Part 3
Ce sont les descendants de ces Kalmouks qui quittèrent les steppes du Volga en 1770, et retournèrent avec mille peines dans le pays d’Ili. Ceux de ces nomades que nous trouvons ici ont gardé la mémoire de ce grand exode. Ils ne peuvent rien préciser, c’est un souvenir vague.
«Nous sommes venus de la contrée des Orosses, disent-ils, où nous avons laissé des gens de notre race; il y a deux cents ans que nous habitons le Tian Chan.»
Quant à des détails, ils ne peuvent nous en donner. Ils ont oublié les souffrances et l’énergie de leurs ancêtres.
Ils nous montrent leurs bonnets carrés à oreillères en peau de mouton et prétendent que cette forme de coiffure leur vient des Russes. Allez donc écrire l’histoire de l’Asie avec de pareils documents! Pourtant ils savent bien que leur khan a reçu des Chinois le titre de _ouantse_, c’est-à-dire de roi, et qu’il a dans ses archives un papier conférant à lui et à son peuple des privilèges. Ils nous engagent à rendre visite à ce chef. Lorsqu’on est dans la plaine où la ville de Karachar est bâtie, nous disent-ils, on aperçoit le palais ou mieux la grande ferme où ce roi habite: l’œil la distingue facilement sur le fond plus sombre de la plaine, ses murailles étant blanchies à la chaux.
Nous sortons avec plaisir de cette gorge étroite du Kabchigué Gol, bien qu’elle soit sauvage, pittoresque, et qu’elle possède une source merveilleuse, qui guérit les rhumatismes et qu’on appelle Archan Boulouk, c’est-à-dire «Source du Remède». Nous y trouvons quelques malades, des Mogols de petite taille, bien bâtis, aux pieds et aux mains minuscules, des mains non élargies par le travail, mais longues, d’oisifs. Leur tête ressemble vraiment à une boule à peine équarrie, leurs pommettes sont saillantes, leurs yeux imperceptibles, de profil leur nez fait à peine saillie.
Un lama est propriétaire d’une cahute près de la source, sous un orme; il est le médecin consultant en même temps que le directeur et le garçon de cette station balnéaire. C’est un bon vieux, qui nous apprend que le jeune khan prince héritier des Torgoutes est parti en pèlerinage pour le Tibet.
Le 2 octobre nous sommes hors du défilé, dans la steppe. Elle s’annonçait dès 1.200 mètres par une avant-garde de _yantag_, dont les chameaux se régalent. Le changement est brusque, à vue. Voilà des pierres, du sable, un vaste horizon; la température s’élève: une heure auparavant c’était une fraîcheur agréable et déjà l’on sue. Comme il est entendu que l’homme n’est jamais satisfait de son sort, dans la caravane il y en a qui regrettent le défilé et la montagne. Ces geignants sont les mêmes qui, tout à l’heure, soupiraient après la plaine. En longeant un mince canal d’irrigation nous aboutissons à une surface parsemée de broussailles et de roseaux où des Torgoutes sont occupés à la moisson du blé. De loin, les ondulations nous cachaient ces cultures.
Nous campons dans une jachère près d’un bel orme flanqué d’un obo. Un homme apparaît, vieux, l’épaule déjetée, un chapelet à la main. Il me jette un regard inquiet, mais, sans interrompre son murmure et se tenant devant l’obo, il égrène son chapelet, puis il s’approche de l’arbre, s’accroupit, trempe son doigt dans la sève coulant de l’écorce et il s’en frotte le front. Puis il ramasse deux ou trois feuilles, les serre dans sa main, et nous ayant regardés derechef, sans nous adresser une parole, il s’éloigne en répétant: «Om mané padmé houm». Des milliers d’hommes répètent ces paroles leur vie durant, sans en comprendre le sens, mais en croyant s’assurer par ce marmottement une éternité meilleure.
Que venait faire là ce vieillard? Peut-être satisfaire un besoin ou écarter une crainte.
Dans la journée Henri d’Orléans a mille peines à photographier des Torgoutes qui viennent rôder autour de notre bivouac. Un seul accepte l’argent que nous lui offrons et consent à poser. Ils ne comprennent rien à cette boîte avec laquelle on les vise, et dès qu’on la tourne de leur côté, ils s’en vont, parfois avec une figure où se peint l’épouvante.
Les sauvages ont toujours peur de ce qu’ils ne connaissent pas, semblables en cela aux enfants. Il est évident que si, dans le cours de l’année, le photographié tombe malade, on attribuera la maladie à la boîte des Européens.
Nous remarquons que des jeunes gens ont une sorte de cabochon en argent à l’oreille gauche. On nous explique que c’est là un engagement pris de se marier à la jeune fille qui a reçu en cadeau l’autre boucle d’oreille.
Le lendemain, 30 octobre, nous retrouvons dans la steppe et cette plante épineuse que les nomades appellent _touia kouirouk_ (queue de chameau) et le _yantag_ sucré, vers lequel nos chameaux s’inclinent par gourmandise chaque fois qu’ils le peuvent. Puis les abords de la rivière Ghadik, qui porte ses eaux au lac de Karachar, nous sont annoncés par des tentes, des _saklis_[1], des cultures. Le Ghadik en dévalant du Tian Chan se ramifie sur une surface considérable, comme s’il prenait ses aises dans la plaine; il embrasse des îlots très nombreux et qui disparaissent sous une végétation vivifiée par une inondation périodique. Nous allons camper dans les hautes herbes d’un îlot. Notre tente est enfouie dans un bocage touffu de saules, d’ormes, de tamarix où se mêlent des jujubiers et des réglisses. Il n’y a plus trace de sentiers sur cet archipel, l’eau les a effacés et nous réquisitionnons des Torgoutes pour nous guider droit à travers ce labyrinthe herbeux.
[1] On appelle _Sakli_ le carré de murs enfermant les tentes et les troupeaux pendant l’hiver; presque toujours, dans un des coins de l’enceinte, un abri, une masure est construite; elle sert d’étable et de cuisine par les grands vents et les grands froids.
Nous en sortons deux heures après avoir franchi plusieurs bras assez profonds de la rivière; à l’époque des crues, ils ne sont certainement pas guéables. Au reste on nous dit qu’à la fonte des neiges le Ghadik forme un lac véritable d’où émergent les cimes des arbres. Les pâturages sont excellents et font la richesse des tribus groupées autour du roi des Torgoutes.
On nous engage vivement à aller visiter le potentat; mais en accédant aux prières des Torgoutes, nous nous écarterions de la route la plus courte vers Kourla.
Nous nous dirigeons droit sur l’oasis qui nourrit cette ville. A peine avons-nous traversé le dernier canal d’irrigation empruntant son eau au Ghadik, que le désert commence. La transition est excessivement brusque: à 100 mètres de distance la température diffère. Derrière nous l’air est humide et relativement chaud, et voici que nous aspirons un air sec et très vif. Un sentier, creusé par des chameaux à l’époque où le sol était amolli par les pluies, serpente en s’élevant jusqu’à une encoche plus profonde, taillée au sud-sud-est dans une petite sierra déchiquetée et nue.
Au delà, c’est une sorte de vallée sans eau, sablonneuse, bordée de mamelons striés et s’effritant: ils offrent les aspects bizarres d’une ville abandonnée où se dressent encore des monuments en ruines.
Autour de notre bivouac viennent rôder des hommes à la taille élancée, à la barbe noire et touffue: ce sont les premiers barbus que nous voyons depuis que nous avons quitté la Sibérie et Kouldja. Ils engagent conversation avec nos hommes dans la langue turque, ils les saluent à la musulmane, et tout de suite l’un des badauds se détache et revient bien vite avec des melons qui rappellent ceux du Turkestan par leur forme oblongue et leur saveur délicieuse. Français, Russes, Tarantchis, Kirghiz, Ousbegs sont réjouis par cette rencontre de Sartes, de qui ils se sentent plus proches que des Mogols. Nous avons la sensation de retrouver des connaissances, et tous nous passons une soirée très gaie. Rachmed ne me cache pas son étonnement d’entendre parler sa langue, et il commence à croire que «presque partout habitent les Ousbegs, ce qui se comprend, l’émir Timour avant conquis la terre presque entière».
Aujourd’hui, 5 octobre, nous faisons la dernière étape qui nous sépare de Kourla. Nous traversons encore un coin de désert et, comme hier, des chaînons de lœss érodé, ayant aussi des aspects de tours, de coupoles, de mausolées. Avant d’arriver près du Kontché Darya, sur une hauteur dominant bien la plaine, se dressent les restes d’un fortin en briques sèches et posées sur paille qu’a construit Yakoub «le Bienheureux», aussi appelé «le Danseur» par les gens du Ferghanah.
Cet homme était taillé pour les grandes choses. Prjevalsky, le célèbre voyageur russe, avait été frappé de son intelligence lorsqu’il eut une entrevue avec lui à Kourla en 1877.
La fortune de Yacoub fut prodigieuse, quoique lente, puisqu’il était homme mûr lorsqu’il devint maître de la Kachgarie et du Turkestan chinois.
Durant les quelques années qu’il gouverna ce pays, il déploya une activité peu ordinaire, couvrant le pays de constructions utiles, traçant des canaux, organisant une armée à l’occidentale, car il n’avait pas hésité à recruter, par l’intermédiaire du sultan, des officiers dans tous les pays d’Europe. Il en vint de Turquie, et peu s’en fallut qu’un de nos députés actuels n’ait été autrefois à la solde de Yakoub-Beg. Dieu seul sait ce qui serait advenu si cet audacieux Ousbeg n’avait été arrêté dans sa course.
Il eût certainement rassemblé les «douze mille bons soldats» que lord Hastings en son temps croyait devoir suffire à la conquête de la Chine,--c’est à peu près avec le même chiffre que Prjevalsky offrait de réduire en servitude les orgueilleux fils du Céleste Empire,--et nous aurions vu se constituer un État turco-mogol qui se serait étendu depuis le Terek Davane, au nord du Pamir, jusqu’au golfe de Petchili. Mais Allah avait décidé que Yacoub ne dépasserait pas Kourla, et c’est là qu’il termina son intéressante destinée, dans la forteresse bâtie par lui et qui subsiste encore. Il mourut empoisonné par son premier ministre, à qui les Chinois avaient fait de belles promesses, qu’ils se gardèrent bien de tenir plus tard.
Du vivant de Yacoub, le peuple était mécontent d’avoir été arraché à la sorte de torpeur où se complaisent les gens d’Asie. Aujourd’hui ce même peuple que les Chinois administrent regrette le «bon temps» du Badoulet (Bienheureux).
On parle de lui comme d’un grand homme et les _bakchis_ chantent son épopée dans les festins. Et déjà l’on nous demande un autre maître, à nous qui arrivons de l’ouest, et l’on nous dit: «Est-ce que les Russes vont bientôt nous prendre?» Ici comme ailleurs on aime le changement.
CHAPITRE III
LE TARIM ET LE LOB NOR
Kourla est une petite ville placée dans une belle oasis. Elle est traversée par le Kontché Darya, sur lequel on a jeté un pont de bois qui relie les faubourgs de la rive gauche aux bazars et à la forteresse de la rive droite. La population est un mélange de Chinois, de Dounganes et de Tarantchis. Les musulmans formant la majorité, le chef de ville (l’_akim_) est de cette religion. C’est lui qui vient nous importuner dès notre arrivée. Il ne nous donne pas le loisir de jouir des avantages et des agréments qu’offre toujours une oasis à ceux qui ont traversé le désert. Et Kourla est charmant, avec ses jardins, ses arbres verts, sa belle rivière, ses bazars où l’on trouve melons, pommes, figues, raisins, abricots, que savourent avec délices les nomades comme nous. On ne nous laisse pas le temps de «nous revoir», comme on dit.
Nous sommes arrivés le 5 octobre dans la nuit, après avoir fait une étape d’une soixantaine de verstes. Nous nous sommes installés dans la demeure d’un musulman, sujet russe, commerçant de la ville. La chambre d’honneur a été mise à notre disposition, et bien qu’on l’ait récemment blanchie, nous nous y sentons mal à l’aise, car nous sommes déjà habitués à notre tente et notre maison de toile nous paraît préférable aux lambris les plus dorés.
Dans la journée du 6, nous recevons de nombreux visiteurs. Notre cour est envahie par les curieux. On vient voir qui nous sommes, quelle tournure est la nôtre, combien nous avons de bagages, si nous sommes bien armés, bien vêtus. Dans le nombre des badauds on nous signale des gens d’importance, des parents de l’akim: on veut se faire une opinion sur notre compte avant d’agir.
Nous apprenons que les autorités sont invitées à se réunir au _yamen_ (tribunal) dans la soirée à l’effet de tenir conseil. C’est de nous qu’il s’agit, et le chef nous fait demander l’autorisation de nous rendre visite le lendemain matin.
La foule n’a pas été malveillante jusqu’à présent; au reste, les marchands sont en liesse, car nous faisons «aller le commerce». Ici nous sommes dans le premier bazar que nous ayons rencontré depuis Kouldja, et plus loin nous n’en trouverons pas d’autre. Aussi achetons-nous, achetons-nous. Nous nous préparons pour le Tibet. Sans perdre une minute, nous louons vingt-deux chameaux qui transporteront nos achats. Nous faisons provision de tout ce que nous ne sommes pas sûrs de rencontrer plus loin dans la petite oasis de Tcharkalik, située à la pointe ouest du Lob Nor.
En relisant la liste des achats je relève les chiffres suivants:
Réserve de pain à la graisse salée, 1.600 livres russes en petites galettes épaisses d’un doigt, larges comme le creux d’une main d’homme.
Pourquoi si petites? pourquoi du sel, de la graisse? direz-vous.
Petites, parce que la galette de cette taille est facile à placer; à la rigueur, on la met dans sa manche lorsqu’on marche: tandis qu’on grignote, on peut être contraint de prendre le fusil ou le fouet. Et puis son volume représente à peu près exactement la satisfaction d’un «accès d’appétit», et pas une miette ne se perd. Le sel facilite les digestions, la graisse est un «argument» excellent contre le froid. L’expérience nous l’a démontré.
Examinons la liste des achats pendant que les autorités de Kourla délibèrent.
Je vois encore 520 livres de la meilleure farine, qu’on tiendra en réserve, car nous n’userons de ces provisions qu’à la dernière extrémité;
280 livres de graisse de mouton, salée et hermétiquement enfermée dans des panses de mouton;
160 livres de raisin sec, petit, délicieux, sans pépins, nommé _kichmich_, qu’on mélangera au riz ou qui sera distribué plus tard lorsque le froid, les salaisons, les longues marches, l’altitude provoqueront cet état de débilité qui ressemble au scorbut;
80 livres de sel, à tout hasard, par précaution, quoique nous ayons l’assurance d’en trouver dans le désert à fleur de sol ou au bord des lacs;
80 livres d’huile de sésame pour les bouillies;
Du tabac, des sacs, des pièces de feutre, etc., enfin 6.000 livres d’orge pour nos chevaux, bien que l’interprète Abdoullah et un certain Parpa, habitant de Kourla, nous disent que l’on ne doit pas se préoccuper des chevaux.
Ce Parpa a servi autrefois les voyageurs anglais Carey et Dalgleish et nous l’engageons à notre service, dans l’espoir qu’il nous fournira d’utiles renseignements. C’est un aventurier à longue barbe noire, taciturne, à l’air tragique. Il est originaire de Ferghanah et il est venu avec Yakoub-Beg dans le Turkestan chinois. Il sait ferrer les chevaux, fabriquer les selles pour chameaux et il passe pour un homme courageux.
Je vous donne ces quelques explications, cher lecteur, dans l’espoir qu’elles vous serviront le jour où vous vous déciderez à prendre le large, à voyager, à goûter l’inconnu.--C’est un régal délicieux.
Les préparatifs s’achèvent rapidement; nous avons traité avec un Doungane moyennant un prix très élevé, mais cet homme s’adjoindra à nous avec trois serviteurs, deux Dounganes et un musulman turc de l’oasis de Hami. On espère que les ballots seront prêts en trois ou quatre jours; nous nous mettrons aussitôt en marche.
Dans la journée du 7, nous nous promenons dans la ville et nous constatons l’insignifiance de son commerce. Nous n’y recueillons que fort peu de sucre, une soixantaine de livres, et seulement quatre livres d’une bougie exécrable.
En rentrant à la maison, nous trouvons les serviteurs de l’akim, ils nous annoncent la venue de leur maître. Bientôt arrivent, suivis d’une escorte, quelques mandarins vêtus à la musulmane, mais coiffés à la chinoise, du chapeau à globules et portant la tresse, qui est la marque de vassalité que les Chinois exigent des musulmans, dont la tête est rasée d’habitude.
Les chefs de la ville, hommes d’âge pour la plupart, entrent dans notre chambre. On les fait asseoir sur le feutre blanc étendu à leur intention et nous attendons leurs questions sans souffler mot. Ils engagent la conversation en langue chinoise, nous demandant poliment des nouvelles de notre santé, nous félicitant d’avoir fait bon voyage, nous promettant tout leur concours. Entre temps, leurs serviteurs déposent devant nous un hommage de fruits secs, de melons, d’amandes, selon la coutume du Turkestan.
Nous les remercions avec la plus grande cordialité de leur amabilité et nous attendons. Il est facile de voir que les chefs sont embarrassés; ils échangent quelques mots, puis le plus élevé en grade prend la parole sur un ton assez solennel. Il nous expose que la coutume est de demander leurs papiers aux étrangers.
A quoi je réponds que c’est une très bonne coutume, car on ne saurait trop prendre de précautions vis-à-vis des inconnus qui s’introduisent sur le territoire d’autrui. Quant à ce qui nous concerne, il a vu par nos cartes de visite sur papier rouge et écrites en caractères chinois que l’un de nous est un prince allié aux rois de l’Occident, il doit savoir que le pacha blanc nous a facilité la traversée de ses États, et nous avons l’espoir que l’empereur de Chine ne sera pas moins aimable. Quoique nous ne comprenions pas qu’on nous demande des papiers à Kourla après qu’on nous a laissés franchir tranquillement la frontière et la province d’Ili, nous consentons cependant--pour lui faire plaisir, parce qu’il est aimable--à lui remettre la passe générale qui a été vue par le gouverneur de la province d’Ili.
Il nous demande la permission de la garder, ce que nous lui accordons d’autant plus volontiers que nous savons par Prjevalsky et d’autres qu’en Chine les papiers n’ont de valeur qu’aux endroits où ils ne sont pas nécessaires.
Après un échange de salutations respectueuses et dignes, les chefs s’en vont. Que se passera-t-il demain? Nous prévoyons des complications, et Rachmed, que tout cela impressionne fort peu, se rend bien compte de notre situation: «C’est le commencement de nos «vieilles histoires», et les Chinois vont nous ennuyer du mieux qu’ils pourront, ce qui n’a rien d’étonnant de la part de mangeurs de cochons...»
Par «vieille histoire», notre serviteur entend les démêlés que nous avons eus fréquemment dans nos voyages chaque fois que nous prenions contact avec une peuplade ou une tribu nouvelle.
Le principal résultat de cette entrevue est de nous faire hâter nos préparatifs. Nous avons reçu les éclaireurs aujourd’hui, demain la déclaration de guerre nous sera apportée.
Le 7 au soir, avant le coucher du soleil, les chefs de Kourla arrivent en grande tenue. A peine a-t-on échangé les salutations, et les tasses de thé sont-elles servies, que l’akim prend la parole:
--Il est arrivé un courrier envoyé par notre supérieur de Karachar, qui nous charge de vous dire que vous ne pouvez continuer votre voyage avant de lui avoir rendu visite.
--Le gouverneur de Karachar est un trop petit personnage pour que nous nous détournions de notre route à son intention. S’il a besoin de nous parler, qu’il se dérange. Au reste, il a dû voir nos papiers.
--Vos papiers ne valent rien, et, pour vous dire la vérité, voici l’ordre de vous arrêter qui est arrivé d’Ouroumtchi à Karachar.
Nous manifestons un grand étonnement et le prions de nous permettre de faire lire cet ordre par l’un des nôtres. Puis la conversation continue:
--Où donc est notre passe?
--A Karachar.
--Eh bien, nous garderons votre ordre tant que vous n’aurez pas rendu ce papier que nous vous avons confié, car vous l’avez entre les mains et vous mentez.
Je prends l’ordre, le met dans ma poche et les invite à vider les lieux.
Le petit mandarin chinois qui a apporté cet ordre blêmit autant que le lui permet la teinte jaune de sa peau et il nous supplie en passant le doigt sur sa gorge:
--Rendez-moi ce papier, ma tête tombera si je ne le rapporte pas à mon supérieur.
--Rendez notre passe.
--Nous ne l’avons pas.
--Partez d’ici. Laissez-nous prendre le repos, le soleil est couché.
Ils s’en vont confus.
Quelques minutes après revint un des chefs en tenant notre passe à la main, il nous la tend et nous la prenons en lui promettant de lui rendre son ordre, mais... demain. Notre intention est de photographier cet ordre, dont voici la traduction due à l’obligeance de M. le marquis d’Hervey de Saint-Denys:
«Moi, Han, sous-préfet, ayant le titre honorifique de Fou-tchi, faisant fonctions de préfet du cercle de Kola-Chacul (Karachar), j’ai reçu du gouverneur par intérim Wei un ordre ainsi conçu:
«Actuellement un prince du sang du royaume de France, Ken-li-ho (Henri), voyageant sans passeport chinois et de sa propre initiative, se dirige vers Lo-pou-ta-eul (Lob Nor), j’ordonne aux autorités locales de son parcours, dans quelque lieu que se trouve le prince français, de l’empêcher de continuer sa route et de l’obliger à rebrousser chemin.
«En conséquence de cet ordre, mon devoir est d’envoyer des agents aux informations, j’ordonne donc à deux agents de se rendre immédiatement à Kou-eul-li (Kourla) et d’agir de concert avec les chefs musulmans de cet endroit afin d’inspecter la contrée. Si le prince français s’y rencontre, il faut aussitôt s’opposer à sa marche en l’empêchant de pénétrer plus avant et en l’obligeant à s’en retourner.
«Les agents ne devront se rendre coupables ni de lenteur, ni de négligence, sous peine d’encourir des punitions. Ne pas désobéir. Deux fois recommandé.
«Ces instructions sont données à Tchang-youy et à A-li. Ils auront soin de s’y conformer.
«Le huitième jour de la neuvième lune de la 15e année Kouang-Sin.
«Valable jusqu’au retour pour être ensuite rendu et annulé.»
* * * * *
Le 8, les chefs de Kourla, l’akim en tête, reviennent nous visiter. Nous leur rendons l’ordre que nous avons photographié. Ils nous répètent que nous ne pouvons continuer notre route. Nous répondons que rien ne nous empêchera d’aller au Lob Nor, où nous devons chasser.
«Quand nous serons prêts, nous chargerons nos bêtes et nous partirons, et si l’on veut nous arrêter par la force, «il y aura du sang», et ce sang retombera sur vos têtes. Nous ne sommes pas des malfaiteurs, nous ne faisons de mal à personne, pourquoi ne jouirions-nous pas des immunités accordées au moindre marchand? On laisse circuler ici des gens de rien et l’on veut nous arrêter! Qu’on l’ose et «le sang coulera». C’est notre dernière parole, akim, réfléchissez.»
Le vieil akim baissa le nez, et, abandonnant la langue chinoise dans son émotion, il parla le turc, sa langue maternelle.
«Je ne fais qu’exécuter les ordres donnés, dit-il, je ne vous veux aucun mal, je vois bien que vous n’êtes pas de méchantes gens. Je ne sais quelle décision prendre. En vérité, mon embarras est grand. Ma tête est en jeu. Vraiment je suis comme la noix entre deux pierres! par Allah, je suis comme la noix entre deux pierres!»
Et il pousse un soupir qui ne me semble pas de comédie.
«Aidez-moi, poursuit-il, je vais aller à Karachar voir mon supérieur. Adjoignez-moi l’un d’entre vous, il s’expliquera et tout s’arrangera avec l’aide d’Allah. Mon embarras est grand. En vérité, je suis comme la noix entre deux pierres! je suis comme la noix entre deux pierres! Donnez-moi l’un des vôtres pour aller à Karachar.