, tods et censives, foraige, pulvéraige et autre, que ne saurois nombrer. Les gens d’armes, routiers, soudards et malandrins pensent que ils pourront tousjours vivre sur le commun en mangeant les bonnes oues du manant. Mais si, non content de me tenir clos et emprisonné dans l’age mille quatorzième, j’arrivois aux siècles plus loingtains, vous seriez tous esbahis et desconfitz. Vous verriez la fourme et substance de toutes choses muée de tout en tout; non point en ce que l’on n’aura plus ni jacquettes, ni hennins, ni sambucques pontificales; non point en ce que on ne mangera plus de paons farcis, de héroneaux à la saulce et de poires à l’hypocras; mais muée de telle sorte que rien n’en restera. Les belles abbayes qui nourrissent l’orgueil de tant de religieux seront destruites ou hantées par les vilains, et les beaux ordres de la chrétienté prendront fin misérablement. De mesme les seigneurs qui ont en nos jours la justice haulte et basse, les fourches et l’échelle, se estimeront trop fortunés se ils peuvent saulver leur col de la hart. Et pour quant aux maltotiers et maîtres d’hostelz, ils verront pareillement leurs privilèges deschoir avecque les droitz d’aubaine, de régale et d’hébergement. De mesme, les taillers de vestimentz, les vergetiers, les esperonniez, les futaillers, les étuvistes et autres gens de métier verront disparaître leurs jurandes et maîtrises, et il n’y aura plus de statuts pour aulcun. Que dirois-je du roi, notre sire? Sa couronne sera ébranlée et deffaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste parole de l’Écripture: «Les premiers seront les derniers.»
Paroles d’un voyant, qui ne pouvaient plaire en haut lieu!
Jean de Roquetaillade fut emprisonné en Avignon, où Froissart l’a vu: «Ains avoit un frère mineur plein de grand clergie et entendement, en la cité d’Avignon, qui se appeloit Jean de la Rochetaillade, lequel frère mineur le pape Innocent VI faisoit tenir en prison en chastel de Bagnolles pour les grandes merveilles que il disoit, qui devoient arriver mesmement et principalement sur les prélats et présidents de saincte église, pour les superfluités et le grand orgueil que ils démènent; et aussi sur le roïaume de France et sur les grands seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu’ils font sur le commun peuple. Et vouloit ledit frère Jean toutes ces paroles prouver par l’Apocalypse et par les anciens livres des saints prophètes, qui lui estoient ouverts par la grâce du Saint-Esprit, si que il disoit; desquelles moult en disoit qui estoient fortes à croire; si en voit-on bien a venir aucune dedans le temps qui il avoit annoncé. Et ne les disoit mie comme prophète, mais il les savoit par les anciennes Escritures et par la grâce du Saint-Esprit, qui lui avoit donné entendement de déclarer toutes ces anciennes troubles, prophéties et escritures pour annoncer à tous chrestiens l’année et le temps qu’elles doivent advenir...»
L’indomptable moine, de sa prison, écrivait à Innocent VI: «J’ai mon siècle à punir et l’humanité à venger, et, quoi qu’il advienne, je le ferai»; aux cardinaux, qui venaient l’entendre, il débitait tels apologues, dont voici le thème: «Il fut une fois un oiseau qui naquit et apparut au monde sans plumes. Les autres oiseaux, quand ils le surent, le coururent voir et lui trouvèrent un regard si suppliant qu’ils en furent touchés. Ils se conseillèrent donc entre eux et comprenant que sans plumes il ne pouvait voler, et que sans voler il ne pouvait vivre, tous décidèrent que chacun lui donnerait une part de son plumage. L’oiseau empenné vola tout de suite et devint robuste et fort. Mais voilà que bientôt il commença à s’enorgueillir et ne fit compte de ceux qui l’avaient aidé, à ce point qu’au contraire il les combattait et les pourchassait. Les oiseaux se réunirent en nouveau conseil pour savoir ce qu’il était bon de faire. Le paon opina le premier et dit: Il est trop grandement embelli de mon plumage; eh bien, je reprendrai mes plumes! Et mon Dieu, poursuivit le faucon, aussi ferai-je des miennes. Et les autres oiseaux en dirent autant, chacun redemandant ce qu’il avait donné. Quand il vit cela, l’oiseau s’humilia et reconnut que ce riche plumage ne venait point de lui, car il était entré au monde nu et pauvre. Adonc leur cria merci et dit qu’il s’amenderait. Ainsi, nobles éminences, ainsi vous en adviendra. Car l’oiseau orgueilleux, c’est le pape et sa cour. Si tous ne changez, l’empereur d’Allemagne, les rois chrétiens et les hauts princes qui vous ont octroyé les richesses dont vous faites abus un jour ou l’autre sauront bien vous les ôter.»
Tout de même, parfois, la captivité pesait au moine nomade: «Oui, je suis prisonnier, et je ne me plains pas, et pourtant en ce moment les lis fleurissent, l’alouette chante et la brise fait la folle dans les lauriers de vos jardins... Voyez ces nuages qui courent là-haut au-dessus de vos têtes... Savez-vous pourquoi ils sont si beaux? C’est parce qu’ils sont libres. Il y a certains instants où je surprends mon âme vouloir m’échapper pour les suivre, _pécaïre!_ comme si elle se sentait des ailes.»
Après six ans de détention, il fut relégué au monastère de Villefranche, où il mourut deux ans après, au jour et à l’heure annoncés par lui...
Physionomie trouble, éclatante et fumeuse, étrangement mêlée d’humilité et de révolte,--de croyant incapable de se soustraire à la discipline, obéissant aux ordres du Saint-Siège, subissant les réclusions auxquelles il est condamné; cerveau de logicien et de visionnaire, sorte d’illuminé et d’anarchiste, glorieux, persécuté--et dont la mémoire est bien négligée...!
On conçoit que l’abbaye de Saint-Gérand, Aurillac et la chrétienté préfèrent honorer le souvenir de Gerbert, qui eût peut-être aussi mal fini que Jean de Roquetaillade... s’il n’était devenu Sylvestre II; et cela n’a point tout à fait protégé sa mémoire diabolique et sulfureuse...
Mais avant de suivre Gerbert aux bords du Tibre, prenons-le sur les rives de la Jordanne, à ce hameau de Belliac, où l’on continue de montrer une maison de Gerbert, du _Pontife_, alors que les auteurs mêmes qui assignent Belliac comme lieu de naissance à Gerbert disent qu’elle n’existe plus.
Mon érudit ami Louis Farges, au courant de toutes les controverses de la région, se refuse à admettre ces assertions sans preuves. M. Julien Havet, dans son édition des lettres de Gerbert, le fait naître «dans la France centrale», d’après les annalistes contemporains, qui ne disent rien de plus. Les documents invoqués, d’autre part, de cinq à six cents ans postérieurs, constatent qu’il se trouve à Belliac une maison de Gerbert... C’est peut-être osé, dans un pays où ils pullulent, les Gerbert, que d’y fixer tout de go la maison du pape. Quant à la tradition orale, elle n’est pas très ferme; elle a varié, indiquant Aurillac, les environs d’Aurillac, enfin Belliac: le doute est permis.
D’ailleurs, cela ne touche point à la légende, en somme. Il est indiscutable que l’abbaye d’Aurillac fut son berceau intellectuel, qu’il en gardait le plus filial souvenir. Là, il est né à la vie de l’esprit. Cela justifie assez la statue élevée dans Aurillac, car aucune ville de France n’a de pareils titres pour la posséder. Et Aurillac peut être fière.
De quelle hauteur se dresse, sur le morne Xe siècle, ce génie au savoir universel d’encyclopédiste, tel qu’on ne pouvait croire qu’il l’eût acquis sans l’aide du démon, une des plus lumineuses intelligences qui aient brillé sur l’obscur des âges, politique de ressources infinies, écrivain, orateur, théologien, musicien, mécanicien, inventeur, algébriste, astrologue,--chimiste,--et alchimiste,--homme d’action résolu, intrépide, ardent, infatigable, et rêveur grandiose, avec, dans le cœur, des inspirations profondes, comme dans l’esprit les plus hautes conceptions: imaginant la fête des Trépassés, la date nostalgique de la Toussaint, le culte des morts,--tandis que l’idée des croisades, du monde chrétien se ressaisissant à délivrer le Saint-Sépulcre, germait dans son cerveau.
Mais contentons-nous de redire la vie légendaire de Gerbert telle qu’elle bruit dans le sable d’or de la Jordanne, sans vouloir nous faire l’historien de cette gloire monumentale, à laquelle il faudrait un autre espace que cette page limitée... «Au pied d’un petit monticule était une petite maisonnette,» chante le poète Veyre, le jour de l’inauguration de la statue de Sylvestre, sur une place d’Aurillac, en 1851... «Là, dans la misère, un enfançon naquit; on dit qu’à sa naissance, en signe de puissance, trois fois le coq chanta--et Rome l’entendit... Ce drôle est Gerbert... Avec ses petits sabots, voyez-le qui s’avance, sa petite houlette à la main, son petit chapeau, de brebis et d’agneaux menant le petit troupeau... Il se réjouit... Quelle joie! Et quand, le soir venu, du bleu plafond du ciel, s’il n’avait pas plu, il s’amusait à compter les nombreuses étoiles, dont chacune pour lui était tant de chandelles, il invente un télescope à son œil ajusté, d’une baguette de sureau, dont le ventre est curé...»
Un jour, des moines de l’abbaye de Saint-Géraud, en promenade, sont émerveillés de la précocité du petit pâtre; ils en font leur élève,--et bientôt il ne lui reste plus rien à apprendre là: comme les enfants de Saint-Simon ou de Mandailles à qui fait défaut le pain matériel, il émigre, lui, par pénurie de l’autre pain nécessaire à son insatiable cerveau.
Il parcourt l’Espagne, par les chemins d’alors, dangereux et peu commodes! Pensez que dès le départ, il doit mettre pied à terre et s’ingénier avec son bouclier pour faire passer son cheval sur les planches disjointes d’un pont! il ne dut point parvenir chez les Maures d’un train facile...
Il revient, après quelques années, stupéfiant ses anciens maîtres par le trésor de connaissances dont il s’est orné: à Cordoue, il a appris la médecine; d’Espagne, il rapporte tout ce qui s’y épanouissait de philosophie ignorée des Franks; il s’est enrichi de mathématiques; aux Arabes, il emprunte ce que, dans leur civilisation avancée, ils possèdent de sciences exactes, et, en même temps, de sciences occultes. Tout de suite, une telle force de travail, de telles facultés d’assimilation sont suspectes: sans doute, le diable y est bien pour un peu; comment, sans lui, Gerbert eût-il inventé cette horloge à balancier et à sonnerie, ces orgues qui marchent par la puissance de l’eau bouillante... la vapeur! Cette musique, qu’il introduit, propage! Il ne s’en tient pas là, à l’introduire en France, à Rome,--lui, aussi, compose des harmonies. Cependant, il est célèbre. Les grands lui font fête, et tâchent à se l’attacher. Le voici précepteur du fils de l’empereur Othon. Mais enseigner ne suffit pas à son activité. Il veut savoir davantage encore. Il quitte la cour, pour devenir l’écolâtre de l’archevêque de Reims, où il étudie la logique. Contre un savant saxon, Otrick, qui met en doute la science de Gerbert, devant une assemblée de docteurs fameux, l’écolâtre de Reims triomphe de son adversaire, et sort de cet assaut avec une réputation encore accrue: désormais, c’est le champion du monde! Il est le phare lumineux de la pensée, clair et splendide, parmi les ténèbres gémissantes de cette fin de siècle débile. Il ne cessait de travailler, de vouloir, de combiner, de gravir les degrés de sa haute ambition, successivement abbé de Robbio en Italie, archevêque de Reims, archevêque de Ravennes, et, malgré des revers et des défaites, et la perte de son bienfaiteur, Othon, enfin, pape, après Grégoire IV, de 999 à 1003.
Il est peu d’hommes dont l’énergie intellectuelle ait rayonné sur un siècle aussi largement.
Politiquement, il fut, comme on s’exprimerait aujourd’hui, un passionné nationaliste: Hugues Capet lui dut la plus grande part de son élévation au trône. Gerbert fut un de ses plus zélés partisans,--quoiqu’il semble avoir auparavant rêvé d’une reconstitution de l’empire de Charlemagne par les Othons.
Sous la tiare pontificale, il adresse à _l’Église universelle, maîtresse du sceptre des rois_, l’appel douloureux de l’Église de Jérusalem opprimée par les mahométans: c’était, par le moine cantalien, l’exorde des croisades, que devait prêcher peu à près Urbain II à Clermont.
En même temps que l’admiration, une secrète terreur hantait toujours les contemporains de Gerbert à l’endroit de ses découvertes, fort convaincus qu’il rapportait d’un pacte avec l’enfer les nouveautés qu’il tenait simplement de ses voyages, de son observation, de son génie: il n’aurait conquis que par des maléfices la faveur des archevêques et des empereurs; il ne serait devenu pape qu’en vendant son âme.
Il avait cru tromper Satan: il était convenu qu’il ne mourrait pas sans avoir dit la messe à Jérusalem. Et Sylvestre II officiait fort tranquillement à Rome,--se moquant du diable,--lorsque le mal le prit, dans une église... qui s’appelait: Jérusalem!
C’était l’irréparable; en vain, il implora Dieu, qui ne répondit plus à son appel.
Il fut enterré sous le portail de Saint-Jean-de-Latran...
La dalle qui recouvrait sa dépouille, quoique dans un lieu très sec, se trempait d’humidité lorsqu’un pape était près de mourir...
Informé que le marbre sinistre commençait de suinter, un souverain pontife malade ordonna de le briser: dans le cercueil, Gerbert gisait intact, après des siècles, comme s’il venait d’être enseveli; mais, à peine à l’air, tout se dispersa en cendre, il ne resta qu’une croix d’argent et l’anneau pastoral...
Tout s’est évanoui, aussi, de ce qui fut l’Aurillac de saint Géraud, de Gerbert, de la Roquetaillade, des consuls...
Le chef-lieu du Cantal ne vise plus à autre chose que de bien tenir son rôle de préfecture, d’avoir une administration aimable, des cafés avenants, des hôtels confortables, un cercle choisi, une garnison paradante, et de rompre la monotonie des jours par les agréments de sociétés artistiques et littéraires, tout en augmentant le chiffre de ses affaires.
Aurillac n’a rien de l’aspect qu’on serait tenté de lui prêter, arrosée par cette Jordanne merveilleuse, après tout ce mystérieux passé...
Mais la Jordanne, désertée des orpailleurs, ne voulant point demeurer seule à ne rien faire dans ce pays d’acharnés travailleurs, s’est mise à la besogne; elle coule chez les tanneurs, où elle se teint en rouille;--et lorsque, près de là, elle se joint à la Cère, celle-ci peut se leurrer de l’illusion que cette couleur provient de sables enchantés... Les déchets de tanneries sur l’eau, le cuivre des fontaines et chaudrons que l’on fabrique encore dans quelques rues, voilà tout ce qui tranche sur le fond neutre de la ville, depuis qu’a périclité la fortune des orfèvres à qui l’on devait «la parure d’Auvergne», les «tours de cou», les «Saint-Esprit»...
L’industrie actuelle est celle du parapluie en tous genres... exporté en Angleterre et Hollande.
Le flux est au foiral, lorsque la montagne descend, car Aurillac est resté le marché du Cantal--fourmes, galoches...
Alors, les carrioles encombrent les ponts, les faubourgs; des troupeaux dévalent, richesse intarie de l’Auvergne, celle-ci, qui coule sans cesse des plateaux et des sommets, abondante et sûre; au foiral, les bœufs, les vaches; par les rues, les chèvres, les porcs, les brebis...
Après l’âpreté, les ruses des marchés conclus, la joie de la vente, la gaieté de l’achat, le contentement, chez les uns et les autres, d’une bonne affaire, dans les auberges combles, l’or, du vrai! en belles pièces, sort des bourses de cuir pour entrer en d’autres bourses de cuir, pendant que se vident les pauques de vin, et s’emplissent les estomacs, et s’échauffent les _crêtes_...
Alors, Aurillac s’anime, vit, largement, tout son peuple là,--en blouses, en vestes, avec les vastes feutres débordants; les femmes... encore quelques débris des accoutrements anciens, quelques bijoux.
Et c’est des bourrées, chantées et dansées, jusqu’au soir...
Après quoi, Aurillac recommence de somnoler doucement le long des jours, où sa garnison manœuvre dans les casernes, ses fonctionnaires fonctionnent, ses magistrats jugent, ses avocats plaident, dans un palais de justice devant lequel des canards ou des cygnes s’ébattent en la pièce d’eau du square; les avoués se constituent, les huissiers instrumentent, les notaires passent des actes; au lycée, tout neuf, les professeurs enseignent...; à Notre-Dame-des-Neiges,--une Vierge noire,--le clergé officie; dans les cafés, les manilleurs sévissent, au milieu des discussions politiques; cependant, des poètes se sont groupés, font de la décentralisation, avec un journal illustré, _lo Cobreto_, sous l’inspiration du capiscol Vermenouze, et la vie n’est pas plus mal lotie ici qu’ailleurs...
Mais, évidemment, après la splendeur, évoquée par l’histoire, de cette abbaye de Saint-Géraud, foyer de science et d’art, de tant de couvents, de communautés, qui donnaient à la capitale de la haute Auvergne un lustre à présent effacé; après ces temps héroïques où elle s’est abîmée, les vicissitudes des guerres religieuses où ses monuments furent détruits, la ville saccagée, ses remparts démantelés; après tout cela, certes, l’impression ne peut manquer d’être réduite, que l’on goûte à parcourir la ville où l’on a tout vu, avec les statues de Sylvestre II par David d’Angers, et du général Delzons, un superbe _Tilleul de Sully_, la chapelle d’Aureinques (au mémorable trait, touchant de fidélité, de cette jeune fille qui s’enferma au Buis, quand mourut, dans un assaut des huguenots, son fiancé, Veyre, dont le cadavre, calciné dans la maison où l’incendie le surprit en se battant, ne fut reconnu qu’à une bague d’or, cadeau de fiançailles); un hôtel consulaire, restauré, rappelant les luttes de la cité contre ses abbés; l’église Saint-Géraud, quelques fontaines, dont une de serpentine...
Il ne reste plus qu’à longer la Promenade d’Angoulême, où la Jordanne, avant de passer chez les tanneurs, reflète le plus pittoresque et le plus sordide fouillis de masures estropiées, une rangée de balcons pourris, où pendent des loques et des guenilles à sécher...
Mais, lorsque le tour du guide accompli, les regards se portent un peu plus loin, le jugement se modifie: Aurillac, sans séduction intérieure, sans guère rien pour retenir, n’est point indifférent, si mal disposé que l’on soit, par quelque temps qu’on y ait séjourné...
A l’entrée de la vallée de Mandailles, abritée des collines du bois de Lafage et du roc Castanet, devant la plaine mamelonnée, qui propage ses boursoufflures de terrain vers le Lot; avec, là-haut, le Puy Mary qui étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la nue,--entre cette immense plaine, comme la mer, d’un côté; à l’opposé, la montagne qui se hausse et s’élance,--Aurillac, tout de même, peut remercier son patron saint Géraud de l’emplacement qu’il lui a choisi;--d’ailleurs, les _goudots_ lui en sont fort reconnaissants; ils adorent leur ville et leurs campagnes,--jusqu’aux confins du Rouergue, où pétillent les sources dont Teissières-les-Bouillès tire ses délicieuses eaux de table. Les _goudots_, ce sont les _pescalunes_, et les uns et les autres, les Aurillacois: mais goudot, je ne sais pas le sens; pesca-lunes, parce qu’ils seraient ingénus au point de vouloir pêcher la lune, lorsqu’ils l’aperçoivent dans l’eau: railleries des montagnards au détriment du citadin, qui ignore les rudiments de la culture et de l’élève!
Pour moi, je ne puis songer à Aurillac sans émotion.
Là, jadis, je vis M. Rames... qui n’était pour le commun des _goudots_ que le pharmacien de la rue du Rieu, un marchand de drogues; qui était, pour les savants, un savant, centuplé de quel poète...
Les voisins et les passants qui, entre deux clients, le voyaient à son petit comptoir, penché sur quelques cailloux, ne se doutaient certes pas des étincelles, de la flamme, de la féerie que le bonhomme pouvait faire jaillir de l’inerte pierre; sans quoi, comme Gerbert et la Roquetaillade, en plein XIXe siècle, ils l’eussent accusé encore de sorcellerie.
Sur ces cailloux, comme les sorciers sur leurs balais volent au sabbat, il vous emportait, lui, au chaos de la création!
Devant de tels cailloux rangés, numérotés, étiquetés, dans les collections, combien de fois j’étais passé sans attention...
Mais, parmi ces archives de la matière, il en allait tout autrement avec M. Rames...
De ces fossiles, à sa parole, la vie jaillissait... Et bien sûr, le doyen de Saint-Géraud, sous les regards de qui Gerbert changeait en nappes d’or le cours de la Jordanne, n’assistait pas à un miracle comparable à l’éruption des volcans, éclatant de ces débris, à la voix et au geste de M. Rames! A travers tout cela,--les épisodes de feu, les ères de repos,--un quartier de mâchoire, une dent lui suffisaient, pour faire courir, aux bords des fleuves, les mastodontes et l’hipparion...
Éperdu, fasciné, l’on n’avait plus qu’à s’abandonner à l’étrange cyclope, dont l’œil unique, l’autre mort, allumé sous de larges lunettes, brillait fantastiquement, dont le marteau de chasseur de pierres abattait devant vous toutes les murailles du temps et de l’espace, pour vous faire pénétrer dans les cratères en travail ou promener sur les glaciers...
M. Rames est mort...
Quand je suis devant sa boutique, je m’interroge toujours, si j’ai rêvé...
Mais non.
Tout était vrai.
Oui, M. Rames était bien tel.
Gerbert n’avait accompli son miracle qu’une fois et pour le seul doyen de Saint-Géraud. Quiconque voulait visiter le petit musée de M. Rames subissait le charme. Il faut croire aux miracles,--puisque l’on n’y est jamais convié. Avec la science, on peut toucher. Les miracles ne se répètent pas pour convaincre l’incrédule. La science recommence... Quiconque entrait chez M. Rames pouvait se procurer cet éblouissement. Cela n’était pas plus difficile à M. Rames que de couper de la pâte de guimauve...
La ville a acquis sa collection...
Il repose à Carlat, contre un pendentif de basalte qui se déplace chaque année, ensevelira sa tombe, un jour: il faut le souhaiter, c’est la dalle qui conviendra à ce savant et à ce poète dont, après Gerbert et la Roquetaillade, j’ai cru devoir inscrire le nom dans les fastes d’Aurillac...