L'Asie inconnue

Part 7

Chapter 74,005 wordsPublic domain

Le 22 novembre, à trois quarts d’heure du camp, après une petite passe, la première mais non pas la dernière après Tcharkalik, nous descendons de plus de cent mètres dans un cañon. Il est dirigé vers le sud et aboutit au pied du Koum Davane, la Passe de Sable.

Les traces de bêtes fauves sont nombreuses: loups, renards, gazelles, errent dans ces solitudes. Une troupe de beaux animaux aux cornes recourbées nous regardent du haut des crêtes, lorsque nous descendons de cheval. Ils se proposaient sans doute d’aller boire à la source, dont les abords sont piétinés et où les traces fraîches sont nombreuses. Notre vue leur donne à réfléchir, ils vont d’un pas lent. Henri d’Orléans les tire et voilà une superbe dégringolade de toute la bande: elle fuit hardiment vers le côté opposé de la gorge et en gravit les pentes avec une vélocité prodigieuse. Notre tireur les poursuit si loin que, la nuit venue, il manque à l’appel. On court à sa recherche, car on craint un accident et finalement on le retrouve non loin du camp, arrêté sur une plate-forme de rochers où il a glissé. Il lui est impossible d’en descendre, impossible de retourner en arrière.

Avec des cordes on le tire d’affaire et il rentre au camp, très content d’avoir vu des _koukou-iamane_ (_Pseudo ovis_ Burhell), mais regrettant bien de n’avoir pu retrouver la bête qu’il avait blessée.

Voilà comment nous faisons connaissance avec la faune particulière au Tibet. C’est le commencement des chasses, des gens perdus et retrouvés, mais c’est une occasion de constater que le voyage lie vite les hommes, car des gens qui partagent depuis peu notre fortune ont montré véritablement beaucoup de bonne volonté; il n’a pas été nécessaire de leur ordonner de parcourir la montagne après une journée de fatigue. Ils étaient inquiets et ils sont partis tout de suite à la recherche de Henri d’Orléans. En quelques jours ils sont devenus «nôtres».

C’est une joie pour moi de voir ces aventuriers assis sur le feutre, buvant le thé, dans l’attitude d’hommes après un acte d’énergie. Les cous nerveux laissent un peu pencher la tête, les poitrines nues se montrent par la pelisse entr’ouverte, les torses solides sont posés noblement sur les reins, les mains rudes tiennent les genoux. La sueur sèche sur les fronts, les figures sont joyeuses. C’est le commencement de la route, ils ne sont pas encore fatigués.

Je les remercie de ce qu’ils ont fait pour un de leurs maîtres, et ils ne se répandent pas en protestations. Cela est de bon augure, leur silence marquant qu’ils n’ont pas de pensées à déguiser.

Près de notre camp se voient les traces d’hommes et d’ânes. Nous questionnons à ce sujet Abdoullah Ousta.

«Un parti de quatorze hommes, dit-il, est allé à la chasse du côté de Bokalik depuis un mois environ. Dans le nombre se trouve deux de mes fils.

--Le Kizil Sou est-il de ce côté?

--Oui.

--Y es-tu allé?

--Non.»

Décidément, lorsqu’on parle du Kizil Sou, on ne peut obtenir aucun renseignement. Je remarque une gêne chez Abdoullah Ousta; quant à ceux qui l’entourent, ils ne disent mot et l’on doit croire qu’ils pourraient nous instruire.

«Personne n’est-il allé au Kizil Sou? on dit cependant que l’on y trouve beaucoup d’or. Abdoullah Ousta, ne connais-tu personne qui ait vécu dans ces parages?

--Il n’y a pas un seul d’entre nous qui soit allé au Kizil Sou. Mais je peux avouer qu’un Lobi y est en ce moment. Il est parti du Lob au commencement de l’année dernière. Nous n’en avons pas de nouvelles.

--Qu’est-il allé faire au Kizil Sou?

--Chercher de l’or, quoiqu’il ait emporté ses armes pour chasser, mais il ne chassera que pour se nourrir, le pays étant inhabité.

--Est-il seul?

--Oui, seul; il n’a même pas un âne. C’est un pauvre homme que ses créanciers poursuivaient. N’ayant pas le moyen de les payer, il avait dû leur donner en gage son fils unique. Ce fils travaille pour le compte du principal créancier, qui est son maître. Le père a conçu le projet de le libérer et a demandé la permission de partir. Il a fabriqué de la poudre, et quémandé un peu de plomb, il a pris une pelisse, ses outils de travail, et s’est enfoncé dans la région où l’on trouve de l’or. Il a dit qu’on ne devait pas se préoccuper de lui, qu’il ne voulait pas revenir avant d’avoir rassemblé une somme qui suffirait à payer ses dettes et le mettrait à l’abri des créanciers jusqu’à la fin de sa vie. Il est parti au commencement de l’année dernière et nous n’en avons pas eu de nouvelles.»

Cette histoire qu’on croirait empruntée à une Bible, est-elle véridique? ou bien Abdoullah Ousta l’a-t-il inventée pour la circonstance afin de nous montrer qu’il a le désir de nous renseigner, puisqu’il dit tout ce qu’il sait, sans toutefois rien préciser? Nous ne savons en vérité, car lire dans le cœur d’un Oriental en défiance est très difficile. Peut-être que ces gens n’en savent pas plus long. Notre devoir est de chercher nous-mêmes, et nous ouvrirons l’œil.

Chercher est la plus agréable des occupations, en voyage.

CHAPITRE V

LA RECHERCHE D’UNE ROUTE

_23 novembre._--De Boulak Bachi, c’est-à-dire de «la Tête de la Source», nous nous dirigeons vers la première passe dont on nous a menacés. Après une demi-heure de marche au flanc de la gorge, nous descendons dans le lit à sec d’un torrent et nous faisons halte au pied d’une montagne de sable. C’est le Koum Davane qu’il faudra escalader. Il est vierge du moindre sentier, et c’est à nous qu’échoit l’honneur d’en tracer un à notre goût dans la poussière. Il est inutile de songer à remonter le cours du torrent avec des chameaux et de suivre les ânes qu’on hisse après les avoir déchargés comme s’ils étaient eux-mêmes des bagages. Le sentier escarpé est interrompu par un véritable escalier qu’aucun animal domestique ne saurait enjamber, sans l’aide des hommes. Force nous est d’attaquer le Koum Davane.

Le sable est excessivement fin et il n’offre pas sur la pente assez de résistance pour que les chameaux trouvent un point d’appui et posent avec sûreté les larges tampons de leurs pieds malhabiles. Il leur arrive souvent de tomber sur les genoux, et comme cette position est celle du repos, ils s’y complaisent, laissant marcher ceux qui vont devant et arrêtant les autres. Nos hommes se donnent une grande peine pour les relever et ils n’y réussissent pas toujours. Ils les font avancer par tous les moyens possibles; l’animal se traîne sur les genoux jusqu’au point où le sable est plus solide, grâce à une touffe de tamarix, et alors il se redresse d’un énergique coup de reins provoqué par le bâton et des aménités.

Des chameaux ont contemplé d’en bas les désagréments éprouvés par leurs camarades de l’avant-garde, et à peine ont-ils mis le pied sur le sentier qu’ils se refusent à aller plus loin. On les sépare et un à un on les oblige à l’escalade. Sur chaque plate-forme ou semblant de plate-forme on fait halte et l’on prend du repos. Puis chacun tire l’anneau de la bête en l’excitant par un cri de sa façon et s’égosille pour lui donner du courage. Jamais les échos de la montagne n’ont répercuté autant de jurons, d’exclamations, d’épithètes malsonnantes. Avouons toutefois que le mot _our!_ est prononcé plus que les autres, parce qu’il veut dire «tape! tape!»

Les ânes lourdement chargés et les moutons ferment la marche, le nez bas et l’oreille pendant tristement.

Le 25 et Le 26 novembre sont consacrés au Tach Davane (Passe des Pierres); notre troupe est harassée. Plusieurs ont saigné du nez, bien que nous n’ayons pas atteint la hauteur du Mont-Blanc. La pente est si raide, qu’on a dû par places hisser les chameaux et depuis le bas porter les bagages à dos d’hommes. Nous sommes campés au milieu d’une étroite vallée pierreuse, aride, sans eau, sans la moindre broussaille. Notre provision de glace diminue et les bêtes n’ont pas bu depuis deux jours.

Aussi les nouveaux venus dans cette montagne désolée se laissent-ils aller au découragement; on entend des réflexions de dépités. Le Doungane en particulier est dans un état d’exaspération très grande. «Si plus loin, dit-il, la route n’est pas meilleure, que deviendrons-nous? Et nous avons peu d’espoir que cela change, car du haut de cette passe maudite nous avons vu devant nous des montagnes entassées que dépassent des pics blancs de neige. Où allons-nous?»

Et le petit Abdoullah s’approche du chamelier, dans l’espoir de manger des pâtes à la chinoise. A peine a-t-il salué poliment que le grincheux chamelier, lui lançant une bordée d’injures et de malédictions, le chasse avec des airs de menace, montrant le poing fermé, crachant de mépris et lui criant avec des sanglots de colère:

«Maudit chien, tu m’as trompé. Tu viens contempler ton œuvre. Hein! hein! tu viens voir si je vais bientôt mourir. Va-t’en!»

Le petit Abdoullah bat en retraite, traînant la jambe, baissant la tête, car il est sans force, et, j’en suis sûr, il est profondément désolé de ne pouvoir manger de la pâte à la chinoise. Coupée fine, cuite à l’eau et à la graisse, assaisonnée de sel et de poivre, elle constitue en effet un aliment assez agréable à défaut d’autre chose.

La nuit du 27 est particulièrement mauvaise. Rachmed, parti à la chasse des mégaloperdrix, ne rentre qu’à une heure avancée. L’inquiétude passée, le mal de montagne tient longtemps les hommes éveillés. On les entend s’agiter, se dresser sur le séant, car ils sont oppressés; quelques-uns vomissent, et, sans interruption, ce sont des gémissements, des plaintes en turc et en chinois; la passe est accablée d’injures.

Heureusement qu’Abdoullah Ousta promet pour le prochain camp une rivière, des broussailles et même un peu d’herbe. La place sera bonne pour un séjour, on y reposera, et, la force revenue, le courage renaîtra parce qu’il n’est que «la conscience des forces qu’on a». Le découragement vient précisément de la conscience qu’on n’a pas de forces.

Le 27 novembre, nous partons par un vent de nord-ouest qui rend peu supportables 13 degrés de froid; dans la nuit le minimum a été de -17 degrés.

Plus d’un dans notre bande souffle sur ses doigts en maniant les cordes ou simplement une boussole ou un appareil photographique. Mais nous descendons et le mal de montagne diminue, les têtes sont plus solides sur les épaules, les bourdonnements dans les oreilles moins bruyants. Quelques centaines de mètres en s’éloignant du ciel pour lequel l’enveloppe de l’homme n’est point faite suffisent à remettre à peu près ceux qui souffrent. Et lorsque nous sommes abrités du vent entre les parois des ravins, on éprouve une sensation de bien-être.

En cinq heures de marche, nous arrivons par la petite passe de l’Obo (Ilê Davane), sur les bords du Djahan Saï. Ses bords ont une collerette de glace, mais au milieu l’eau coule rapide, claire et potable.

La journée du 27 est consacrée au repos. Dès le matin on nous annonce qu’on a relevé des traces de yaks sauvages. Cela décide les chasseurs à partir. La veille, ils sont allés poser des pièges dans l’espoir de prendre des loups. Avant de se mettre en route pour la chasse, Abdoullah Ousta et les siens essayent leurs fusils. Ils mesurent avec soin la charge de poudre, enfoncent la petite balle, et ayant disposé un but à quatre-vingt pas environ, ils plantent leurs fourches, visent lentement et descendent la mèche avec mille précautions.

Ayant repris confiance dans leur arme en s’en servant plusieurs fois de suite, ils ramassent des poignées de sable et les lancent en l’air à diverses reprises. Ils considèrent attentivement la direction que prend la poussière afin de connaître celle du vent et ils se mettent en marche immédiatement, après avoir marmotté une prière et invoqué Allah. Ils vont en présentant le flanc au vent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé des traces, et contre lui dès qu’ils les suivent.

Ils reviennent le soir sans avoir pu tirer des koukou-iamanes qu’ils ont vus et ils attribuent la défiance extrême de ces bêtes à ce qu’elles nous auront aperçus la veille.

Dans les pièges il n’y avait pas la moindre prise pour les dédommager: les loups cependant s’étaient approchés fort près de l’appât, mais ils ne s’étaient pas laissés séduire. Cela prouve une fois de plus qu’en voyage on ne doit pas compter sur le produit de la chasse pour nourrir une caravane, à moins de faire passer la chasse avant l’exploration. Et nous nous applaudissons d’avoir emmené un petit troupeau de moutons afin de manger un peu de viande fraîche. On prend le plus gras des vingt-quatre survivants, et Iça le dépouille en un instant.

Cependant, on raccommode les selles, les vêtements, on nettoie les armes; et Rachmed fabrique une baguette de fusil avec une branche empruntée aux broussailles d’à côté. Parpa recoud ses bottes de peau de chameau sauvage avec des tendons d’antilope; il les assouplit en les trempant dans sa tasse de thé. Les chevaux et les chameaux errent. Nos chiens se disputent et s’arrachent les boyaux du mouton. Pour le dépecer, deux hommes le supportent à l’aide d’un bâton passé sous le tendon et appuyé sur leurs épaules.

On prépare un somptueux festin. On lave du riz pour le _palao_ qui suivra le _kaverdak_ qu’on mangera d’abord: ce plat consistera en bas morceaux que nous ferons sauter dans la graisse de mouton. On ne laisse pas le kaverdak chanter longtemps dans la marmite et on le dévore à peine cuit. Le petit Abdoullah, qui ne peut attendre le palao, obtient, au moyen de supplications, une épaule pas complètement désossée; il la calcine à la flamme et la déchiquette avec les dents et les doigts en se plaignant: «Voilà le Tibet qui commence, voilà sa cuisine!» et il pousse un soupir. On éclaire la marmite avec une branche qu’on arrose de graisse pour la transformer en torche. C’est là une prodigalité que l’on ne se permettra pas dans un mois, soyez-en sûr. On ne fera pas flamber la précieuse graisse de mouton lorsque la crainte de manquer de vivres hantera les cervelles. Aux fumeurs on passe du feu avec un tison qu’on éteint chaque fois en le piquant dans le sable par économie.

Personne qui ne fasse honneur au banquet en plein air. Les mâchoires fonctionnent avec énergie. Rachmed, montrant les rangs des dévorants, dit: «Nous ne manquons pas de guerriers pour livrer des batailles de ce genre!» Le feu éclaire les figures tannées et les dents blanches des mangeurs agenouillés. Ils puisent avec la main dans les écuelles et happent les poignées de riz qu’ils se jettent dans la bouche. Tous sont enveloppés dans leurs pelisses bouffantes et forment un groupe de masses informes. Ils avalent jusqu’à réplétion parfaite.

Les restes, qui sont considérables, sont portés aux Lobis par le plus jeune. Seuls les chefs de ces gens avaient pris part au repas. L’arrivée de la marmite à moitié pleine jette la joie sur la figure de ces sauvages. C’est pour tout le monde une bien belle soirée qui fait oublier les fatigues et les ennuis des jours précédents. Nous avons même de la musique, car Tokta a emporté son instrument, son _Allah-rabôb_, comme il le nomme.

Il nous chante toujours à peu près les mêmes airs que nous avons déjà entendus. Ils sont diablement mélancoliques. Ici on les écoute avec plaisir. Je le répète, ils sont de circonstance.

Le Doungane, que la possibilité d’abreuver ses chameaux a rendu aimable, tient à son tour table ouverte. Il offre à qui en veut des pâtes à la chinoise. Malgré un repas copieux à peine achevé, nous en voyons qui acceptent l’invitation que Niaz a transmise. Si l’on ne connaissait les estomacs des hommes qui vivent au grand air, on aurait des craintes pour la santé des redîneurs. Ils reviennent à nos feux sans être incommodés de ce deuxième repas. Puis on se couche. On s’endort en songeant que les passes de l’Altyn Tagh sont derrière nous. C’est le tour du Tchimène Tagh. La plupart des hommes dorment sans se déshabiller, se contentant de tirer les bras hors des larges manches de leurs pelisses. Les Lobis se déshabillent et dorment complètement nus dans le tas de leurs vêtements où ils s’enfouissent. Auparavant ils les chauffent à la flamme pour les sécher et chasser la vermine. Ils ne s’abritent pas du vent derrière leurs ballots, mais derrière le feu, de sorte que le vent souffle sur eux la chaleur du foyer. Leur procédé est le meilleur lorsqu’on n’a pas d’autre abri que les belles étoiles.

Le 3 décembre, nous sommes à Ouzoun Tchor (la Grande Saline). Nous y sommes arrivés en passant par Pachalik, Kara Choto et Mandaïlik. Ces noms ne signifient pas que nous avons rencontré des habitations ou des hommes. Nous avons chevauché dans le désert ondulé, sous un ciel généralement empoussiéré par le vent du nord-ouest. Nous avons suivi à peu près la route de Carey, mais sans trouver d’eau, là où en mai il avait vu des ruisseaux couler. Nous avons dû emporter de la glace dans des sacs.

Un homme nous annonce qu’il a vu des empreintes de chameaux, empreintes de date déjà reculée. Le Doungane les examine et ne voit rien qui lui indique que ce soit une bête sauvage. Il conduit des chameaux depuis qu’il peut marcher, il les connaît bien, et, après avoir examiné du crottin déjà vieux, tombé près de ces empreintes, il conclut que dans tout ce qu’il a examiné, rien ne diffère des animaux domestiques.

Peut-être une caravane a-t-elle envoyé des hommes chercher du sel? d’où ces traces au bord de la saline. Ou bien des chameaux sauvages sont-ils venus prendre une sorte d’apéritif? On fait des suppositions. La curiosité est excitée. On espère du nouveau.

Peut-être ces traces marquent-elles le voisinage de la route du Sud; on ne veut pas croire à pareil bonheur.

Les chasseurs s’en vont dans toutes les directions. Quant à moi, je m’en vais du côté de ces traces. Je grimpe sur les collines, j’erre, l’œil à mes pieds. Au sud de notre camp est posée la plus nue, la plus striée, la plus ridée, la plus caduque des montagnes. Elle s’use, elle est usée. Au bas de ses contreforts, le sel met comme une moisissure. En gravissant ses pentes, le pied enfonce dans la poussière. On casse ses débris plus facilement que le sucre. M’arrêtant à la pointe d’un piton afin de considérer le paysage, je m’assieds, et ce qui me semblait un rocher a la fragilité incroyable d’une momie, se réduit en poudre au moindre contact.

Dans la grande vasque à l’est, s’étale la large plaque vert jaune de l’Ouzoun Tchor; elle est marbrée de bandes de sel. Tout à fait au bas, entre levant et midi, le miroir d’un petit lac s’arrondit; les collines y plongent leurs silhouettes. Auprès, on distingue des koulanes broutant, regardant, puis disparaissant au grand galop de la peur.

Au delà de la vasque enfermant la saline, une steppe s’élève insensiblement jusqu’à d’autres montagnes perdant leurs sommets dans le brouillard. Cette chaîne s’abaisse vers le nord et semble se rattacher à d’autres montagnes déchiquetées. Celles-ci ferment l’horizon et laissent passer au couchant des cimes blanches.

Derrière nous--nous voulons dire là où nous avons passé hier,--les broussailles mettent comme des taches de gale sur la steppe grise dont la courbe, plus loin, se dessine mal dans une buée vibrant à l’ardeur du soleil.

Puis des mirages trompent l’œil et se rient de la raison. Le petit lac prend les apparences d’une mer dont l’eau monte comme par l’effet d’un déluge subit et touche un continent lointain qui a l’aspect de la Corse...

Des coups de fusil me font retourner au camp. Près de la montagne on voit les restes d’un koulane dévoré par les loups.

Dans la broussaille je trouve des vestiges d’hommes. On a gîté là. La place est fort bien choisie. On a dormi à cette place plusieurs fois, on a allumé du feu, mangé du koulane, dont il reste des fragments de côtes, des mèches de poil aux branches. Un marcheur a abandonné un bas de cuir fait de peau d’yak. La dernière troupe qui s’est abritée ici était assez nombreuse, car elle possédait plusieurs ânes, ainsi que le prouvent de petits tas correspondant à autant d’animaux.

En rentrant au camp, j’apprends que Henri d’Orléans a tué un beau koulane mâle, le premier jusqu’à présent. Deux hommes sont partis, ils le dépouilleront à la hâte avant la gelée et rapporteront sa peau ainsi qu’un peu de viande.

Ce 4 décembre, nous constatons que le minimum de la nuit a été -29 degrés. Heureusement la brise de nord-ouest est excessivement légère. Avant de commencer les préparatifs de départ, nous attendons que le soleil ait dégourdi les hommes et dégelé les cordes. Nous buvons le thé, lorsque Timour pousse une exclamation. Tous les hommes se dressent et regardent précipitamment dans la direction des broussailles où hier j’ai trouvé un gîte. Avec ma lorgnette je distingue assez nettement deux ou trois ânes et quelques hommes armés de fusils. Ils disparaissent. Un mince filet de fumée s’élance et nous comprenons sans peine que ces voyageurs sont arrivés à la moitié de leur étape et qu’ils vont préparer leur nourriture.

Nous leur envoyons immédiatement Abdoullah Ousta qui suppose que ce sont des Lobis. Rachmed reçoit l’ordre de rejoindre le vieux afin de l’empêcher de prévenir les nouveaux venus contre nous. Car nous comptons cette fois obtenir quelques renseignements. Mais le vieil Abdoullah devine sans doute notre pensée, car il presse le pas et nous doutons que Rachmed arrive à propos.

Bientôt quatre hommes se dirigent vers notre camp. Deux anciens viennent nous offrir des présents. Ils déposent devant nous trois peaux de renard, une peau de loup. Ils ne laissent pas d’être intimidés par notre présence. Nos gens les entourent, leur serrent les mains: «Salamat! Salamat! Soyez bienvenus! Soyez bienvenus!» On les invite à s’asseoir près du feu. Ils n’osent croiser les jambes, ils sont mal à l’aise et se tiennent accroupis un genou à terre. Ils roulent des yeux effarés.

On les traite avec bienveillance, on leur donne de la viande cuite, du thé, du pain, du sucre. Ils mettent de côté la viande cuite, boivent le thé avec avidité, touchent à peine le sucre, et l’ayant passé sur leur langue ils le serrent dans leur main; quant au pain, ils le rompent avec soin, ils le mangent avec religion comme un mets qui honorerait leur corps. Leurs figures se détendent enfin, elles expriment le bonheur. L’un d’eux, à barbe plus fournie qui nous l’a fait baptiser Tzigane, se penche vers son voisin et tout doucement chuchote quelques mots en souriant. Ils échangent un regard difficile à traduire et où il y a de l’étonnement, l’étonnement d’être aussi bien traités.

Nous profitons de leurs bonnes dispositions pour les questionner:

«Avez-vous vu le fils de votre ami Abdoullah Ousta?

--Oui, répond le moins barbu; il n’a pas trouvé beaucoup d’or et il chasse. Il est en bonne santé.

--Avez-vous fait bonne chasse?

--Nous avons tué six koulanes et pris au piège trois renards et un loup.

--En combien de temps?

--En un mois. Aussi nous sommes à court de vivres, et depuis deux semaines nous nous nourrissons de viande que nous faisons dégeler.

--N’avez-vous que de la viande?

--Un peu de blé grillé et du sel autant que nous voulons. Nous le prenons sur les bords de l’Ouzoun Tchor.

--Avez-vous vu des Kalmouks?

--Non, nous n’avons rencontré que des gens de Tcharkalik.

--Avez-vous vu des traces de chameaux sauvages?

--Non, quoique nous sachions qu’ils errent quelquefois dans cette région.

--Connaissez-vous les chemins?

--Abdoullah Ousta les connaît mieux que nous, c’est une barbe blanche.

--Alors vous n’avez pas vu de Kalmouks?

--Non, pas un seul. Ils vivent au delà du Tchimène Tagh, qui est la frontière que nous nous sommes donnée d’un commun accord. Nous ne chassons pas au delà.»

Il est impossible de tirer un renseignement. Nous finissons par croire qu’ils n’ont rien à cacher. Nous les remercions et nos hommes les chargent de commissions pour Tcharkalik.

Ce matin, nos gens ont reçu chacun un morceau de sucre, ils l’adressent, Tokta à son petit garçon, Timour à sa femme, avec la recommandation qu’elle prenne patience et n’abandonne pas le foyer; Iça, au fils de son maître l’aksakal.