L'Asie inconnue

Part 4

Chapter 43,954 wordsPublic domain

--Impossible d’accéder à ta demande, akim, les explications sont données. Nous ne devons rien à ton sous-préfet, la démarche est inutile, attendu que dans le cas où l’un des nôtres irait à Karachar et que ton supérieur persisterait à nous arrêter, nous partirions malgré tout. Si ton supérieur changeait d’avis et se rangeait à notre opinion, nous aurions perdu inutilement notre temps. Si l’on veut nous parler, qu’on vienne nous voir.

--Voyez quel embarras est le mien. On veut que je vous arrête, vous avez de bons fusils, vous êtes décidés jusqu’au sang, je ne puis vous arrêter et on me l’ordonne.

--Adieu, akim, nous avons dit notre dernière parole, nous ne demandons qu’à rester ton ami et l’ami des tiens, mais à la moindre violence le sang coulera. Réfléchis.»

Le chef et son entourage se levèrent et en nous saluant il murmure ces mots:

«Je suis comme la noix entre deux pierres!» Nous dirions: «Je suis entre le marteau et l’enclume.»

_9 octobre._--Nouvelle visite de l’akim, qui nous prie, d’une mine assez hardie, d’avoir à retourner sur nos pas. Sur notre refus catégorique, il se lève sans plus insister et s’en va disant qu’il aura recours à la force, ce qui nous fait rire.

Nous hâtons les préparatifs de départ; les achats sont terminés, les selles pour les chameaux sont cousues, rien ne nous oblige à prolonger notre séjour.

A la nuit, une délégation des chefs, comprenant l’aksakal des sujets russes, vient faire une ultime démarche auprès de nous. On nous prie de considérer que des soldats sont rassemblés, qu’ils ont l’ordre de nous arrêter par tous les moyens possibles, par la force. Quelles suites déplorables aura notre entêtement! L’entretien se prolonge à la lueur des flambeaux, entretien sans fin et durant lequel nos interlocuteurs font alterner les lamentations avec les menaces, mais sans nous attendrir et sans nous épouvanter. Ils s’en vont fort tard, après avoir acquis la certitude que nous sommes décidés, mais bien décidés, à ne pas nous laisser arrêter.

Après notre souper, nous laissons les hommes dormir jusque vers minuit, et alors nous les réveillons. Ils reçoivent l’ordre de boucler toutes les charges immédiatement, et défense leur est faite de prononcer une parole. Le départ est bientôt assuré. Avant le jour on amènera les chameaux près de notre maison, et à l’aube on commencera à charger.

Nos hommes rejoignent la place où ils dorment. Ils échangent quelques mots à voix basse afin de s’assurer de ce qu’ils ont à faire.--Ils s’étendent au milieu des bagages sans se déshabiller, leurs armes à portée de la main.

Quelques heures plus tard je me lève en évitant le plus léger bruit, et je constate que les plus enragés dormeurs ont l’oreille fine cette nuit. L’un se dresse sur son séant, lentement; l’autre, très vite; leurs camarades soulèvent la tête. On me reconnaît et la troupe recommence à dormir, mais d’un œil, j’en suis sûr.

On ne nous surprendra pas cette nuit, bien certainement.

Au reste on n’entend dans la ville aucun bruit alarmant; de temps à autre un âne brait pacifiquement et les chiens aboient d’un aboiement bon enfant et nullement féroce.

_10 octobre._--Le programme élaboré hier est exécuté ponctuellement. Au jour, tous nos chameaux, tous nos chevaux sont là, ceux-ci bien ferrés, ceux-là bien sellés. La nouvelle de notre départ se répand bientôt dans toute la ville, et la caravane s’organise au milieu de l’affluence du populaire. Une multitude envahit notre cour, que nous devons déblayer _manu militari_, c’est-à-dire le bâton à la main. Des filous se sont glissés près de nos objets et ont volé ce qu’ils ont pu dissimuler. Nous évitons le renouvellement de semblables incidents en faisant le vide autour de nous. Notre attitude est en même temps un avis aux mandarins que nous sommes décidés à tout, comme la veille.

Envoyé dans le bazar à la récolte des rumeurs, notre Chinois revient en disant que des marchands émettent l’opinion que l’akim a fort bien arrangé l’affaire, car il a obtenu de nous que nous écrivions à Karachar. J’oubliais, en effet, de mentionner que nous avions promis la veille d’envoyer un mot d’explication au sous-préfet de Karachar. Cette lettre avait été traduite en turc et en chinois; nous y disions l’intention que nous avions d’aller chasser aux environs de Lob Nor, où nous séjournerions assez longtemps pour que tous les papiers désirables nous arrivent de Pékin ou d’ailleurs.

Les amis de l’akim trouvent qu’il a parfaitement mené sa barque, qu’il a fort bien parlé, qu’il a remporté une victoire diplomatique, qu’il a su dénouer habilement une complication, bref, et pour parler la langue du pays, «qu’il a eu l’adresse de conserver la face et d’ajouter une plume à son chapeau».

D’autres sont, parait-il, moins optimistes et affirment que les troupes sont sur pied et qu’elles nous ont dressé une embuscade près de la porte.

Mais le chargement des bêtes de somme est terminé, les cadeaux sont distribués à nos hôtes et à nos connaissances, on saute en selle, on élève les mains à la barbe et «Dieu est grand!» En avant pour le Lob Nor.

Deux de nos hommes, montés sur les meilleurs chevaux, éclairent la route, ils ne doivent pas perdre de vue le chamelier de tête, et toujours se voir l’un et l’autre. En cas d’alerte ils rebrousseront chemin au galop. Rachmed devancera tout le monde pour voir de ses yeux quand nous approcherons de la porte. Sur ce, la caravane s’ébranle et se meut lentement à travers la rue; les chameaux vont aussi serrés qu’on le peut et balançant le cou, tanguant, roulant, ils allongent méthodiquement leurs longues jambes, parfaitement indifférents aux tracasseries des Chinois, mais peut-être sensibles à la chaleur de ce superbe soleil d’automne qui nous suffirait en Europe, pendant l’été.

Nous longeons un instant les murs crénelés de l’enceinte, à laquelle s’accotent de nombreuses baraques de terre agrémentées de plantes grimpantes, puis nous disons adieu à Kourla et tirons vers le sud. La route qui sort de l’oasis est poussiéreuse; quand l’oasis cesse, elle cesse et se ramifie sous forme de sentiers qui se perdent dans le désert, à peu près comme des ruisseaux tarissant une rivière mettent fin à son cours.

Aux derniers saklis nous achetons quelques moutons à un ami de l’aksakal des sujets russes. Bien que nous ayons l’assurance de trouver la nourriture de bêtes et gens jusqu’au Lob Nor, il est bon d’avoir avec soi un petit troupeau de moutons bien gras, par précaution. Et puis, cela nous permettra d’en acheter d’autres aux indigènes à meilleur compte pour notre consommation journalière: les indigènes, voyant que nous ne sommes pas à leur discrétion, ne majoreront pas leurs prix.

Nous campons dans les sables, à peu de distance de l’oasis, au bord d’un assez grand étang, décoré du nom de «Grand Lac». Notre tente est posée sur une hauteur près de l’eau, au milieu des tamarix. On peut nous voir, mais nous verrons encore mieux ce qui se passera dans la plaine.

_11 octobre._--Nous avons déjà chargé partie de nos chameaux lorsque nous voyons la plaine poudroyer du côté de Kourla. A la lunette nous distinguons une troupe de cavaliers se dirigeant au trot vers nous. Il est impossible de les compter. Une fois dans la steppe, on les distingue nettement sur la crête des vagues du terrain. Nous reconnaissons les chefs de Kourla en grande tenue, et accompagnés de quelques cavaliers.

Arrivés près de notre bivouac, ils descendent poliment de cheval et un de leurs serviteurs vient nous demander audience pour ses maîtres, ce qui est accordé instantanément. Les chefs s’avancent avec un certain empressement, voulant sans doute témoigner par là qu’ils sont sous le coup d’une émotion. Leurs visages sont souriants, ils nous serrent les mains longuement en penchant le corps. Tout leur être exprime la sympathie, les lignes de leurs individus sont affables.

A peine assis sur le feutre blanc étendu en leur honneur, les plus jeunes restant à genoux par déférence, ils s’empressent de nous dire qu’ils viennent en amis, qu’ils nous apportent leurs vœux de bon voyage et de bonne santé. Ils ont dû exécuter les ordres venus de Karachar, mais à contre-cœur. Ils voyaient bien que nous sommes de grands personnages et de braves gens. «Aussi, ai-je dit au chef de Karachar, poursuit l’akim, tu veux que je les arrête, mais je n’oserais porter la main sur eux. Et ils ne souffriraient pas la moindre violence. Pour ma part, je ne me charge pas de les arrêter, nous ne sommes pas en force et nous n’en avons pas le cœur. Si tu crois que ton devoir l’exige, vas-y toi-même.»

«Comme vous voyez, ajoute un vieux en posant la main sur le genou de l’akim, c’est un brave homme, il a su bien arranger vos affaires.»

Et un autre personnage insinue à l’oreille d’un de nos hommes que nous ferions bien de marquer notre reconnaissance et notre pardon par quelques petits cadeaux, du genre de ceux que nos hôtes de Kourla ont reçu hier.

Nous remercions poliment en des termes analogues: «Nous aurions été désolés de voir un conflit surgir, mais notre dignité ne nous permettait pas d’accepter les ordres de Karachar. Évidemment le mandarin de cette ville a reçu un ordre à tort; quel inconvénient y a-t-il à nous laisser chasser près du Lob Nor? Aucun, assurément. Si d’autres ordres arrivent, qu’on nous les envoie au Lob Nor et nous nous y conformerons. Nous sommes des hommes de paix», etc.

On nous présente comme guide, un homme d’une soixantaine d’années, nommé Ata Rachmed, le même qui a accompagné autrefois Prjevalsky dans son excursion au Lob Nor. Notre interprète Abdoullah le reconnaît et nous assure qu’Ata Rachmed est le meilleur des hommes. Autrefois attaché à la personne de Yakoub, il est passé au service de l’akim de Kourla.

Après avoir reçu nos petits cadeaux, les chefs se lèvent, ils nous souhaitent bonne route encore une fois, nous serrent les mains avec une véritable effusion de cœur. Ils remontent à cheval et retournent à Kourla au petit galop. Nous plions bagages à notre tour et rejoignons notre caravane, qui se dirige vers le petit village de Tchinagi, où nous camperons ce soir.

Après quinze ou seize verstes de désert nous bivouaquons près du village de Tchinagi, au bord de son canal bordé de saules. Près des cultures on trouve le sable et des touffes de roseaux.

A Tchinagi le vieil Ata Rachmed racole une vingtaine de pauvres diables auxquels nous promettons une bonne récompense. Ils nous aideront à construire nos radeaux sur le Kontché Darya.

Dans le nombre se trouve un individu ayant la large face des Kirghiz, leurs petits yeux, leur barbe rare et leur parler guttural. Questionné, il nous dit être originaire des environs de Semipalatinsk et que, venu ici au temps de Yakoub-Beg, avec un de ses frères, il a pris femme et est resté dans le pays.

«C’est comme moi, dit notre Russe Borodjine, j’ai servi à Kouldja, puis à Djarkent, où je me suis marié, et je ne suis jamais retourné dans mon pays de Tobolsk.»

Pour ces habitants de la grande plaine monotone, aux horizons infinis autant que ceux de la mer, il importe peu de vivre sur un point quelconque de l’océan qu’est cette plaine. Il leur suffit de quelques bouleaux égayant le paysage par leurs troncs de couleur claire, d’une rivière poissonneuse dont les bords couverts de roseaux abritent des oiseaux d’eau et des sangliers, avec cela quelques lambeaux de terre cultivable autour de la petite maison de terre et de bois. Cela suffit aux gens de la Sibérie pour qu’ils se croient encore dans leur pays, bien qu’ils habitent à des milliers de verstes du village où ils sont nés.

Les habitants de Tchinagi, qui ressemblent aux Sartes du Turkestan, disent être venu d’Andidjan, c’est-à-dire du Ferghanah, il y a cent ans. Ce chiffre ne précise rien, les Orientaux maniant les dates avec une négligence incroyable.

Un vieillard nous parle de Russes qu’il a vus dans le pays. En effet, nous savons qu’autrefois des vieux-croyants cherchant des terres sont descendus jusqu’au Lob Nor. Voici à peu près le récit de cette barbe blanche; les indigènes assurent que c’est la pure vérité:

«Je n’avais pas un cheveu blanc, dit-il, quand six hommes se disant Ourousses (Russes) sont arrivés dans ce pays, armés de fusils, coiffés de hauts bonnets en peau de mouton.

«Ils ont longtemps erré dans la contrée, allant de droite et de gauche, comme des canards qui tournoient avant de s’abattre; puis cinq d’entre eux ont construit des abris près de ce bras du Tarim que vous franchirez demain et ils se sont mis à pêcher et à chasser. Le sixième est parti sur un bon cheval, et dans la saison de l’herbe il est revenu avec d’autres cavaliers, et bientôt nous avons appris qu’une grande troupe suivait.

«Plusieurs centaines de femmes, d’enfants, de vieillards, d’hommes se sont assemblés à un endroit où vous passerez, qu’on nomme Ketmet Koul et où il y a beaucoup d’herbe et de bois. D’abord ils ont refait leurs chevaux fatigués; ils en avaient beaucoup, mais pas de bétail; puis ils ont pêché, chassé, et après avoir amassé des provisions de route, ils ont construit des radeaux: dessus, ils ont placé les femmes, les enfants, les vieux, qui ont descendu le fleuve. Les hommes ont suivi la rive avec les chevaux.

«Arrivés aux environs du Kara Bourane (près du Lob Nor), ils ont bâti des maisons, ils ont creusé des pirogues dans des troncs d’arbres, et l’on voyait bien qu’ils étaient accoutumés à s’en servir; ils ont pêché; ils ont chassé avec des fusils à pierre, ils tiraient très juste.

«Leurs maisons étaient de bois, ils les chauffaient au moyen de poêles, et tandis que nous grelottions, nous et les nôtres, sous la pelisse, eux, au cœur de l’hiver, dormaient dans des vêtements de toile. C’étaient de braves gens; ils parlaient bien notre langue. Ils se signaient, priaient à genoux devant des images. Nous n’avons jamais eu à nous plaindre d’eux.

«Lorsque nous leur demandions quelles raisons les avaient déterminés à quitter leur pays, ils répondaient que c’était à la suite d’une guerre.

«Pendant deux ans environ ils ont vécu près de Kara Bourane, puis les Chinois les ont obligés à partir. Ils se sont divisés en deux bandes, l’une est passée par Kourla, l’autre s’est dirigée vers Tourfane. Puis des guerres sont survenues et nous n’en avons plus entendu parler.»

Après le vieux conteur, nous entendons des chanteurs qui grattent d’une guitare à deux cordes; nous distribuons largement le thé et le riz, aussi une bonne partie du village nous entoure; nos hommes dansent au son de l’accordéon suivant la mode de leur pays, et toute la soirée se passe en réjouissances. Notre vieux chamelier lui-même, grisé par la musique, exécute une danse barbare avec ses mauvaises jambes. Seul notre Chinois n’esquisse aucun pas. Nous l’invitons à donner un échantillon de l’art chorégraphique de sa province, et il nous répond:

--Nous ne dansons pas, nous autres, nous nous amusons en restant assis sur notre séant.

--Et votre musique?

--Oh! notre musique ressemble beaucoup à celle que vous entendez.

Et comme preuve à l’appui de ce qu’il avance, il chante (!) ti ti ti ti ti ti... avec la prétention de moduler un air. Mais ce ti ti ti ti ti ti est si peu musical, malgré le grand sérieux du virtuose, que nous éclatons d’un rire fou. Il faut peu de chose pour distraire des voyageurs.

La soirée du 12 est employée à rassembler des arbres qu’on coupe dans la forêt et qu’on va chercher dans des cachettes sur le bord de la rivière. Ceux-ci ont déjà servi à la confection de radeaux. Les indigènes les traînent avec leurs bœufs.

Le 13, on transporte les menus bagages dans des pirogues, et l’on organise au moyen de cordes une sorte de bac. Le radeau est couvert de terre afin de donner à nos chameaux l’illusion du continent. Ces animaux ne sont pas marins du tout. Il faut même, pour les décider à avancer, leur préparer un quai avec des piquets et des branchages, car la rive est escarpée.

Une première fois nous parvenons à placer deux chameaux sur le radeau; on les tient tête baissée en tirant sur cet anneau passé dans leur nez pour suppléer à un manque d’intelligence. De la rive opposée on tire la corde; on débarque les passagers; ensuite on ramène le radeau à l’embarcadère au moyen d’une autre corde. Mais cette fois on a mille peines à décider un chameau à avancer: on a beau employer la douceur, la ruse, les coups, la maudite bête ne bouge pas; on finit par la porter, mais elle glisse des pieds de derrière, qui plongent dans l’eau, tandis que le reste du corps est sur le radeau dans la posture d’un écolier paresseusement couché sur son pupitre. On redoute un naufrage et l’on crie de haler vite vers l’autre rive, où l’imbécile se tirera d’affaire, l’eau étant moins profonde. Dorénavant on ne charge qu’un chameau. Le va-et-vient continue jusqu’au dernier.

Les chevaux passent à la nage ainsi que les moutons.

Avant la nuit, le passage du Kontché Darya est terminé; nous distribuons de nombreux pourboires aux travailleurs; deux moutons leur sont offert en outre afin qu’ils puissent se régaler. Ils garderont bon souvenir des Français.

Les Huns et les Tatares, ayant surtout des chevaux, traversaient facilement les rivières et les fleuves en s’aidant de leurs outres. Les armées qui possédaient des éléphants pouvaient fabriquer assez vite des radeaux; ces animaux traînaient les arbres avec leurs trompes, et probablement tiraient la corde, halant les bagages et les gens; cela arriva sans doute lors du passage du Rhône par Annibal. Le chameau de l’Asie centrale est fait pour le désert sans eau, et il n’aime les rivières que pour y boire gloutonnement.

Nous nous dirigeons vers le Lob Nor en suivant l’itinéraire de Prjevalsky et de Carey. Parfois nous devons nous éloigner, car les inondations ont modifié l’aspect du pays. Nous nous efforçons d’éviter la construction des radeaux, et les détours ne nous coûtent point.

Cette région est très peu habitée. Le 15 octobre, après un minimum de -9 degrés, la nuit, nous partons pour Aktarma, marqué sur la carte de Prjevalsky.

C’est toujours du sable, le désert qui rappelle aux uns le Gobi de Mongolie, aux autres le Kara Koum, et à moi il rappelle le désert. Comme beaucoup de _koum_, celui-ci est semé de tamarix nombreux qui ont contribué à fixer des collines de sable. Le vent et l’arbuste sont en lutte. L’arbuste s’efforce de retenir au moyen de ses racines la nappe mobile du désert: comme avec des tentacules, il serre de petits tas de sable, il les solidifie. Autour, la poussière ondule et le vent l’agite. Il s’en sert ainsi que d’une artillerie minuscule pour assiéger la forteresse que le tamarix défend de toutes les forces de sa sève et de sa végétation. Les étangs heureusement sont fréquents: ils prêtent aux plantes leur humidité, et la lutte est moins inégale.

A l’heure de la première halte, on nous invite à nous diriger vers notre droite, vers l’ouest, et nous serpentons à travers des étangs, des flaques d’eau, qui semblent des tronçons de rivière arrêtant subitement leur marche; en effet, quand le vent ride l’eau, on dirait qu’elle coule, et quand le vent tombe, qu’elle s’arrête. Mais notre horizon, jusqu’à présent assez borné, grandit. Une plaine commence; on nous dit que nous sommes à Koultoukmit Koul. Voilà des _djiddas_ verts d’une belle taille, des ajoncs balançant leurs houppes blanches, puis un subit affaissement du sol, des terres basses enfin. Des collines de sable peu élevées s’écartent pour livrer passage à une large et belle bande d’eau qui miroite gentiment au soleil. Elle s’écoule bien posément, bien unie, à peine bossuée par des dépôts de sable émergeant comme des épaves où se sont réfugiées des aigrettes blanches. C’est le Tarim, fatigué de sa longue marche; il coule seulement dans son chenal, en fleuve peu pressé de se verser dans le Lob Nor.

Plus loin, on le devine sans peine, un grand lac se formera, ou des étangs nombreux, ou un marais. Puisque cette eau ne se mêle pas à un océan, que voulez-vous qu’elle devienne? Elle s’arrêtera dans un bas-fond, elle alimentera un lac auquel elle rendra de son mieux ce que lui prendront le soleil et le vent.

Nous nous éloignons du Tarim et nous arrivons dans l’après-midi à Aktarma, indiqué dans le désert par des bouquets de peupliers.

Un troupeau de bœufs nous annonce, à notre grand regret, car ils fuient devant nous en soulevant une poussière désagréable. Ce sont des animaux de petite taille et très agiles. Des hommes labourent des carrés de terre imprégnée de sel, non loin de la vingtaine de masures qui constituent une des villes les plus considérables du Tarim. Ces masures, faites de claies en roseaux et de boue, sont abandonnées en ce moment.

Le chef d’Aktarma, entouré de son conseil, nous offre des melons peu mangeables et nous demande des nouvelles de notre santé. Ces gens sont effarouchés, défiants, en vrais sauvages qu’ils sont. Ils ont des têtes rondes, des yeux ronds, et paraissent être des métis des tribus les plus diverses. Ils n’ont de commun que la misère et la sauvagerie. On dirait des «hors la loi» venus de partout et qui se sont fixés à cette place par lassitude d’errer.

Ils prétendent être Kalmouks d’origine; leur langue est le turc. Abdoullah, qui veut leur plaire, leur dit que lui-même est Kalmouk et que l’émir Timour était aussi Kalmouk. D’où il faut conclure, d’après le ton de notre interprète, que cette nation possédera au moins deux grands hommes, l’émir Timour, mort depuis longtemps, et Abdoullah, le plus gourmand des êtres, qui réclame des melons pour son usage personnel et qui tombera malade d’en trop manger.

Le 16 nous faisons halte. Le village reste abandonné. Peut-être la nouvelle de notre arrivée a-t-elle mis les Aktarmiens en fuite. Il paraîtrait que tous les ans, en cette saison, la population se déplace et va vivre avec les troupeaux sur les bords du Tarim et des étangs qu’il a formés. Tandis que le bétail paît la bonne herbe, hommes, femmes, enfants pêchent, chassent et font sécher le poisson pour l’hiver.

Les habitants d’Aktarma, comme tous ceux de cette région du bas Tarim, sont des cultivateurs de date récente. L’un d’eux nous donne les renseignements suivants:

«Il y a seulement une cinquantaine d’année que nous avons appris à semer le blé dans le village de Tcharkalik, situé plus loin que la Kara Bourane. Un homme venu de Khotan avait apporté cette coutume. Avant lui, nous n’avions pas de bétail, ni bœufs, ni moutons; nous ne buvions pas de lait comme aujourd’hui.

--De quoi viviez-vous?

--De poisson principalement et de chasse. Ceux qui étaient trop faibles pour poursuivre le gibier recueillaient les jeunes pousses des roseaux et les faisaient bouillir. Les autres vivaient constamment sur l’eau, tendant des lignes, pêchant au filet, plaçant des collets où se prenaient les canards sauvages et les oiseaux d’eau. On faisait sécher le produit de la chasse comme nous le faisons encore, pour passer l’hiver et attendre le retour de la bonne saison. Plus loin dans les sables vivent des hommes qui n’ont pas de blé et qui ne savent pas labourer.

--Êtes-vous heureux?

--Oui, lorsque nous avons notre nourriture assurée.

--Y a-t-il des voleurs?

--Que nous volerait-on? répond l’interlocuteur en souriant, et qui pourrait nous voler, puisque tous nous sommes presque d’une même famille et que nous nous connaissons tous. Avez-vous vu le moulin? Quand vous passerez devant, regardez. Vous verrez les sacs de blé contre le mur. Personne ne les garde. C’est ce que nous avons de plus précieux. Ce sont des femmes qui s’occupent de la mouture. Elles remplacent le blé par de la farine dans les sacs, et n’étaient les bêtes et le mauvais temps, on pourrait les laisser à cette place pendant des mois, sans que personne les volât.»

* * * * *

En nous en allant le 17 à Yangi Koul, nous apercevons en effet le moulin en l’état qu’on nous a dit. Un vieil impotent surveille la mouture.