Part 6
Après la tempête, l’atmosphère est moins empoussiérée; le ciel brumeux devient clair; pas un souffle n’agite l’air, mais il gèle plus fort que ne le voudraient les indigènes. Sous la tente le minimum a été de -12 degrés. Cet abaissement considérable de la température a jeté l’alarme parmi la population. Tous ont quitté leurs maisons: tous ceux qui peuvent porter un fagot sur le dos se sont égaillés dans la brousse. Et c’est un va-et-vient continuel de femmes, de vieillards et surtout d’enfants chargés. Pas une fillette qui ne soit courbée par un poids plus lourd que son corps; l’hiver est là, le grand _aryk_ est gelé, les champs en jachère où l’eau s’était répandue sont blancs de gelée.
Il nous tarde aussi de partir.
Le 9 novembre le minimum est de -19 degrés avec une petite brise nord-ouest rafraîchissante, le maximum est encore de +20 degrés, mais au soleil, où l’on se trouve fort bien. Les indigènes ont dirigé l’eau de l’aryk vers les citernes, ils font leurs provisions d’eau pour l’hiver. Depuis une semaine tous les moulins tournaient en prévision de cette sécheresse, chacun faisait sa provision de farine.
Un artiste qui me paraît remarquable s’accompagne d’une guitare à deux cordes et nous chante près du feu une chanson pleine de philosophie. Elle marque cependant la cadence aux danseurs et aux danseuses. Tandis que les femmes marchent à petits pas, yeux baissés, et qu’elles cherchent des attitudes gracieuses du torse, et se balancent ou tournent les bras étendus, le chanteur hurle à tue-tête: «Le monde n’est qu’une tromperie, l’homme passe son temps à désirer, il attend toute sa vie la réalisation de vœux qu’il lui est aussi difficile d’obtenir que de saisir la lune elle-même, laquelle il revoit cependant chaque mois.»
Vous voyez que les moralistes ne manquent pas à Tcharkalik, au seuil du Gobi. Le chanteur passe pour être l’auteur de ces couplets, et nous lui proposons de nous accompagner ainsi que sa guitare, faite de deux planches de peuplier bien lisse. Un moraliste fera bien dans notre troupe, surtout celui-ci. Il a couru le monde, il a vu Yarkand et je ne sais combien d’années cherché l’or en tous endroits. Il ne paraît pas avoir fait fortune et ses déboires lui auront inspiré cette chanson résignée. Il passe pour un brave homme, et à propos de la fête de Mahomet il a encore remporté le prix de la lutte aux jeux Olympiques.
Quoique Khotanli, il est l’ami intime d’un certain Abdoullah Ousta, maître dans l’art de travailler le fer, qui est de Lob. Autrefois Tokta--c’est le nom du chanteur--a rendu un service considérable au vieil Abdoullah. Celui-ci se serait égaré en poursuivant des chameaux sauvages, il n’aurait pu rejoindre ses compagnons, et Tokta serait survenu fort à propos pour secourir le chasseur, fatigué et mourant de faim. Depuis ce jour une amitié solide lie ces deux hommes.
Nous avons commandé du fer, des clous, des piquets à Abdoullah Ousta et nous espérons l’enrôler. D’après Tokta, personne ne connaît mieux la montagne que le vieux maître, qui est encore très vigoureux, quoique sa barbe soit grisonnante.
S’il consent à partir avec nous, sa décision en entraînera beaucoup d’autres.
Voilà de bonnes paroles; on nous fait bonne figure, on promet tout, mais attendons la fin.
Tokta, avant de nous quitter, assure qu’on nous aidera si les barbes blanches des Lobis ne s’y opposent pas. Les Khotanlis nous seraient acquis.
Rachmed prétend qu’on doit croire Tokta:
«J’en suis sûr, dit-il, il nous accompagnera, car il est Saïa.
--Qu’est cela, «Saïa»?
--Un homme comme nous, qui ne peut rester en place, par la faute de sa mère.
--Explique-toi.
--Oui, voilà ce qui m’est arrivé, ce qui a dû arriver à Tokta. Nos mères étant grosses de nous ont voyagé à dos de chameau dans le désert, elles ont promené un regard tout autour d’elles en cherchant à voir au delà de l’horizon et elles ont fait de nous des «Saïa», des coureurs de grands chemins, voulant toujours voir au delà de l’horizon. Et voilà pourquoi nous allons encore marcher vers le sud, et Allah seul peut dire quand et où nous nous arrêterons. Et nous ferons bien de partir, car la route me paraît longue et ces maudits chameaux ne vont guère vite: qu’Allah nous aide!»
Là-dessus Rachmed me reproche de l’avoir pris à mon service alors qu’il avait à peine de la barbe, de lui avoir fait pousser plus de cheveux blancs qu’il n’en a de noirs, et, par de trop longues absences, fait «rater» plusieurs mariages avantageux. Puis, comme il est mobile, il passe à un autre ordre d’idées, fait une farce à son voisin et l’accable de ces injures que les Ousbegs profèrent sans méchanceté.
Rachmed a raison: il est temps de partir, mais tout n’est pas encore prêt; il faut que le Doungane se décide à nous accompagner, et alors on partagera les charges, on les préparera selon la force des bêtes. Au moins quarante ânes et dix hommes nous sont nécessaires pour soulager un peu nos bêtes et les nourrir aussi bien que les hommes durant un mois. Les Khontalis nous ont presque promis la moitié; mais les Lobis fourniront-ils l’autre moitié? Se mettre en marche en étant bien prêt à tout événement est chose difficile. Nous nous en apercevons une fois de plus, et Rachmed ne laisse pas de manifester confidentiellement quelques craintes au sujet du Doungane et des Lobis.
Nous organisons le retour de nos trois Sibériens. Ils retourneront à Kouldja avec nos collections, nos lettres, et le consul russe les expédiera à Paris par la Russie. Nous leurs donnons des chameaux pour transporter les ballots à Kourla, où ils achèteront un _arba_, car leur intention est de revenir par la route impériale d’Ouroumtsi en contournant les Monts Célestes. On les munit de provisions et de munitions. Nous aurions bien voulu en garder au moins un avec nous; mais l’un, Borodine, était marié; l’autre, Maltzeff, avait fait cette route afin de rassembler une petite somme destinée à célébrer ses noces: une fiancée l’attendait à la maison. Quant à notre préparateur, Kouznetzoff, que nous avions engagé à Tioumen, il ne nous aurait pas été aussi utile que n’importe lequel des deux autres, étant plus jeune et impropre aux durs travaux. Mais, comme préparateur naturaliste, il a toujours fait preuve de la plus grande conscience et de beaucoup de bonne volonté. Tout ce qu’il fait est bien fait; il a du soin, de l’ordre, de la patience. Nous ne saurions trop le louer et le remercier. Il est prêt pour prendre part à une exploration quelconque.
Nous prions la municipalité de nous fournir, à un prix qu’on débattra, des hommes et des ânes qui porteront une partie de nos provisions jusqu’aux environs du Kizil Sou en suivant la route de Bogalik. Cette demande est faite le 12; on nous apportera la réponse le lendemain après avoir tenu conseil.
Le 13 novembre, dans la matinée, nous voyons une troupe s’approcher de notre camp. Presque tout le village est là. Khotanlis et Lobis sont présents. Ils s’arrêtent au bord de l’aire qui figure notre domaine momentané, et un grand gaillard à barbiche menue que nous n’avons pas encore vu prend la parole et s’explique avec Rachmed qui reçoit. Les Dounganes s’efforcent de comprendre. L’orateur, nous dit-on, est le chef le plus considérable des Lobis. En peu de mots, il expose que «l’on ne nous donnera ni hommes, ni ânes, parce que le froid est trop rigoureux dans la montagne; que la parcourir en cette saison, c’est y chercher la mort», etc.
Rachmed insiste doucement; il rappelle «le bien que nous avons fait au pays, l’argent que nous lui laissons, les prix élevés que nous avons payé chaque chose dans le but d’aider aux pauvres vendeurs. Et les promesses qu’on nous faisait hier encore. Comment advient-il que l’on ne veuille plus les tenir? Avons-nous dit que nous ne payerions pas les services qu’on nous offrait? L’accord semblait régner entre nous: d’où vient ce changement?» etc.
Entre temps nous apprenons que des ordres secrets seraient venus de Kourla. Les chefs lobis auraient reçu défense de nous aider, et, comme ils ont demandé l’aide des Chinois contre les Khotanlis, ils seraient décidés à obéir et à obstructionner...
Le chef lobi devient arrogant et il s’écrie: «Par Jupiter! si tu veux des ânes, tu les payeras deux fois leur valeur, et moi je ne t’en vendrai point. Quant à des hommes pour vous servir, il n’en sortira pas un du pays. Nous ne vous devons rien, nous ne vous payons pas l’impôt, nous le payons aux Chinois. Non, nous ne vous devons rien. Vous ne nous faites pas peur, nous avons le nombre; nous sommes des braves, vous ne nous faites pas peur...»
Comme il disait ces mots, Rachmed, qui voyait, qui sentait la nécessité d’agir, emploie des arguments _ad hominem_, et il rosse ce grand orateur. Les siens veulent le défendre, nous les repoussons en les menaçant de nos armes et nous gardons à notre disposition le chef des rebelles. Nous annonçons que nous ne le lâcherons que contre les dix-huit ânes et les cinq hommes qui constituent le contingent que les Lobis doivent fournir.
Les Khotanlis interviennent alors, ils servent de médiateurs entre les deux partis, implorent pour le chef, de qui la tête est très basse, et nous demandent de la patience; ils promettent de tout arranger.
On entend des clameurs de femmes sur les toits et dans la brousse, les chiens aboient, les ânes braient; c’est un bruit d’émeute.
Cependant le chef en notre pouvoir est consolé avec une tasse de thé et du sucre. Timour l’engage à revenir à de bons sentiments, attendu qu’il a tout à gagner à nous obéir et que nous ne lui rendrons certainement pas la liberté avant que nous soyons assurés de son concours.
Le chef fait demander l’un des siens et lui donne des ordres: «Qu’on leur donne ce qu’ils réclament.» Ce messager retourne à l’assemblée, tenue à distance, devant le palais d’un chef ayant une femme de Lob, quoiqu’il soit originaire de Khotan. Et immédiatement des ambassadeurs viennent nous trouver. Ils demandent la libération du roi. Mais nous refusons, il nous faut des garanties. Ils s’éloignent, tiennent de nouveau conseil et reviennent en chœur. Les barbes blanches jurent qu’on nous donnera autant d’ânes, de guides, de chasseurs que nous désirons. Mais ils ne dépasseront pas le pays des Kalmouks du Tsaïdam.
«Nous ne pouvons pas vous montrer les ânes, disent-ils, le temps de les rassembler nous ayant manqué, mais voici les cinq Lobis qui vous accompagneront.» On les fait sortir de la foule, on les met sur une ligne et l’on nous prie de les examiner. Et ce sont des affirmations par la barbe, par Jupiter: tous les dieux sont invoqués. La foule approuve, gesticule, élève la voix, et tout autour de nous ce ne sont que gens souriant, agitant les bras avec des gestes suppliants, montrant des dents affables, et renforçant à propos par des exclamations les raisons de celui qui parle.
«Laissez aller le chef, disent-ils: c’est un brave homme, il n’a pas de mauvaises intentions.»
Le grand chef, rendu à la liberté, ne tarde pas à venir nous faire ses adieux, et, le nez légèrement enflé, il renouvelle les promesses déjà faites, et jure qu’il a donné des ordres et qu’ils seront exécutés. Après de longues politesses, il monte à cheval et part.
Le 16 novembre au soir, les charges sont préparées, nous sommes parés, comme disent les marins. Nous emportons même sept cents petites bottes de foin afin de soutenir les forces de nos chevaux, condamnés à mourir les premiers.
Nous avons tenu compte des probabilités, des certitudes de mort, dans nos calculs, pour établir le nombre des rations à emporter; il est proportionné au nombre des bêtes de somme dont nous disposons pour le transport, mais les charges «doivent» diminuer en même temps que les bêtes mourront, de telle façon que les survivantes n’aient pas une surcharge au moment où leurs forces seront moindres. L’expérience nous permet de fixer à peu près à l’avance ce qu’il faut pour nourrir les quatorze hommes de notre armée régulière durant cinq et, à la rigueur, six mois.
La vue de ces sacs pleins, de ces coffres bourrés inspire confiance à Rachmed. «Qu’Allah nous aide, dit-il, et tout ira bien.»
Pourtant nous n’irions pas bien loin, au dire des indigènes, car des chameaux ne pourraient passer par l’Altyn Tagh en suivant la route de l’Anglais Carey. Et selon le «Petit Homme», Prjevalski aurait été du même avis. Il nous tarde d’aller voir les obstacles, aussi le départ est fixé irrévocablement au 17 novembre. En avant!
Le 17 novembre, le chargement des bêtes s’opère avec un brouhaha de parlement le jour d’une interpellation. Toute la population est présente. Il y a les femmes, les amis, les enfants, les parents des partants et les curieux: c’est dire qu’il ne manque personne. Les hommes, au premier rang, regardent, bavardent; les femmes plus loin jacassent; quelques fillettes hardies se glissent parmi les petits garçons. Ce monde n’est pas attiré que par le spectacle du départ. Il est là aussi pour la même raison que la nuée de moineaux qui s’est assemblée sur les saules près du camp. Les moineaux pépient gaiement parce qu’ils savent que dans un instant ils s’abattront sur le camp abandonné et picoreront les grains d’orge qu’ils voient bien. Les badauds en feront autant, et, s’ils n’étaient contenus par la crainte, ils se précipiteraient sur les boîtes vides, ils s’arracheraient les chiffons de toile; déjà ils se disputent des riens qu’ils ont pu ramasser. Un enfant à pu saisir une boîte à conserves; il veut la porter à la maison, et il fuit à toutes jambes, poursuivi par ses camarades.
Enfin la caravane est prête et nous partons. Le soleil luit. Les chefs, à cheval, nous accompagnent. Ils iront avec nous jusqu’au camp, à quelques kilomètres de Tcharkalik, la première étape étant toujours très courte. Celle-ci finit au seuil du désert, de l’autre côté de la petite rivière qui fait l’oasis et où nous boirons encore une fois de bonne eau. Une bonne eau est pour nous autres la plus délicieuse des boissons. En avons-nous bu de l’eau saumâtre!
Quarante minutes de cheval suffisent pour sortir de l’oasis et arriver au désert qui guette le voyageur. En quittant la selle pour nous installer sur le feutre où les chefs nous ont offert le «coup de l’étrier», nous jetons un regard au Gobi: il nous sourit avec des mirages de beaux lacs. Nous savons à quoi nous en tenir, nous savons ce que valent de telles promesses. Au sud-est on devine les montagnes dans la brume. Elles nous attendent.
Avant le coucher du soleil, les anciens nous font leurs adieux. Le chef rossé est du nombre, et il n’est pas le moins cordial; nous lui faisons un beau cadeau. Les autres reçoivent aussi des souvenirs.
«Qu’Allah vous accorde un bon voyage! disent-ils; qu’il fasse que votre santé soit toujours bonne et que vous rentriez sains et saufs auprès des vôtres qui habitent si loin de nous!
«Nous sommes pauvres et nous n’avons pu vous être aussi agréables que notre cœur le souhaitait. Veuillez nous pardonner. Qu’Allah vous protège! Qu’Allah vous protège!»
Nous leur serrons les mains, nous les remercions. Nous regrettons qu’il y ait eu un petit malentendu; ils n’avaient jamais vu de gens de notre race et ils étaient défiants. Nous espérons qu’ils recevront désormais les nôtres à cœur ouvert, qu’ils ne garderont pas de nous un mauvais souvenir, et qu’ils nous considéreront comme des amis.
«Oui, nous sommes amis, nous sommes amis, répètent-ils en nous serrant les mains. Qu’Allah vous protège!»
Après quoi ils échangent des recommandations avec les chasseurs et les chercheurs d’or, qui sont décidés à nous suivre. «Veille sur mon père; aie soin de mon bétail; fais prendre patience à ma femme: donne-lui du blé à crédit, je te payerai au retour. Porte-toi bien! Qu’Allah vous protège!» etc. Puis ils s’embrassent, ceux du même sang sur la bouche; les autres pressent la main de leurs aînés qui leur déposent un baiser sur le front. Une barbe blanche récite ensuite une _fatiha_ à haute voix, et, la prière terminée, tous portent les mains à la barbe en criant: «Allah est grand! Allah est grand!»; alors les uns s’en vont, les autres restent et vaquent immédiatement à leurs occupations.
La femme de Timour, petite brune alerte, est restée près de son mari. Elle coud des sacs agilement, tandis que son petit garçon, de quatre ans environ, tout de peau de mouton habillé, figure sale, nez épaté, et roulant les petits yeux noirs et vifs de son père, s’amuse à frapper contre les coffres en chantant: «Il n’y a de Dieu qu’Allah!» Puis, le soleil se couchant, nos trois Russes se décident à quitter leurs compagnons de route. Après échange d’embrassades et de souhaits, ils retournent à notre camp du matin, où ils ont laissé leurs bagages à l’abandon.
Nous espérons que les lettres qu’ils emportent seront en Europe dans trois mois environ. On s’endort après avoir bavardé de l’avenir. Tous nous sommes tombés d’accord que jusqu’à ce jour nous avons pleinement réussi dans tout ce que nous avons entrepris.
_18 novembre._--Le minimum de la nuit n’a été que de -9 degrés, mais ces neuf degrés suffisent pour geler la rivière et nous allons lui emprunter sa glace. Aujourd’hui nous ne trouverons pas d’eau potable au camp du soir, nous emportons des sacs de glaçons. Dorénavant nous n’aurons pas d’autre boisson.
Nous sommes dans le désert pétré et nu. A notre droite, une masse sombre se dessine mal sous la gaze d’un léger brouillard, et le vieil Abdoullah dit: «C’est l’Altyn Tagh», les montagnes d’Or qui ne se sont pas encore montrées depuis que nous sommes auprès d’elles. Elles semblent hautes, mais on ne distingue aucun détail; aucune cime n’est visible. «De l’autre côté, ajoute Abdoullah Ousta, commence le pays des vents de glace. Vous aurez froid, très froid dans ce pays-là.»
Notre troupe est silencieuse. Nos hommes ne bavardent pas gaiement comme d’habitude; chacun fouette machinalement son cheval, le regard fixe. Les lendemains de séparation sont toujours semblables, surtout s’ils coïncident avec un départ vers l’inconnu: on n’est pas encore en selle, ni au physique ni au moral, d’où des rêveries.
Nous nous rapprochons des tertres de sables semés à notre gauche, l’avant-garde du Gobi; c’est là que nous camperons, paraît-il. La steppe est aride et nous la quittons.
Soudain voilà nos ânes, nos moutons,--car nous emmenons un troupeau de moutons, vivres qui se transportent eux-mêmes,--ils sont chassés par de souples marcheurs vêtus de bure blanche, et au soleil ce spectacle est un joli Guillaumet. Nous passons du sable à des takirs de fine argile, puis nous retournons au sable, et péniblement nous gravissons et descendons les monticules formés par des émiettements de la montagne et des balayures de la plaine.
Abdoullah Ousta s’arrête, descend de cheval et dit: «Je vais chercher par ici.» Dans le fond des vasques de sable apparaissent à la surface comme des moisissures. C’est du sel qui indique le voisinage de l’humidité, et, plus loin, le vieux guide tend le doigt vers un petit trou: «On creusera là.» En effet le niveau de l’eau est à une faible profondeur. Les ânes déchargés, les âniers saisissent leurs pioches, et une fontaine est créée; un trou se remplit d’eau salpêtrée. On donne à boire aux bêtes, on les rationne.
Nous préparons un peu de thé, que nous buvons en attendant la glace chargée sur les chameaux. Il n’est pas très bon, mais nous refaisons l’apprentissage du désert. Je l’ai souvent observé: chaque fois qu’on reprend le large, il y a des malades dans la caravane. Aujourd’hui quatre ou cinq déclarent être brisés, et cependant l’étape a été courte, et on l’a faite par un temps superbe. C’est ce qu’on pourrait appeler le mal de mer du désert, comparable au malaise qu’éprouvent certains marins pendant les premiers jours de traversée.
Cette place s’appelle Yandachkak; on y trouve beaucoup de _ioulgoun_ (tamarix); aussi notre campement bien illuminé me rappelle certain campement de l’Oust-Ourt où le _saksaoul_ abondait.
Un chant s’élève. C’est Tokta, notre poète, qui gratte son allah-rabôb. Sa voix est très pure. Le chant est d’une grande tristesse; il est charmant dans ce paysage, il semble inspiré par le sable, par le trou où l’on puise une eau salée, par la stérilité de la terre. C’est d’un homme qui s’avoue vaincu par la nature; c’est une vraie plainte de captif se demandant s’il pourra s’échapper de la solitude menaçante où il est pris. Les Israélites devaient chanter leurs psaumes sur un air semblable lorsqu’ils se reposaient de leurs travaux d’esclaves, le soir, sur les quais de Babylone, ou bien lorsqu’ils s’exposaient à la brise, accroupis sur le toit des maisons à Samarcande, du temps de Salmanazar.
_19 novembre._--Au réveil, la première nouvelle est que les chameaux manquent. Les hommes partent dans toutes les directions. Habitués à boire copieusement chaque jour, ils sont sans doute retournés à la rivière près de laquelle nous campions la veille.
Le sable, retenu par des tamarix, forme un petit pic; je grimpe en haut afin de voir si nos chameaux sont retrouvés. Je ne tarde pas à voir dans le désert des cavaliers qui les ramènent. Sauf eux, rien. A ma droite, des vagues de sable, des touffes de ioulgoun; à ma gauche, les montagnes jaillissent de la brume; au-dessous de moi s’étend la plaine nue, pierreuse. Deux fois mon œil circule autour de l’horizon sans voir trace de vie. Il y a vraiment de quoi s’étonner des feux du camp, du bruit des voix, du gargarisme des chameaux. Pourquoi des êtres ici? On ne peut que passer en de tels endroits, et la seule habitation qui convienne, le seul abri qu’il faut dresser est une légère tente de toile. On l’abat, et l’on se sauve plus loin.
Ayant marché pendant six heures presque droit sur l’est, nous nous arrêtons dans une vallée où bruit le Djahan Saï, qui porte aussi le nom de Kountchi Kan, un grand chef de Lob. Il serait venu autrefois du Tsaïdam avec des troupeaux. Ayant découvert cette rivière en chassant, il la trouva belle et vint en habiter les bords avec sa famille. «Cela est arrivé il y a des années, des années», dit Abdoullah Ousta.
Nous allons camper à Tchoukour Saï. En chemin nous rencontrons des saksaouls; nos hommes s’empressent d’en emporter quelques fagots.
Ils savent que nul bois dans ces régions ne produit plus de chaleur que le saksaoul. Ces arbustes avaient leurs graines, mais mauvaises, malheureusement. Ils sont en état de décrépitude et disparaissent, ne pouvant plus se propager.
Notre camp est dans le désert, au delà du Tchoukour Saï, gorge profonde où l’on ne trouve plus une goutte d’eau. Demain nous séjournerons à cette place. Nous envoyons les bêtes paître dans la montagne près de l’eau: des chasseurs les accompagnent avec des vivres; ils ne reviendront que le lendemain soir. Il est indispensable d’entreprendre le passage du Koum Davane et du Tach Davane avec des bêtes bien portantes.
La journée du 21 novembre est consacrée au repos; la nuit n’a pas été froide, -2 degrés avec une très légère brise nord-ouest. Dans la journée +10 degrés, température très agréable, due à un air moins sec.
Superbe journée, employée à des réparations, à des nettoyages divers. Tout le monde est gai, sauf le chamelier doungane, qui a posé son bivouac à distance du nôtre. Il boude.
Son serviteur Niaz nous annonce que l’humeur du maître est plus insupportable que jamais. Le Doungane se plaint d’avoir été trompé, et il répète sans cesse: «On m’a donné de belles paroles, où allons-nous? Je le vois clairement, la route est mauvaise. Qui pourrait dire où nous allons? Est-ce là un chemin de marchands? Ah oui! on m’a mis dans un sac!»
«Oui, dit Niaz, je ne puis plus vivre à ses côtés. Il va comme un chien à qui l’on a mis la corde au cou, mais c’est un chien méchant, il me montre sans cesse les dents.» Aussi ce pauvre garçon se plaît-il auprès du feu de nos hommes, où il est toujours accueilli par une tasse de thé.
Demain la journée sera fatigante. Une gorge étroite nous attend où les chameaux ne pourront peut-être pas passer.