Part 9
Un chemin de croix de pierres, montant à Vassivière, un autel en plein air, deux ou trois misérables auberges, un pauvre groupe d’humanité, dans ces parages de vaste solitude, composent à présent l’aspect ordinaire de ce pèlerinage... Mais, deux fois l’an, à _la montée_, à _la descente_, toute la région pendant un jour, une semaine, est traversée de pèlerins, de processions, sur les routes de Besse, de Latour, d’Église-Neuve. On y vient de Compains, d’Espinchal, du Valbéleix, du Chambon, de Saint-Victor, de Saint-Diéry, de Saint-Anastaize, etc.
Au jour du pèlerinage, des files de monde arrivent par toutes les dressières de la montagne; il trotte des milliers de charrettes bondées de gens sur les routes: tout le plateau n’est qu’une forêt de brancards de voitures dételées: la multitude fourmille là, dînant, priant, chantant: mais ce ne sont plus les somptueux cortèges de l’an 1609!
Au lieu de musiciens «aux beaux surpelis», de petits anges «à aisles et perruques», etc., etc., les bannières, croix, emblèmes, sont portés, ou suivis par de simples prêtres, des paysans en blouse, des enfants de chœur pris au catéchisme, des jeunes gens coiffés de vulgaires «canotiers» ou «panamas», des fillettes, fières de leurs ombrelles et de leurs chapeaux de la ville; après le clergé, les costumes des sapeurs-pompiers, les casquettes des fanfares, voilà à peu près tout ce qui tranche sur les redingotes des notables, les feutres à larges bords des montagnards, l’accoutrement banal des paysannes qui n’ont guère conservé de jadis que, çà et là, quelque coiffe, quelque bijou... Et puis, au lendemain, les cierges éteints, l’encens évanoui, les cantiques tus, les pèlerins en allés, le plateau de Vassivière recommence d’être vide et silencieux, avec sa petite chapelle, la sacristie où l’on vend de menus objets de piété, les trois ou quatre sordides débits, à l’anneau desquels le curé de passage attache sa monture, le temps d’une génuflexion et d’une prière; où le voiturier donne l’avoine aux chevaux pendant que l’on s’arrête aux béquilles déposées par ceux à qui la noire image a fait retrouver leurs jambes, les ex-voto de cire, les naïves inscriptions de souvenir et de reconnaissance...
CHAPITRE X
Le Puy-Mary; le Plomb du Cantal: deux frères ennemis; mitre d’évêque et bonnet phrygien. L’_oustau_...
Plombs et Puys--les sommets cantaliens... Et des géants auvergnats, voici les deux visages qui me sont le plus familiers, le Plomb du Cantal et le Puy-Mary, formidables et doux hercules...
Bien jeune, j’ai joué à leurs pieds, gravi leurs flancs, monté sur leurs épaules, jusqu’aux burons, parmi les hameaux, les bourgs, les villes qu’ils abritent débonnairement, à l’ombre de leurs barbes et de leurs chevelures de bois et de forêts.
Ils étaient si pleins de mansuétude à mon égard!
Lorsque je me souviens de tant de courses et d’ascensions, si faciles alors, je suis prêt à croire qu’ils y mettaient du leur, baissaient le dos, aplanissaient les pentes pour moi...
Ils souriaient, placides, toujours...
Ils se laissaient chevaucher, sans grogner, comme ces grands vieux chiens dociles qui se prêtent à toutes les gamineries, se laissent tirer la queue, secouer les oreilles...
Cela a bien changé, depuis quelques années; le Plomb et le Puy ne paraissent plus me reconnaître, rébarbatifs; ils me regardent de toute leur hauteur, désormais; ils semblent fâchés; ils ne m’ont pas plus tôt aperçu qu’ils enfoncent sur leur front d’épais bonnets de nuées, sous quoi ne se distingue plus rien de leurs traits, de leur mine.
Que me reprochent-ils!
Si je le savais du moins, par où, quand, j’ai pu froisser leur susceptibilité?
Mais ils restent muets. En vain, je me confesse. Jamais je n’ai parlé ni écrit d’eux en termes dont ils auraient pu se formaliser!
Il est vrai que je ne leur ai pas reconnu la stature du mont Blanc, la sveltesse de certaines Alpes, l’ossature déliée et nerveuse des Pyrénées... Mais, en revanche, n’ai-je point assez vanté la carrure de nos cimes auvergnates, de ces monts, doyens du globe, patriarches de la création, survivants des époques héroïques de feu ou de glace, et qui, aujourd’hui encore, font la pluie et le beau temps, commandent les vents et les eaux, dominent et règnent, en tyrans absolus, sur de vastes régions!
Faut-il répéter mon admiration, redire ma tendresse filiale pour ces ancêtres respectables? Les ai-je délaissés? Est-ce que, à chaque minute de liberté, je n’ai pas couru vers eux?
Et ils s’enferment dans leurs brouillards, impossible d’atteindre jusqu’à leurs crêtes hostiles.
Ce ne peut être le hasard: il suffit que je projette de monter pour que ces mauvaises têtes s’enveloppent de vapeurs compactes. Nombre de fois, j’en ai été pour de faux départs, des nuits incertaines à l’auberge du Lioran, ou dans la cabane du cantonnier, au Plomb ou au Puy, des matinées _à espérer que ça se lèverait_...
Oh! bien oui, les grisailles du matin, c’était de l’encre de Chine à midi...
En attendant des années meilleures, des jours propices, et que le courroux dont je suis victime s’apaise, contentons-nous seulement d’escalader des entassements de papier, en chantant à la gloire de ces irascibles Plombs et Puys! Peut-être pardonneront-ils, devant la sincérité et la ténacité de mes sentiments, car vous pourriez vous faire plus inaccessibles et arrogants encore, ô Plombs et Puys de mon pays; je ne cesserai de diriger mes pensées et mes pas vers vous, pèlerin assoiffé de connaître où je ne suis point allé, de retourner où j’ai traversé déjà, où celui que je suis brûle de retrouver celui que je fus, le moi fuyant du passé dont les atomes usés et perdus au long des routes ne se ressaisissent, ne se rassemblent et revivent ainsi pour nous-mêmes qu’une seconde, en apparition et en évocations d’ombres qui vous ressemblent comme un frère, à des angles de chemins, à des tournants de vie...
Plombs et Puys de notre Cantal, qui donc vous aima plus que moi? Dans la mémoire et le cœur duquel de vos enfants ont germé des nostalgies pareilles?
Et c’est pour vous-mêmes, exclusivement, que je vous aimai, en souvenir de quelques mois d’enfance...
D’autres remontent à vous pour y rejoindre des êtres chers, le grand-père ou l’aïeule, des parents, des amis... Ils ont quelque part place à la grande table, ou sous la cheminée...
Moi, dans ce mien pays, où je n’ai que des tombes à visiter, c’est en étranger que je marchais, que je faisais halte au soir à la table, au lit de rencontre...
Des fumées que le vent balançait au-dessus des chaumes dans le crépuscule, nul méandre, nulle spirale ne s’élevait d’un toit, d’un âtre où je fusse convié...
Du lait, qui giclait dans la gerle sous les doigts du vacher, à la porte des étables, nulle écuelle n’était tirée à mon intention...
Des tourtes et des pompes, que l’on sortait des fours, que les ménagères emportaient toutes chaudes, rousses et blanches, sur leurs têtes, pas une croûte n’avait cuit pour moi...
Et lorsque je tombais à quelque endroit, sur une fête, il aurait fallu m’y mêler, pour voir comme j’aurais été reçu à la bourrée, sans personne pour dire: «C’est un tel... de là... faites-lui place», puisque je _n’avais personne et n’étais de nulle part_...
Ainsi, lorsque je revenais vers vous, n’était-ce point pour autre chose que pour vous,--ô Plombs et Puys, où s’assouvissait ma passion de silence et de solitude,--et vous pouvez croire que mon but n’était pas de prendre des notes, et d’amasser des documents pour les livrer, un jour, lorsque la nécessité me contraindrait à de la copie; tout ce que je rapportais de vous, c’était, glissée entre deux feuillets de mon poète de ce moment-là, quelqu’une de ces violettes rétives, de ces chétifs œillets qui poussent sur vos plateaux et dans vos précipices; c’était, dans ma valise, quelque lambeau de caillou, quelque tronçon de lave et de basalte qui, loin de la montagne, me composaient des reliques aussi précieuses que les bribes d’os ou les rogatons de chair calcinée d’un martyr pour les fidèles.
Oh! il fallait bien que je vous aimasse pour aller jusqu’à tourner les pages des livres, brochures, thèses géologiques où s’inscrivent les hypothèses, les systèmes, les découvertes de vos origines,--où je comprenais si peu, si mal, l’esprit récalcitrant à ces études, jusqu’au jour où le père Rames, un savant qui était un poète, m’initia à la genèse des volcans et des glaciers, dans la nuit des temps... Ah! lui possédait le _Sésame, ouvre-toi_, des rocs les plus fermés...
Il vous ouvrait le globe terrestre comme on partage un fruit.
En moins de temps qu’il ne lui en fallait, à ce pharmacien comme Aurillac n’est pas prêt d’en compter d’autres de si tôt, en moins de temps qu’il ne lui en fallait pour préparer un flacon d’huile de ricin ou un cachet d’antipyrine, ce prestidigitateur de la matière vous avait entraîné, dans les entrailles de la montagne... et, pour le reste de l’existence, on avait, devant les yeux, toutes les phases fantastiques du feu et de l’eau,--comme si l’on y avait assisté!
Mais ce n’est point avec M. Rames, seulement, que j’allais m’entretenir de vous.
Est-ce que je ne relançais pas, au Muséum, l’élève de Rames, le distingué professeur, M. Boule, de science accrue chaque jour, qui me mettait au courant des derniers problèmes vous concernant, et des solutions proposées...
Car rien de vous ne m’était indifférent...
Oui, je vous ai aimés jusque-là, jusqu’à forcer ma mémoire pénible à emmagasiner tout cela, qui s’y morfondait vite, d’ailleurs, dont il ne me reste mie...
Le Plomb du Cantal, le Puy Mary!
Et, cependant, c’est la brouille entre nous.
A mes récents voyages, je n’ai pu atteindre ni à l’un ni à l’autre, tout de suite refrognés et grondants, dès que je me hasardais...
Seraient-ils jaloux l’un de l’autre, celui-ci de mes sentiments pour celui-là, et réciproquement?
Pourtant, ils n’ont rien à s’envier, chacun régnant sur son territoire propre, maîtres incontestés, redoutables seigneurs aux vassaux incorruptibles, humblement rangés sans velléité de s’affranchir?... Est-ce pour quelques pouces d’altitude qu’ils se détesteraient, l’un 1,858 mètres, l’autre 1,787 mètres? Est-ce là ce qui ferait des frères ennemis, de ces jumeaux soudés par le Lioran, des rivaux soupçonneux envers qui divise entre eux ses hommages, ses louanges et ses sentiments? Ce serait là de bien futiles motifs, de bien piètres raisons pour ébranler la sérénité de pareils colosses; mais les grands sont si sensibles aux petites choses!
Enfin, agissons ici comme avec les hommes.
Faisons de notre mieux, disons vrai,--et tant pis pour le Puy Mary, s’il nous garde rancune de constater que le Plomb du Cantal est à soixante-douze mètres de plus que lui au-dessus du niveau de la mer.
Et tant pis pour le Plomb du Cantal s’il nous boude de ce que nous constatons, avec tous les géographes, que le Puy Mary préside à plus de vallées.
Ne peut-on trancher le conflit, accorder les adversaires, en égalisant les mérites, par cote mal taillée, comme on règle les comptes litigieux, en déclarant que si l’un est de chef plus altier, l’autre est de flancs et de galbe moins lourds...
Celui-ci, le Puy Mary, d’Aurillac, apparaît officier dans le ciel, avec ses deux pointes en mitre d’évêque, a-t-on comparé, ou se cabrer comme un taureau dont les cornes aiguës fouillent les nuages; il se termine en croissant, en arc. Par Mandailles, par Fontanges et le Bois Noir; par Murat, par le Lioran, on fait l’ascension en quelques heures. En vingt minutes, par la route de Murat à Salers, qui contourne le sommet.
Mais c’est par la difficulté qu’il faut prendre.
Par la voiture et la route, on ne sait rien de la montagne que sa masse confuse, rien de son intimité, du mystère de ses bois, de ses eaux, de ses pierres, de ses fleurs, des perspectives, des paysages, des horizons, soulevé petit à petit dans l’allégresse de la lutte physique, de la conquête...
A la cime, l’œil est éperdu, tout d’abord, devant l’immensité du panorama, où le regard plane sur des vallées «rayonnantes comme les jantes d’une roue gigantesque dont le puy forme le moyeu», traverse les étendues vers le Cantal, la Corrèze, vers Bort, l’Artense, les monts Dore, le Cézallier, le Luguet, le Limon, la Margeride, les Cévennes de la Lozère, l’Aubrac, les Cévennes de l’Aveyron, revient se poser sur les pitons proches, le Griou et le Griounel, deux pains de sucre pointus, qui font les enfants de chœur du Puy Mary... Et la vue parcourt tout ce cirque de Mandailles, fermé par les pics en cercle qui figurent une partie de l’ancien cratère, parmi lesquels le Chavaroche, un autre vassal du Puy Mary...
A mesure que l’on se débrouille et s’oriente, l’empire du Puy Mary se révèle de plus en plus prodigieux. De là descendent toutes ces vallées tributaires. Ces flaques au fond des gorges et des ravins, où piétinent les troupeaux, ces razes de rien du tout, comme des rigoles d’arrosage d’un champ, où semble stagner une eau aveugle et sourde, ce sont les sources d’intrépides ruisseaux, de vaillantes rivières qui, tout à l’heure, commenceront de batailler avec les cailloux, d’attaquer les rocs, ouvriront leurs grands yeux verts aux fleurs et aux feuillages des bords, aux nuages du ciel, et, comme des fillettes à leur premier bal, courront follement, chantantes et claires, à travers les campagnes et les villages, se jeter à d’autres rivières, à des fleuves, à la mer. Vous les aviez, ruisselets hésitants à s’échapper, à se mettre en route;... le temps de lever les yeux, et vous les avez, là-bas, vite _forcies_, celles du Puy Mary et celles des pentes voisines, et du Cantal, la Rue, la Sumène, la Santoire, la Mars, l’Auze, la Maronne, la Cère, etc., qui, turbulentes ou calmes, dévalent à qui mieux mieux, cascadent, bondissent ou serpentent vers les basses terres; et les monts paternels les contemplent longtemps et loin dans leurs courses, ne les perdent de vue que lorsque, gaillardes, éprouvées, elles n’ont plus que faire d’être surveillées, enserrées dans le berceau des vallées étroites,--élargies, abaissées, à l’horizon.
Il n’y a pas que de ses vallées, de ses rivières, de l’espace qu’il domine que le Puy Mary puisse s’enorgueillir, mais aussi des hameaux bas, des cités ardues, de tout le peuple épars sur ses gradins, sur les crêtes et dans les replis, de ses hommes et de leurs troupeaux, dont les chants et les clochettes roulent d’écho en écho, tintent de l’aube au crépuscule, par les mois d’estivage...
Le Plomb du Cantal, où nous pouvons accéder d’ici par le faîte de cette admirable muraille volcanique, dont il est avec le Puy Mary l’un des énormes piliers, le Plomb du Cantal, à son tour, triomphe dans la nue, mais sans grâce. On en est réduit à le comparer à un chaudron renversé, un peu bossué; c’est l’aspect le plus fréquent sous lequel on l’aperçoive. J’ai longtemps cherché quelque image moins vulgaire, sans y réussir: un jour, mais je ne me souviens plus exactement d’où, j’aurais juré qu’il se terminait en forme de bonnet phrygien. Voilà qui prêtait à la phrase, qui permettait d’épiloguer sur ce bonnet phrygien à soixante et onze mètres au-dessus de la mitre épiscopale du Puy Mary!
Mais je suis seul de mon avis, on juge ma comparaison un peu risquée! Comment faire changer d’opinion en un jour au suffrage universel, à une majorité des plus absolues qui veut que le Plomb représente uniquement un fond de chaudron; aussi, à peine, timidement, oserais-je publier ma comparaison. De ce fond de chaudron, ou de ce bonnet phrygien, le spectacle est moins varié que du Puy Mary. N’empêche que le Plomb a de quel côté appliquer sa vue, soit qu’il veuille la cantonner aux vallons immédiats entaillés à sa base, soit qu’il la prolonge aux quatre points cardinaux, sans jalouser son rival. Si l’un a Salers, l’autre a Saint-Flour. Et le Plomb du Cantal ne manque point, non plus, de bétail à bon poil et de bouviers, aux bras et aux genoux solides pour tasser la fourme, aux poumons profonds pour lui chanter la Grande, et lo lo lo lo lo léro lo!... et lo lo lo lo loléro lo...
Le Plomb et le Puy, qu’ils ne se chamaillent pas: ils sont égaux pour leurs sujets, dont ils n’ont à redouter aucune trahison! Ce qu’elle exige, la montagne, de l’endurance de ses enfants, ne leur est payé en retour que de la vie la plus précaire: cependant, émigrants, les voilà en proie au mal du pays, le cœur chaviré et les bras cassés au regret du sol revêche..., où le pain est noir, où ne grimpe pas la vigne, où le soleil brûle, le jour, où le vent souffle glacé, les soirs, mais où fume le toit de l’_oustau_ des parents ou du maître. L’_oustau_, la maison de guingois, aux auvents à demi écroulés, avec l’_hort_ derrière, et, devant, le _couder_...; avec ses fumiers contre l’étable et la soue aux porcs, ses broussailles et fagots, le bois de brûle pour l’hiver, le tronc creusé où arrive l’eau de l’abreuvoir... A l’intérieur, l’âtre avec sa crémaillère à anneaux, ses landiers de fer, son _tuile_ pour les bouriols, le coffre à sel, la chaise du _couârrou_, l’armoire et l’horloge enfumées: dans la souillarde, brillent des cuivres, les _ferrats_ et la fontaine! L’_oustau_, avec ses lits à quenouille à couverture en cotonnade à flamme, et rideaux de razille verte! L’_oustau_, bien vieux, bien disloqué, tout en _bringues_, mais l’_oustau_! Or, mieux que les villes joyeuses et dorées, ils aiment leurs plateaux faméliques des plombs et des puys; mieux que tout, ils aiment le Plomb et le Puy, dépenaillés, comme deux pauvres, sous le ciel, avec leur _roupe_ de gazon et de poils-de-bouc élimée, trouée par endroits, montrant la chair--le roc à nu--comme la peau par les trous des guenilles...
CHAPITRE XI
La Cère et la Jordanne.--Le Pas de Compaing; le Pas de la Cère.--Vic-sur-Cère.--Jean de la Roquetaillade.--Les orpailleurs.--Aurillac; Gerbert; M. Rames.--Les gorges de la Cère.
Lorsque l’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route, enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers Trémoulet.
Laissons-nous donc guider par cette vaillante petite Cère, par la Jordanne, pressée de la rejoindre, toutes deux se précipitant par leurs chemins parallèles, se disputant à qui gagnera la première la calme et splendide plaine d’Arpajon, loin des embûches innombrables de la montagne.
Laissons-nous guider par les filles de ces deux sublimes taciturnes, obstinés là-haut à garder leurs distances, ce Plomb et ce Puy: elles, issues de l’un et de l’autre, sans souci de ces haines préhistoriques où s’immobilisent ces burgraves de basalte, ne poursuivent qu’un rêve, séparées, de se rencontrer, de faire route ensemble, plus fortes ainsi pour déjouer les méchants génies qui les obsèdent, s’acharnent à les retenir dans les ravins, les précipices, les défilés cauteleux. Et, tout le long de leur course, elles nous feront leurs confidences, en ralentissant leur fuite aux endroits commodes, pour nous permettre d’errer dans les villes, l’histoire et la légende.
Au début, elles n’ont pas grand’chose à nous narrer, ou ce qu’elles balbutient dans le gazon et la fange, nous ne l’entendons guère, et de l’obscur d’où elles émergent, elles ne nous rapportent rien qui intéresse: c’est qu’elles ne savent rien, sans doute, et qu’à l’heure où elles naissent elles ignorent bien totalement le passé fabuleux du volcan et du glacier.
Ce n’est que plus loin qu’elles jaseront de leurs impressions de route, au spectacle rapide des choses et des gens, car c’en est vite fini de muser aux riens du départ, elles ont des étapes scabreuses en perspective, et il leur faut se hâter tout de suite...
La Cère, de la Font-de-Cère, d’où elle sourd, des revers du Cantal et du Lioran, n’est que peu de temps à mener l’existence exclusivement alpestre qui fut celle de la Cère de jadis. Aujourd’hui, immédiatement, elle entend le sifflet des locomotives, le halètement terrible du convoi poussif d’Aurillac vers Murat, qui remonte laborieusement la rampe de la vallée avec le fracas de tremblement de terre, de tremblement de fer, des matériels honteux de vétusté, que la Compagnie réserve aux bénévoles voyageurs du haut pays, wagons où refuseraient d’être incarcérées des vaches de la plaine qui auraient quelque habitude de regarder passer des trains. Heureusement, le tout s’engloutit sous la percée du Lioran, ne sera rendu à la lumière que deux kilomètres plus loin, dans les sapins, après la traversée du tunnel, interminable, avec ces machines essoufflées, à croire que l’on ne reverra jamais le soleil, que c’est pour un voyage au centre de la terre que l’on s’est embarqué...
Aussi, à cette fumée, à cet ébranlement, comme d’une éruption, la rivière s’est-elle esquivée prudemment aux creux du val, où elle se querelle avec mille blocs chus des hauteurs, qui lui encombrent la voie, vers Saint-Jacques-des-Blats, des ennemis pour rire, qu’elle tourne, saute, submerge, légère, agile, maligne, un peu grisée, comme un prisonnier aux primes heures d’air libre, de ciel ouvert, après l’évasion...
Mais voici le point noir, des milliers de points noirs, qui seront des quartiers de montagne cassée, écroulée, jonchant le lit encaissé de la Cère d’un chaos fantastique.
Il semble que la montagne ait voulu se jeter au-devant de la rivière, désespérément, toute, pour s’opposer à ce qu’elle passe.
Après des siècles et des siècles, tous ces blocs, debout, couchés, dans des équilibres extraordinaires sur les flancs de l’abîme, sont en postures de combat, comme une horde épique de titans, aux prodigieuses armures de mousses et de lichens, armés d’arbres entiers, des troncs qui ont germé dans les fentes.
A travers cet horrible Pas de Compaing, où l’on ne va pas sans angoisse, par la route en corniche parallèle à la Cère et au chemin de fer, qui suit l’autre rive, où l’œil s’affole à ce vertigineux cataclysme, la Cère se glisse, tant bien que mal, s’échappe par gouttes ici, s’élance par flots là... et, en avant... voilà des éternités que cette armée de rocs garde le passage, et que passe la Cère!
Où ne passerait-elle pas, elle qui si près de là va passer le Pas de la Cère.