L'Asie inconnue

Part 19

Chapter 193,919 wordsPublic domain

A Tjichounne, le 19 mai, nous retrouvons des hommes armés de sabres, ayant le fusil sur le dos. Ils sont de plus haute taille que tous ceux que nous avons vus jusqu’alors; ils offrent le beau type tibétain; leurs traits sont réguliers, leur mine fière. Beaucoup d’entre eux ont plus de 1m,80 de hauteur. Ils ne paraissent pas nous considérer avec respect. Ils sont tous riches.

Ils font des difficultés pour nous fournir des bêtes, puis, lorsqu’elles sont là, leurs chefs discutent entre eux et se querellent, se séparent, tiennent des conciliabules à l’écart. Cela va mal.

Enfin ils chargent et nous partons; nous traversons le La-tchou près du village, où un Chinois fait du commerce. Après trois heures de marche, ils ne veulent plus avancer et prétendent nous laisser dans le désert avec nos bagages; déjà ils déchargent leurs bêtes. Nous intervenons et, le revolver au poing, les contraignons d’avancer, ce qu’ils font en ricanant avec insolence, avec des moqueries; ils ralentissent systématiquement la marche, feignant à chaque instant de charger mieux leurs yaks. Puis des cavaliers armés arrivent au galop, mais nous les invitons à prendre le large.

Nous faisons passer l’envie de plaisanter à nos Tibétains et les menons bon train cinq heures durant. Obligés de surveiller ces grands gaillards, nous devons renoncer au plaisir de poursuivre les ours que nous voyons dans chaque repli de la steppe, sans quitter le sentier. Rachmed en a tué un la veille.

Le soir nous devenons amis avec nos yakiers, et ils nous promettent une grande étape pour le lendemain. Dans la nuit il gèle, car nous sommes à 3.900 mètres dans la steppe. Le minimum est de -4 degrés. Nous remettons nos pelisses.

Le 20 mai, ayant trouvé des sources chaudes non loin du camp, nous descendons la vallée jusqu’à Ouochichoune, où il y a des tentes noires au bord de la rivière. Le chef de l’endroit nous annonce que deux Chinois sont venus lui apporter la défense de rien nous vendre. Il y aurait quatre Chinois qui nous attendraient à deux jours de là pour nous empêcher d’aller à Batang. Mais il n’exécutera pas les ordres des Chinois. «Il tient à notre disposition autant de yaks et de chevaux que nous voudrons.» Cela ne le gênera pas, car ici les troupeaux de yaks, de chevaux, de moutons sont nombreux. Un bon mouton se paye une roupie. Plusieurs lamas viennent nous voir; ils nous marquent de la sympathie aussi bien que la foule.

Un lama est énorme; c’est le quatrième ou le cinquième homme gras que nous comptons depuis que nous sommes dans le Tibet, où la maigreur est générale. L’embonpoint excessif y est l’apanage des chefs et des riches, comme dans tout l’Orient. Nous avons entendu employer le même mot tibétain pour marquer un haut rang et le bon état d’un mouton ou d’un yak. C’est le mot _bembo_ qui paraît avoir ce double sens, qu’on retrouve en espagnol dans _gordo_ qui se dit des gens gras et des gens riches. Ce menu fait semblerait prouver un travail de cervelle analogue. Puisque nous sommes sur le terrain philologique ou linguistique et que nous venons de tuer un coucou, oiseau qui dans tous les pays a reçu un nom onomatopéen, nous allons voir ce que peut la différence d’oreilles. Le coucou s’appelle _kounjou_ en chinois; _kouti_ en tibétain; _koukouchka_ en russe; _kakou_ en dialecte tarantchi; _pakou_ en ousbeg.

Le 22 mai, nous arrivons à Dzérine par des montagnes moins élevées que celles que nous avons vues jusqu’à présent: ce sont des collines, des croupes arrondies, des vallées peu profondes. A l’horizon, plus de hauts pics, plus de neige éblouissante: on pourrait s’imaginer que, les vagues étant moins hautes, l’orage va se calmer et que nous allons enfin aborder dans la plaine. Ce n’est là qu’une impression produite par le manque d’horizon. Aussitôt que nous monterons au sommet d’une passe, nous verrons dans quel chaos de crêtes, de chaînes, de pics nous sommes empêtrés. Au reste nous ne reverrons la plaine qu’au delta du Tonkin.

A Dzérine nous recevons la visite du second chef tibétain de Goundjo; il nous raconte que les Chinois font leur possible pour nous empêcher d’aller à Batang, qu’ils ont beaucoup insisté auprès de son supérieur pour qu’il nous refusât des moyens de transport et des vivres. Mais ce chef aurait répondu qu’il n’était pas sujet chinois, mais soumis au ta-lama, de qui il exécuterait les ordres.

«Vous n’avez donc pas à vous inquiéter, dit le chef, on vous transportera à Batang et même à Ta-tsien-lou. Tout le long de la route les Tibétains vous aideront, car ils savent que le ta-lama est votre ami; je vous le répète, soyez sans crainte, tout sera pour le mieux.» Cette dernière pensée est corroborée par le geste napolitain qui consiste à réunir les doigts de la main le bout en l’air.

A Dzérine, la population n’est pas assez considérable pour fournir, à elle seule, la corvée du transport, et le chef envoie des cavaliers et des piétons réquisitionner des porteurs. Ils arrivent à l’heure dite. Beaucoup sont de très haute taille, quelques-uns ont au moins 1m,85. Ils ont la face fort large, le crâne en pointe, en forme d’œuf; le prognathisme dentaire est la règle générale. Ils sont très vigoureux, très gais; ils jouent comme des enfants. Leurs maisons sont construites comme celles des étapes précédentes; pourtant nous voyons de temps en temps des sortes de fenêtres fermées par des volets en bois.

Nous partons de Dzérine en nombreuse caravane, accompagnés de plusieurs petits chefs qui sont aux petits soins pour nous. Nous sortons de l’étroite vallée pour gagner, par une gorge adjacente qu’une lamaserie surplombe, la douce montée qui nous mène à une passe de 4.000 mètres, après que nous en avons franchi une première de 3.950. Toute cette étape est exécutée gaiement, nos porteurs chantent, crient, jouent tout le long de la route. On dirait une bande d’écoliers à qui l’on vient de donner vacances. Chaque fois qu’ils passent près de nous, ils nous saluent en souriant.

Les faits et gestes d’un garçon de onze à douze ans m’amusent chemin faisant. Il a les traits réguliers, une belle figure, il a l’air fier et décidé. Tout son être dénote une vitalité puissante; il est affamé de vie, de mouvement. Il bondit comme un chevreau à côté de mon cheval. Il voudrait absolument porter le long fusil de son frère aîné, mais celui-ci lui fait comprendre que la crosse toucherait le sol, la bandoulière étant trop longue. Et alors l’enfant se résigne à conduire par une longe une chèvre que nous avons achetée et qui ne veut pas suivre notre petit troupeau. Mais il s’amuse à lâcher la chèvre et à la rattraper. Puis il fabrique un lasso avec une corde et la jette à la tête de notre mouton ou sur notre singe, posté en haut d’un coffre. Il lance des pierres aux yaks, dans la pelisse de ses frères rabattue sur leurs reins, dans l’eau, afin d’éclabousser les badauds. Un homme de ses connaissances passe et il se précipite, il le saisit à la ceinture, il essaye de le renverser, l’autre résiste doucement, en souriant; mais il s’acharne en grinçant ses dents fines de jeune loup. Se tenir en repos est pour lui chose impossible: il récrée ses parents de ses saillies; si une bête s’écarte pour brouter l’orge en herbe, il court sans hésiter, la ramène à coups de pierres dans le sentier. Il satisfait un invincible besoin de mouvement. A juger d’après ses actes et allures, il semblerait qu’il doive être un jour un homme brave, énergique, beau, intelligent. A quoi tout cela lui servira-t-il? De quel usage lui seront son intelligence, son énergie, sa beauté? Ses belles dents elles-mêmes ne seront employées qu’à manger du zamba, et elles s’useront à grignoter de l’orge grillée. Seules ses jambes, seuls ses bras trouveront leur emploi. Pourvu qu’il conserve longtemps sa gaieté, sa vigueur, la vitesse de ses pieds, il sera heureux. C’est le vœu que nous faisons.

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Dans la vallée de Maktchou nous remarquons beaucoup de maisons en ruines. Nous questionnons les indigènes à ce sujet:

«Qui a démoli ces maisons?

--Les Sokpou sont les auteurs de ces dévastations. Ils habitent au nord de nos territoires.

--Pourquoi sont-ils venus vous faire la guerre?

--C’est parce qu’ils avaient appris qu’au sud se trouvaient des lamaseries remplies de butin et possédant beaucoup d’argent. Alors ils ont conçu le projet de s’emparer de ces richesses; des chefs les ont conduits et ils ont envahi notre pays. Ils ont emporté tout ce qu’ils ont pu; ils ont massacré les habitants, brûlé les forêts et les maisons. Personne n’ayant pu leur résister, ils sont partis sans encombre. Les survivants sont revenus, ils ont demandé l’aide des tribus voisines, les lamaseries ont fourni de l’argent, et ces sortes de forteresses, ces murs à créneaux que vous apercevez sur les hauteurs ont été construits. Ils tombent en ruines depuis que la sécurité est revenue. Au reste nous n’avons plus été attaqués par ces Sokpou.

--Mais pourriez-vous nous expliquer avec plus de précision ce que sont ces Sokpou et où ils habitent?»

Alors Losène intervient et dit:

«Ils habitent sur la route qu’ont prise les serviteurs que vous avez renvoyés avant que nous nous mettions en route. Leur pays est plus loin que Natchou.

--Dans le Tsaïdam?

--C’est cela.

--Et à quelle date a eu lieu cette invasion?

--Il y a longtemps, très longtemps.»

Une fois de plus, nous constatons combien il est impossible en Orient de recueillir le moindre renseignement historique. Il semblerait que le présent seul les intéresse. Les documents sérieux font défaut; si les historiens se contentent des sources asiatiques, ils risqueront fort de ne rien comprendre au passé qu’ils voudront ressusciter.

Après Hassar nous remontons le cours d’une rivière qui se tord à travers des roches élevées et formant un étroit défilé. Un sentier incommode, mauvais escalier ménagé dans le roc, mène dans une vallée cultivée, large de cinq à six kilomètres, où se découvrent des hameaux habités et des ruines nombreuses. Nous reprenons la direction du sud-est, que nous avons abandonnée un instant. Nous grimpons sur un plateau et le long de contreforts; nous redescendons dans une autre vallée, où nous trouvons le village d’Acer. Le tonnerre et la pluie annoncent notre arrivée, mais nous avons le temps de nous abriter sous de beaux peupliers.

Les champs sont cultivés avec soin, bien épierrés, défendus par des murs de moellons entassés. Les arbres sont déjà précieux, car nous voyons plusieurs petits peupliers récemment plantés qu’on protège contre le bétail en les entourant d’épines.

La pluie ayant cessé de tomber et le soleil luisant à nouveau, la vallée nous paraît ensanglantée, car sa terre est rouge et elle vient d’être lavée par les eaux.

Ayant changé nos bêtes de somme à Acer, nous allons camper à Lendjounne, sur le petit plateau où se serrent une vingtaine de maisons. Nous posons notre tente près d’une source, sous des peupliers que nous prenions de loin pour des saules, dont ils ont le branchage divergent et s’arrondissant en boule.

Le soir, à l’heure de la rentrée des troupeaux, nous entendons un chant s’éloigner dans la montagne. Plusieurs voix se mêlent. La mélodie rappelle la lamentation des pleureuses musulmanes suivant les morts qu’on porte au cimetière. Il est possible qu’on accompagne un corps qui sera exposé sur le sommet de la montagne.

Il pleut dans la nuit. Nous partons pour Dotou par un ciel couvert et un vent du nord. Hier le vent du sud nous a amené un orage et la pluie.

Ce matin, on nous a annoncé que deux Chinois de Ba et un de Tchamdo nous attendent à Dotou. Le mandarin chinois nouvellement envoyé de Pékin à Lhaça est passé dernièrement à Ba et à Tchamdo; il aurait été averti de notre voyage par les autorités tibétaines, et aurait dit: «C’est bien, il faudra leur donner assistance.» Le mandarin qu’il remplace à Lhaça et qui retourne à Pékin aurait parlé dans le même sens. Quoi qu’il en soit, les Tibétains nous aideront à transporter nos bagages jusqu’à Ta-tsien-lou. Il ne nous est pas désagréable d’entendre renouveler les promesses d’autrefois, au moment où nous allons retrouver les autorités chinoises, bien que nous pensions qu’on nous laissera passer, le moyen le plus commode de se débarrasser de nous étant de nous expédier à la côte.

La route de Lendjounne à Dotou passe sur des plateaux dénudés. Une passe imperceptible, de 3.300 mètres, mène à une région mamelonnée comme à la fin d’une chaîne. On aperçoit quelques hameaux dans des vallons, des ruines sur les hauteurs, quelques murs blanchis de lamaseries. Mais plus de maisons en bois, pour la bonne raison que les forêts ont disparu. En trois heures nous arrivons à la lamaserie de Dotou, posée sur une terrasse près de la rivière de Maktchou.

Nous sommes bientôt entourés par une foule très nombreuse, car cet endroit est fréquenté par des pèlerins. Bon nombre de badauds nous considèrent en se tenant le nez; serait-ce pour marquer le dégoût, ou n’est-ce pas plutôt une attitude d’étonnement et d’hésitation?

A quelque distance de l’endroit où notre tente est dressée, on en voit une autre, habitée par les Chinois dont on nous a parlé à Lendjounne. Ils se mêlent à la foule et nous considèrent un instant; puis ils retournent sous leur tente et ne tardent pas à se présenter, mais en grande tenue. Leur chef est un petit mandarin à bouton blanc, grade équivalent à peu près à celui de brigadier ou de caporal. Il ne nous parle pas moins avec une dignité compassée bien faite pour nous en imposer. Ayant montré sa carte de visite, salué en tenant bien l’un contre l’autre ses poings fermés, il nous dit être envoyé par le chef de Djankalo (Tchangka) afin de nous accueillir, de nous souhaiter la bienvenue et de nous accompagner plus loin. Il est à notre service et nous pouvons disposer de lui complètement. Il nous invite même à nous rendre sous sa tente afin de boire une tasse de thé; il craignait qu’il ne nous fût arrivé malheur, car on avait annoncé depuis longtemps notre arrivée, et il ne s’expliquait pas ce retard. Il y a huit jours qu’il nous attend à cette place, qui est fort mauvaise, dit-il. De plus, ses provisions commencent à diminuer, et il est content de pouvoir bientôt partir. Immédiatement il va expédier à Djankalo un courrier qui portera de nos nouvelles à son supérieur, lequel sera enchanté d’apprendre que nous sommes en bonne santé et qu’il ne nous est arrivé rien de fâcheux.

Or je venais d’entrer sous notre tente, lorsque des cris d’émeute retentissent. Henri d’Orléans m’appelle; je sors et je vois une mêlée, des gens qui se battent, un homme ensanglanté que Rachmed tient sous le genou; d’autres, le sabre à la main, ou lançant des pierres. Akoun et Abdoullah tirent quelques coups de revolver en l’air, et le vide se fait autour de nous. Nous gardons par devers nous deux ou trois de ces individus, et surtout le mieux rossé, qui est un chef et l’auteur de toute cette bagarre.

Il s’était, paraît-il, obstiné à vouloir manier la peau du yak sauvage. Rachmed l’avait prié de s’écarter, et comme ce curieux était un chef entouré d’une partie des gens de sa tribu, il avait refusé de faire un pas en arrière, il avait même saisi la peau. Rachmed l’avait alors repoussé; le chef avait, sans hésiter, tiré son sabre ainsi que ses voisins, et cela avait provoqué immédiatement une sortie de nos troupes, dressées admirablement à ce genre d’exercice. D’abord Rachmed avait appliqué un coup de crosse de revolver sur la tête de l’insolent, et comme ses compagnons lançaient des pierres, il l’avait terrassé sans perdre une minute, et il le rossait au moment où je suis sorti, tandis que mes compagnons tenaient les autres à distance, les repoussant à coups de bâton et de crosse. Nous finissons par éloigner les assaillants et nous les faisons prévenir par notre lama que s’ils recommencent nous tirerons droit sur eux.

Cédant aux prières de notre lama, nous rendons la liberté à ceux que nous tenons et qui sont fort endommagés.

Une vingtaine d’entre eux, postés sur une terrasse près de la lamaserie, nous menaçant avec des pierres, nous nous dirigeons de leur côté, et ils jugent à propos de ne pas nous attendre.

C’est alors que nous voyons apparaître nos amis les Chinois, qui se sont tenus sous la tente aussi longtemps que le tumulte a duré. Et alors ils prennent des airs terribles et nous disent:

«Nous allons leur faire des reproches.»

Ils vont jusque sur la terrasse, les mains derrière le dos, en promeneurs, et, comme il n’y a plus personne, ils regardent les Tibétains, qui se tiennent à cinq ou six cents mètres de là, et ils reviennent du même pas, près de notre tente.

«Nous leur avons fait de bonnes recommandations, dit le bouton blanc, mais elles ne serviront à rien. Ce sont des sauvages si méchants que ni Lhaça ni Pékin n’en veulent pour sujets. Il est impossible de quitter la grande route et de pénétrer dans leurs montagnes. Jamais on ne les rencontre sans que des querelles surgissent. L’an dernier, ils ont pillé un envoyé de l’empereur; ils ont refusé récemment des bêtes de somme qu’on leur demandait pour notre mandarin qui allait à Lhaça. Nous-mêmes n’avons pu obtenir des chevaux qu’en les menaçant de votre arrivée, et leur disant que vous tireriez dessus s’ils n’obéissaient pas. On ne pourra jamais rien en faire, car lorsque nous leur parlons les paroles de raison, ils ne nous écoutent pas ou ne veulent pas nous comprendre, et si nous nous avisons de leur donner des coups, ils se fâchent et nous les rendent. Aussi les laissons-nous tranquilles. Que voulez-vous faire? Pourtant nous sommes treize cents soldats dispersés dans des postes depuis Lhaça jusqu’à Ta-tsien-lou.»

En considérant les trois soldats que le _liang-tay_ (trésorier-payeur) de Batang nous a envoyés pour nous défendre, nous ne pouvons nous empêcher de rire en nous-mêmes et nous comprenons sans effort que les Tibétains n’éprouvent aucune frayeur à les considérer.

A Dotou nous renvoyons notre guide, le lama Losène; il reçoit des cadeaux qui le rendent le plus heureux des hommes. Il emporte précieusement quelques vieilles chromolithographies représentant la chasse au lion en Algérie et la chasse à l’ours dans l’Oural. Il nous fait ses adieux avec émotion, et nous souhaite un heureux voyage. Nous n’avons plus besoin de lui, nous avons un interprète pour le tibétain, et après Tchangka nous trouverons des postes de soldats chinois. Le brave Losène nous recommande de faire attention, d’être sur nos gardes, car jusqu’à Batang nous traverserons une région habitée par des hommes intraitables et méchants. «Peut-être serez-vous attaqués aujourd’hui dans la montagne par les gens avec lesquels vous vous êtes querellés hier; vous ferez bien de prendre des cartouches.»

C’est ce que nous faisons avant de quitter Dotou. Nous suivons de près nos bagages et nous observons les crêtes.

Nous quittons la vallée suivie depuis Dotou, et une passe de plus de 4.000 mètres nous mène dans une steppe ondulée, avec des tourbières, des fondrières, de rares tentes noires à la sortie des gorges; quelques troupeaux traversent la plaine; si une rivière soudain ne serpentait pas devant nous, nous nous croirions transportés aux environs de Dam.

Plus loin la végétation reparaît; les sapins, les peupliers, le chêne à feuille de houx, les cassis, les épines-vinettes, les broussailles odoriférantes rendent la vallée charmante. Après un défilé, la vallée s’élargit. Une chapelle se dresse près de la route. On aperçoit une lamaserie sur un plateau. En suivant la rive droite du Tson-ron--c’est le nom de la rivière que nous descendons--nous traversons des hameaux nombreux. Et comme le bois abonde, le mode de construction change de suite: ce sont des chalets faits de troncs d’arbres assemblés. Les chapelles sont nombreuses et construites avec les mêmes matériaux; nous sommes de nouveau dans les Alpes pittoresques et peuplées; souvent les parois des roches sont couvertes d’inscriptions.

Les habitants, qui sont d’une belle venue, portent quelquefois des chapeaux à larges bords blancs et à forme rouge, et tel cavalier apparu au détour d’un sentier nous semble un gaucho mexicain.

Les femmes ont modifié aussi leur toilette: elles portent des jupes serrées à la taille, ce qui paraît être le commencement de la coquetterie; jusqu’alors les femmes serraient leurs pelisses sur les hanches.

Toute cette vallée du Tson-ron est très animée. Dans les champs d’orge déjà verts, les femmes donnent un dernier labour à la terre au moyen d’un crochet en bois à pointe de fer. L’une chante une mélodie d’une belle voix mâle, presque sans interruption, s’arrêtant juste le temps de reprendre haleine. Courbées vers le sol, nues jusqu’à la ceinture, elles grattent rapidement les sillons, comme si elles avaient hâte d’en finir ou fait une gageure. Est-ce enfantillage ou plaisir de penser que c’est le dernier coup à cette terre exigeante jusqu’à sa moisson qui les pousse à travailler si joyeusement?

Lorsqu’elles sont fatiguées, sans souffle, elles se laissent tomber de tout leur long sur le dos et s’étalent au soleil. Après s’être reposées, elles reprennent leur besogne en chantant.

Dans les bois de sapins au sud de la vallée, des villages sont perchés comme des nids dans la verdure. Nous nous arrêtons à Tsonké, dont les maisons sont sur la rive gauche d’un affluent du Tsonron, et qu’une lamaserie posée sur une terrasse domine de ses murs blancs.

Les chefs de Tsonké se montrent très aimables et nous fournissent ce qu’il nous faut, sans se faire prier. Les chevaux qu’ils nous donnent pour l’étape laissent cependant à désirer, bien qu’ils soient plus hauts du garrot, plus forts en apparence que ceux que nous avons eus jusqu’à présent. Notre mandarin chinois, questionné à ce propos, nous dit que cet accroissement de taille résulte d’un croisement avec des chevaux de Sinin-fou.

De Tsonké jusqu’à Tchounneu l’étape est charmante. En quittant la vallée nous nous élevons immédiatement sur un plateau couvert de sapins et de chênes à feuille de houx, semé de clairières que l’herbe couvre d’un tapis vert, et entrecoupé de gorges sillonnées par des torrents. Le sentier est sous bois, à l’ombre; fréquemment on voit de petits écureuils gris bondir d’une branche à l’autre avec une légèreté d’oiseau. Deux petites passes nous mènent à Tchounneu, où nous campons dans un pré entouré de haies. Les croupes et les mamelons voisins sont dénudés; un peu plus haut les sapins commencent. Un petit ruisseau traverse le vallon, quelques peupliers le bordent. Un vent tiède souffle du sud-est et nous nous trouvons fort bien à Tchounneu. Les habitants paraissent se distinguer par une certaine violence de caractère, à en juger, du moins, d’après la facilité avec laquelle l’un des badauds tire son sabre sur un de nos hommes qui l’invite à modérer son indiscrétion. Ajoutons toutefois que cet incident ne se renouvela pas, surtout après la correction qu’il valut à son auteur.

A Tchounneu nous remarquons une fois de plus que le regard des sauvages est caractéristique en ce qu’il est à la fois fixe et effaré. Les femmes surtout se montrent défiantes, farouches, comme les fauves à demi apprivoisés, ne s’approchant qu’avec des hésitations et prêtes à fuir à la moindre alerte.

L’interprète tibétain bavarde une partie de la soirée avec nous. Son chef est parti pour Tchangka afin d’annoncer notre arrivée; son compagnon fume l’opium et, nous dit-il, «je suis tranquille». Nous apprenons de sa bouche que son père était musulman. La régularité de ses traits nous avait portés à lui prêter cette origine. «Je n’étais qu’un enfant, dit-il, lorsque je suis venu à Batang avec le missionnaire Lou[4]. C’était un homme très bon et très intelligent, parlant et écrivant fort bien le chinois et le tibétain. Il donnait aux pauvres tout ce qu’il possédait. Il savait tout, même réparer les montres.»

[4] Le père Renou, ainsi que nous l’avons appris plus tard.