L'Auvergne

Part 15

Chapter 153,567 wordsPublic domain

Naturellement, les assaillants rejetés se vengent de la déconvenue sur le pays d’environ, les faubourgs: «Chaque fois les faubourgs se relevaient que bien que mal, diminués, se rétrécissant, ne formant plus que des îlots de masures. On entoura chacun de ces îlots de murailles, de levées de terre, de fossés; on les ferma de portes auxquelles on mit des gardiens; on coupa leurs rues de barrières. Ils devinrent autant d’avant-postes.» Ce sont les enceintes de la ville aussi qu’il faut refaire en 1277; mais on veut toucher à l’hôtel épiscopal; l’évêque s’y oppose, il y a émeute,--pendant que le rocher d’où émerge et sur lequel se dresse Saint-Flour est pour ainsi dire baigné d’ennemis: «La situation faite par la brèche était si périlleuse et les esprits si exaspérés que trois cents Sanflorains, gens de caractère ordinairement posé, prirent les armes, se ruèrent chez les gens de loi de l’évêque, enfoncèrent la maison de son procureur général et du juge de son temporel pour les tuer. Pons d’Aurouze, prélat très bon, sortit pour apaiser la sédition. Saisi, frappé, sa robe et son rochet mis en lambeaux, traîné sur les remparts par le peuple, pour en être précipité, il ne fut arraché qu’à grand’peine aux mains d’une foule forcenée.» Inutile de dire que les Anglais attaquèrent pendant les travaux, toujours sans succès: «La vie de la place ne fut, de 1383 à 1390 qu’une suite d’assauts, d’échelage de nuit et de jour ou de blocus, dans l’intervalle d’un pâtis (d’une trêve) à l’autre, et souvent même pendant ces pâtis qui furent «d’un tiers du temps» écoulé d’une de ces dates à l’autre, soit deux ans et demi environ sur huit. Quant aux tentatives de surprise par la trahison, par l’introduction dans les égouts, à l’aide de déguisements les jours de foire ou de processions, ou autres stratagèmes, elles paraissent avoir été innombrables. En outre de celles que citent les consuls dans leurs comptes ou que des documents spéciaux révèlent, beaucoup de ces tentatives sont sous-entendues: on les pressent aux doublements, aux quintuplements des gardes, aux feux de nuit, aux distributions extraordinaires de vin faites par les consuls parcourant les postes, la nuit, sur les remparts, aux sorties de jour et de nuit qu’ils mentionnent. Aux issues intérieures ou extérieures dans les murailles qu’il faut à chaque instant boucher, on peut compter les trous de mines pratiqués avec les barres de fer par les Anglais, la nuit, au pied des remparts.» Et c’est la terreur des blocus, des trahisons; des blocus «avec interdiction d’entrer dans la place ou d’en sortir, sous peine de mort et d’incendie du village d’où l’on a apporté les vivres». Toute une rude période, l’ennemi rôdant au voisinage de la ville, la menace d’être livrés par des traîtres! Une défense obstinée et serrée, sans défaillances, non pas les faits d’armes d’un capitaine heureux et brillant, mais la défense anonyme, simple, d’une petite ville, le plus ardemment convoitée, qui ne s’est pas signalée par quelque hasard d’une sortie éclatante, mais par une résistance d’un demi-siècle aux attaques de tous les jours... cela méritait mieux que le silence des historiens, ô Saint-Flour,--Chaint-Flour, moqué des voyageurs et des passants...

Mais vous êtes trop naïfs, aussi, Sanflorains.

Eh! quoi, ailleurs, il ne peut s’éteindre un caporal de sapeurs-pompiers, ou le porte-bannière de la fanfare, sans que le marbre ou le bronze commémore la vie de ces hommes illustres, et les Plutarques locaux foisonnent pour édifier le parallèle de ces citoyens avec les plus célèbres de l’antiquité. Ailleurs, les anniversaires pullulent, pour des dates bien indifférentes...

Saint-Flour, Belfort d’Aquitaine, a tenu trente ou quarante ans... Qui le sait? sauf M. Boudet, sauf M. Gaillard, qui ressuscitent des archives où il était enseveli ce passé incomparable: Saint-Flour n’a point «une malheureuse vitrine où puissent être exposées les antiquités trouvées sur son territoire!» dit l’un. «Ces archives si justement appelées trésor de ville et que nous avons peine aujourd’hui à défendre de la pluie!» dit l’autre.

Dans ces incessantes alarmes, aux rares répits de la guerre, de l’émeute, de la peste, Saint-Flour aurait connu ce qu’il en coûte de servir et d’aimer son roi, qui lui fit visite en 1437.

Charles VII vint, nombreusement escorté, avec Agnès Sorel, dont une rue porte encore galamment le nom... à moins que ce ne soit le nom d’une fabrique de drap!

Depuis le roi et le dauphin, jusqu’aux seigneurs de la suite, ce furent des cadeaux à offrir, des tasses d’argent fin, dont le détail est consigné sur les registres.

Du maître d’hôtel jusqu’au valet de chambre, ce furent des droits à acquitter aussi, en réaux d’or ou en moutons.

Charles VII avait remarqué une demoiselle, Marguerite Bégon, parmi les douze jeunes filles qui lui présentaient les dons de la cité. Et un soir, sous un costume de bourgeois sanflorain, il s’introduisait chez Marguerite,--où il avait été devancé par Agnès Sorel, travestie en page,--qui avait tout deviné...

«Agnès! vous ici?

--Le roi! murmura Agnès, avec un tremblement convulsif.

--Le roi, dit à son tour Marguerite, saisie d’effroi et se précipitant vers son père.

--Le roi, dit enfin, à son tour, le vieillard, c’est impossible. Mais s’il en était ainsi, sire, grâce, pitié pour mes cheveux blancs! ne déversez pas l’ignominie sur la fille si pure du vieux soldat.»

Je m’en tiens à ce court fragment. Le dénouement est du même ton. Marguerite se consacre au Seigneur. Charles VII quitte Saint-Flour tristement, et Agnès Sorel triomphe...

Mais les Anglais, l’ennemi séculaire, les compagnies, les routiers, les tuchins, les seigneurs et les rois de France,--là ne s’arrêtent pas les annales orageuses de Saint-Flour.

Voici les guerres de religion,--et Saint-Flour menacé de nouveau; Merle, qui tente de s’en emparer. Un assaut dont le souvenir, celui-ci, s’était transmis vivace, car, naguères encore, par une procession solennelle, où figuraient les descendants de celui qui avait sauvé la ville, cette victoire était célébrée. Un consul, le sieur Brisson, seigneur de la Chaumette et de la Queirole serait arrivé juste au moment où un trompette, déjà sur les remparts, allait sonner ville gagnée. Le sieur Brisson le tue, lui arrache son instrument... que l’on suspendit en trophée à un pilier de la cathédrale, avec cette inscription: _Tuba proditorum_.

Dans une autre version, les soldats de Merle se seraient introduits par un égout: Brisson les attendait à la sortie. On admet que les deux attaques aient pu se produire simultanément. Ce qui n’est pas discuté, c’est la valeureuse action du consul Brisson, qui fut récompensé de Henri III, par des lettres de noblesse pour lui et sa postérité, pour avoir sauvé Saint-Flour du chef des religionnaires.

Et Saint-Flour était en armes, toujours sur le qui-vive.

Cela put se relâcher après l’abjuration de Henri IV.

Mais les disettes, les épidémies, le peuple alors en insurrections successives, que d’autres épisodes encore--jusqu’à la Révolution, où Saint-Flour fut traité en suspect par Châteauneuf-Randon, émissaire de Carrier, qui obtint pour Aurillac, contre Saint-Flour, d’abord provisoirement, puis définitivement, d’être le chef-lieu départemental.

Il en coûta cher à Saint-Flour d’avoir prétendu à ce titre, les Sanflorains désarmés, la destruction des remparts arrêtée, attendu «qu’il importe d’établir promptement la ligne de démarcation entre les intrigants et les véritables montagnards sans-culottes, et de délivrer le peuple de toute confiance subjuguante; de le dégager de ses murs, de ses portes qui sont autant d’entraves à la liberté... des antiques murailles, qui existent depuis huit siècles autour de cette commune et qui, sous le nom de _fortifications_ n’étaient qu’un objet d’agrément, qui, pendant l’hiver, garantissait de la violence des vents du Nord».

(Rien que pour ce motif ils eussent été d’une certaine utilité, déjà, car il y souffle le vent du Nord, hou, hou, hou, le vent de Saint-Flour. Mais, qualifier objet d’agrément ces murailles cuites et recuites aux flammes de l’incendie, dont les pierres devaient être chaudes encore de la fournaise allumée des siècles autour de ces enceintes, c’était par trop rudoyer l’histoire.)

Saint-Flour dut quitter son nom, s’appela «Fort-Cantal», qui parut arrogant, qu’il fallut changer contre «Fort-Libre».

Arrestations, dévastations, exécutions,--Châteauneuf-Randon terrorisa Saint-Flour et la Planèze,--églises saccagées, monuments détruits, fermes pillées,--tant d’atrocités qu’il paraît que longtemps après «le silence des ans témoignait du deuil de la cité--qui n’avait pas conservé une seule horloge».

Saint-Flour...

Ce n’est plus qu’une petite vieille en décrépitude, grelottante, et minable sous le vent lugubre, hou, hou, hou, le bon Dieu de Saint-Flour...

Hou, hou, hou...

D’où vient la légende du bon Dieu de Saint-Flour, qui fait hou, hou, hou? Est-ce de Florus, qui pour appeler les hommes de la vallée à ses prédications, se servait d’une corne d’auroch? Ne serait-ce pas plutôt du Christ d’airain qui, jadis, s’élevait, en face des tours massives de la cathédrale: «Il était creux, et l’artiste avait soigneusement ménagé, dans le côté, la plaie béante que fit au Crucifié la lance du légionnaire romain. L’image sainte devenait par cela même un énorme sifflet, une rudimentaire sirène, hurlant tristement, alors que, durant la longue période d’hiver, l’aquilon ventait furieux...»

Hou, hou, hou...

C’est à peu près tout ce que l’on entend dans la ville noire, au silence de ville morte...

Hou, hou, hou...

Cependant la cité fut vivante et bien vivante: «Lisez les documents, l’ouvrier sanflorain savait fabriquer ses armes, sa poudre, tout comme ses souliers, ses vêtements. Il savait travailler l’or et l’argent en émail; sa marque de fabrique, un S avec une fleur de lis, a fait, au moyen âge, l’objet de lettres patentes qui donnent une idée générale du luxe d’alors. Ce luxe était grand. L’activité locale, appliquée surtout à la tisseranderie, la cordonnerie, la parcheminerie, la ganterie, la coutellerie, la teinturerie, alimentaient un commerce important. Les principaux débouchés de ce commerce étaient le Puy, Clermont, Lyon, surtout Lyon. Les transports se faisaient à dos de mulets par caravanes. En temps de trouble ou de guerre, des coureurs, presque organisés en service postal, avertissaient les caravanes. Les caravanes se dispersaient alors dans les villages. La «drapadura de la mayson de San-Flor», qui consistait dans la fabrication de trois espèces de draps communs, le _blanc_, le _saur_ (d’où le nom de _saurel_, puis _sorel_), le _bru_ ou _sarrazi_, jouissait autrefois de la réputation dont jouit aujourd’hui la fabrication de nos limousines... Le commerce était en honneur. Mme Blaud vendait du drap pendant que le docteur Blaud faisait de la médecine. Un inventaire de 1348 nous montre et les belles ceintures de soie à boutons et agrafes d’argent, dont se parait le docteur; et l’épée et la guisarme dont il s’armait pour défendre la ville, car tout homme valide était soldat de dix-huit à quarante ans; et ses quatre livres de médecine; et les pièces de drap de diverses provenances que vendait Mme Blaud, et la superbe couronne frettée d’argent avec des perles et des pierres dorées, qu’elle portait le jour de ses noces, et la belle bourse de velours vert dans laquelle le commerce et la science médicale serraient leurs _agnels_ et leurs _moutons_ d’or, leurs _florins_ et leurs écus de Toulouse...»

Le vent... à peu près tout ce qui passe dans ces rues tortueuses, enchevêtrées, où ne pénètre guère le soleil, la lumière, maisons massives, aux ouvertures barrées de fer, aux portes assurées de verrous et de chaînes, aux fenêtres soupçonneuses, inquiètes et défiantes encore... Des bâtiments de couvents, de séminaires, une ancienne église devenue halle aux blés, quelque fenêtre, quelque portail Renaissance, un Palais de Justice, qui ne s’anime qu’aux sessions d’assises,--le chef-lieu judiciaire maintenu à Saint-Flour avec l’évêché, débris de sa fortune caduque...

Excepté aux chemins de passage, aux quartiers des boutiques, l’herbe fait des cadres aux pavés des rues, frange les murs. Après quelques minutes sur la Promenade, sans promeneurs, après quelques minutes vers les vestiges de l’enceinte des fortifications, qui défendait l’entrée de Saint-Flour du côté de la plaine, il n’y a plus à visiter que la cathédrale, tout à la pointe du cap, au bord de la falaise à pic, sur une placette entourée d’échoppes et d’auberges aux étages surplombants...

La plus pauvre que je sache, cette cathédrale, dans le vent qui l’assiège de toutes parts...!

Une façade nue comme une façade de forteresse, et deux tours larges et courtes, qui s’écrasent dessus... «aucun style d’architecture, d’un effet détestable», condamne Mérimée.

Peut-être l’architecte a-t-il dû s’incliner à la nécessité, pour loger la «grosse cloche» où se lisait: _Je m’appelle Marie-Thérèse--cinq cents quintaux je pèse--qui ne veut pas me croire me pèse,--me repèse et me mette à mon aise_. Douze cordonniers, assis en cercle, pouvaient travailler sous sa circonférence. A la Saint-Crépin, tous les cordonniers de la ville s’assemblaient pour banqueter, dans le clocher, au-dessous de cette grosse cloche; si forte, qu’elle ne se brisa pas, lorsque, sur l’ordre de Châteauneuf-Randon, elle fut précipitée d’en haut... il fallut la chauffer à rouge...

Quant à l’intérieur de la cathédrale, un huissier même dresserait un procès-verbal de carence: rien, néant, comme après un sac, un pillage. Les chapelles paraîtraient à l’abandon, les saints oubliés, n’était quelque bout de cierge qui brûle, là ou là; des chandeliers de zinc; les dalles suintent, humides...

On regarde un marbre, le tombeau de Mgr de Pompignac, et l’on s’en va.

On a froid et l’on est triste...

Il ne semble pas que la prière puisse dépasser ces voûtes, elle doit se figer, grelottante, aux lèvres du plus croyant...

Avant le dîner, je m’attarde à la petite plate-forme des Roches, tout à la pointe de l’escarpement derrière la cathédrale et d’où la vue circule des bords du Lander, qui coule au bas du roc, jusqu’à la Margeride...

Un coup de sifflet perce, dans le silence et les hou hou hou du vent..., un énorme œil rouge brûle dans le crépuscule, c’est le chemin de fer...

Tandis qu’exilé sur son socle de lave, Saint-Flour, désheuré, agonise et meurt, une cité nouvelle s’agglomère, commence à grouiller, et ce faubourg qui longtemps n’exista que par quelques tanneries le long du ruisseau, progresse, s’agrandit, centralise les affaires. Tout le négoce, tout l’avenir est là, vers cette petite gare d’où, à l’arrivée, certains soirs, Saint-Flour vous apparaît comme une fumée dans les nues...

Mais est-ce du cauchemar d’avoir tout ce jour évoqué les siècles tumultueux de la brave cité?...

Dans l’ombre venante, ce sont des trompettes, des chevauchées, des pas pressés de foule...

Oui, des réservistes, des manœuvres, de la troupe qui monte, de partout, envahit les rues et les places, et, dans les ténèbres, fait résonner le sol d’un fracas de masses en marche..., un vacarme grondant d’appels, de voix, d’armes, de hennissements, tout cela tu, soudain, à l’extinction des feux...

Ç’a été la rafle totale de tout ce que peut contenir Saint-Flour de victuailles...

Plus rien à manger, mais rien, rien aux hôtels...

Plus une pièce, toutes converties en chambrées...

On nous improvise des couchettes dans une maison non louée, une des maisons à pic et dans le roc, où nous descendons, descendons plusieurs étages, pour nous trouver dans des chambres vertigineuses, sur le vide, une maison qui pouvait servir de caserne, de corps de garde aux temps critiques...

Nous nous couchons, nous dormons...

Taratata, taratata, à peine le jour, nous sommes hors du lit, à des sonneries, les clairons, le réveil, un assaut?

Non, le régiment qui repartait...

Et, Saint-Flour, l’illusion enfuie, se rendort; plus rien d’autre à faire désormais que d’attendre la mort, en écoutant les sifflets de locomotives dans la vallée, sans comprendre, comme les vieillards à bout, qui ne peuvent plus que hocher la tête, dans les conversations, aux choses trop nouvelles...

CHAPITRE XIV

La Planèze.--Le menhir de Saint-Menais.--Le solitaire de Cussac.--Alleuze; Aymerigot-Marchès.--Les peurs; la chasse volante.--Sainte-Marie; le pont de Tréboul.--Chaudesaigues; le viaduc de Garabit.--La bête du Gévaudan.

Cependant autour de ce roi momifié, que représenterait Saint-Flour, au milieu de la petite Égypte qu’est la Planèze, la vie se poursuit, difficile, mais de la vie...

Difficile, car l’expression de petite Égypte, voire celle de petite Limagne, voire celle de grenier de la Haute-Auvergne sont bien ambitieuses, pour cette plaine d’une maigre fertilité, la Planèze, basse et haute, dix-huit kilomètres sur des sommets nivelés en plateau de basalte. Elle donne des grains; et des chevaux, des mulets, des moutons s’y élèvent. Mais les récoltes sont aléatoires, avec le climat hasardeux, si aventureuse, la vie, sur celle Planèze, que le _Planézard_ émigre, comme les autres montagnards...

Mélancolique traversée aux grisailles de l’automne, parmi ces labours et toujours ces labours, sans arbres, un désert avec des croix aux carrefours des routes, des dolmens, des menhirs; çà et là, de temps à autre, quelque berger, le feutre sur les yeux, enveloppé dans sa limousine, assis sur un brancard de sa cabane roulante, son _lobrit_ contre lui; de temps à autre quelque hameau affaissé dans un repli de terrain,--le seul Tanavelle pointant, visible de partout, dressé sur une butte, avec l’église émergeant comme un phare de cette mer aux vagues de sillons monotones, à perte de regard, jusqu’au large du ciel...

Aux haltes du voiturier, aux groupes d’habitations que signalent les rares bouquets d’arbres de cette pauvre Beauce suspendue aux cimes cantaliennes, que n’anime plus la diligence de Murat à Saint-Flour, depuis le chemin de fer de Neussargues on peut vérifier les descriptions usuelles de ces masures-étables où les Planézards, faute de combustible, cohabitent avec le bétail, couchés l’hiver les trois quarts du temps, pour lutter contre le froid, n’ayant à brûler que de la tourbe de Valuéjols, d’Ussel, de Tanavelle, le peu de bois qu’ils tirent du Lioran, ou des bosquets de l’Alagnon...

Pourtant nous trouverons à glaner quelques pages, au hasard du souvenir et des lectures, sur ces terres avares de la Planèze, et le pays rayonnant de Saint-Flour...

A Andelat se voyaient les ruines du château de Sailhant qui fut occupé par les Anglais, au XIVe siècle,--à quatre kilomètres de Saint-Flour! Il appartint à Anne Dubourg, chancelier de France; son fils, chef huguenot, y fut brûlé dans un four,--et, naguère, il était, avec sa cascade, la propriété de Mary Raynaud, député invalidé du Cantal, financier en fuite, qui l’avait reconstruit, dans le même temps qu’il faisait poser l’électricité à Pierrefort, où elle n’a jamais pu s’acclimater, où elle n’existe que par des poteaux et des fils... Ainsi Pierrefort apparaît comme un bêta d’oiseau pris aux lacs... Après l’emplacement du château, et l’église typique, moitié temple, moitié citadelle, pouvant être défendue, reliée aux fortifications, montrant encore des meurtrières, cela compose à peu près, avec la ferme modèle de La Chassagne, toutes les curiosités de ce chef-lieu de canton, que j’admire fort tout de même: c’est le mien!

Près de Coltines, le dolmen de Bardon sert d’abri aux pâtres, tandis qu’à Talizat, un menhir, surmonté d’un saint Menais, fut, au XVe siècle, l’objet d’une dévotion empressée.

On dit que les couleuvres aiment le lait, au point de téter les vaches, qui s’y prêtent et s’y habituent, très aises d’être soulagées de la sorte. Ici, une petite couleuvre aurait pénétré jusque dans l’estomac d’un pâtre endormi, qui avait bu du lait. Il était en proie à d’atroces convulsions; sa mère le porte au menhir de Saint-Menais: après des prières, l’enfant rendit un reptile que l’on tua et suspendit à la pierre; depuis, il n’y a plus eu de serpents à Talizat.

A Coren, une _font-salado_, des eaux minérales exploitées des Romains: dans les fouilles, on a recueilli des monnaies d’empereurs et d’impératrices, d’Auguste à Marc-Aurèle, des bracelets gaulois, une statuette en hêtre, des noix et noisettes d’il y a dix-huit siècles, des débris de poteries, sans doute, des offrandes à la divinité de la source; des offrandes en reconnaissance comme aujourd’hui, à la fontaine de Salins, les parents des enfants guéris de la teigne, en neuf jours, déposent des pièces de monnaie... A Coren, se battirent en duel Gaspard, marquis d’Espinchal, et le comte Sailhant du Rochain, que sa femme avait avisé de l’obsession du marquis envers elle. Le comte et les deux témoins de d’Espinchal furent tués, dans cette multiple rencontre...

Près de Valuéjols, Lescure, le pèlerinage de Notre-Dame de Visitation, qui se révéla à Jean Paillé, au Peuch de Besse; le berger visionné fut traité de simple, d’abord. Cependant au bout de sept années de misère telle «que l’on changeait un char de foin pour une tourte de pain», après grêles et gelées les habitants assistaient à ce prodige, la cessation des orages, aux prières de Jean Paillé. On consent à bâtir une chapelle, mais au bourg, non à cette lande des quatre vents, là-haut. La vierge, comme celle de Besse, se refuse à descendre. «Quelques hommes de Lescure, froissés de n’avoir pu garder la vierge au milieu de leur village, se prêtaient de mauvaise grâce à la construction de la nouvelle chapelle. L’un deux, entre autres, nommé Bellet-Redon, répondit au berger qui le pressait de concourir comme tout le monde à ce saint travail: «Va, va, nos vaches ne s’y écorneront pas.» Et, le lendemain, il trouvait les quatre cornes de ses vaches dans la crèche. De là, les cornes de vache jadis appendues comme des trophées aux colonnes du retable.

A Cussac, Amantins était venu de Clermont, pour se mortifier. Le solitaire avait près de lui sa fille. Pour augmenter sa mortification, il résolut de s’en séparer: «Tu ne viendras qu’une fois l’an,--au printemps, quand les marguerites seront venues.»--Hélène partit, pria toute la nuit; c’était après Noël; la neige couvrait la terre... Au réveil, la maison d’Hélène était entourée de fleurs: tout le village la suivit, et les fleurs fendaient la glace, s’épanouissaient sous les pieds d’Hélène. Amantins reçut sa fille avec de gros transports--et ne la renvoya pas.

A Villedieu, une admirable église inachevée; aux Ternes, encore d’Espinchal, qui jeta, dans les oubliettes du château, un page amoureux de la marquise, le condamnant à mourir de faim, pendant que sa famille recevait de lui, de mois en mois, d’Italie, des lettres que le marquis lui avait fait écrire...