Part 2
Sur la table de l’autel sont alignées de petites tasses contenant de l’huile. On voit, à côté des aiguières de bronze, des sonnettes, des paquets d’images, des plumes de paon en trophée, des ballots de livres saints et de prières imprimées, des fioles renfermant des graines ou des odeurs, et d’autres menus objets dont la valeur est grande, car ils ont été apportés de la sainte ville de Lhaça. Les côtés de la nef, si l’on peut ici employer ce mot, servent de hangar et de remise, car nous apercevons des coffres, des caisses, des peaux, des tapis, des marchandises diverses, et même des treillis de tentes. Le sol est battu et cela donne à cette pagode un air de propreté.
Avant de quitter le lama guide, nous lui donnons un copieux pourboire; le pauvre diable ne cache pas son contentement, car la richesse n’est point connue de ces gens simples. Nous sommes frappés de l’état misérable où vivent les Mogols campés aux alentours. L’intérieur de leurs tentes est un modèle de malpropreté, on y respire les odeurs les plus désagréables. Presque tous les enfants sont nus, leurs parents n’ayant pas de quoi les vêtir. Quant aux femmes, elles dépassent en laideur les êtres les plus laids et l’on se demande, en les considérant, comment ferait le plus ardent des poètes pour les poétiser.
Le soir, nous arrivons par une petite passe dans la vallée du Koungez. Nous campons non loin d’une mine de cuivre où nous trouvons une imperceptible source qui nous donne assez d’eau pour le thé. Nous sommes dans une steppe aride.
Le 18 septembre, nous campons dans les roselières aux bords du Koungez, à une place nommée Timourlik. Sur la rive opposée on distingue un grand campement de Kirghiz. Est-ce notre présence qui les décide? Est-ce que le temps est venu pour eux de chercher d’autres pâturages? En tout cas, durant la nuit ils rassemblent leurs troupeaux, plient leurs lentes, et le matin dès l’aube ils ont disparu.
Nous passons le Koungez à dix kilomètres de là, car nous devons nous diriger vers le sud-est, vers la vallée de Tsakma, et la passe qui y mène se trouve en amont de la rivière. Nous sommes maintenant sur la route suivie par Prjevalsky. Jusqu’à présent la traversée des chaînons du Tian Chan qui nous barrent la route n’offre pas de grandes difficultés: nous faisons une promenade charmante. La température est agréable, quoique le 18 nous ayons à une heure de l’après-midi +38 degrés à l’ombre. Le minimum de la nuit est -9 degrés, juste ce qu’il faut pour qu’on s’enveloppe avec plaisir dans les longues couvertures ouatées.
Aussi les Kirghiz qui, le 19, nous offrent l’hospitalité, se disent-ils les plus heureux des hommes. Ils ont de l’eau en suffisance: près des montagnes ils sèment le millet et le blé; dans la plaine ils abreuvent leurs troupeaux à volonté, l’herbe abonde. Le bois ne manque pas, car les rives du haut Koungez sont de véritables bocages, où nous reconnaissons à l’état sauvage les saules, les peupliers, le pommier à fruits petits et âcres au goûter, le poirier, l’abricotier, le chanvre, la réglisse, le houblon. Avant de passer dans la vallée de Tsakma, nous campons dans un véritable bois où rôdent les sangliers, les cerfs, les renards, les faisans et, hélas! aussi les loups, qui nous dévorent quatre moutons bien gras dont nous nous proposions de faire un excellent rôti. Nos chasseurs poursuivent des ours sans les atteindre. Ils foisonnent dans la montagne.
Le 20 septembre, nous quittons ces braves Kirghiz, qui sont les derniers que nous verrons. Je ne crois pas que leurs tribus se soient répandues plus à l’est.
Leur chef, nommé Sasan, est très fier de la médaille russe qu’il porte au cou et du bouton bleu de son chapeau, qui indique son grade chinois. Il nous fait la conduite à travers les roselières, et avant de nous souhaiter toutes les prospérités imaginables, il recommande à notre bienveillance cinq hommes de sa tribu que nous rencontrerons peut-être aux environs du Youldouz.
«Ils sont partis sans permission, dit-il; il est à craindre qu’en vous voyant de loin ils ne vous confondent avec des Chinois et prennent la fuite. Je vous en prie, ne leur faites pas de mal, ne leur tirez pas de coups de fusil.»
Nous supposons immédiatement que les amis du vieux Sasan sont des _barantachis_, c’est-à-dire des gens se livrant à la _baranta_, nom turc du «vol des chevaux».
Le 22 septembre est pour nous le premier jour un peu pénible. Il tombe une pluie plus que rafraîchissante et pas un de nos hommes n’a le désir de se mettre en route. Les deux guides que le gouverneur chinois nous a donnés prétendent ne pas connaître de route vers la vallée de Tsakma, et l’interprète Abdoullah, qui se charge de nous en montrer une, nous mène droit à une impasse. Nous rebroussons chemin et le simple bon sens nous fait découvrir une passe commode: elle le serait du moins si la pluie n’avait rendu la montée difficile. Nous sommes sur la terre argileuse de la steppe et nos chameaux ne tardent pas à glisser, à hurler de rage; quelques-uns d’entre eux s’abattent et voilà notre caravane arrêtée. On les relève avec peine, et, pour éviter de nouvelles chutes, on fauche des herbes et des broussailles avec le tranchant des sabres, et l’on étale à ces maladroits animaux une litière sur laquelle ils conservent l’équilibre. On les fait avancer en les excitant par des cris proférés dans les langues les plus variées: vous auriez entendu le russe, le kalmouk, le turc, le chinois, le français et même le flamand. Quant à ces deux dernières langues, c’était la première fois qu’on les parlait dans ce recoin des Monts Célestes.
La pluie cesse lorsque nous sommes en haut de la passe. Près de la ligne de faîte nous trouvons un sentier à peine tracé sur le rebord d’une gorge; à notre gauche, au-dessous de nous, de grands cerfs lèvent la tête et nous regardent immobiles. Un de nos chasseurs tente de les approcher, mais le chien effraye ces superbes bêtes; elles fuient, s’enlevant par bonds vigoureux au-dessus des broussailles; elles s’enfoncent dans la verdure des pins et disparaissent.
L’horizon étant plus net, grâce à la brise, l’espace grandit vers l’ouest et se développe si loin que la rivière ne se voit plus que comme un fil, et qu’elle finit par se perdre dans un infini uniforme.
Nous campons sur un terre-plein naturel près d’un bocage où la rivière circule. On allume de grands feux, un grand séchage est organisé. On sacrifie une brebis grasse. La gaîté est générale. Les moutons qui nous restent sont liés les uns aux autres et tenus entre les feux dans le cercle que feront les chameaux et les chevaux, ce soir. On craint les loups; ils pourraient nous réduire à la famine.
Cette contrée, où se voient des traces de sangliers, de cerfs, de loups, d’ours, est fréquentée par les chasseurs: les cendres d’un feu en plein air, des tisons calcinés, un abri de branchages nous le prouvent.
Sous un pin, entre deux énormes racines, nous découvrons un gîte très confortable. Le sol est battu, la chambre à coucher est une épaisse litière d’herbes sous une voûte où l’on doit se glisser. Bien entendu qu’en s’éveillant il ne faudrait pas gesticuler, mais on peut dormir à l’abri de presque tous les vents: on peut allumer un feu à ses pieds, passer la nuit sans que le feu risque trop d’être éteint par la pluie, car les fines pointes toujours vertes des branches superposées ne laissent pas passer une goutte. Le gibier foisonne non loin de là; on peut certainement tuer des cerfs, puisque voilà les solides os de leurs jambes que les loups ont renoncé à croquer. En outre, de l’eau délicieuse et du bois à discrétion sont à deux pas. Cela donne envie d’être un sauvage, d’être un primate assez distingué pour apprécier ces commodités et en jouir complètement.
CHAPITRE II
DANS LE TIEN CHAN CHINOIS
(SUITE.)
L’interprète Abdoullah nous épouvante presque avec la passe de Narat qu’il a traversée autrefois et qui, selon lui, mettra hors d’état tous nos chameaux. A l’en croire, il faudrait coudre à chacun d’eux des plantes de pied artificielles, afin de les protéger contre les pierres tranchantes ou pointues dont la passe est hérissée. Il calcule que nous n’aurons pas assez de cuir pour le ressemelage de nos chameaux, et se lamente.
Rien de plus dangereux en exploration qu’un gaillard de cette espèce, un important aussi nul, à qui on laisserait prendre sur les indigènes un ascendant que s’arrogent souvent les interprètes. Nous n’ajoutons foi qu’à moitié aux dires d’Abdoullah et nous ne ressemelons pas nos chameaux.
Cette opération, qui ne laisserait pas d’étonner un boulevardier, est fréquente dans le désert pierreux des montagnes. Elle consiste tout simplement à coudre au pied des bêtes blessées une semelle de cuir. Tandis qu’on exécute cette cordonnerie bizarre, le client n’est pas à l’aise et il donne toutes les marques extérieures, toutes, du mécontentement. La couture achevée, on rend à la bête qu’on avait ligottée la liberté de ses membres. Il est intéressant de voir ses premiers pas d’essai avec cet accessoire qui lui permet de poser le pied à terre sans douleur: elle s’en aperçoit vite, et vite elle cesse de récriminer en son patois contre la brutalité de ses maîtres.
Après une courte étape, ayant trouvé une «bonne place», nous faisons séjour, afin de nous préparer à franchir la passe.
Nous vous dirons, une fois pour toutes, qu’une «bonne place» est, ici, celle où l’on peut poser sa tente sur un terrain à peu près égal, à l’abri du vent ou de la neige, près de l’eau et du bois. Dans les régions où l’eau et le bois manquent, une bonne place existe encore... relativement à celles qu’on a occupées précédemment, il suffit alors qu’elle soit moins mauvaise.
Un beau campement comme celui du 23 et du 24 septembre ne s’oublie pas. Nous y restons deux jours, employés à des réparations diverses. On visite les fers des chevaux, on remplace ceux qui sont usés. On veille à ce qu’aucun clou ne manque. On regarde le dos des bêtes de somme et des chevaux; les selles qui les blessent sont modifiées; les plaies sont pansées; on recoud les enveloppes déchirées des charges. En un mot, tout est mis en état.
Notre vieux chamelier, Imatch le bancal, qui n’a pas voulu quitter les chameaux que nous avons achetés à son maître, les soigne avec une véritable affection. Ils le connaissent, et lorsqu’il les appelle dans la steppe à l’heure du picotin, ils viennent à lui tomme les poules vers la ménagère qui leur jette le grain.
«Ma! Ma!» crie-t-il aujourd’hui avec une intonation aimable. Les chameaux d’habitude s’avancent vers leur maître en se «hâtant avec lenteur». Cette fois ils perdent toute gravité, ils accourent de tous côtés, et les voilà se bousculant, se pressant autour d’Imatch. C’est à qui sera le premier servi.
Il se passe quelque chose d’extraordinaire: aujourd’hui est un jour de fête, car on donne à chacune de ces bêtes deux ou trois poignées de sel afin d’exciter leur appétit. Ce régal inattendu les met en belle humeur et ils la manifestent par des grognements comiques.
Imatch les chasse vers la steppe, mais les gourmands se tiennent aux environs du bivouac: ils ont l’espoir que l’on distribuera encore du sel. En attendant, ils le savourent et le ruminent avec une satisfaction que marque le balancement ininterrompu de leur courte queue.
En broyant les grains entre leurs fortes meules ils font un bruit déchirant les oreilles et qu’on peut comparer à celui des roues d’une brouette mal graissée, entrecoupé de grincements de scie.
Quelques-uns de nos hommes sont déjà souffrants et il se trouve que ce sont précisément les plus paresseux. Ils souhaitent vivement qu’on les renvoie avec les guides donnés par le gouverneur qui s’en retournent. Cependant ils iront avec nous jusqu’au delà de la passe, notre personnel ne pouvant être diminué en ce moment.
Voilà dix jours à peine que nous dressons la tente et déjà nous en avons pris l’habitude et nous l’aimons. Chaque soir nous nous étendons avec plaisir à la place que nous avons quittée le matin.
Notre tente n’est pourtant ni grande, ni confortable: sa hauteur est celle d’un homme ordinaire, mais elle est assez longue et assez large pour que tous les trois nous puissions nous étendre sur les feutres, manger à la gamelle unique qui nous réunit, et savourer les tasses de thé sans se toucher des coudes.
Notre abri est d’une bonne toile cousue double et solidement; cela suffit pour nous protéger contre le mauvais temps et nous avons la sensation d’y être comme dans un salon, quand la pluie s’abat à flots ou que la tempête se déchaîne.
Le départ des deux guides donnés par le gouverneur d’Ili a fait dans notre troupe un vide, qui est comblé presque immédiatement par l’arrivée de deux Torgoutes. Ils nous arrivent à cheval, fusil en bandoulière, une longue tresse leur battant le dos. Ils s’approchent du feu de nos hommes et engagent la conversation en langue mogole. On leur offre le thé, on les questionne. Le plus vieux répond:
--Nous nous sommes aperçus, il y a cinq jours, que quatre de nos meilleurs chevaux nous manquaient. Nous sommes partis à leur recherche. En sortant de la vallée du Youldouz, où nos tentes sont dressées, nous avons trouvé trace de chevaux, mais sans pouvoir dire s’ils nous appartenaient. A tout hasard, nous sommes venus dans la vallée de Tsakma, dans la pensée que les voleurs avaient passé par là. Et, effectivement, nous avons revu des traces allant vers le nord, c’est-à-dire vers les Kirghiz du Koungez. Puis la pluie est venue et nous n’avons plus rien discerné et nous sommes retournés sur nos pas, certains de vous rejoindre, car nous avons bien vu que vous aviez des chameaux.
--Pourquoi les Kirghiz ont-ils volé vos chevaux?
--De tout temps ils nous ont volés, et nous ne pouvons pas user de représailles à leur égard, car ils sont les plus forts. Autrefois nous vivions en toute sécurité dans cette vallée de Tsakma; les Kirghiz sont arrivés, d’abord ils en ont occupé une partie; ils n’ont pas tardé à vouloir tout nous prendre. Et ce fut entre les deux peuples un continuel échange de vols; des meurtres furent commis et finalement les autorités chinoises intervinrent et décidèrent que le seul moyen de rétablir la paix était d’obliger les deux partis à quitter les pâturages; depuis ce temps ni Mogols ni Kirghiz n’allument leurs feux dans la vallée de Tsakma.»
Nous obtenons facilement des deux Torgoutes qu’ils restent avec nous et nous montrent la route. Ce qui se passe autour d’eux les intéresse vivement: ils promènent un œil étonné sur les armes qu’on fourbit, sur les oiseaux qu’on prépare; ils s’étonnent que l’on conserve la peau des jambes d’un daim que Henri d’Orléans a tué. Ils échangent quelques mots en voyant l’horrible effet de la balle d’express-rifle. Puis, le menton dans la main, ils reposent enfin leur vue sur la viande du _palao_ qu’on fait «revenir» dans la marmite et qui jaunit «délicieusement», comme on dit aujourd’hui. Et la physionomie de ces braves gens s’éclaire. Ils sont conquis.
Le 25 septembre, par monts et par vaux, sous un ciel couvert, nous nous élevons peu à peu jusqu’à la passe, que Rachmed et moi trouvons bonne en pensant à beaucoup d’autres passes.
Le soir nous campons sur les bords du Youldouz, où nous arrivons par une descente sans pierres. Les nuages nous cachent les montagnes qui serrent la vallée, et la vallée n’en est pas plus gaie. Nous sommes heureux de nous tapir dans un bas-fond, car le vent souffle glacial.
Avant la nuit tous nos chameaux sont là. L’un d’eux, acheté à Kouldja, est malade, il tombe sur le sol dès l’arrivée. On lui enlève sa charge, mais il ne peut se relever. On l’entoure et les hommes discutent à son sujet. L’un prétend qu’il «était trop gras au départ»; l’autre «qu’il n’était pas entraîné»; puis celui-ci soutient qu’«il a un mal à l’intérieur». Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas? Sur ce point les avis sont partagés. Mais l’interprète sait tout et il dit:
--Attendez, je m’en vais vous renseigner. C’est bien simple. Les poils de la queue du chameau vont nous prédire son sort.
Il en arrache quelques-uns et les examine, il les pince ensuite entre le pouce et l’index près de la racine, il frotte ses deux doigts l’un contre l’autre et dit:
--Je vous affirme qu’il mourra.
--Pourquoi?
--Parce que j’ai arraché facilement les poils, parce que de la graisse adhère à la racine des poils, ce qui indique une maladie mortelle.
Et la figure du Petit Homme--c’est son surnom--éclate de la satisfaction d’avoir prouvé son savoir. Quant à notre brave chameau, il agonise. Il fait pitié à son chamelier, qui lui met sous la tête une peau de mouton en guise d’oreiller.
Le mourant a l’œil dilaté, il perd connaissance. Il s’agite. On dirait que dans sa cervelle se succèdent à la hâte, une dernière fois, toutes les pensées de son existence. Il semble vouloir refaire tous les actes si souvent réitérés qui lui ont formé des habitudes. Il fait l’effort de se lever, il remue les jambes dans le vide pour marcher, il meut ses mâchoires pour manger, il ébauche un bruit de gorge pour ruminer, mais le regard s’éteint, l’œil se ferme et le bon serviteur râle du râle de la mort.
Les deux Torgoutes, qui sont bouddhistes, le regardent attristés et marmottent je ne sais quoi, une sorte de prière des morts, ou mieux un souhait de bon voyage à l’adresse de l’âme, sur le point de transmigrer. Cela ne les empêche pas, l’âme partie, de dépouiller incontinent de la peau le corps qui la contenait. Puisque l’âme est partie...
Dans la nuit du 26 septembre nous avons un minimum de -20 degrés. Au réveil, les hommes se plaignent du froid.
En chemin, au moment du thé, arrive un lama qui est un personnage considérable. Il porte un bonnet jaune en pointe, une robe de soie rouge; deux cavaliers armés de fusils à fourche le précèdent, deux autres le flanquent. Sa longue barbe noire bien fournie dénote son origine turque; s’il est bouddhiste, c’est par conversion.
Nous lui causons un véritable effroi en lui prodiguant des politesses. Nous avons beau l’inviter avec instances à descendre de son cheval, à venir boire une tasse de thé, il prend une mauvaise figure, maugrée je ne sais quelles malédictions, et lorsque Henri d’Orléans s’approche de lui l’appareil à la main, il détourne brusquement son cheval.
Abdoullah, de l’air le plus souriant, l’invite à se reposer et lui fait les compliments les plus flatteurs, mais il dépense son éloquence en pure perte. Le personnage se fâche:
--Je suis un grand lama, dit-il, un homme de Pékin, voyageant avec des papiers couverts de grands cachets. Qu’est-ce que vous me voulez?
Néanmoins, tandis qu’il donne ses explications, il est photographié sans s’en douter, car il a retenu son cheval. Puis il s’en va parlant haut, en nous lançant de mauvais regards, défiant comme le chien à qui l’on tend un os, mais qui se doute que l’autre main tient un bâton.
Ces gens partis, arrive leur caravane, consistant en six chameaux encore jeunes et peu chargés. Ils transportent une tente de feutre, des coffres, des ustensiles divers. La caravane passe sans s’arrêter et en se détournant de nous.
Deux cavaliers de l’arrière-garde se présentent ensuite. Ils sont armés de fusils à mèche et de sabres à lame très large et bien commode pour couper le fromage de Gruyère. Ils s’apprivoisent facilement. De suite, ils acceptent le thé. Ils bavardent un instant, et s’étant mouchés dans leurs doigts, ils empruntent une pipe de tabac droit au sac de notre Torgoute. La pipe allumée, ils remontent sur leurs bêtes et s’en vont après nous avoir salués d’une bonne figure.
Le paysage ne change pas. C’est la steppe bordée de montagnes, nue, parfois blanche de sel, puis ce sont des tourbières aux endroits où l’eau séjourne et s’écoule lentement. Nous voyons sur le sol des cornes d’_arkars_, mais nous n’avons pas le temps d’aller leur donner la chasse dans la montagne.
Le soir du 28 septembre nous campons au delà du lit desséché de la rivière Borokoustè. Nous trouvons de l’herbe pour les chameaux, du _kisiak_ (crottin) pour le feu.
Au nord, nous apercevons au flanc de la montagne une inscription en lettres immenses. Ce sont les paroles sacrées des bouddhistes; les fidèles lettrés peuvent les déchiffrer à des lieues de distance. De ma vie, je n’ai vu écrire en aussi énormes caractères: tous les versants du Tian Chan suffiraient à peine à l’impression d’un livre. Quant aux myopes qui voudraient se livrer à la lecture d’un tel écrit, ils devraient procéder à la façon des aveugles et faire le tour de chaque lettre à tâtons. Ce serait un excellent exercice pour les lecteurs et l’on ne pourrait pas reprocher aux bibliothécaires chargés de l’entretien de cette bibliothèque montagneuse, d’être des gens de bureau immobilisés sur leurs fauteuils. Il leur faudrait un jarret vigoureux.
Mais les bouddhistes aiment à manifester leur dévotion à l’air libre et lorsque nous quittons la vallée pour gagner par une passe le défilé de Kabchigué Gol, nous rencontrons des obos à chaque point culminant des ondulations du terrain. Vous savez qu’un _obo_ est un amas de pierres sur la plupart desquelles on a gravé des prières.
Ces obos, comme je vous l’ai déjà dit, sont placés généralement sur les hauteurs, à ces endroits où l’on fait reprendre haleine aux bêtes essoufflées par la montée. On profile souvent de ces arrêts pour tirer de sa besace un léger repas. Ensuite on prie pour que la route soit bonne, si c’est le départ, et parce que la route a été bonne, si c’est le retour. A ce propos, on marque son respect ou sa reconnaissance à la divinité en entassant des pierres; on y plante aussi une hampe, un bâton et au bout on attache une prière écrite sur toile. On s’en va. Ceux qui viennent ensuite ajoutent des cailloux au tas commencé. Des ouvriers spéciaux, des lamas voyageurs, gravent des prières sur des pierres plates et les déposent à cette place. Dès lors l’obo est constitué, et les pâtres, les voyageurs, les tribus en marche le grossissent chaque fois qu’ils passent auprès, et ces tas de pierres atteignent des dimensions colossales et ils ont l’aspect de monuments. De pieux bouddhistes y placent des images de Bouddha, de Tsongkaba, le grand réformateur, et de petites pyramides de terre représentant des chapelles, je crois; d’autres, des cornes gravées, des lambeaux arrachés à leur vêtement, des crins de leur cheval qu’ils lient à un bâton, n’importe quoi, ce qu’ils trouvent sous la main, et en accomplissant cet acte ils prient avec ferveur.
* * * * *
Pour arriver au défilé de Kabchigué Gol, mot qui signifierait «Rivière de l’Étroite Place», nous suivons le côté nord de la vallée. La route, assez bonne, serpente sur les contreforts. A droite, le regard plonge sur la vallée, où les Torgoutes ont leurs tentes; autour, sur la steppe verte errent leurs troupeaux. Le soleil luit avec tout son éclat. Sa chaleur semble excessive après 18 degrés de froid pendant la nuit. Il suffit de se retourner pour être convaincu tout de suite que ce beau temps ne durera pas, car de l’extrémité de la vallée la masse noire d’un orage court sur nous; le vent souffle, le soleil se voile et le grésil nous fouette, puis la neige tourbillonne et c’est l’hiver.
Heureusement nous avons atteint le sommet de la passe, j’entends une partie des cavaliers, car les chameaux ont un pas plus lent et rien ne peut changer leur allure; ils viennent derrière.
Le soir nous nous réunissons sous les saules du Kabchigué Gol.
Pendant trois jours nous le dégringolons littéralement. Les perdrix y sont innombrables et nos chasseurs en font de véritables hécatombes. Elles sont grises, succulentes. Beaucoup de grives, de mésanges, de bergeronnettes peuplent les broussailles et les arbres collés aux parois de la montagne. Ce sont des essences d’Europe.
Nous sommes ici en pays torgoute.
Les deux hommes de cette peuplade ont leur tente dans le défilé. Ils ne sont pas riches, ils possèdent peu de bétail: des chevaux, des moutons, des vaches.