L'Asie inconnue

Part 8

Chapter 83,976 wordsPublic domain

Ainsi que je l’ai déjà dit, Iça avait la mauvaise habitude de fumer le hachich; aussi Rachmed l’appelait Bangi, c’est-à-dire fumeur de hachich. Iça, très vexé de cette appellation, se plaignait à moi, mais je le raisonnais et il convenait avec bonne foi qu’il méritait ce nom: «Ne fume plus, lui dis-je, on te traitera alors en bon musulman et de plus je te ferai un présent.» Et un beau matin, Iça a brisé sa pipe à hachich. Il lui restait un peu de _bang_ dans son sac; il profite du passage des chasseurs pour l’envoyer à ses amis et il leur fait dire:

«Vous feriez bien de ne plus fumer le bang, mais si cela vous plaît, fumez celui-ci qu’Iça vous envoie et adressez des prières à Allah; demandez-lui que notre voyage réussisse.»

Là-dessus les chasseurs s’éloignent après un «Allah est grand!» dit en commun.

Il faut partir et l’on plie les tentes lestement. En cinq quarts d’heure nous arrivons à la corne de l’Ouzoun Tchor, qui n’est pas gelée et où nous enfonçons dans une épaisse couche de sel. On contourne l’extrémité du lac en suivant près de la montagne une sente assez étroite, menant au défilé qu’on appelle Le «Cou de l’Ouzoun Tchor» (Ouzoun Chornin Boïni). Nous revoyons les traces de chameaux. Personne ne voit une différence avec les animaux domestiques. Peut-être sont-ce des chameaux sauvages? Le Doungane constate que ceux-ci ont été nourris comme les siens, c’est tout ce qu’il peut affirmer. Nous discutons à ce sujet et je me dis que les arguments des uns valent les arguments des autres.

Nous chevauchons tranquillement et soudain tous nous nous interpellons, on se rassemble, on crie «regarde, regarde», «des chameaux!» dit celui-ci; «non, des yaks!» dit celui-là.

Une chose certaine est qu’à sept ou huit kilomètres monte lentement vers l’est la file d’une caravane. Je puis distinguer à la lorgnette que ce sont des bêtes chargées conduites par des cavaliers. Nous concluons de l’allure régulière et du bel ordre de marche que c’est une caravane de chameaux.

Immédiatement nous ordonnons à Abdoullah et Akhan, notre Chinois, de joindre à tout prix ces voyageurs, que nous supposons être des pèlerins de la suite du khan des Torgoutes qui a passé récemment par le Lob Nor. Ils les questionneront et examineront l’état des bêtes. Tandis qu’ils poursuivent avec ardeur les pèlerins, nous continuons gaiement notre route et les langues vont leur train. Personne qui ne voie l’avenir en beau.

Puis nous entrons dans le défilé de l’Ouzoun Tchor. Il se rétrécit à mesure qu’on s’élève. La caravane vient de le traverser. Ses chameaux ont laissé sur la terre molle de belles empreintes. Et cela prouve qu’on peut voyager plus loin avec des chameaux. Mais de quel côté se dirigent les traces?

Nous retrouvons aussi celles des chasseurs lobis, il est probable qu’ils n’ont pas vu les pèlerins.

A examiner le terrain, nous perdons un peu de temps et cela permet à nos Lobis de nous devancer et d’arriver à la sortie du défilé. Ils n’ont pas repris la route des pèlerins, dont les traces suivent un sentier facile à travers les collines à droite du défilé.

Notre premier mouvement est de faire rétrograder l’avant-garde et de prendre cette nouvelle route. Mais Abdoullah Ousta nous en détourne.

«La route est très mauvaise, je vous assure, très mauvaise.»

Nous ne le croyons pas, mais nous suivons son conseil en pensant qu’il est bon d’attendre le retour des deux hommes envoyés aux renseignements, et qu’il ne nous sera pas difficile de retrouver cette piste.

Le défilé aboutit à une passe d’où nous descendons par un plateau que l’on nomme Tchimène: c’est le commencement de la chaîne de même nom que nous devinons au sud dans la brume.

Nous trottons sur un plateau dénudé, mais sans pierres; la route est excellente. Puis nous descendons vers la plaine de Tchimène en longeant des contreforts. Tout à coup deux cavaliers, montés sur des chameaux, sortent d’un pli de terrain, à portée de lorgnette. On distingue leur fusil en bandoulière et je ne sais quoi battant les flancs de leur monture. Il est visible que ces gens nous ont aperçus et qu’ils sont effrayés, car ils s’éloignent au petit trop, allure dangereuse pour les bêtes sur les hauts plateaux. Nous supposons que ces deux voyageurs rejoignent la caravane que nous avons aperçue, et Dedeken, qui parle un peu le mogol, se met à leur poursuite de toute la vitesse de son cheval. Il les atteint, les questionne et revient vite nous conter ce qu’il a appris. Ce sont deux Torgoutes appartenant à la caravane que nous avons aperçue. La viande manquait; ils se sont détachés de la troupe, ils ont chassé et ont tué un yak. Ils l’ont dépecé et ils emportent les meilleurs morceaux pour leurs frères. C’étaient ces quartiers de viande que je voyais ballotter suspendus à l’arçon des selles. Ils viennent du Tibet, de Lhaça, où ils ont été prier le grand lama. Ils ont demandé à Dedeken où nous allions, et il a prudemment répondu que nous voulions chasser du côté de l’est, du côté du Se-tchouen.

A la direction qu’Abdoullah Ousta nous fait prendre vers l’est, il est clair qu’il veut nous mener à Tchong-iar et de là au Tsaïdam. Demain nous modifierons l’itinéraire.

Nous campons sur une sorte de terrasse au milieu de quelques bouquets de broussailles. La nuit étant obscure et nos chameaux n’étant pas encore arrivés, nous allumons un buisson, la flamme s’élance et comme un phare montre le port.

Abdoullah et notre Chinois arrivent les derniers. Nous les pressons de questions. Ils racontent ce qu’ils ont vu. Ils ont compté vingt et un chameaux portant des coffres protégés par des peaux de bêtes. Ils ont reconnu que ces chameaux étaient de race kalmouk, qu’ils avaient fait une longue route: ils étaient maigres, les harnais étaient usés et l’enveloppe des charges gardait les traces des intempéries. Mais les pieds des bêtes n’étaient ni gercés, ni écorchés outre mesure, et à cela on voyait que la route ne devait pas être caillouteuse.

Le seul cavalier de la caravane était un homme voilé, un lama à moustache grise, qui daigna leur parler du haut de son chameau, sans vouloir leur donner de renseignements. Il leur affirma qu’il revenait du Tsaïdam, d’un endroit appelé Timourlik, et qu’il se dirigeait sur Abdallah. Il ne leur avoua pas qu’il venait du Tibet, et à brûle-pourpoint il leur posa cette question:

«Êtes-vous au service des Russes?

--Non, répondirent-ils.

--Nous savons que des Russes veulent pénétrer dans Lhaça, mais ils n’ont pas reçu la permission. Si vous êtes ces Russes, ne l’oubliez pas!

--Nous sommes au service de Français qui ne se soucient pas d’aller au Tibet.

--Que viennent-ils faire par ici?

--Chasser.»

Sur cette réponse, le lama a rabattu son voile et gardé le silence. Ses serviteurs l’ont donné pour un «Bouddha vivant».

Nous convoquons les chasseurs de Lob et de Tcharkalik et nous leur demandons s’ils connaissent le chemin suivi par cette caravane. Après avoir beaucoup insisté, nous obtenons cet aveu du vieil Abdoullah Ousta:

«Il y a vingt-cinq ans, j’ai entendu dire que des Kalmouks étaient revenus du Tibet par une route plus directe que celle du Tsaïdam et plus facile. C’est tout ce que je sais.»

Là-dessus le vieux chasseur nous demande pour lui et les siens l’autorisation de nous quitter. «Le froid est de plus en plus insupportable, nos foyers sont plus loin chaque jour et nos vivres diminuent.» Je lui promets une réponse pour le lendemain matin.

Et la nuit même, Rachmed leur annonce que nous les renverrons dès que nous aurons retrouvé les traces de la caravane, et qu’ils seront richement récompensés, car nous sommes contents d’eux. De la sorte, ils nous aideront à trouver la bonne piste.

Ils répondent qu’ils sont heureux de nous avoir rencontrés et leur vieux chef jure que tous nous serviront fidèlement jusqu’au dernier moment. Pendant longtemps ils parlent à voix basse près de leurs feux. Leurs protestations ne m’empêchent pas de croire qu’ils nous quitteront à la première occasion, mais nous pourrons nous passer d’eux.

Cette journée du 4 décembre comptera dans notre voyage. Quelle admirable coïncidence! Juste au moment décisif, juste à l’endroit où la route bifurque, nous rencontrons providentiellement des pèlerins qui reviennent de Lhaça. C’est trop de bonheur! L’occasion est trop belle! Nous profiterons d’une aussi précieuse indication. Demain nous rechercherons la piste des deux chasseurs de yaks et nous verrons où elle conduit.

Le 5 décembre, nous nous dirigeons sur le sud-ouest, laissant le Tsaïdam à notre gauche. A l’est, dans la grande plaine, une fumée attire notre attention. Tout d’abord on croit à un campement, mais cette prétendue fumée se déroule en volutes ainsi que celle qui s’échappe de la locomotive d’un train, et nous concluons qu’un troupeau de bêtes sauvages galope sur la «terre molle». Nous sommes dans une sorte de «crau» poussiéreuse. Après cinq heures de marche, nous nous arrêtons dans le lit d’un torrent où l’eau a apporté des racines et des branches, qu’on ramasse avec le plus grand soin. Elles serviront à faire fondre la glace que nous avons emportée, car, depuis le 20 novembre, nous n’avons plus d’eau et nous ne savons quand nous en aurons.

L’herbe manque aussi, et, le 6 décembre, nous partons vers le sud-ouest, ayant hâte d’arriver au pied des collines vers lesquelles se dirigent les traces des chasseurs pèlerins.

Nous demandons à Abdoullah Ousta s’il connaît le prochain campement. Il avoue le connaître par ouï-dire et qu’il est bon. Il l’appelle Bag Tokai, c’est-à-dire le «Jardin des Broussailles».

Arrivés près de Bag Tokai, nous trouvons que la dénomination de «jardin» n’est pas trop pompeuse. Nous sommes près d’une rivière d’eau douce, que nous annoncent quelques lamelles de glace brillant dans le lit desséché d’un de ses affluents. La rivière, en arrivant dans les bas-fonds de la plaine, a déposé de grands étangs, gelés bien entendu, et elle a formé une infinité de bras. Au bord du chenal, on voit l’eau couler.

Le soir nous tenons conseil. Nous questionnons nos chasseurs et nos âniers, nous leur prouvons qu’ils connaissaient déjà cette place. Le vieil Abdoullah nie avoir jamais mis le pied à Bag Tokai; mais, poussé à bout, et peut-être par suite d’une entente avec Timour, il nous dit que celui-ci peut nous renseigner et qu’il en sait plus long que lui. Le vieux chasseur n’a pas voulu se dédire parce qu’il craint d’être puni de son mensonge; et, dans le but de nous adoucir, il aura chargé Timour de nous renseigner. Et le brave garçon prend la parole:

«Parpa peut vous dire comme moi que nous sommes ici sur le chemin de la passe d’Ambane Achkane. Parpa est venu à Bag Tokai avec deux Européens (Carey et Dalgleish). Je crois qu’il y a une route vers le Tibet, au delà de la passe que je viens de citer. Voici comment j’ai découvert cela il y a eu onze ans cette année...»

Rachmed verse une tasse de thé à Timour et lui donne un morceau de sucre. Vous pouvez vous imaginer si nous écoutons avec attention.

«C’était l’année que Badoulet (Yakoub-Beg) fut empoisonné par ces maudits Chinois. J’étais dans cette région avec quelques hardis compagnons. Nous allions à Bogalik chercher de l’or, lorsque nous avons croisé une caravane revenant de Lhaça, une caravane de Kalmouks qui accompagnait la mère du khan actuel. Il y avait des chameaux et des yaks. Ayant refait leur chemin jusqu’à l’Ambane Achkane Davane, nous avons constaté de nos yeux que leurs traces se dirigeaient vers le sud. Voilà comment nous avons vu cette route, que les Kalmouks tiennent secrète. Ils ne parlent que de celle du Tsaïdam.»

Je ne me permets pas le moindre reproche à l’égard de Timour, car ma joie est trop grande.

«Est-ce que la route va vers le sud, une fois l’Ambane Achkane Davane franchi? Réponds nettement, Timour.

--Oui, elle va au sud, droit au sud. Du moins les traces se perdaient dans cette direction.»

Décidément nous tenons cette route du Sud tant cherchée. Il ne s’agit plus que de ne pas la perdre.

Notre projet primitif était d’aller au Tonkin par Batang, en traversant le Tsaïdam, si nous ne pouvions trouver la route qu’on nous avait dit partir du Kizil Sou. Et voilà que les circonstances nous dispensent de chercher le Kizil Sou. Une caravane est allée et revenue par le même chemin, ainsi que le prouvent indiscutablement des traces anciennes et des traces fraîches; elle transportait ses bagages sur des chameaux, que des passes difficiles eussent certainement arrêtés. Nos chameaux pourront bien faire la route que les leurs ont faite.

Prenons-la à rebours, et avec de l’attention nous avons quelques chances de retrouver la piste qui doit aboutir aux environs de Lhaça. Nous irons dans cette direction aussi loin que nous pourrons. Nous avons des bêtes de somme en assez bon état, des vivres pour quatre ou cinq mois encore, des munitions, des hommes assez bien portants, et il n’y a pas une imprudence extrême à tenter l’aventure. Si les circonstances nous favorisent, nous avons des chances de réussite, et pourquoi ne continuerions-nous pas ce que nous avons si bien commencé? Telles sont à peu près les idées qui me traversent rapidement la tête et me font dire tout de suite à mes compagnons que nous allons piquer droit sur le sud, de manière à arriver au Namtso, au «Lac du Ciel», près de Lhaça. Nous ferons certainement des découvertes intéressantes, et, une fois là, nous songerons à Batang et au Tonkin. C’est bien un petit crochet en perspective, mais on ne saurait jamais trop allonger la route en pays inconnu.

Mon compagnon Henri d’Orléans sait ou devine que je pense au Tibet depuis quelques jours. Nous ne nous sommes rien dit encore de précis à ce sujet, mais je sens que nous serons d’accord sans peine. Et quand je lui dis: «Nous allons faire la route des Kalmouks en approchant de Lhaça le plus possible», il s’enthousiasme: «Vous verrez, nous réussirons; j’en suis sûr, marchons. Vous pouvez compter sur moi. Quel beau projet! Je savais bien que vous vouliez aller au Tibet.»

Puis je passe à Dedeken, qui vient le fusil sur l’épaule. Il était parti à la chasse des koulanes; le matin, il en avait blessé un. Je ne lui avais jamais parlé de mes projets de derrière la tête, et il est surpris, car nous ne nous rapprocherons pas de la côte, où il pensait aller tout d’abord. Il fait quelques objections:

«Nous sommes sans papiers. Que ferons-nous? Comment nous tirer d’entre les mains des Tibétains, que les Chinois conseillent?

--Une fois là, nous verrons ce qu’il y a à faire. Mais nous ne sommes pas encore avec les Tibétains.»

Il réfléchit un instant, puis: «J’irai où vous voudrez, dit-il, marchons!»

J’appelle Rachmed, il s’approche de notre tente, où nous nous réjouissons tous les trois en buvant le thé, et, s’étant agenouillé, suivant son habitude, près de l’entrée:

«Quoi? fit-il.

--Nous allons vers le sud, dis-je, nous suivrons les traces des Kalmouks aussi longtemps qu’un œil pourra les distinguer, et si nous les perdons par notre faute, nous porterons, le restant de notre vie, chacun un bonnet avec des oreilles d’âne? Que penses-tu de mon idée?

--Maître, répond-il, vous n’êtes content que lorsque vous cherchez des routes nouvelles. Nous passons notre vie dans les mauvaises places. Vous m’aviez parlé de la Chine au départ, et je savais bien que vous songiez au Tibet. Maintenant nous n’avons plus qu’à regarder autour de nous et à marcher en ménageant nos bêtes. Nous nous tirerons d’affaire.»

Nous mettons dans la confidence le petit Abdoullah, que cette nouvelle n’égaye point, mais il n’ose faire la moindre objection. Quant au brave Toundja, aussi surnommé Akoun, Akhan, le Chinois de Dedeken, il fait remarquer malicieusement qu’il connaît les points cardinaux et que ce n’est pas du tout vers Ouroumtchi, ni même vers Sinin-fou que nous allons marcher, comme on le lui avait promis d’abord, mais qu’il suivra son maître. Je recommande à nos trois fidèles serviteurs de ne pas ébruiter la conversation et de tâcher de persuader aux quatre Dounganes et aux gens de Tcharkalik que nous voulons chasser dans la direction du sud, avec la ferme intention, une fois la chasse terminée, de nous rabattre sur l’est, c’est-à-dire sur Bogalik, le pays de l’or.

Avant le coucher, la bande d’Abdoullah Ousta vient nous signifier qu’elle ne peut aller plus loin, que deux fois déjà ils ont voulu retourner sur leurs pas et que nous les avons retenus. Maintenant ils veulent nous quitter, car ils ne connaissent pas la route d’Ambane Achkane Davane. Il leur est répondu que Parpa, l’homme de Carey et de Dalgleish, et Timour, le chercheur d’or, nous serviront de guides pour y aller, et qu’eux-mêmes sont assez fins limiers pour revenir sur leur propre passée. Puis on leur promet une belle récompense s’ils consentent à transporter nos bagages jusqu’au delà de la passe. On les assure de tout ce qui est l’opposé d’une récompense dans le cas où ils refuseront, et ils consentent à nous accompagner jusque-là. Mais je dois prendre l’engagement solennel de ne pas les entraîner plus loin.

Ils retournent auprès de leurs feux, et, à la façon dont ils bavardent, on peut juger qu’ils sont contents et que nous leur avons inspiré confiance.

CHAPITRE VI

LA RECHERCHE D’UNE ROUTE

(SUITE.)

Le 8 décembre, nous allons par le désert à Moula Kourghane, nom d’une porte que traverse la rivière. Au delà de cette porte, les montagnes s’écartent un peu, et au sud-est on voit un îlot, formé de deux hauteurs que rejoint une crête ensellée, d’où l’appellation de Moula Kourghane, que nos gens traduisent par «la Selle de Chameau abandonnée».

Le 9 décembre, nous campons sur le versant nord de la passe, où l’on arrive par une montée facile. Le vent de sud-ouest nous incommode.

Non loin de notre camp, on trouve un sentier allant vers l’ouest qui serait le chemin des chercheurs d’or. En dix ou douze jours on pourrait aller à Tcherchène. A mi-chemin, la route aurait un embranchement vers Kia.

Cette route est bien connue des Khotanlis. Timour l’a suivie autrefois; elle est bonne; elle ondule sur des collines de terre molle. «Elle est assez fréquentée (?), nous conte le brave Timour, parce que dans le pays de Khotan la coutume est de payer l’impôt en or. Les Chinois laissent aux montagnards de l’extrême frontière la jouissance des mines d’or qu’ils savent exister aux environs de Bogalik, mais ils exigent un impôt payable en poudre ou en pépites. On le verse au Trésor, soit tous les mois, soit une fois l’an. C’est pour cela que régulièrement des gens des districts de Kia et de Tcherchène vont chercher de l’or.» Il nous avoue, étant de belle humeur, qu’autrefois il a vécu durant quelques jours au delà de la passe, mais sans pénétrer dans les montagnes du sud.

Comme nous lui exprimons nos craintes au sujet de la route, qui pourrait n’être pas toujours aussi bonne pour le pied des chameaux, il répond que, selon lui, il n’y a rien à redouter et que toute cette région se ressemble.

Les traces des Kalmouks sont très visibles dans une ravine, mais elles apparaissent à peine sur la terre gelée. Il nous faudra tenir les yeux grands ouverts si nous ne voulons pas perdre leur piste. Nous remarquons que plusieurs fois leurs caravanes se sont divisées, nous ne savons pour quelles raisons. Peut-être cela tient-il tout simplement à l’initiative des guides.

Nous n’avons pas encore vu de yaks sauvages et quand on vient nous annoncer que, non loin du camp, trois ou quatre de ces bêtes paissent sans s’émouvoir, les chasseurs partent en allongeant le pas. Et toute cette expédition se termine par des fous rires lorsque l’on constate que ce sont des yaks domestiques, ayant l’anneau au nez, que des Kalmouks ont abandonnés. Ils ont campé sur une terrasse au-dessus de l’endroit où nous sommes, et du nombre des feux et des tas de crottin on conclut que la caravane que nous avons rencontrée n’était qu’une fraction d’une bande considérable de pèlerins.

Le mal de montagne flotte toujours dans l’air, plusieurs de nos hommes s’en plaignent. Cette recrudescence des maux de tête et des bourdonnements d’oreille peut s’attribuer au vent de sud-ouest qui a soufflé dans la journée. Rien n’est plus fatigant que le vent debout lorsqu’on est contraint d’entr’ouvrir la bouche en gravissant les pentes.

Le vieil Abdoullah a tué un superbe koulane d’une seule balle de son fusil au calibre minuscule, il a rapporté la peau et quelques quartiers de viande; il est fatigué, la tête lui fait mal. Pour se soulager, il se fait pratiquer une incision à la naissance des cheveux, juste au milieu du front; son compagnon le saigne avec la pointe d’un couteau, le sang coule et le vieil homme déclare qu’il a la tête libre. Il pratique la même opération sur son camarade. Tel est le remède que les chasseurs de Lob emploient contre le mal des montagnes.

Il y a quelques jours, le vieil Abdoullah avait une douleur à la paume de la main, il s’est guéri en écrasant dessus un œil de mouton mêlé de graisse et en bandant ce cataplasme pendant deux ou trois jours. Beaucoup de nos hommes ont été atteint de furoncles, produits par l’action du froid sur les écorchures qu’ils se faisaient en maniant les cordes. L’un s’est guéri avec un emplâtre fait de la peau d’une scolopendre. Ici on emprunte fréquemment aux animaux certaines parties de leur corps afin d’en user comme de médicaments. Cela n’a rien d’étonnant dans un pays où les simples manquent et où les animaux abondent. Il est évident que la médecine n’échappe pas à l’influence du milieu.

Puisque me voilà dans les raisonnements et que, posant demain le pied sur une terre vierge de toute exploration, bientôt ce ne sera plus l’heure de raisonner, il faut que je vous fasse voir ce que peut la logique dans la cervelle étroite d’un Chinois.

Imaginez-vous qu’à Tcharkalik, Akoun, le serviteur de Dedeken, était tombé malade juste le jour où il s’était coiffé, pour la première fois, d’un superbe bonnet de route confectionné avec la peau d’un renard et sur mesure. Il avait été pris de violents maux de tête et une «inflammation des glandes lymphatiques sous-cutanées du cou» avait commencé. Notre homme n’avait pas remarqué que le jour où il avait orné son chef du beau bonnet dont il était d’abord très fier, une tempête formidable venant du Lob Nor s’était déchaînée et qu’il avait éprouvé un refroidissement. Mais, partant de ce fait que son bonnet, qui lui tenait chaud, l’avait rendu malade, il avait conclu que le froid lui ferait du bien et il avait voyagé par le plus mauvais temps avec une simple calotte. Il advint, comme vous le pensez bien, que le mal empira, que l’inflammation gagna la région de l’oreille, la joue, et que les souffrances du pauvre diable augmentèrent. Dès que je m’aperçus de l’état où il s’était mis, je l’engageai une première fois à se couvrir, et, ayant constaté qu’il ne m’obéissait pas, car l’entêtement et l’orgueil d’un Chinois sont incommensurables, je lui signifiai qu’il serait roué de coups s’il ne se soignait pas, et je le confiai à Rachmed, que je rendis responsable de sa guérison. Rachmed lui enfonça jusqu’au nez le fameux bonnet, qui avait été relégué au fond d’un sac. Il lui appliqua à diverses reprises sur son bubon un cataplasme composé de bandes de graisse de mouton passées à la poêle et recouvertes d’oignon haché retiré à temps de la marmite. En cinq ou six jours l’enflure diminua, le Chinois commença à manger, son mal de tête disparut et il fut rétabli malgré les étapes, le froid et le vent. Là-dessus il mit en Rachmed toute sa confiance et il promit de m’obéir sans broncher.

Tandis que je vous initie aux mystères de la médecine des hauts plateaux, et que je vous donne par-dessus le marché, nos secrets de guérir, nous franchissons l’Amban Achkane Davane sans trop de peine. La montée n’est pas trop raide. Un _obo_ nous indique le point où elle finit.