Part 5
Nous arrivons à Yangi Koul à travers les roseaux et les ajoncs, par un sentier poussiéreux tracé dans un terrain mélangé de sel. Nous faisons des zigzags afin d’éviter les eaux.
Le village est posté au flanc d’une colline de sable sur la rive opposée; le carré de ses murs de roseaux, bâti sans régularité, semble glisser le long de ses pentes vers le fleuve. Notre venue met la population sur pied. On accourt nous examiner pendant que nous prenons le thé. Les femmes ne franchissent pas le fleuve, large de plus de cent mètres, mais les hommes, les enfants se précipitent dans l’eau et se troussent pour arriver au môle de sable qui borde le chenal du Tarim. Les riches, qui sont chaussés, se font porter sur les épaules et prennent place dans les pirogues, qui les amènent auprès de nous. Ils arrivent avec des présents: du poisson séché, du poisson frais; un jeune garçon apporte même une oie sauvage vivante, nous la refusons et il reçoit un cadeau pour sa bonne intention; il le montre aux badauds et la glace est rompue.
Les indigènes nous approchent, et j’ai tout le loisir de les examiner. Je vois bien qu’ils sont un ramassis de toutes races. Je vois des nez, des yeux de toutes formes ainsi que dans une grande ville d’Occident.
Je reconnais de vrais Kirghiz trapus, aux yeux imperceptibles, aux pommettes saillantes, à la barbiche de trois poils; des Sartes plus sveltes, à la barbe noire et touffue; les yeux gris ne sont pas rares. Un blond au teint coloré, aux yeux clairs, est coiffé d’un bonnet de fourrure, et nos Sibériens eux-mêmes s’étonnent de sa ressemblance avec un Russe.
Au reste, on nous dit que des Russes ont passé par ici.
On apporte d’excellents melons, du poisson bouilli. On nous a préparé ce repas à la hâte. Lorsque nous mangeons, la foule s’agenouille et nous considère avec un véritable recueillement. Des remarques sont échangées à voix basse. Ils paraissent contents de nous voir; ils sont très affables: «Ah! dit l’un d’eux, si vous aviez été Chinois, nous nous serions sauvés.»
Après quelques cadeaux, nous allons camper plus loin, sur une hauteur un peu plus sèche.
Le 18 nous traversons Ouloug Koul, où le chef, d’origine kirghiz, nous fait une belle réception dans sa maison de roseaux gâchée de terre. Il possède un ameublement: un X en bois où il pose le Coran; une natte qu’il déroule: elle sert de nappe et de table; il a des coussins faits avec un véritable pout-de-soie emprunté à la tige du _tchiga_ (asclépiade); il a des sacs faits avec ce chanvre sauvage, très abondant dans cette région. Il boit son thé dans des tasses de Kachgar; enfin il a plusieurs femmes. C’est un grand personnage. Il nous offre deux moutons, que nous refusons, mais qui lui valent un cadeau. N’oublions jamais d’encourager les bonnes intentions en voyage.
La route, jusqu’au 26 octobre, ne change guère. Chaque fois que nous quittons les bords du fleuve, nous retournons au désert par des bocages où les tougraks, suant leur sève qui sert de savon aux habitants, se tordent fantastiques. Des collines de sable ondulent, poussées par le vent, mais si lentement que les indigènes ne s’aperçoivent de leur marche qu’après des années.
Le 23, nous campons au milieu des peupliers. Les miasmes d’un marais arrivent sur le vent; puis l’air vif du Tarim se répand dans tout le bois, il l’égaye; les poumons se dilatent. A travers les broussailles une lueur tremblote, la flamme de notre feu. On entend des rires d’hommes. Le vieux Kirghiz Imatch les provoque par des réflexions comiques au sujet d’un chameau. Je lui demande si la «place» est bonne. «Très bonne, répond-il, nous avons du bois et de l’eau, il manque seulement du yantag pour nos chameaux.»
Imatch aime beaucoup ses chameaux. Sa bonté s’étend sur tous les animaux; il soigne aussi volontiers les chevaux, il veille à ce que les chiens eux-mêmes ne jeûnent point. Son seul défaut est d’avoir la langue rude, et son vocabulaire d’injures est le plus riche qu’on puisse rêver.
Imatch me fait encore observer que «le _kouirouk_ (queue) des moutons d’ici est moins gros que dans l’Ili, et c’est un signe de mauvais pâturage. Il est très regrettable que ces moutons donnent moins de graisse, car rien n’est meilleur que la graisse de kouirouk.»
Rien n’est meilleur en effet.
Le 27 octobre, après une étape dans le sable, nous allons camper au delà du fortin en ruines que Yakoub-Beg construisit autrefois. Les quatre murs crénelés sont encore debout et servent de refuge dans les mauvais temps.
L’endroit où nous campons s’appelle Bougou-Bachi. Bougou est le nom sous lequel les indigènes désignent les cerfs, assez nombreux dans ce pays, et Bachi, comme vous savez, veut dire «tête». Le Tarim, faisant un brusque coude, dessine assez bien la tête du cerf surmontée de ses deux ramures.
De nombreux vols passent sur nos têtes. On reconnaît des grues, des oies, des canards tirant vers le sud-est.
Le 28 octobre nous nous dirigeons vers le sud et gaiement. Nous allons entrer dans la région du Lob.
A mesure qu’on avance, l’aspect du pays change, la végétation devient plus rare. Les arbres ont disparu, les arbustes sont clairsemés, les monticules sont plus espacés et souvent la surface nette des takirs les sépare. De tous côtés apparaissent des traces d’évaporation: les couches blanches de sel sont nombreuses; au loin ondulent des amoncellements de sable. Le sol, fortement imprégné de sel, est grumeleux; si l’on quitte le sentier, le pied enfonce à travers une croûte dans la poussière.
Un observateur transporté subitement à cette place pourrait se demander si cela est une mer que l’on confectionne: tous les matériaux sont là; ou bien si cela est une mer qui disparaît et s’évapore.
«Lob», dit un des guides; «Kara Bourane», dit un autre. Nous traversons la région appelée «Tempête noire», l’extrémité ouest du Lob.
Puis voici de l’eau qui coule à travers cette eau stagnante. C’est le Tcherchène Darya; il arrive du nord des hauts plateaux, d’un autre monde. Il a moins d’ampleur que le Tarim; un pont modeste suffit à le traverser et nous allons camper dans l’île qu’il forme, parce que de l’herbe bonne pour les bêtes y pousse.
Le village de Lob est posé à quelque distance de là; ses habitants viennent nous voir: ils sont misérables, affamés, étiques; ils offrent de nous vendre du poisson fumé, des canards pris au lacet. De petits cadeaux en font vite des amis.
Ils nous apprennent que la nouvelle s’est répandue que Pevtzoff, le voyageur russe, arrivera bientôt. Les Chinois auraient fait courir le bruit que la petite vérole sévit dans la région du Tcherchène, et les habitants de Tcharkalik seraient décidés à fuir devant les Russes. Dans ce pays, la petite vérole terrifie les populations. Cette épidémie les fait se disperser, et même ils abandonnent les malades. Quelques-uns assurent que Pevtzoff ne viendra pas cette année, qu’il a construit une forteresse où il passera l’hiver avec ses soldats.
_29 octobre._--Après avoir louvoyé lentement à travers les marais, nous revoyons de nouveau la plaine nue, le désert. Il ressemble à la surface d’une mer, à une houle fixée tout à coup par un geste créateur; et la houle est plus faible à mesure qu’on avance vers le sud, puis elle expire là où les tamarix recommencent, grâce à ce que le sel ne stérilise plus le sol.
Ces «vaguettes» à perte de vue ne font pas un paysage très gai, sans compter que l’horizon nous entoure d’un fin rideau de brume: et nous voilà isolés du reste du monde. Le soleil paraît et néanmoins nous rentrons nos mains dans les manches, car le vent de sud-ouest s’élève en même temps et il nous glace. Nos gens sont harcelés par des mirages, et l’étape étant fort longue, ils nous proposent d’aller prendre le thé au bord de ce ruisseau qui miroite là-bas. Heureusement que nous avons une provision d’eau, car nous n’en trouverons pas une goutte avant l’oasis de Tcharkalik.
Au sud, une cime apparaît par-dessus la brume, comme une île dans le ciel; le guide nous la montre de son fouet et dit:
«Altyn Tagh! Altyn Tagh! (la Montagne d’Or! la Montagne d’Or!)»
C’est la première muraille défendant l’abord des hauts plateaux. On considère un instant le pic, puis il s’évanouit comme une vision.
Nous trottinons sur le sentier glissant, inégal, taillé pour ainsi dire dans le sol, où le pied des bêtes et des hommes a ménagé une suite de trous séparés par des rebords très solides. Les chevaux buttent contre, bronchent et quelquefois s’abattent. L’écorce du désert de sel, piétinée par les caravanes, a pris la solidité de la pierre. La plaine est tellement bossuée de mottes, que l’œil finit par y voir des décombres, des moellons, des pans de murailles. Le sel diminue et le sentier devient plus égal, moins glissant, et enfin nous entrons dans un bois de tamarix, puis les peupliers se dressent avec leurs feuilles encore vertes et nous ressentons la chaleur du printemps, en même temps que nous soulevons une poussière fine d’automne. Nous entrons dans l’oasis de Tcharkalik.
Des canaux d’irrigation barrent la route, et des champs sont cultivés. Des pêchers, des abricotiers nous réjouissent par la perspective d’en manger les fruits. Il y a même de la vigne; des haies entourent des jachères; au milieu des haies, des cabanes sont construites, et tout cela ressemble «un peu» aux jardinets des environs des grandes villes. Je pense aux «cabanons» de la banlieue de Marseille. Vous voyez que l’imagination des voyageurs est folâtre.
Nous sommes fort bien accueillis par les anciens du village de Tcharkalik. On nous apporte à profusion des melons, des pêches, des raisins, et l’on cuit à notre intention des galettes de pain frais.
Quelle hécatombe de ces bonnes choses nous sacrifions à la joie d’être arrivés au terme de la deuxième grande étape! On revoit toujours une oasis avec plaisir. L’oasis est vraiment le complément du désert: l’un fait aimer l’autre.
CHAPITRE IV
LES HAUTS PLATEAUX
La ville de Tcharkalik commence par un asile, _vetus urbes condentium consilium_. «Mot profond que la situation de toutes les vieilles villes de l’antiquité et du moyen âge commente éloquemment...» On parle de Rome; l’histoire (?) de sa fondation m’est soudainement revenue à la mémoire, et je me surprends à citer quelques lignes de Michelet.
La faute en est à ce que la géographie, les choses présentes, pour mieux dire, jettent des lueurs sur les choses passées et font entrevoir ou deviner la préhistoire.
Ce que je vois à Tcharkalik, ce que l’on me conte, pourrait fournir matière à des rapprochements bien intéressants. Peut-être pourrais-je vous donner une idée, vague sans doute, de la manière que les villes naissaient dans l’antiquité. Je dis «naissaient dans l’antiquité», car il ne se passe ici rien de comparable à ce que j’ai vu dans les colonies russes de l’Asie, rien de comparable à ses jaillissements de villes américaines qui commencent par un hôtel éclairé à la lumière électrique et l’installation du téléphone.
En revanche, nous pourrions vous offrir le spectacle d’une agglomération de réfugiés, chasseurs, chercheurs d’or, cultivateurs de la terre; vous les montrer en lutte avec des autochtones qui leur sont intellectuellement inférieurs, puisque, avant l’arrivée des Khotanlis, les Lobis n’avaient pas encore jeté la première mue de la civilisation, puisqu’ils étaient encore chasseurs et qu’ils ignoraient ou ne pratiquaient pas le labour.
Nous pourrions vous montrer ce qu’est une question agraire à sa première phase, ce qu’est la politique intérieure la plus rudimentaire, et la politique extérieure telle qu’elle vient de naître du voisinage d’un plus fort et d’un besoin d’alliance, et tout cela, cher lecteur, sans aucun ministère.
Mais laissons cela.
Voici novembre, le 1er novembre, et nous n’avons pas terminé notre besogne. Ce que nous venons de faire n’a été qu’une agréable promenade semée d’inconvénients si minimes, qu’ils en étaient comme les condiments, la rendant encore plus agréable.
Nous vous avons dit que la première grande étape était Kourla; la seconde est Tcharkalik; la troisième sera Batang, si nous continuons à réaliser notre programme avec le même bonheur. Et Batang est loin, des déserts nous en séparent, l’inconnu est en travers de nous. Et après Batang, c’est le Tonkin, à l’autre bout de l’Asie, au bord de l’Océan. Heureusement qu’en voyage on n’a pas de temps à perdre et qu’en règle générale les voyageurs, rêvassant peu, ne cherchent pas à s’imaginer des raisons de ne pas agir; sans quoi, nous pourrions nous effrayer de notre entreprise, quoique nous ne puissions pas dire que notre projet soit au-dessus des forces de l’homme, car nous n’avons encore rien essayé. Les circonstances peuvent nous être plus favorables qu’à nos devanciers, et nous réussirons. Qui sait?
Il nous faut donc trouver à tout prix cette route, que nous appelons, dans nos conversations, «la route du Sud». Nous mettons nos gens en campagne, et chacun cherche à découvrir l’homme précieux qui la connaîtra et voudra nous la montrer. Il suffit que l’un de nos gens ait questionné maladroitement, et voilà que nous ne pouvons obtenir un renseignement précis. Au reste, peu de nos serviteurs se soucient de poursuivre le voyage; les personnes aimant l’exploration ailleurs que dans leur chambre ou dans un bon campement sont plus rares qu’on ne pense. La route du Sud est notre grande préoccupation, elle le sera longtemps.
Nos trois Sibériens vont nous quitter. Ils devaient venir jusqu’au Lob Nor, et j’essaye vainement de les entraîner plus loin. Ils ne s’en soucient pas.
Le chamelier doungane veut aussi retourner sur ses pas, nous ne le retenons que par l’appât du gain.
Nous cherchons des volontaires dans les gens du pays pour remplacer ceux qui partiront. Deux se présentent, l’un connaît le chemin de Bogalik, suivi autrefois par l’Anglais Carey. Nous leur promettons de bons gages, et leur entrée dans la troupe relève un peu le moral des Dounganes.
Le chef de nos chameliers le vieil Imatch, bien que marchant difficilement, ira jusqu’au bout, jusqu’où nos Khotanlis iront.
Ce brave homme au rude parler n’a pas de crainte, son seul désir serait d’avoir de meilleures jambes. Il est affectueux, il aime ses chameaux et ne les veut pas quitter.
Il est Kirghiz d’origine, de la tribu des Kizaï, qui habitent la Sibérie et la province de Kouldja.
Souvent, le soir, autour du feu, nous faisons causer le vieil Imatch. Il aime à parler de son pays et du grand événement de sa jeunesse, qui fut l’insurrection contre les Chinois.
«Je n’ai pas oublié ces choses-là, dit-il, et aussi longtemps que je vivrai elles me resteront dans la tête. J’avais vingt ans, il y a de cela vingt-deux ans. Les Dounganes et les Tarantchis se soulevèrent les premiers. Nous autres Kizaï vivons loin des villes et nous n’avions que peu de rapports avec les Chinois: aussi, dès l’abord, nous ne voulions pas nous soulever. Mais les Dounganes nous envoyèrent des émissaires avec ce message: «Si vous refusez de nous aider, lorsque nous en aurons fini avec les infidèles (Chinois), nous tournerons toutes nos forces contre vous et nous vous anéantirons». Alors les anciens de nos tribus tinrent conseil et ils dirent: «Nous ne risquons rien à aider les Dounganes et les Tarantchis, car il est clair, d’après ce qui se passe, que pas un Chinois ne survivra. Il y aura beaucoup de butin pour les braves. Nous avons une belle occasion de nous enrichir aux dépens des infidèles. Marchons avec l’aide d’Allah et nous reviendrons riches.»
«Alors nous nous sommes armés de sabres et de haches, car nous avions peu de fusils, et, montés sur de bons étalons, nous avons attaqué les Chinois.
--Étaient-ils braves?
--Plus faciles à tuer que des moutons.
--En as-tu tué aussi?
--Oui, j’en ai tué le plus que j’ai pu. A chaque pas nous rencontrions des fuyards, nous leur prenions leurs chevaux, leurs vêtements s’ils en valaient la peine. Parfois on laissait la vie aux jeunes, mais ceux qui les rencontraient plus loin la leur enlevaient.
--Vraiment, les Chinois n’étaient pas braves?
--Braves comme... dit Imatch en crachant après s’être servi d’une comparaison malpropre. Seuls les Solons ont montré un peu plus de cœur. Quel Kirghiz pourra oublier Baïan-taï. On avait cerné cette ville, et nous avons tout tué, à l’exception des enfants et des femmes. Nous nous les sommes partagés et nous avons été punis de notre faiblesse, car ces femmes ont gâté le sang de notre race.»
Imatch conte ces exploits d’une voix rauque, avec les gestes de frapper de grands coups de taille. Aussi lui donnons-nous un grand sabre russe de cavalerie avec lequel il se propose de pourfendre les ennemis.
* * * * *
Nous recrutons deux indigènes; je crois que nous aurons lieu de nous en louer plus tard.
L’aîné s’appelle Timour. Il a été pâtre, il est chercheur d’or et chasseur lorsqu’il a des loisirs. Il est marié et il cultive un coin de terre. Il a souvent erré dans l’Altyn Tagh, le Tchimène Tagh, et les hauts plateaux ne l’effrayent point. Il exécute les ordres sans broncher, il travaille vite, on le dit infatigable marcheur, il sait soigner les chevaux et les chameaux. Il rit volontiers, il est d’humeur égale, et, qualité précieuse, il est content de son sort à Tcharkalik. Un tout petit morceau de sucre en fait le plus heureux des hommes. Tout ce que nous faisons l’intéresse: il regarde les armes avec plaisir, les oiseaux préparés avec attention, il les reconnaît, dit leur nom. C’est un curieux. Le soir on l’entend chanter, raconter des légendes; quand Rachmed ou un autre débite une histoire, il en suit toutes les péripéties avec soin, riant, s’exclamant; bref, c’est un poète, un aventurier, un amoureux du nouveau.
Lorsqu’on lui demande s’il fera froid dans les montagnes du Sud: «Oui», répond-il, et il cache ses mains dans les manches de son vêtement, et les réchauffe sous ses aisselles, puis il agite les bras en disant: «Ce n’est rien», et il rit. Avec cela il n’est pas trop grand, pas trop gros, et très alerte, il danse légèrement. Bien plus, il sait les prières, on le tient pour un mollah, et il possède des paroles contre les maladies. Un homme complet, comme vous voyez.
L’autre, plus jeune, âgé d’une vingtaine d’années, a nom Iça. Il est très vigoureux. Il dépouille un mouton avec la plus grande dextérité et sait parfaitement cuire le riz. Avouons qu’il mange l’un et l’autre avec une non moins grande dextérité. Tout ce qui a trait à la cuisine l’intéresse: fendre le bois, allumer le feu, l’entretenir, aller quérir de l’eau, nettoyer la marmite, ce sont là nobles besognes dont il s’acquitte à souhait. Il se souvient le lendemain de ce qu’on lui a dit la veille. Il a un rire éclatant, mais tellement naturel qu’on l’entend avec plaisir. D’habitude il est assez sombre. Il aurait le défaut de fumer le hachich, mais en petite quantité. Ceux qu’il a servis sont contents de lui. Une nuit, je l’ai vu se coucher sur une simple natte posée près du feu, sans autre vêtement qu’un kalat déchiré. Il a dormi fort bien à cette place, quoique le feu se fût éteint et que le minimum de la nuit fût de -19 degrés. Le lendemain il s’est levé très gai et sans le moindre rhume de cerveau. Vous comprenez que nous ayons arrêté là l’examen qu’on lui faisait subir à son insu, et que nous lui ayons pardonné d’avoir fui la maison paternelle, après avoir cassé les deux bras à sa belle-mère.
En effet, Iça avait reçu une femme de la main de son père. L’union était, paraît-il, heureuse. Mais la seconde femme du père d’Iça avait pris en haine son beau-fils et sa bru, et, raconte-t-il, il n’y avait pas d’avanies, de méchancetés qu’elle ne fît subir à la jeune femme en l’absence des hommes.
Iça résolut de se venger. Un jour que la marâtre était seule à la maison, il la roua irrespectueusement de coups de bâton, si bien qu’il la laissa pour morte dans la cour et les deux bras cassés.
Il renvoya sans tarder sa propre femme à sa famille, il réunit ce qu’il put du butin, et, ayant conté l’accident à quelques amis, il monta à cheval et se sauva de Kiria. Après des aventures diverses il vint échouer à Tcharkalik, qui paraît être un lieu de rendez-vous pour les originaires de la province de Khotan pressés d’un subit besoin de prendre l’air.
Nous renouvelons les provisions, nous en achetons encore que nous comptons faire transporter par les indigènes jusqu’à ce qu’elles soient épuisées. Car, je le répète, c’est le point important pour nous, il nous faut assurer la subsistance des hommes et des bêtes.
Le jour de la fête de la naissance de Mahomet, les autorités en corps viennent nous rendre visite et nous offrent des présents. Ils veulent que nous participions à leurs réjouissances, car nous sommes loin de notre patrie, de nos foyers, et il serait malséant à eux de ne pas nous inviter. Je les remercie, je leur répète que nous n’avons pas de mauvaises intentions au fond du cœur, et je leur affirme que toujours nos actes seront conformes à nos paroles. Ils nous croient: «Vous êtes des hommes vrais, nous le voyons bien», disent-ils. Ils demandent l’autorisation de prendre nos serviteurs à leurs tables. Tout cela est accordé, bien entendu, et toute la journée on fête Mahomet par des repas, par des chants, par des danses, par des luttes, où Rachmed, qui est très adroit, obtient un grand succès. Deux moutons offerts par nous sont cuits dans la marmite immense de la mosquée. Cette marmite finit mal, car, l’ayant employée pour raffiner du sel cristallisé, nous la faisons éclater: accident de très mauvais augure qu’un cadeau fait supporter sans murmure.
Le 7 novembre une épouvantable tempête de nord-est hurle toute la nuit et nous oblige à construire un abri pour notre cuisine. La température s’abaisse subitement, et le matin les indigènes nous arrivent déguisés en gens du Nord. Tous sont vêtus de peaux de moutons ou de fourrures de bêtes sauvages, telles que les renards, les loups. Notre troupe profite de cette bonne occasion pour essayer ses costumes d’hiver, et c’est une véritable mascarade.
Une nouvelle intéressante est que quatre Kalmouks sont arrivés à Abdallah. Ils formeraient l’avant-garde du khan des Kalmouks qui revient de Lhaça, où il est allé en pèlerinage. Il ne tarderait pas à arriver, en assez piteux état. Sa caravane a été décimée: deux cents chameaux et vingt hommes sont morts. Le retour s’est effectué surtout avec des _koutasses_ (des yaks) et en passant par le Tsaïdam. Car d’après le messager, vingt ans auparavant, le khan des Kalmouks ayant essayé de se rendre à la «Ville des Esprits» par la route du Kizil Sou aurait dû rebrousser chemin, parce que les montagnes sont infranchissables.
L’aksakal des Khotanlis m’ayant apporté de la graisse de marmotte afin de me guérir d’une attaque de rhumatismes, je le questionne au sujet de la route du Kizil Sou, et sans se prononcer franchement il me donne à entendre que l’on ne doit pas attacher grande importance aux paroles de ce Lobi. «Quant aux difficultés de la route, ajoute-t-il, elles sont réelles. Une fois, nous sommes allés du côté de Bogalik avec cent cinquante ânes afin de rapporter de l’or et des peaux, car la chasse est bonne, et nous avons perdu du monde et beaucoup d’ânes.
--Pour quelles raisons?
--Par le froid et surtout par les odeurs mauvaises qui s’échappent du sol[2]. Elles vous tuent en vous empoisonnant. Les ânes y résistent moins que les hommes.»
[2] Mal de montagne.