L'Asie inconnue

Part 20

Chapter 203,800 wordsPublic domain

Au moment d’entrer dans Tchangka, nous admirons la garnison sur une ligne. Deux soldats viennent à nous, ils tendent des feuilles de papier rouge où sont écrites les formules de politesse. Ils nous souhaitent la bienvenue d’une voix forte et plient le genou, puis ils nous précèdent. Enfin nous atteignons le front de bataille, formé par une vingtaine de guerriers de tout âge, dont l’arme unique est un parasol en papier huilé. Ils ont triste mine, leurs faces sont patibulaires, presque tous fument l’opium: on le voit bien à leurs regards vitreux, à leurs traits émaciés. Pour nous conformer à l’étiquette chinoise, nous mettons pied à terre et défilons devant ces soldats et ces enfants de troupe; ils nous rendent les honneurs en mettant le genou à terre et en nous saluant de paroles chinoises dont nous ignorons le sens. Ensuite nous enfourchons nos bêtes et nous nous dirigeons vers le jardin, que des peupliers d’une haute futaie et au branchage touffu font ressembler à un Éden. La foule, composée de Tibétains, de Chinois, de métis, se presse autour de nous, curieuse, bavarde, moqueuse, bruyante; elle nous accompagne jusqu’aux tentes de toile que le mandarin a fait dresser en notre honneur.

Nous ne tardons pas à recevoir la visite de quatre soldats, dont fait partie celui qui nous a accompagnés depuis Dotou, et que commandent deux boutons blancs, parmi lesquels notre chef d’escorte. Cet imposant caporal prend la parole et de sa voix trompettante nous présente à nouveau les respects de la garnison, dont voilà les délégués, et nous prie d’accepter l’hommage qu’elle fait: 1º d’une boîte de zamba; 2º d’une boîte de fèves où sont enfoncées à moitié une ou deux douzaines d’œufs.

Ces messieurs nous font des génuflexions cérémonieuses tandis que des comparses enlèvent avec prestesse ces cadeaux, qu’on craint sans doute de nous voir accepter. Nous en avons eu du moins la vue. Abdoullah adore les œufs et il trouve le procédé empreint de singularité: faire passer des victuailles sous le nez de gens affamés lui paraît être une facétie de mauvais ton. Rachmed et Akoun sont du même avis, et ils font pleuvoir les injures sur la garnison.

Ils ne tardent pas à se consoler en voyant arriver deux guerriers portant sur l’épaule au moyen d’une perche un panier en bois--ayant la forme d’une table dont les quatre pieds rejoints seraient les anses,--et où se voient de nombreuses tasses pleines de divers ingrédients.

De nouveau notre caporal nous trompette un petit discours après nous avoir présenté la carte de visite du mandarin:

«Voici, dit-il, un repas que le mandarin de Tchangka vous envoie. Il est indisposé en ce moment et il regrette beaucoup de ne pouvoir vous rendre visite. Il demande des nouvelles de votre santé, et demain, à l’heure qui vous conviendra, il vous rendra visite.»

Nous remercions avec une effusion de cœur qui n’est pas moindre, et, sans perdre de temps, nous chargeons l’orateur de nous fournir une certaine quantité d’œufs frais, de poulets et de viande de porc, car nous avons vu quelques-uns de ces animaux errer dans la rue. Le caporal promet tout ce qu’on veut, et se retire. Aussitôt nous nous mettons à table, ce qui n’est pas une métaphore, pour la première fois depuis bien des mois: par les soins de l’administration a été placée devant nous une estrade, une table très basse où les plats sont entassés. Nous constatons que le nombre ne comporte pas toujours la variété, car sauf des tiges de bambou et des nageoires de poissons, le repas consiste en tranches de porc et en poulet découpé en bouchées. Tout cela est cuit dans la graisse de porc, et Rachmed fuit, en bon musulman qu’il est, et maudit Abdoullah, dont la voracité n’est pas empêchée par une prescription formelle du Coran. En somme, cette cuisine est assez fade. N’oublions pas de mentionner un dessert de boules de pâte où s’incruste du sucre colorié, et un petit pot d’_ara_, eau-de-vie de grains empestée.

Sur ces entrefaites arrive un chef tibétain. Il est le principal personnage de l’endroit, il nous fait des politesses et nous donne quelques renseignements. Il paraît que depuis vingt jours on a reçu à Tchangka des ordres à notre propos, envoyés par le chef chinois de Lhaça. Depuis quarante jours on sait que douze hommes ayant des chameaux se dirigent sur Batang. Le ta-lama de Lhaça a envoyé un papier aux lamas et au peuple tibétain.

Passant à un autre ordre d’idées, nous le questionnons au sujet des cultures et il nous dit que le blé ne réussit pas ici, à cause du froid et du vent soufflant presque constamment du sud: ainsi maintenant il y aurait quelquefois du givre dans la nuit. Aussi se contente-t-on d’orge, de fèves, de thé qu’on apporte de Chine et dont il y a un grand dépôt dans les docks de Tchangka.

Nous demandons à qui appartient le jardin où nous nous reposons.

«A la garnison, dit le Tibétain.

--Comment cela se fait-il?

--Autrefois il appartenait à des bonzes chinois qui avaient bâti une pagode, que les arbres entouraient, mais les Tibétains, s’étant révoltés, chassèrent les Chinois, tuèrent les bonzes et détruisirent la pagode de fond en comble. Les Chinois réunirent des troupes nombreuses, soumirent de nouveau le peuple tibétain, et pour punir les révoltés ils exigèrent, entre autres choses, qu’on cédât ce terrain à la garnison de Tchangka. Les soldats l’ont clos de murs, et ils y mettent paître leur bétail. La place étant commode, elle est devenue le lieu des divertissements, des promenades, des fêtes religieuses et des exercices militaires.

--Les soldats s’exercent-ils souvent?

--De temps en temps.

--Quand cela est-il arrivé pour la dernière fois?

--Il y a deux ans.

--Pourquoi ne s’exercent-ils pas plus souvent?

--Ils n’ont pas d’armes. A Tchangka ils n’ont que quatre sabres pour 130 soldats. Les autres sabres sont dans le magasin à Batang.

--Y a-t-il vraiment 130 soldats? Depuis que nous sommes arrivés, nous n’en avons vu qu’une trentaine.

--Il devrait y en avoir 150, car le mandarin touche la solde pour ce nombre-là. Mais, ne recevant lui-même que cinq à six onces d’argent par mois, il augmente ses appointements en réduisant son contingent. Autant de soldats en moins représentent autant de fois une once et demie qu’il met en poche chaque mois. Ceux qui meurent ne sont pas remplacés, et comme la plupart des soldats sont mariés, on inscrit sur les rôles leurs enfants mâles, qui ont ainsi la perspective de toucher la solde de leur père lorsqu’ils seront en âge de le remplacer, si l’on juge à propos de les enrôler. De la sorte figurent toujours 150 soldats environ sur la liste de solde, c’est pour cela que vous avez vu des garçons de treize à quatorze ans parmi les soldats alignés pour vous saluer.

--Quels sont les soldats qui ne se marient pas?

--Les fumeurs d’opium, à qui il ne reste pas assez d’argent pour nourrir une femme et des enfants.

--Les femmes sont Tibétaines?

--Tibétaines ou bien filles de Chinois et de Tibétaines.»

Notre interlocuteur prend congé de nous en nous saluant d’une inclination de corps et en joignant les poings.

Notre vieil interprète nous fait ensuite la confidence que, malgré son désir, il ne nous accompagnera pas à Batang, parce que notre caporal, son chef, le déteste.

«Je sais, dit-il, qu’il intrigue auprès du mandarin pour vous accompagner plus loin. Il obtiendra la permission au détriment d’un autre, car le mandarin est du Setchouen comme lui. Il me fera remplacer, cela est sûr. Tous les soldats de la garnison se disputent à qui ira avec vous, parce qu’ils savent que vous nous avez généreusement récompensés.»

Nous recommandons à l’interprète de faire pour nous une provision d’œufs, car nous ne comptons qu’à demi sur son caporal, bien que celui-ci réalise un certain bénéfice en nous fournissant des vivres. Nous sommes mis en défiance par la facilité avec laquelle ces Chinois nous ont toujours promis ce que nous leur demandions, et par l’habileté avec laquelle ils se sont excusés de n’avoir pas tenu parole. Ils nous ont encore promis pour demain du porc frais et nous nous endormons en songeant à des côtelettes rôties: elles seront excellentes.

CHAPITRE XIV

PAR LA CHINE AU TONKIN

Le 2 juin, nous nous réveillons à Tchangka après un minimum de -4 degrés dans la nuit. Le vent souffle du sud toute la matinée, puis il cesse, et la pluie tombe.

Trois coups de fusil annoncent le quinzième jour du mois chinois, un jour de fête où l’on se rend à la pagode pour faire aux statues les révérences selon le rite.

Le secrétaire du mandarin vient nous annoncer que son chef est sorti de son tribunal et que ses scribes l’accompagnent à la pagode afin de remplir les devoirs de la religion. Et il ajoute: «Ne vous étonnez pas que notre chef ne vous fasse pas visite, ainsi qu’il vous l’avait promis hier, car il sera occupé une bonne partie de la journée et il ne voudrait pas vous déranger dans la soirée. Voici un papier pour vous.»

C’est une longue pancarte en langue chinoise et tibétaine. L’envoyé du mandarin nous la lit et nous apprenons de la sorte que: arrivés le quatorzième jour de la lune, nous partirons le seizième, qu’on nous fournira six chevaux de selle, six chevaux de bât et trente-trois yaks. Deux soldats prendront les devants, prépareront les logis et rassembleront les bêtes, deux autres nous accompagneront. En cinq jours nous serons à Ba.

La route que nous suivons est la grande route des pèlerins. Elle est marquée par de nombreux obos, formés par des amas considérables de prières gravées. Souvent nous voyons des «Om mané padmé houm», taillées avec soin dans de petites dalles schisteuses et dont les creux sont coloriés en bleu, vert, jaune. Ces lettres brillantes plaisent à l’œil et égayent le chemin de Lhaça, où elles sont placées comme des affiches réclames en faveur du Tale Lama.

Nous remarquons aussi, sur les obos et au sommet des chapelles, des colonnettes de bois terminées par des boules, des croissants ou des ornements mal dessinés, mais taillés tous de la même façon; nous comptons sur chacune de ces colonnettes douze anneaux en creux. Ce chiffre douze, revenant toujours, doit répondre à une préocupation religieuse ou superstitieuse. Nous avons demandé des explications aux personnes compétentes et nous ne sommes pas encore éclairés à ce sujet. Peut-être cela a-t-il rapport avec le cycle tibétain de douze années?

Certains auteurs ont dit que Lhaça est le rendez-vous d’innombrables pèlerins. Nous ne savons sur quoi ils basent ces assertions; quant à nous, nous en avons rencontré et nous en rencontrerons fort peu. Il doit y avoir exagération, à moins que la population du sud du Tibet et au nord des Himalayas, étant très dense et très dévote, ne fournisse la presque totalité des pèlerins.

Le commerce du thé entre la Chine et le Tibet est assez considérable. Le transport de cette denrée s’effectue principalement par la route de Ta-tsien-lou à Lhaça par Tsamdo, et le va-et-vient des yaks chargés ou vides donne de l’animation à la route. Les relais sont fixés par la coutume, et chaque village contribue pour sa part au transport du thé, et reçoit une rétribution proportionnelle, payable en thé le plus souvent, mais après que l’impôt a été payé par un nombre suffisant de corvées.

A trois heures de Kouchou nous relayons à Leindünne, où l’on arrive par deux petites passes et qui est une lagune de 3.600 mètres environ. On traverse un paysage charmant de sapins et de chênes à feuilles de houx. Les vallées sont toujours cultivées, et dans presque tous les deltas on voit des fermes entourées de champs verts.

La population paraît moins pauvre. Elle est mieux vêtue, mieux chaussée. De temps à autre on aperçoit des indigènes gras. Les femmes apportent quelques modifications à la toilette tibétaine. Leur jupe courte est plissée par derrière, serrée à la taille par une ceinture de cuir à ornements de métal et recouverte devant par un tablier. Leur coiffure se civilise, elles ne taillent plus leurs cheveux à la hauteur des sourcils, elles se contentent d’une raie sur le crâne, leur front est à découvert, et elles réunissent de nombreuses petites tresses en une seule natte, derrière la tête. Les vêtements sont de bure, quelquefois à fond rouge, et rayés des couleurs nationales du Tibet, de vert, de rouge, de jaune. Sous le soleil, cet assemblage fait un bariolage assez méridional, rappelant l’Andalousie. A peine avons-nous fait cette remarque que nous sommes assaillis par un vent glacial du nord.

Après Leindünne, la route bifurque vers Batang et Atentze. D’après les soldats chinois qui ont voyagé dans cette direction, en quatre jours on peut aller à Atentze, et en un mois d’Atentze à Yunnan-fou. Mais la route, très montueuse, aurait des passes innombrables et si difficiles, que seuls des piétons ou porteurs pourraient l’utiliser, et des yaks ou d’autres bêtes de somme ne pourraient passer par là. Toujours d’après les soldats, on ferait beaucoup de commerce dans cette région. Les missionnaires français l’ont en partie visitée et nous renvoyons aux travaux des pères Desgodins et Biet les personnes désireuses de connaître ce coin de l’Asie.

Bien que les vallons soient cultivés avec soin, les récoltes ne sont pas suffisantes pour nourrir le poste de Leindünne, car il va chercher ses provisions à Atentze. C’est à ce marché que les soldats achètent leurs légumes secs et leur riz. Ils élèvent des poules qui leur pondent des œufs, et des porcs qu’ils tuent quand ils sont gras. Bien qu’ils n’habitent qu’à deux jours de Batang, ils ne s’y fournissent de rien, le prix des choses étant très élevé dans cette ville; mais c’est là qu’habite le _liang-tay_, l’homme aux onces d’argent, le trésorier-payeur, et lorsque la fin du mois est proche, le poste détache un des siens afin d’aller recevoir la solde. Ce courrier a la consigne de revenir très vite, «car un retard serait grave, me dit le caporal: il faudrait alors acheter à crédit».

En passant dans le village de Leindünne nous remarquons une tentative d’ornementation architecturale: d’abord des modillons bien alignés, puis, taillés dans les volets des fenêtres, des dessins plus ou moins géométriques. A en juger par la grande quantité de _manis_[5] fraîchement peints de couleurs éclatantes qui jalonnent la route, nous sommes en pays de sanctification. Est-ce un sentiment religieux qui pousse des laboureurs mangeant dans leurs champs à prendre d’un commun accord de la terre à la poignée et à la lancer en l’air dès que nous sommes passés? ou bien avons-nous réellement mauvaise tournure et l’œil jettateur? Nous ne saurions vous le dire.

[5] Prière gravée.

A cinq kilomètres environ de Leindünne, en passant d’une vallée dans une autre, nous arrivons en haut d’un escarpement; il domine une lamaserie posée sur un terre-plein, dans la vallée où la route d’Atentze descend vers le sud, le long de la rivière. Une passe de 3.600 mètres, la seconde depuis Leindünne, nous mène à un plateau nu où apparaissent des grès schisteux.

Après une heure et demie de discussions, la population se décide à transporter nos bagages jusqu’au prochain relais, à 3 kilomètres de là. Et alors de nouvelles discussions recommencent, puis nous faisons encore 7 kilomètres par une gorge boisée; elle serait charmante si la pluie ne tombait pas. Nous arrivons à Kountsetinne, montés sur des chevaux dont les jambes laissent beaucoup à désirer. Nous décidons de passer la nuit dans le caravansérail de l’endroit, appelé kouen-kan en chinois. La malpropreté de l’établissement est telle que nous préférons dresser la tente dans la cour, malgré le mauvais temps.

Vous avez lu déjà la description d’auberges chinoises, bâties en bois, où les chambres pour les voyageurs, les écuries, les cuisines, communiquent de telle sorte que les poules, les porcs, les hommes se coudoient, si l’on peut dire cela d’êtres aussi divers. Les odeurs des plats et d’autres objets se confondent; la vermine sort des fentes des planches pour souhaiter la bienvenue aux voyageurs, et l’on préférerait loger dans les branches d’un arbre plutôt que dans un pareil taudis. Dire que plus tard, en comparaison des auberges de la vraie Chine, celles du Tibet nous sembleront des établissements de premier ordre! Il paraît que le _kouen-kan_ ou _kong-kuan_ est destiné à loger les mandarins et les soldats de passage: on nous y installe parce qu’on nous considère comme des personnages de qualité.

Le gardien de cet immeuble fait un grand éclat, il crie, il menace les indigènes. Il leur reproche de nous mal servir, de ne pas transporter les bagages avec assez de précautions, de ne pas balayer la cour assez vite, de ne pas apporter le bois pour le feu. Il leur rappelle que nous sommes des «grands hommes» (_tajen_, comme disent les Chinois), ayant droit au respect. Tout cela est débité avec l’apparence d’une vive indignation. L’orateur semble se désoler qu’on nous traite mal, et souffre plus que nous-mêmes de la barbarie de ces gens. Mais les Tibétains s’émeuvent fort peu des criailleries de ce Chinois, ils n’en font pas un seul mouvement plus vite et ils continuent à jeter les ballots de-ci de-là jusqu’à ce que nous intervenions.

Cette petite manifestation du gardien a son but. Il a su par ses compatriotes que nous n’avons pas donné de cadeaux aux chefs des précédents villages parce que nous avons été mécontents. Il veut nous prévenir en sa faveur, et, les paroles ne coûtant pas une sapèque, il prononce un véritable discours, avec des gestes éloquents et une voix tonitruante.

A la nuit tombante, les chefs tibétains et chinois, qui causent tranquillement en fumant leurs pipes et en buvant le thé, à l’abri de la pluie, sortent de l’auberge avec une vitesse relative. Les deux principaux, le chef tibétain du village et le chef du poste, montent à cheval et partent en reconnaissance avec sabres et fusils.

Nous sommes tout surpris de cette prise d’armes. Notre bouton blanc nous explique avec des froncements de sourcil et sa voix trompettante qu’un piéton vient d’accourir en toute hâte afin de réclamer du secours.

Il paraîtrait qu’à quelques centaines de mètres du village, dans le bas de la gorge, des brigands descendus de la montagne ont surpris les Tibétains qui avaient amené nos bagages et leur ont pris six chevaux. Afin d’exécuter plus facilement ce coup de main, les brigands ont eu soin de laisser passer le gros de la troupe et de n’attaquer que l’arrière-garde. On va réunir quelques hommes du village, et poursuivre les ravisseurs. «Mais, ajoute le bouton blanc avec philosophie, cela ne servira à rien, car les voleurs ont de l’avance et ils se sont déjà dispersés dans les fourrés de la montagne.

--De pareils faits se produisent-ils souvent?

--Oui, assez souvent. En effet la montagne est peuplée de sauvages incorrigibles contre lesquels on ne peut rien.»

Toute la nuit, les ondées de pluie se succèdent, et le matin nous nous réveillons dans les nuages.

La descente commence à cinq minutes de l’auberge, qui est située à 2.500 mètres environ. Nous voyons des clématites, des seringas, des jasmins, des églantiers. Bientôt nous sommes dans des champs cultivés, où nos hommes trouvent des radis presque murs. Puis voilà des noyers avec des noix déjà mangeables. On descend encore et à 1.650 mètres l’orge est aussi à peu près mûre; à 1.350 mètres la gorge est déboisée complètement, et l’on moissonne déjà. A 1.200 mètres, la moisson est sur les toits, et l’on peut donner de la paille fraîche aux chevaux. Vous voyez par ces constatations successives sur une même pente de montagne que l’altitude n’est parfois qu’une latitude en hauteur.

La population de ce versant de la montagne est assez farouche et elle n’obéit pas mieux à ses chefs que celle placée sur l’autre versant.

Le costume se modifie sous l’influence des modes chinoises; les métis sont nombreux et les chefs des indigènes ont les cheveux rasés sur le devant du crâne comme les mandarins de la nation conquérante. La chaussure n’est plus tibétaine, les enfants ont au pied des sandales; deux lanières passant l’une entre le gros orteil et le premier doigt, l’autre entre le troisième et le quatrième, serrent le talon par derrière.

Nous suivons par une pluie battante un sentier assez difficile se déroulant le long des berges hautes de la vallée. Puis tout à coup nous la quittons et nous apercevons un grand fleuve, dans une vallée large de 7 à 800 mètres. C’est le Kin-cha-kiang, le Fleuve Bleu immense.

Nous longeons sa rive droite à travers les pierres, parfois nous sommes sur une plage sablonneuse déposée par le fleuve lorsqu’il a pu s’enfoncer dans les rochers de la rive opposée; on descend dans le fond des crevasses que les torrents ont fouillées en se précipitant d’en haut, on remonte leurs berges abruptes, ou, lorsqu’elles sont à pic, on se glisse au flanc des pentes par les méandres d’un sentier.

Nous sommes loin d’avancer aussi vite que le fleuve s’en va. Le Kin-cha-kiang, le Yang-tse-kiang de l’est, roule impétueusement ses eaux. Son allure est sauvage, bruyante. Tantôt il bondit sur les roches des rapides, tantôt il bat comme un furieux les dures assises de la montagne: il creuse des anses où son eau se calme, se repose, mais pour repartir avec une vitesse étonnante. Il se tord, il se démène dans une prison de pierre, frayant sa route vers l’Océan comme s’il avait hâte de se déverser dans son sein. Mais si l’on considère la montagne où il est enserré, on se dit qu’il a beau faire, qu’il ne la pourra saper malgré sa rage. Au milieu de ces prodigieux accidents géologiques, le Kin-cha-kiang se tortille ainsi qu’un vermicule infime et impuissant.

Mais nous nous sommes éloignés du fleuve. La route est plus facile; elle s’élève sur une berge en terrasse et nous galopons sur le sable à travers les églantiers, qui nous accrochent de leurs épines. Nous arrivons au delta que forme le Chisougounc en débouchant des montagnes. Nous le traversons sur un pont qui ne nous inspire qu’une médiocre confiance, car nous ne sommes plus accoutumés à nous servir de ces ustensiles civilisés de voyage: nous sommes habitués aux gués.

En haut des roches, de l’autre côté du pont, des coups de fusil éclatent à la file et des cris sauvages retentissent. Ce sont les honneurs que nous rendent des hommes juchés là, afin de surveiller cette vallée latérale par où descendent fréquemment les brigands qui infestent le pays. Le mandarin chinois de Batang aurait donné l’ordre de veiller sur nos personnes, et ce poste va retourner à son village, maintenant que nous sommes passés.

Depuis Tchangka nous sommes sur un terrain français, car, après Huc et Gabet, le père Renou a pénétré dans le Tibet, où il a rassemblé les éléments d’un dictionnaire qu’on peut comparer à celui de Csoma, le savant Hongrois dont il a complété les travaux. L’intelligent et énergique père est mort dans ce Tibet qu’il a ouvert à ses successeurs, en leur permettant d’en étudier la langue. Puis viennent les pères Fage, Desgodins, Thomine, qui pénètrent jusqu’à Tchamdo, et tant d’autres, dont tout Français et tout Européen devrait savoir les noms.