Part 10
Il ne s’agit plus de cailloux, même monumentaux, gigantesques, à tromper. Il ne s’agit plus de cabrioles de chèvres. Cette fois, une digue de lave se dressait, une épaisse cloison, comme une soudure entre les deux pentes de la montagne. Ailleurs, nous l’avons vu, de lâches rivières, devant de telles barricades, ont préféré s’arrêter court et, parties pour courir le monde, finir en lacs oisifs, comme le Chambon. La Cère ne s’est pas résignée à cet emploi de citerne accidentelle. Elle a rongé, limé la muraille volcanique, comme n’auraient pu des milliards de scieurs de long, et c’est ainsi que dans les guides ce haut fait est inscrit glorieux, comme à l’ordre du jour: «La rivière a coupé perpendiculairement une coulée de laves; l’escarpement de la roche mesure environ cent mètres.»
Le travail des eaux a fendu la montagne; mais, par-dessus, le bois, divisé avec elle, a étendu ses branches, enchevêtré ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse, abritée de toutes souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable, soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut, minuscules, soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...
Mais cela ne suffit pas à notre intrépide perce-montagnes.
La Cère continue son œuvre, se démène avec acharnement pour élargir le canal serré entre ces deux prodigieuses falaises, où elle ne pénètre qu’en se faisant toute mince, comme de profil, alors qu’elle voudrait arriver de front, se bousculant toute, avide de l’inconnu que masquaient ces parois formidables...
Et que sa curiosité était légitime!
Quel tableau pour cette onde émigrant par cette faille d’une vallée à peine entaillée, comblée çà et là comme par un déluge de rocs, quel tableau que celui qui s’encadre, dans l’estuaire de Vic, sur le large d’Arpajon! Les falaises,--tout à l’heure un compas fermé,--écartant leurs branches toutes grandes en même temps qu’elles s’abaissent, s’inclinent, s’effacent...
Du coup, la Cère modère son allure, la règle presque à la lenteur des trains s’époumonnant sur les pentes, s’accordant de flâner un peu après tant d’effrénés galops, avec sauts de montagnes en guise de haies...
D’ailleurs, comment ne point s’engourdir à la paresse, à travers ces moelleuses prairies, entre ces rideaux d’arbres frais, parmi ces cultures, ces bois qui s’étagent, ces fermes, ces châteaux, ces villages blottis, nichés dans les creux et sur les premiers gradins? Et, au-dessus des tables volcaniques étonnamment régulières, des rebords de basalte du doux berceau de hauts feuillages et de profondes verdures où la Cère indolemment semble de l’action incliner au rêve, quels superbes paysages aériens, les plateaux de pâturages, les burons, comme des barques esseulées dans l’infini des gazons et du ciel, aux écueils des cimes tourmentées, tailladées, déchiquetées. Et, sur toutes ces masses, la grâce, la fragilité de quelque brin d’herbe qui dresse, balance au soir une pointe rouge, une aiguille de feu, teinte du couchant...
Et voici Vic, Vic-en-Carladès, son ancien chef-lieu, et siège d’un bailliage, Vic-sur-Cère, Vic-les-Bains, encore que l’on ne s’y baigne guère, car la station ne compte quelques baignoires que depuis peu; en revanche, on y boit des eaux appréciées des Romains, longtemps oubliées, perdues, ensevelies sous des masses de dépôts, retrouvées par un pâtre dont les vaches léchaient les pierres suintantes d’eau minérale,--la fontaine salée,--aux vertus de laquelle la France devrait Louis XIV. Ce qui n’empêche pas les thermes vicois de péricliter encore jusqu’au milieu de ce siècle, où ils redevinrent en vogue parmi «les enfants du pays». De l’eau de Vic, ils en usaient pour tout, indifféremment, et en quelle quantité! Si les jets étaient peu abondants et le rendement limité, c’est que ces insatiables buveurs les tarissaient sans doute!
Il y a une quinzaine d’années, la source présentait, au matin, l’aspect le plus pittoresque. L’établissement se composait de deux salles, une sorte de rez-de-chaussée enfoncé, où l’on descendait par quelques marches, et une salle au-dessus. En bas, on buvait. En haut, on dansait. Une petite fontaine contre le mur, un verre sur la pierre occupaient un angle. Dans le reste de la pièce, quelques caisses de bois, des bouteilles, des bouchons, pour l’exportation. Devant le robinet, assis, en tablier de cuir pour protéger les genoux rhumatisants, un homme charmant, cultivé: le propriétaire de ces eaux en baisse, emplissant du maigre débit, l’une après l’autre, ses bouteilles; les bouchant lui-même, mélancoliquement, pendant que quelque journalier les rangeait ou emballait,--le propriétaire des eaux, s’interrompant d’_embouteiller_, à chaque buveur qui s’approchait. Des buveurs qui avalaient des verres à la suite,--n’en costo pas mai,--il n’en coûte pas plus. Des buveurs qui en voulaient pour leur argent,--cent sous la saison,--qui, trois, quatre ou cinq verres absorbés, tiraient une bouteille encore... Cette bouteille, ils l’emportaient, les uns sur la promenade, les autres sur la route qui monte aux flancs boisés du Griffoul, où ils grimpaient s’isoler,--les eaux, à cette dose intensive, devenant forcément purgatives; d’autres, encore, aux quilles, au jeu près de là, où ils se _flanquaient des suées, tout en nage_. Ces buveurs? marchands de vin, cochers, frotteurs en villégiature, pour qui le confort, tout relatif, des auberges et cafés de Vic égalait le luxe des stations et des plages à la mode.
D’ailleurs, comme sites, il n’en est guère qui puissent rivaliser.
On ne rencontrait que gens en manches de chemise, en gilets de serge, en chaussons; les femmes, en cheveux, tabliers, camisoles, du moins le plus grand nombre... quelques familles d’étrangers. Les étrangers... ceux des grandes villes... les messieurs et les dames, qui se rassemblaient, eux, à l’Hôtel, chez le brave père Vialette, aux recettes succulentes!
_Tomber des quilles_ ou _faire un piquet_, c’était le sport des hommes. Pour les femmes, tricoter. Et puis, pour beaucoup, après des litres ingurgités à la source, tout _gonfles_ de tout ce liquide, gravir jusque chez Vialard, pour le vin blanc et les bouriols, et le salé; puis, au café, ensuite--le vermout ou le pernod,--tout cela de sept à dix heures du matin. Après quoi, si l’on en croit les maîtres de pension, ils n’arrivaient point à _tenir de nourriture_ à leurs hôtes, mangeant comme quatre et renvoyant les plats nets: des repas de deux heures, avec danses entre les plats, dès qu’un museteur était dans la société. Car, avec l’eau, les crêpes, la jambe de porc, le vin blanc et la table d’hôte,--un bon somme par là-dessus,--la bourrée complétait le traitement, la bourrée partout en semaine; mais, le dimanche, surtout, à l’Établissement dans la salle au-dessus des Eaux, les gens du pays se joignant aux buveurs...
Toute cette bonhomie, cette joie, ces appétits, ces bals et cette consommation d’eau--dont elle semblait se porter pour le mieux--de la clientèle de Vic, quelque cent de buveurs,--ne permettait point à l’établissement de prospérer, et son propriétaire dut s’en dessaisir aux mains d’un plus entreprenant...
Mais la Cère, si paresseuse soit-elle, ici, n’attendrait pas la suite de l’histoire de Vic, lancée, maintenant, dont les affiches couvrent les murs des capitales, et qui ne rêve pas moins que de devenir un rendez-vous de la fashion; laissons donc la baraquette des baignoires, la buvette récente où désormais sont préposées d’accortes Vicoises aux joues rouges, et pénétrons dans le village, visitons les environs.
La-haut, le rocher de Muret, où le nommé Loup, envoyé du commandeur de Carlat, eut le poignet tranché, sur l’ordre du seigneur de Muret, pour lui apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser la patte». Ce qui coûta la tête au gentilhomme, condamné à mort, pour être allé un peu loin dans le calembour.
La route va de l’établissement thermal, par le communal, tout retentissant d’oies et de laveuses, sans que l’on puisse savoir lesquelles jacassent davantage, vers la ville haute, vision de moyen âge, avec ses rues tortueuses que partage un torrent: une ville forte, aux maisons anciennes aux murs épais, portant des balcons de bois, percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit... Il y a toujours à quelque balcon une femme au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe..., ailleurs, un vieux, immobile, comme oublié, sur le banc de pierre... Un refrain à bercer l’enfant, le mignard qui pleure, s’échappe d’une croisée... Là, des hommes occupés à ranger la provision de bois de brûle, de genêts pour l’hiver... Des femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le clopinement des sabots, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière... Et, çà et là, aux fontaines, l’entre-choc des _forrats_ de cuivre, des servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque--on ne lave qu’à de longs intervalles--toute la ruelle illuminée comme par un incendie... Et, de nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait... le silence... Le silence... où ne parle plus que, de loin en loin, la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable, le silence noir, où ne s’allument que de rares lumières, un maigre _lun_, par-ci, par-là, toutes petites, toutes falotes derrière les fenêtres étrécies...
Et la Cère va son train assagi, au bas de Comblat et de son château, de Polminhac et de son château de Pestel, vers cet Arpajon, coté pour ses foins--et vanté pour ses femmes: «Dans plusieurs cantons, et notamment depuis Vic jusqu’à Aurillac, la race des femmes est distinguée par les agréments extérieurs et surtout par la fraîcheur du teint. Ce petit pays est la Circassie et la Géorgie de l’Auvergne... Par delà Aurillac, il y a encore beaucoup de communes renommées pour leurs belles femmes; et telles sont, entre autres, celles d’Ytrac et de Crandelles. Il est vrai que ces Auvergnates à peau blanche manquent de légèreté dans la taille et de grâces dans les manières. Peut-être aussi ont-elles trop de gorge; désagrément qui, au moins, est compensé par l’avantage qu’il leur donne d’être bonnes nourrices, quand elles allaitent. Mais la plupart offrent un genre de beauté qu’en d’autres contrées on admire parce qu’il y est rare: ce sont des yeux bleus avec des cheveux noirs.»
Mais la Cère se soucie bien de ces détails! Elle attend sa compagne de route, la Jordanne, évadée comme elle d’autres traverses, avec laquelle elle doit poursuivre son trajet, après Arpajon. Justement, la voici. Alors, ce n’est plus le temps de s’amollir dans ces délicieux parages. De concert, les deux rivières, qui n’en font plus qu’une, s’élancent, bavardes, se contant les aventures de leurs pérégrinations.
Pour la Cère, nous sommes instruits de la fougue ou de la ruse, équivalant à des millions de sièges de Troie, qu’il lui a fallu contre la défense de la montagne massée au Pas de Compaing, et, forcée, dressant ensuite ce rempart compact du Pas de la Cère, qu’avec les âges la rivière ébrécha, fendit obstinément, régulièrement, droit, comme de la pierre tendre comme du beurre...
Écoutons la Jordanne, après les transes de son exode.
Au début, dans ce cirque de Mandailles, dont les piliers du pourtour sont le Puy Chavaroche, le Puy Mary, le Puy de Bataillouze et le Col de Cabre, la Jordanne erre dans les bois, s’amuse à la cascade de Liadouze, au bourg de Mandailles, le centre des ferrailleurs, de tous les émigrants «dans les métaux», classification qui va du rétameur et du chaudronnier jusqu’aux grands constructeurs, et aux entrepreneurs de démolitions. Mais tout cela n’est que de la ferraille méprisable, pour la Jordanne, qui roule, dans son sable, des paillettes précieuses.
Mais--ici,--elle n’en est pas encore à ces rêves d’or; qu’elle s’extasie donc en paix sur l’ingéniosité et l’effort de ces montagnards qui ont créé une industrie à eux et s’y enrichissent, et sur leur fidélité au village natal: tout leur «cœur à l’ouvrage», leurs vertus d’économie, leur règle de conduite, leur endurance, tout cela est commandé par l’unique volonté de revenir là, d’où les exilent la rudesse du climat, l’impossibilité de vivre du sol; et ils font comme ils ont voulu. Ils vont chercher aux grandes villes de quoi subsister, de Mandailles à Saint-Simon, où il y a tout juste pour les troupeaux et les vachers. Ils ont enrichi de maisons claires aux toits d’ardoise fine, ces communes de roche noire et de mauvais chaume. Comme pour certifier plus irrévocablement leur espoir, leur décision du retour, ils marquent souvent, d’avance, leur place de sépulture, ils y édifient leur tombeau; quel n’est pas l’étonnement de voir dans ces doux enclos de la mort de la campagne, où, d’habitude, une simple croix, vite masquée d’herbes et de fleurs est le _ci-gît_ du paysan, de voir des dalles inusitées, et, parfois, quelque énorme cube de fer peint, destiné à «des Parisiens», qui semblent vouloir défier la ruine, car ils font solide, et grand, trop!--et tout en fer!
C’est à qui, on ne sait par quelles voies, aura pu conduire _à son endroit_ le plus imposant, le plus énorme de ces kiosques mortuaires!
Cependant, ces prévoyants de l’avenir, qui n’entendent pas abandonner à leurs héritiers le soin de leur monument funèbre, n’agissent bien que par l’amour du pays, de la petite patrie, plus que par goût de la mort, hantise de la fin, si l’on conclut d’après la coutume par laquelle ils tâchent de leurrer la fatale visiteuse: quand un meurt, on voile les miroirs de son logis «pour que la mort, n’étant attirée par aucun reflet, ne puisse se reproduire et ne soit pas tentée de revenir».
D’autre part, tout de même, ils ne redoutent point le trépas, au point de lui préférer la perte de l’honneur, comme nous l’enseigne la légende du Saut de la Menette, vers Saint-Cirgues et les cascades du Chaumel. Comme la Cère, à un point, la Jordanne a dû faire brèche dans les laves; de fort loin, l’oreille est frappée de la rumeur de la lutte, de la rivière en bataille, dans les ravins, les rocs. Là, une menette, une pieuse fille, pourchassée par le diable, se jeta dans le vide, bravement... Et vous devinez, puisque cette histoire vous a déjà été contée, qu’il ne lui advint nul mal, ses jupes s’étant converties en parachute pour lui amortir la descente...
Mais, ch., chut, la Cère et la Jordanne dialoguent plus bas, s’entretiennent de choses mystérieuses, de Jean de la Roquetaillade et de Gerbert, et des orpailleurs, de la recherche de la pierre philosophale, et de la fabrication de l’or!
Brusquement, du Saut de la Menette, de Saint-Cirgues et de Lascelles, vers Aurillac, la Jordanne, qui n’avait donné asile jusque-là qu’aux truites et aux écrevisses, roule dans son sable des parcelles rouges, des parcelles jaunes, des paillettes, tant et tant que toute une corporation, celle des orpailleurs, existait encore, le siècle dernier, pour exploiter les lamelles d’or. On les ramassait à l’aide de peaux de brebis dont la laine retenait les molécules fabuleux,--car les riverains prêtaient à cet or une origine légendaire, bien loin de l’explication naturelle.
Une première fable veut que ces fragments proviennent d’un trésor contenu dans des outres que des Arvernes rapportaient d’une expédition victorieuse, et que, surpris par l’ennemi, ils auraient vidés dans les gouffres de la Jordanne; la rivière, malgré son désir, n’osa pas s’approprier ces richesses incommensurables sans l’avis d’un druide qui jugea que ce n’était qu’un dépôt, qu’il fallait restituer. Mais comme la restitution totale aurait perverti les populations, il conseilla de ne la faire que petit à petit. Ceci explique que les eaux de la Jordanne ne charrient l’or qu’en si faible quantité, si faible que les orpailleurs ont dû cesser leurs opérations: le rendement ne valait pas les toisons de brebis ou le temps du lavage.
D’autre part, la fortune de la Jordanne aurait été due à un miracle: Gerbert, alors à l’abbaye de Saint-Géraud, voulut tenter le doyen du monastère. Il l’emmena à Belliac, dans la «maison du pape»--où Gerbert serait né--ce qui n’est pas du tout prouvé. Gerbert lui promit un miracle, s’il voulait vendre son âme. Après avoir tracé des cercles magiques et proféré ses incantations, d’une baguette flamboyante, le sorcier, pape de demain, cingla les eaux de la Jordanne qui se muèrent en nappes d’or, coulèrent en flots d’or; le charme ne cessa qu’aux prières épouvantées du doyen; ce serait l’or de ce sortilège qui se serait mêlé aux sables de la rivière.
Gerbert pour la Jordanne, Jean de Roquetaillade pour la Cère, toutes deux avaient de qui parler; l’un et l’autre, illustrations de l’abbaye de Saint-Géraud d’Aurillac!
Sur Jean de Roquetaillade, comment fonder une opinion qui ait chance d’exactitude, au milieu des jugements passionnés, prophète pour les uns, pour les autres, un possédé, mais pour tous un cœur saturé de vertu, une intelligence d’élite, toute l’éloquence d’un meneur de foules, d’énergie indomptable, qui ne céda jamais aux persécutions ni à la prison. Le courroux qu’il suscita chez les papes, les enthousiasmes qui lui accouraient d’ailleurs, malgré tant d’ombre sur cette étrange figure, la poussent en un suffisant relief--qui s’accentue encore, grâce à ce que nous pouvons imaginer par les pages du _Vade mecum in tribulatione_: le scandale de son temps, et qui, d’autre part, lui ralliait des admirateurs fanatiques.
Jean serait né à Yolet, comme Carrier, l’exécrable révolutionnaire des noyades de Nantes, des _mariages républicains_.
Astorg, un orpailleur, son oncle, l’éleva, le mit à Saint-Géraud où il ne tarda point à briller dans les études ordinaires de l’abbaye, à manifester un penchant rapide pour les sciences occultes.
En attendant de découvrir la pierre philosophale et de fabriquer de l’or, il inventa, pour les pêcheurs de minerai de la Jordanne, un système plus pratique que la peau de brebis; il apprit aux orpailleurs à séparer l’or des sables, par un lavage opéré au moyen de tables inclinées, recouvertes d’un drap grossier; le sable brut versé au haut de l’engin glissait sur ce drap, tandis que le minerai restait incrusté dans la trame. Ce procédé, que la tradition fait remonter très loin, était connu sous la désignation caractéristique de _façon du cordelier_.
Mais l’oncle Astorg ne se satisfaisait pas des grains que la Jordanne restituait si chichement.
Abîmé dans le problème à la solution duquel s’acharnait le moyen âge, l’alchimiste associa son neveu à ses recherches; aussi, dans la voie de l’hermétisme, Jean, à Saint-Géraud, avait été précédé par Gerbert, qui, sur la chaire de Saint-Pierre, fut considéré encore comme un pape sorcier, tant, alors, toute découverte la plus naturelle ne semblait avoir pu s’accomplir sans quelque magie: les cloîtres avaient leur laboratoire, leur fourneau pour le grand œuvre. Jean de Roquetaillade aurait écrit le _Luminis Liber_, traité de la transmutation des métaux, seulement compréhensible pour les initiés dans ses formules symboliques, ne permettant point aux profanes de pénétrer dans les arcanes du mystère.
Mais ce n’était pas la richesse que convoitait le chercheur, comme on verra par ses prédications, ses campagnes ardentes contre le luxe de l’Église même.
Alchimiste, il ne se distingue point des milliers d’autres moines de ces siècles, aux cellules en officines, avec des fioles, des cornues, des livres de kabbale.
Mais le voici cordelier, moine mendiant, prédicateur nomade--militant. Bientôt populaire, étant demeuré _très peuple_. Et vite la croyance se répandit que le souffle saint l’animait. Ne prédisait-il pas le vent, l’orage, la grêle, le froid, la neige, le dégel, les inondations?
On cite des traits: «Un jour, placé sous le porche de l’église de Naucelles, car il faisait grand soleil, il demanda à des villageois, qui étaient venus l’entendre et se tenaient en cercle autour de lui, à qui appartenaient les gerbes étendues dans un vaste champ qu’il montra du doigt. Quelqu’un lui ayant dit le nom du tenancier: «Eh bien, reprit-il, je lui conseille de les lever cette nuit, s’il ne veut pas les voir détruites par la tempête de demain.» L’orage eut lieu, en effet, mais on avait écouté le cordelier, et la récolte se trouvait en sûreté.
Une autre fois, non loin de Saint-Simon, il s’informa quel était le propriétaire d’une prairie très étendue, mais un peu maigre, qu’il venait de traverser. «A moi, père, lui répondit un seigneur qui était présent. Je vous en complimente, ajouta le religieux, car si vous creusez à une profondeur de six pieds, juste sous ce chêne qu’on voit d’ici, vous y trouverez une source abondante qui doublera la quantité du foin et la valeur de votre domaine.» Et cela arriva comme il l’avait annoncé.
De là à le supposer en commerce avec les esprits, ce cordelier terrible, qui parfois terrassait son auditoire de révélations personnelles à chacun, on n’hésitait pas. Et comme il prêchait d’exemple en austérité et charité, sa renommée s’étendait jusqu’à se faire trop éclatante pour les princes de l’Église, lui dont la parole ne tonnait que contre la splendeur, l’opulence, toutes les richesses et les vices du clergé.
Une thèse là-dessus lui valut six mois de prison au couvent de Figeac; c’est là, dans les privations volontaires, qu’il affirmait avoir reçu le don de prophétie; sur l’ordre même d’un nonce du pape, qui le visita et le délivra, il rédigea un cahier de prédictions: _De revelationibus_. Il aurait prédit la bataille de Crécy, la prise de Calais, la Peste noire. D’où la foi du peuple en ses discours et l’émoi de la papauté. Clément VI le manda à Avignon. Il s’y rend, en revient triomphalement, après avoir dévoilé au saint pontife deux faits que celui-ci prétendait être seul à connaître. De retour à Aurillac, il se reprend à prêcher, à écrire, à prophétiser.