L'Asie inconnue

Part 21

Chapter 213,718 wordsPublic domain

Nous disons que tout Européen devrait savoir les noms de ces martyrs de la civilisation, car ce sont eux qui ont frayé la route aux explorateurs. L’illustre Prjevalsky voyageant dans le Tibet n’a fait que suivre en partie la route du père Huc. De même les Anglais Gill, Mesny ont suivi la route de nos missionnaires. Plus tard, le comte Bela Szechenyi, accompagné de Loczi et de Kreitner, a tenté d’atteindre Lhaça; il possédait toutes les recommandations, tous les papiers possibles, il était accompagné d’une escorte et de mandarins chinois, il disposait d’une fortune considérable et il n’a pu dépasser Batang; il est revenu par le Yunnan. Cooper a voulu sortir des sentiers battus par nos missionnaires, et il a été assassiné. Baber n’a fait que suivre la route qu’ils avaient jalonnée, et bon nombre des renseignements que ses livres contiennent lui ont été fournis par les membres de la mission du Tibet. Aucun Européen venu de l’est, et voulant pénétrer dans le Tibet, n’a pu même atteindre la tombe du père Renou. A partir du village où nous allons débarquer, la route a été parfaitement décrite jusqu’à Ta-tsien-lou par le père Desgodins, un vaillant qui est encore sur la brèche malgré soixante ans passés.

Maintenant, nous allons rencontrer fréquemment des endroits où le sang français a été versé avec un désintéressement qu’on n’admire pas assez. Et quand nous songeons que nous arrivons à Tchroupalong, et que peut-être s’y trouvent les assassins du père Brieux, massacré quelques kilomètres plus loin, nous regrettons sincèrement de n’être pas vingt ou trente hommes bien armés et bien déterminés afin de faire justice et d’inspirer à ces sauvages, à ces lâches Chinois et Tibétains le respect, sinon la crainte des Européens.

Ce n’est qu’assez tard dans l’après-midi que tous nos bagages sont débarqués sur la rive gauche du fleuve. Il y a eu en route encore une bagarre au dernier relais. Un chef, un métis sans doute, grand gaillard au costume mi-tibétain, mi-chinois, et coiffé à la chinoise, ayant voulu obliger des yakiers à dépasser le relais, où la coutume veut qu’on les remplace, une querelle a éclaté; les Tibétains ont jeté bas les charges, chassé leurs bêtes vers la montagne et, ramassant des pierres, les ont lancées contre le chef, en l’accablant d’injures. Ils n’ont pris la fuite que lorsque nos hommes les ont menacés de leurs revolvers. Il n’a pas fallu moins de deux heures de pourparlers et de négociations pour obtenir des habitants du village le transport des bagages jusqu’au bac.

Remarquez bien que ceci se passe en présence d’une escorte et d’un inspecteur militaire, venus de Batang à notre rencontre. Et nous en concluons que les Chinois n’ont dans ce pays qu’une autorité factice, que du reste ils n’établiront pas avec les troupes qu’ils ont échelonnées dans les postes de la grande route impériale.

Les soldats chinois que nous avons vus jusqu’à présent n’ont du soldat que le nom.

A quelques kilomètres de Tchroupalong, sur la route de Batang, nous remarquons une maison à l’entrée d’une gorge. On nous apprend qu’à cette place le père Brieux a été massacré par des misérables qu’avaient soudoyés et encouragés les lamas et les Chinois.

Lorsque nous arrivons à Batang, situé dans une jolie vallée couverte de moissons, on nous accueille comme des personnages de distinction, on nous rend les honneurs, on nous loge dans le kouen-kan nouvellement bâti qu’on réserve aux grands mandarins. Les lamas nous évitent, ceux que nous rencontrons dans les rues rebroussent chemin, s’en vont par une rue latérale ou se réfugient dans les maisons. Lorsque nous dirigeons nos promenades vers la lamaserie, entourée de hauts murs d’où émerge un dôme brillant, on s’empresse de fermer la grande porte massive, comme si l’on craignait de nous voir pénétrer dans ce prétendu temple de la sagesse, qui n’est qu’un refuge de malandrins.

Nous visitons à diverses reprises l’emplacement des maisons autrefois la propriété des missionnaires, en vertu d’actes de ventes d’une légalité complète. Tout a été dévasté, la chapelle n’offre plus que des ruines; entre les pans de murs l’orge est déjà grande. Les Tibétains vont moissonner pour la troisième fois les champs des expulsés sans que l’autorité chinoise intervienne. Et nous nous demandons quel est ce gouvernement que l’on dit puissant, auquel s’adressent les Européens lorsqu’ils sont lésés, et avec lequel ils signent des traités qu’eux seuls exécutent.

Nous nous demandons comment on prend au sérieux les engagements d’un empereur de Chine, car il n’est pas obéi ou parce qu’il ne peut pas l’être ou parce qu’il ne veut pas l’être. Pourquoi traiter en Européens des gens qui n’acceptent que le fait accompli et ne respectent que la force, qu’on a toujours vu ramper devant un ennemi puissant et se montrer féroces vis-à-vis de braves gens inoffensifs? Un pouvoir incapable de protéger personne, d’appliquer les moindres règles de police, mérite-t-il le nom de gouvernement?

Nous avouons ne rien comprendre à la manière d’agir des Européens. On dirait qu’ils s’ingénient à gonfler d’orgueil ces hommes jaunes qui en éclatent naturellement.

Nous sommes à Batang où se promènent jusqu’à ce jour tranquillement des assassins et des incendiaires; notre présence suffit pourtant à les inquiéter, et nous ne sommes que quelques-uns, bien armés il est vrai. Comment se fait-il que les Européens ne punissent pas eux-mêmes, avec ou sans le concours des Chinois, ceux qui le méritent? Pourquoi se laissent-ils bafouer?

Disons d’abord qu’à Batang nous avons eu quelques petites discussions avec le caduc liang-tay. Ce brave trésorier voulait à toute force que nous lui montrassions les papiers que nous avions demandés à Pékin et que, paraît-il, on nous avait adressés par l’intermédiaire du consul russe de Kachgar. Nous ne pouvons croire qu’on ait fait prendre une telle route à nos passeports. Donc le trésorier insista beaucoup, et après que nous lui eûmes bien expliqué que le courrier--s’il y en a eu un--qui s’était mis à notre poursuite n’avait pu nous rejoindre par un aussi long chemin des écoliers, il parut convaincu que nous n’en possédions pas et nous laissa partir sans autre forme de procès.

Après Batang, le seul endroit auquel les voyageurs aient donné le titre honorifique de ville est Litang. Les Tibétains l’appellent Lé-tong (Plaine du Cuivre).

Lorsqu’on sort des montagnes pour arriver à cette plaine, on traverse des collines nues sur lesquelles une grêle de pierres est tombée; ce sont des blocs, des roches, d’énormes cônes de granit dénudé quelquefois superposés. A la descente, les éboulements sont nombreux. Comme nous sommes dans cette région à la tombée de la nuit, elle prend l’aspect fantastique d’un chaos; l’obscurité venue, nous marchons à grand’peine, pendant de longues heures, au milieu des pierres et des roches et il nous semble entendre des grondements souterrains. Le lendemain nous sommes dans une plaine: elle nous paraît immense après tant de défilés, de passes et de montagnes; cette tranquillité de la nature, les molles ondulations de la steppe grise où une rivière circule nous font éprouver le sentiment d’être arrivés dans un autre univers. La plaine est large de 15 à 20 kilomètres, longue de 50 à 60: ce sont à peu près les proportions des grands lacs aperçus sur les hauts plateaux. Il y a ici une solution de continuité, une interruption dans l’ensemble des soulèvements où nous montons et descendons depuis des mois. Il semble que l’ouvrier ait voulu prendre ici un temps de repos, et, au fait, ces blocs, ces cônes, ces roches entassés à l’ouest de la plaine, derrière nous, ne sont-ils pas les matériaux laissés là par le grand constructeur? Pourtant les bruits que nous avons cru percevoir sous nos pieds indiquent que les vastes usines sont encore en activité.

Aussi est-ce une véritable surprise d’arriver dans la plaine de Lé. Et c’en est une autre de ne pas apercevoir la ville qu’on nous a annoncée. Où est-elle cachée? Malgré la pompe des discoureurs indigènes nous ne nous attendons pas à voir une capitale. Nous savons par expérience le peu de valeur qu’ont les mots. En outre ce n’est pas dans un désert, sous un ciel aussi rigoureux--le 15 juin nous y sommes assaillis par la neige et la grêle,--ce n’est pas dans d’aussi mauvaises conditions que les hommes s’agglomèrent et fondent de grandes cités. Néanmoins nous voudrions bien voir Litang.

Nous poursuivons notre route, et notre caravane aperçoit la ville perchée sur la montagne, adossée à un contrefort. Les maisons descendent les pentes, elles s’étagent et donnent l’illusion d’une ville avec des monuments imposants et que signale au loin l’étincellement des dorures.

De près, on voit que Litang a exactement la forme d’un triangle dont la superficie est occupée par la lamaserie enclose de hauts murs, ayant au sommet les édifices, et dont le côté droit se prolonge sur un dos d’âne où sont des masures grises qu’habitent des laïques, des Chinois et des métis. On trouve dans ce quartier de la ville quelques boutiques assez misérables, la lamaserie ayant accaparé le commerce. Nous nous adressons au chef des lamas pour obtenir les bêtes de somme qui nous sont nécessaires, et non au mandarin chinois logé à l’intérieur du couvent, près de la porte d’entrée. Ce mandarin est à la complète discrétion des lamas; ils l’hébergent, le nourrissent et, paraît-il, lui dictent des ordres. En tout cas, nous avons vu ces tondus faire la police autour de nous et chasser des soldats chinois, qui s’éloignaient sans oser se permettre la moindre observation.

Aussi bien que le commerce, l’industrie serait entre les mains des lamas; l’un d’eux vient nous offrir des petits pains de soufre; d’autres travailleraient les métaux et surtout l’argent, fabriquant des ornements pour les indigènes. Un de ces ouvriers, fort bien mis, jeune homme à mine intelligente, vient nous rendre visite; il possède quelques mots d’hindoustani et de persan, ce qui nous permet d’apprendre qu’il est allé à Ladak, qu’il a appris son métier chez un Afghan du Pendjab immigré à Lhaça. Cette rencontre nous fait sentir combien nous étions près des Indes lorsque nous étions sur les bords du Namtso. Si les hommes voyagent, on peut affirmer que les marchandises voyagent encore plus et que de main en main elles vont d’un antipode à l’autre. A Litang on nous vend des allumettes de Malmö. Elles ont suivi les fumeurs d’opium, elles leur sont très utiles pour leur fumerie, la pipe devant être souvent allumée; les lamas s’en servent pour les luminaires de leurs autels.

A Litang nous assistons à un beau coucher de soleil. Nous admirons un superbe paysage de nuages: à l’est ils sont accumulés au-dessus des montagnes; ils semblent épais, lourds, faits d’une matière solide; au-dessus, le ciel est rempli comme par la masse immense d’un métal incandescent: c’est la fournaise rutilante d’un atelier titanique et cyclopéen où l’on triture un monde; à son contact avec les nuages, l’or du métal en fusion a les teintes de l’acier.

Et de nouveau nous voilà pensant qu’on fabrique ici des montagnes qu’on répandra vers l’orient; tandis qu’à l’occident le ciel est pur, les hauteurs nettes et la besogne achevée: nous l’avons constaté aux dépens de nos jambes.

A Litang on tire le canon pour annoncer la fermeture des portes; c’est en même temps le signal des aboiements des chiens.

On nous confie à la garde de deux hommes armés de piques, de chaînes, d’une lanterne et de semelles de cuir cousues ensemble à une même extrémité: elles servent à claquer les joues des récalcitrants. Nous dormons en toute sécurité, par la bonne raison que nous avons enivré complètement nos gardes du corps et qu’ils ronflent.

Le lendemain, nous nous réveillons dans la brume. La plaine, les montagnes ont disparu. Soudain le soleil se montre, il frappe de ses rayons la grande lamaserie, et elle resplendit à travers les vapeurs qui flottent, s’élèvent, se perdent dans l’atmosphère comme les fumées de feux allumés sur les toits des maisons. Et Litang ressemble alors à un immense amphithéâtre d’autels érigés les uns au-dessus des autres jusqu’au ciel, où ils envoient la fumée des encens qu’on brûle on l’honneur de la divinité.

Après Litang nous ne trouvons plus que de petits villages. Enfin le 24 juin, nous descendons dans la vallée étroite où les maisons de Ta-tsien-lou se pressent. Un sentier pavé et glissant mène au pied de la terrasse où est établie une lamaserie au milieu de superbes peupliers. Plus bas coule une rivière torrentueuse au travers de bocages, sur un lit de cailloux et de rochers.

On la franchit au moyen d’un pont d’une seule arche sous laquelle l’eau bruit en écumant, car c’est d’une course folle que cette rivière passe dans la ville, posée sur ses deux rives.

A Ta-tsien-lou nous sommes accueillis à bras ouverts par nos compatriotes de la mission: Mgr Biet, les Pères Dejean, Giraudot Soulié, et par M. Pratt, un naturaliste anglais.

Ta-tsien-lou a une population composée de Tibétains et de Chinois. La plupart des Chinois sont soldats ou bien marchands, occupés surtout au commerce du thé, de l’or, de la rhubarbe et des peaux. On trouve aussi dans leurs boutiques des marchandises européennes: des tapis et des draps russes, des calicots anglais, de l’horlogerie suisse, des contrefaçons allemandes, des produits européens et différents affiquets d’origine chinoise.

La rhubarbe, fort mal séchée, se trouve à profusion dans les montagnes environnantes. Le thé de Chine arrive à Ta-tsien-lou sur le dos des porteurs; on l’enferme dans des caisses spéciales enveloppées de peaux qu’on mouille et qu’on coud autour tandis qu’elles sont fraîches: la peau se rétracte et protège la précieuse denrée contre les fugues et les caprices des yaks qu’on emploiera dorénavant à la transporter jusqu’à Lhaça et même plus loin.

L’or est recueilli par des orpailleurs misérables qui travaillent pour le compte des lamaseries. Il abonde dans toute cette région, qu’on n’aurait pas de peine à transformer en véritable Californie.

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Tandis que nous nous reposions avant de partir pour le Tonkin, un incident assez caractéristique se produisit. M. Pratt, naturaliste anglais, pourrait au besoin confirmer ce que nous allons dire: d’abord que les missionnaires lui ont rendu tous les services en leur pouvoir, sans jamais lui demander, pas plus qu’à nous, quelle était sa croyance. M. Pratt pourra dire que le mandarin de Ta-tsien-lou a essayé de fomenter une émeute contre nous, sous prétexte que nous «voulions voler» les trésors, insinuation ridicule et grotesque, comme on pense bien.

Il faut pourtant vous raconter cette histoire avec quelques détails. Imaginez-vous que depuis deux ans on promet aux missionnaires de Ta-tsien-lou des passeports qui leur permettront de retourner à Batang.

Il y a engagement solennel de les donner, mais on ne le tient pas. Mgr Biet croit devoir profiter de notre présence pour tenter une nouvelle démarche auprès du mandarin de l’endroit, nommé Fou-tchao-kong, et auprès du liang-tay de Batang, un certain Ouang-kia-yong. Ce dernier a été nommé récemment à la place du vieillard que nous avons rencontré dans cette ville; il se rend à son poste et se trouve à Ta-tsien-lou en même temps que nous.

Un conseil auquel nous assistons est tenu, et, après une discussion, les mandarins promettent des passeports aux missionnaires. Le nouveau trésorier s’engage à les emmener avec lui, le 17 de la lune. Ce personnage nous demande même un revolver destiné à terrifier les Tibétains. On le lui promet.

Bien entendu, les engagements pris par les mandarins ne sont pas sérieux. En effet, le 15 de la lune, dans la matinée, un homme du yamen vient nous prévenir officieusement que Ouang-kia-yong partira le lendemain, c’est-à-dire un jour plus tôt qu’il n’a été convenu. Or, on n’a pas vu l’ombre d’un passeport à l’évêché.

Dans l’après-midi nous envoyons Dedeken, vêtu à l’européenne, porter le revolver promis. Il en profitera pour obtenir quelques renseignements, sinon des explications. Il se présente à la porte du tribunal, remet nos cartes, selon l’étiquette; on l’introduit, puis on le prie de s’asseoir, car ces messieurs sont à table. On ne lui demande même pas ce qu’il veut. La salle du banquet est voisine de l’antichambre, les cloisons sont minces, et durant les cinq heures qu’il attend, Dedeken a tout le temps d’entendre insulter la France, les Européens et les missionnaires, dans les termes les plus malséants. Le mandarin Ouang-kia-yong se distingue par des éclats de voix: il veut que les injures soient entendues distinctement de celui qu’il ne daigne pas recevoir.

Le festin dure, la nuit tombe et Tchao-kong, mandarin de Ta-tsien-lou, fait battre le tambour dans la ville et convoque un homme par maison; le crieur public appelle à l’aide, criant sur tous les tons: «Secours au tribunal en danger et sus aux Européens. Armez-vous.» Le peuple s’arme, qui d’un sabre, qui d’un gourdin, tous d’une lanterne et d’un parapluie, car heureusement il pleut et cela rafraîchit l’enthousiasme.

Nous ignorions ces détails; mais, inquiets au sujet de notre compagnon, nous envoyons deux de nos hommes armés le chercher, le prier de revenir. Dedeken sort et il est tout surpris de voir les abords de la cour du yamen occupés par la foule.

On veut barrer le passage à nos hommes; ils menacent et reviennent avec Dedeken. Mais une foule de 500 à 600 individus les suit, malgré la pluie battante. Arrivé au pont qui traverse le torrent, Dedeken a une soudaine intuition du danger qu’il court d’être jeté à l’eau, il s’arrête et invite à haute voix les curieux à ne pas l’accompagner plus loin. La foule hésite un instant et nos gens arrivent sains et saufs à la maison.

Ces braves mandarins avaient suivi la tactique habituelle pour provoquer le massacre d’Européens. Ils n’avaient pas réussi pour plusieurs raisons: parce que la population de Ta-tsien-lou est composée en grande partie de marchands et qu’elle est pacifique--les marchands, en effet, se tinrent tranquilles;--parce que le chef militaire est musulman et qu’il vit en bons termes avec les missionnaires: il avait refusé d’envoyer 200 soldats qu’on lui demandait;--parce que le roi tibétain, invité à soulever ses sujets, n’avait pas bougé, par antipathie pour les Chinois.

Le lendemain de cette sotte affaire, le liang-tay Ouang-kia-yong partait pour Batang par un chemin détourné; les gens du Kuin-leang-fou se répandaient dans le bazar en proférant des insultes contre nous; ils annonçaient que nous allions être enchaînés et chassés comme des chiens. Les missionnaires devaient avoir le même sort. Le second du Kuin-leang-fou, un certain Liou-pin, disait qu’il fallait tuer les Européens, qu’il en avait lui-même massacré à Tchong-king et que _cela n’était pas difficile_. Nous supposons qu’on voulait nous effrayer, mais on ne nous effraya pas.

Que fait alors le mandarin, qui n’a pas atteint son but; il laisse passer trois ou quatre jours, puis il envoie un homme de confiance nous offrir des excuses pendant que nous sommes à l’évêché. Le messager était en tenue de cérémonie; il avait à la main la grande carte de son maître, qui, disait-il, _se reconnaissait seul coupable_, bien qu’on eût _agi à son insu, par erreur_. Nous répondons que nous n’accepterons ces excuses que lorsque le mandarin aura délivré les passeports promis aux missionnaires. Cet acte nous prouvera la sincérité du coupable repentant.

Le mandarin ne s’en tient pas là. Il nous fait voler quelques jours après, et, feignant d’instruire le procès des voleurs, il tient une grande séance en présence d’un public nombreux, et au moyen de faux témoins, de mensonges impudents, il s’efforce de nous salir et de nous déshonorer. La violence ne lui ayant pas réussi, il emploie la calomnie.

Nous envoyons un petit mot à son chef, qui habite Tcheng-tou-fou. Nous nous plaignons pour la forme, et notre plainte porte ses fruits: le coupable reçoit de l’avancement après notre départ.

Voilà l’administration chinoise à laquelle nos diplomates demandent des réparations, c’est-à-dire de la justice, de la loyauté. Nous croyons que c’est perdre son temps. Ces gens sont lâches, il faut leur inspirer la crainte: c’est le seul sentiment auquel ils cèdent.

Au moment où nous écrivons ces lignes, les bâtiments de guerre des puissances européennes se sont rassemblées et attendent le résultat des démarches et des discussions des ministres avec les Chinois.

Ils seraient disposés à agir. Nous pouvons prédire que les mandarins feront des excuses, qu’ils payeront une indemnité, qu’ils accorderont des concessions douanières à quelques-uns, des commandes de fusils destinés à tuer les Européens à d’autres, qu’ils feront des proclamations invitant le peuple au respect des Européens; on décapitera peut-être quelques chenapans qui devraient l’être depuis longtemps, et la comédie sera jouée. Les mandarins seront félicités par leurs supérieurs, ils recevront de l’avancement, on dira au peuple que les Européens sont des gens qui vendent leur vie pour de l’argent et qui font des menaces sans les exécuter jamais.

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Notre séjour à Ta-tsien-lou a duré plus d’un mois, car nos forces étaient épuisées et nous voulions arriver au Tonkin. Grâce aux bons soins de nos compatriotes, à leur obligeance, à leur aide, nous avons pu exécuter cette dernière partie de notre programme.

Pendant notre exploration nous avions fait de nombreuses collections destinées aux musées de France; à Ta-tsien-lou nous les avons augmentées considérablement, grâce à des achats que nous facilitaient nos compatriotes.

S’il avait fallu transporter nos ballots jusqu’au Tonkin, cela nous eût retardés et peut-être arrêtés à mi-chemin. Mais heureusement pour nous, M. Pratt, le naturaliste anglais bien connu, s’offrit à se charger du transport de nos bagages jusqu’au premier consul français, que nous supposions être à Han-keou et à qui nous adressions une lettre. Nous avons envoyé nos photographies par l’intermédiaire du consul anglais de Tchong-king; le consul européen le plus rapproché. Nous regrettons de ne pas savoir son nom afin de le publier à cette place, comme un faible hommage de reconnaissance. Photographies et collections sont arrivées en bon état en Europe, et elles sont exposées au Muséum, où elles resteront. M. Pratt a dû faire transporter nos paquets pendant un mois à dos d’hommes, acheter des jonques, descendre le Yan-tse-kiang jusqu’à Chang-haï. Notre consul de Han-keou étant absent, M. Pratt trouva tout naturel de transporter plus loin les collections adressées au Muséum d’histoire naturelle. A Chang-haï il se présente au consulat français, où M. Wagner lui dit ne pas vouloir s’intéresser (!) à cette affaire. Alors M. Pratt a recours au procureur des Missions étrangères, qui veut bien s’occuper de ces collections destinées à l’État, et les fait charger sur un paquebot des Messageries.

Grâce à M. Pratt, nous savions que les fruits de notre travail étaient en sécurité, autant que le permettent les rapides du Yan-tse-kiang, et nous pouvions nous diriger vers le Tonkin sans impedimenta.

Nous aurions peut-être quitté Ta-tsien-lou plus tôt, si, le 15 juillet, le bruit ne s’était répandu que des Européens partis de Sining-fou étaient en marche sur Ta-tsien-lou. Après avoir attendu une semaine ces Européens, que nous supposions être des Russes, nous sommes partis en suivant la route de Baber, le voyageur anglais.