L'Asie inconnue

Part 18

Chapter 183,965 wordsPublic domain

Dans la cour, un homme nu jusqu’à la ceinture dépouille un mouton posé sur le sol; un enfant nu de sept à huit ans tient les pattes de la bête, et en se penchant il cache sa tête sous ses cheveux tombants. Les chiens, attentifs, guettent l’instant où on leur jettera les parties immangeables. Assise sur une pierre, appuyée à la muraillé, une belle jeune femme, la moitié de la poitrine à l’air, tient un fuseau et tord du fil dans une attitude sereine; à ses pieds une jeune fille étire la laine. Un homme assis à côté l’entretient en souriant; un autre aiguise une lame sur une pierre, il a le torse dévêtu et allonge les bras dans la pose du Rémouleur antique qu’on voit à Florence. Une petite fille grassouillette joue avec un jeune chien, pas plus habillée que lui. Plus bas, au beau soleil, une vieille aux cheveux courts, blancs, ébouriffés, se vautre sur des cendres en savourant son reste de vie. A son côté un chien galeux, édenté, extrêmement âgé, sommeille; son museau pelé est posé sur ses vieilles pattes desséchées, et, comme sa maîtresse, il attend la mort sous l’azur du ciel.

Nous redescendons vers la vallée, où nous trouvons un laïque occupé à graver des prières sur des schistes ardoisiers. Il enduit les entailles avec de la couleur rouge qu’il ne va pas chercher loin: il lui suffit pour cela de délayer la terre qu’il prend à côté de lui.

A Gratou nous sommes chez des gens peu sociables. Il nous est impossible d’obtenir qu’on nous vende une chèvre ou un mouton. Et c’est alors que nous regrettons de n’avoir plus nos chiens: l’un a été abandonné; l’autre a été tué; le troisième est de garde, mais il n’a pas le talent d’attraper les moutons ou les chèvres et de les étrangler, comme faisait celui de nos chiens qui est mort. N’ayant pu faire entendre raison à ces gens, bien que nous ayons adjoint pour quelques jours à notre troupe un lama mogol, qui nous sert d’interprète et s’efforce en vain de les amener à nous fournir de la viande, nous essayons de nous en procurer sans permission. Cette tentative vaut à Dedeken et à Rachmed une grêle de pierres lancées à la main et avec des frondes. Sur les toits il y a même quelques tirailleurs.

Quelques coups de revolver en l’air, une démonstration énergique, inspirent une saine terreur à ces sauvages: ils ont le tort de lancer les pierres avec une force et une adresse qu’on trouverait intéressantes en d’autres circonstances.

Il nous est arrivé et il nous arrivera assez souvent d’avoir des difficultés avec ces Tibétains. Ils n’ont jamais vu d’Européens, ils ne savent comment se comporter à notre égard, et, mobiles à l’excès, un rien change leurs dispositions.

Le soir même de cette algarade, les habitants du village étaient calmés et ils suppliaient ardemment notre lama mogol qui les menaçait d’aller de suite se plaindre à sa lamaserie d’avoir été frappé. Le lendemain, ils nous préparaient dès le jour tout ce qu’il nous fallait, et un regard suffisait à faire fuir le principal coupable.

A Kariméta nous campons à la porte d’une lamaserie considérable, et nous assistons à un intéressant spectacle. Les femmes des villages voisins ont été réquisitionnées pour porter des engrais dans les champs des lamas.

Cette vallée à terre rouge est soigneusement cultivée et la lamaserie en possède une bonne partie.

On vient de labourer la terre, qui a la couleur d’une chair sanguinolente dont on a écorché l’épiderme. Tandis qu’au premier étage de leur monastère les lamas chantent des prières au son des tambourins et des cymbales, plus de cinquante femmes ayant des hottes d’osier sur le dos font la navette entre les écuries des lamas et leurs champs. Elles emplissent les hottes de cendres et de crottin, et à la file, comme des fourmis charriant leurs provisions, elles vont les vider dans les sillons, au bas d’une colline. Elles marchent en désordre et avec bruit sous la garde d’un lama boiteux directeur des travaux.

Il doit fréquemment accélérer la marche de ces dames, car nous les intéressons, elles appuient un peu vers nous et s’arrêtent, regardent, jacassent. Mais s’il a le sentiment du devoir, le boiteux lama n’en est pas moins curieux, et tout en marchant il nous voudrait voir. Cette violente envie de tout concilier nous procure un spectacle bien amusant. Notre homme a une jambe beaucoup plus courte que l’autre et il doit regarder le sol chaque fois qu’il la pose dessus; mais, voulant nous regarder, il tourne ensuite immédiatement la tête vers nous. Et le voilà marchant les mains au dos, égrenant un grand chapelet, lançant sa courte jambe, baissant la tête, la relevant, la tournant à droite, penchant à gauche, criant «marche!» à ses ouvrières, scandant son allure, se redressant sur la bonne jambe, criant encore, puis lançant les bras pour rattraper l’équilibre qu’il a perdu contre une pierre, bref s’agitant comme mû par une mécanique et le plus comiquement du monde.

En examinant la lamaserie, qui est composée, comme toutes les lamaseries, de maisonnettes et de chambrettes juxtaposées, avec une salle plus grande réservée au culte, et appelée pagode lorsqu’elle est ornée, nous voyons de près les différents ustensiles de culture. D’abord un râteau fait comme nos râteaux de moulin, d’une planchette en forme de quartier de lune, avec un manche. Une pioche est faite d’un cube de bois taillé en pointe du côté où il s’enfonce dans un cornet de fer. Le métal est rare par ici et on l’emploie avec parcimonie. Une autre sorte de pioche est semblable à celle que nous employons pour jardiner, mais le tranchant seul est en fer, le reste est en bois, le manche est long.

Un laïque bat la paille d’orge sur les toits de la lamaserie au moyen d’un fléau double consistant en deux baguettes attachées par une courroie fixée à un manche: ces baguettes servent à couper la paille menu, car on ne la donne aux bêtes qu’après lui avoir fait subir cette préparation.

Ajoutons à ce propos que ces Tibétains prennent plus de soin de leur bétail que d’eux-mêmes. Les chevaux sont l’objet des meilleurs traitements ainsi que les yaks qui transportent nos bagages. Dès qu’ils paraissent s’affaiblir, ils sont nourris, tout spécialement, d’une bouillie faite avec des _niouma_, sorte de navets. On la leur verse dans la bouche à l’aide d’un entonnoir fabriqué avec une corne creusée.

A Kariméta nous obtenons assez facilement qu’on transporte nos bagages à Tchoungo, en haut de la rivière de Ta-tchou.

Tchoungo est un village assez considérable et qui doit une certaine renommée à un obo colossal dont on ne fait le tour qu’en trois minutes au pas de promenade. L’obo enserre la maison d’un lama qui en est comme le gardien.

Sans cesse, des indigènes venus de la montagne tournent autour de cet amas de prières, en ayant soin, par respect, de l’avoir à leur droite. Des vieillards eux-mêmes se traînent péniblement, en s’appuyant sur leurs béquilles, pour accomplir leurs devoirs religieux.

Le temps est superbe, nous sommes descendus à 2.700 mètres: c’est pour nous la plaine et nous jouissons enfin d’une température d’été. Le thermomètre marque dans la journée un maximum de +25 degrés à l’ombre, et la nuit il ne descend qu’à -3°,5.

Après quelques difficultés avec les autorités, que nous décidons, par des menaces, à nous aider, nous partons pour la grande lamaserie de Boutchi.

Au sortir de Tchoungo nous nous élevons sur des plateaux en suivant une gorge pittoresque. En deux heures nous atteignons une passe sans pierre de 4.000 mètres; et au delà c’est une pittoresque descente à travers des roches, des genévriers, des églantiers, des rhododendrons, des broussailles et des bois de sapins.

Dans la berge de la rivière sont creusées quelques grottes où l’eau pénètre.

Les ombellifères gigantesques sont très nombreuses, elles ont des tiges grosses comme le poignet. Nous trouvons quelques passereaux, des courlis, des bécassines. La promenade nous semble charmante, jusqu’au moment où, un orage éclatant, la grêle tombe, le tonnerre gronde.

Après une bonne nuit nous recommençons la série de nos ascensions. En deux heures et demie nous arrivons à 5.300 mètres, au sommet de la passe Dâla; au sud-ouest nous apercevons une grande chaîne avec des pics neigeux de 6.000 à 6.500 mètres.

Au nord, les montagnes s’étagent et ondulent à l’infini, mais elles sont grises, sans neige. C’est un océan à vagues longues, une houle de calme, comme disent les marins.

La descente ou mieux la glissade s’opère sur la neige, où sont marqués les pieds d’un gros ours brun à poitrine blanche, qui ne juge pas à propos de se laisser tuer.

De nouveau nous sommes dans le désert, les pentes sont nues: à peine, de-ci de-là, quelques touffes de genévriers s’ébouriffent. Puis on arrive dans la vallée de Dutchmé, où sont réunies quelques tentes, et où nous perdons un jour à attendre des yaks qu’il faut quérir au loin, bien qu’un chef en ait sous la main autant qu’il nous en faudrait; mais il doit se conformer à la coutume; elle exige que toutes les tribus de la région contribuent aux transports dans une certaine mesure.

Puis on suit les rivières Détchou, Sétchou. En longeant les bords de cette dernière nous traversons des forêts de sapins qu’on exploite. Nous apercevons des tas de bois fendu. Les daims musqués, les crossoptilons, sortes de faisans blancs ou de couleur bleu ardoise, sont très nombreux dans ces bois. Nous en faisons un joli massacre.

Puis le Sétchou s’engage dans une gorge, et nous nous dirigeons vers une autre passe, celle de Djala, nom qu’on donne aussi à l’ensemble de la chaîne.

Le Djala a 4.500 mètres de haut. Un sentier pierreux mène à l’obo, près duquel on fait souffler les bêtes. De ce point, nous découvrons le plus beau paysage alpestre que nous ayons vu jusqu’alors. A nos pieds, les pentes sont couvertes de sapins, de rhododendrons, de genévriers d’un vert intense. Plus haut, des plateaux herbeux sont tachetés de troupeaux; près des cimes, dans des crevasses, la neige est éclatante de blancheur. Mais ce n’est pas la nature qui attire surtout notre attention, c’est ce que nous voyons plus loin dans la vallée, où nous allons retrouver le Sétchou se tordant entre les falaises. C’est l’œuvre de l’homme que nous admirons. On ne pouvait mieux placer cette pagode, large carré s’élevant par étages et servant en quelque sorte de piédestal à une colonne dorée: de loin, on dirait qu’une flamme brillante s’élance vers le ciel.

Quand on a vécu, comme nous venons de faire, pendant plusieurs mois sans rien voir qui ressemble à un monument, et qu’on aperçoit subitement un édifice réellement imposant, on se rend compte, par l’impression que l’on ressent soi-même, quoique habitué aux colossales constructions d’Europe, de l’émotion que la vue d’un semblable édifice doit causer à de sauvages Tibétains. On comprend qu’ils murmurent des prières en apercevant la pagode, et qu’ils se fassent une idée haute du grand lama qui l’habite.

Certainement les Tibétains ont une vénération profonde pour cette demeure du Tale Lama. Voient-ils un symbole dans les sept bandes doubles peintes en blanc sur les murs noirs de l’édifice? Rêvent-ils en contemplant cette pyramide qui semble d’or, et qui finit par une flamme se dirigeant vers le ciel? Voient-ils dans cette flamme une allusion à la grande âme qui se promène dans la nature bouddhique? Nous en doutons. Ce seraient là des sensations un peu trop littéraires. Le sauvage ne sent pas si finement. Mais nous pouvons affirmer que ce spectacle leur inspire une crainte mystérieuse.

A côté de cette belle pagode, où l’on arrive par un pont de bois, une lamaserie adosse au flanc de la montagne les nombreux étages de ses maisonnettes peintes.

Le village des laïques est plus bas: leurs maisons basses, longues boîtes à toit plat, sont agglomérées dans la presqu’île de Routchi, que ronge la rivière au sud, et dont des brise-lames, formés de troncs d’arbres réunis en dents de peigne, défendent les rives contre la voracité de la rivière.

Dans le village on voit un grand va-et-vient de yaks traînant des troncs de sapins. Nous voyons des flottages tout prêts et des schlittes dans les bois, où travaillent des bûcherons avec de lourdes haches. On ferait un grand commerce de ce bois, ce serait la source principale de la richesse de la lamaserie.

Lorsque le village a disparu derrière nous, nous apercevons des vaches dans les prés verts; des yaks se vautrent dans les mares; les arbres qu’on fait rouler à la vallée font le fracas du tonnerre; le sentier s’enfonce sous l’ombre épaisse des sapins, le vent souffle, il balance cérémonieusement les fûts élancés, et fait frissonner les branches; le Sétchou torrentueux bat les berges. Nous avons été transportés en Suisse, cela est certain. Puis voilà des balcons étroits au-dessus du vide. Et nous pensons que nous pourrions bien être dans l’Himalaya.

En tout cas, voici des Alpes charmantes propres aux excursions avec billets circulaires.

A partir de Routchi nous sommes dans le Tibet pittoresque. Le pays est riche, en comparaison de ce que nous avons vu auparavant. Les champs sont protégés par des haies de branches de sapin entremêlées. Des billes de bois plantées entourent des pacages où broutent des troupeaux qui amendent le sol et où l’on enferme surtout les moutons et les chèvres, car elles dévastent tout. Des précautions sont nécessaires, l’orge montrant déjà son herbe verte. Aussi de tous côtés on répare les haies qui ont besoin de l’être, on en construit de nouvelles avec des branches de l’année. Ces branches sécheront, et en hiver, quand les moissons ne couvriront plus la terre, mais les neiges, on les brûlera.

Le 7 mai, nous sommes au village de Houmda, bâti sur un dos d’âne de conglomérat que lime à l’est un torrent qui se jette dans le Sétchou à 400 mètres de là. Nous trouvons un poste de soldats chinois légèrement abêtis par l’opium; ils sont chargés du service de la poste et de la police de la montagne. Ils nous vendent des œufs le plus cher qu’ils peuvent, et se montrent d’une politesse excessive. La plupart d’entre eux sont là depuis de longues années, ils se sont mariés avec des Tibétaines et déjà ils oublient leur langue maternelle. Quant à la police de la montagne, c’est le moindre de leurs soucis, et les brigands, s’il y en a, peuvent opérer en toute sécurité. Ces Chinois tirent de nous tout ce qu’ils peuvent avec une obséquiosité et une insistance qui contrastent avec la sauvagerie des Tibétains.

C’est à Houmda que nous achetons la petite guenon à fourrure épaisse que nous avons rapportée en France et qui est au Muséum. Un soldat chinois, en nous la vendant, dit d’un air malicieux:

«Voilà la mère des Européens».

Comment a-t-il eu connaissance de nos discussions au sujet de l’origine de l’homme?

De Houmda la route va à l’est par Tsamdo. Réflexions faites, nous prenons la résolution d’éviter cette ville populeuse, où les Chinois sont nombreux et gouvernés par un mandarin. Il serait difficile d’en sortir, dans le cas où ce mandarin du Céleste Empire voudrait nous prouver son pouvoir. La prudence nous commande de faire un détour par les montagnes dans la direction du nord.

C’est grâce à ce détour que nous visitons Lagoun, le 8 mai. Retenez bien ce nom, car c’est celui d’un grand centre industriel. On arrive à Lagoun par un chemin que tracent les haies qui cernent les champs. Des maisons sont posées l’une auprès de l’autre. Après en avoir compté une vingtaine, on trouve un espace vide, une place (?), où nous remarquons un tas de charbon de bois.

Puis nous entrons dans la cour du chef, et, parmi les nombreux badauds qui nous dévisagent curieusement, nous en voyons dont la face est noircie par la fumée. Nous nous informons, et l’on nous répond que ce sont les ouvriers de l’usine, qu’il y a ici une fabrique de haches, de pioches, de toutes sortes d’outils en fer.

Nous nous empressons d’aller visiter cet établissement, que nous indique le tapage des marteaux. Ces pan! pan! frappés en cadence évoquent devant nos yeux les cratères flamboyants de Bochum que nous avons aperçus pendant la nuit. Il y a bien longtemps que nous n’avons entendu la musique des marteaux.

Par une porte basse nous descendons dans la forge creusée en terre; quatre poteaux supportent le toit en auvent par où tombe la lumière et s’enfuit la fumée.

Un être est agenouillé entre deux soufflets en peau de chèvre qu’il manie alternativement de l’un et de l’autre bras. C’est un vieillard, posé entre les deux grosses outres, et nu jusqu’à la ceinture; on croirait voir un damné véritable. Sur son cadavre presque transparent est une tête décharnée dont la large bouche montre une longue dent; les cheveux rares pendent comme des crins, la peau est un parchemin noirâtre, les côtes sont saillantes comme des cercles; du bout des clavicules tombent en guise de bras deux antennes démusclées.

Cinq ou six jeunes hommes sont debout, silencieux, maigres, étiques, noircis, peut-être momifiés, car ils restent immobiles sans souffler mot. Pourtant ils vivent par leur œil morne.

Le vieillard cesse de gonfler et d’aplatir les outres. Il se lève, et, toujours sans dire mot, il s’approche d’un sac, remplit de zamba une grande écuelle de bois et s’assied. Les jeunes gens s’accroupissent auprès de lui, ils tirent chacun leur tasse de leur peau de mouton tombée sur leurs reins. La farine leur ayant été distribuée, ils passent une grande aiguière au vieux, qui se verse de l’eau dans sa tasse, et l’imitent. Puis, de leurs mains crochues, noires et osseuses comme des griffes, ils pétrissent lentement leur marende, toujours silencieux, fixant sur nous leurs six paires d’yeux sans expression.

Nous donnons une pièce d’argent à ces misérables. Le vieux la prend, il est stupéfait de notre manière d’agir. Qui lui a jamais rien donné? Il regarde la roupie, la palpe, la retourne, et ayant constaté que c’était bel et bien de l’argent, il jette à ses collaborateurs attentifs un regard pour les assurer qu’il n’y a pas tromperie: il se met à rire et les autres de rire aussi.

«Zamba», lui dis-je avec le geste du doigt vers la bouche et en montrant chacun des ouvriers.

Vous en avez bien besoin, pensé-je en même temps, car vous crevez de faim, pauvres hères du Tibet!

Et alors, tout joyeux, ils montrent leurs dents en souriant. Les plus jeunes en ont d’excellentes et qui sont faites pour manger. Ils posent leurs tasses et remercient en levant les pouces, puis se remettent à pétrir leur mauvaise pâte.

Leurs outils sont primitifs. Nous voyons des marteaux à une main et à manche très court; des marteaux à deux mains et à manche très long; des cisailles grossières à une main et une à deux mains; une auge creusée dans un tronc d’arbre est à demi pleine d’eau, on y met le fer refroidir; la forge est une auge en terre où brûle le charbon de bois et que l’on enflamme à l’aide des outres posées plus haut.

A côté de la forge, un tronc d’arbre posé de champ est à moitié enterré dans le sol, et dans l’épaisseur du bois un gros lingot de fer est incrusté pour servir d’enclume.

Ces lugubres ouvriers ont, en outre, des tours pour forer, consistant en deux bobines superposées ayant entre elles un intervalle et leur axe unique tenu entre deux planchettes horizontales; le foret est en bas, dans un godet de fer, le sommet de la bobine flotte et joue dans le trou pratiqué dans la planchette du haut. Les bobines sont creuses, en bois, et remplies de sable et de limaille que recouvre une peau; on leur imprime le mouvement de rotation au moyen de poignées en croix adaptées dans le bas.

Et voilà un antre de l’Industrie sauvage, le Creusot du Tibet, et son installation sommaire.

CHAPITRE XIII

L’EST DU TIBET

Le 8 mai, nous sommes à Lamé, petit village où les Chinois ont un poste de soldats, dont quelques-uns parlent avec peine leur langue maternelle. Deux chefs tibétains viennent nous y voir discrètement. L’un, bel homme d’une quarantaine d’années, à la tête énergique, échange quelques mots avec notre lama et repart immédiatement.

Nous le retrouvons le lendemain à Lamda, au bord de la rivière Giometchou, dont les eaux forment avec le Satchou et le Sétchou la rivière de Tchamdo, qui prend plus loin, beaucoup plus loin, le nom de Mékong.

Le chef tibétain nous remet un _cata_ de la part de son supérieur de Tsamdo ou Tchamdo et nous prie d’exprimer nos désirs: «Ces désirs seront satisfaits, dit-il. Ici il est difficile de se procurer des provisions, mais dans deux jours nous serons à meilleure place et vous recevrez autant de riz, de mouton, de farine que vous voudrez.»

L’autorité de cet homme est certainement indiscutée dans cette région, on le voit bien à la rapidité avec laquelle ses ordres sont exécutés. C’est la première fois, depuis So, que nous constatons autant d’obéissance chez les indigènes.

Le 14 mai, nous traversons le Satchou sur un radeau de troncs d’arbres assemblés. Trois pagayeurs suffisent à le diriger: deux sont placés à l’avant, un à l’arrière. Le radeau a cinq mètres de long sur trois de large.

Le Satchou est très rapide à cette place et il coule avec une vitesse d’au moins six kilomètres à l’heure entre des berges hautes. Sa largeur est de 80 à 100 mètres.

Sur les bords nous voyons des saulaies, et dans les bocages du lilas sauvage, des framboises et, si nous ne nous trompons, des violettes. Après avoir passé le Satchou, nous voyons fort peu de goitreux; peut-être avons-nous oublié de vous signaler précédemment cette particularité, ils étaient nombreux dans les villages plus à l’ouest. La population est aussi plus vigoureuse. Elle est très gaie, et cette année-ci elle est de belle humeur, car la pluie tombe assez souvent. Des gens mal intentionnés avaient annoncé notre arrivée et répandu le bruit qu’elle amènerait la sécheresse, qu’on redoute par-dessus tout, et, au contraire, nous apportons la pluie. Nos partisans triomphent et font remarquer l’heureuse coïncidence de notre présence et de l’humidité. Aussi, les méchants sont confondus et l’on nous montre visage aimable.

Le 15 mai, nous quittons les bords du fleuve et nous nous enfonçons dans la montagne, couverte de forêts de sapins.

Notre bivouac est dans une clairière au bord d’un torrent. La pluie tombe par ondées. Les indigènes, dispersés sous les arbres, rassemblent du bois pour le feu du soir. On entend des éclats de voix, le bruit des branches qu’on casse, des plaisanteries, des cris éclatants et joyeux. Puis ils allument des feux qui lancent une flamme claire. Ils s’assoient autour, et à chaque instant ce sont des envolées de rires à gorge déployée.

Cette gaieté continue doit avoir une cause. Nous nous approchons et la trouvons de suite: ils sont presque tous jeunes. Voilà la cause nécessaire et suffisante de cette insouciance et de ces ébats.

A partir de Tchoka nous remarquons décidément un mélange de sang mogol, mélange dont les cas étaient fort rares avant le passage du Satchou: les faces sont plus larges, les yeux bridés. La population n’est pas riche. Les cerfs, les ours, les daims, les tétraophasis s’ajoutent aux espèces que nous avons déjà citées.

Le 17 mai, encore une passe de 4.700 mètres, marquée par des rochers à pic, nus, portant de la neige; à l’horizon, c’est une ceinture de cimes blanches. Le grésil nous assaille. Voilà l’hiver revenu.

Nous descendons à Rouétoundo, où nous voyons une bande de singes. Deux d’entre eux se font tuer. Rachmed nous apporte un nouveau-né, que l’on confie à la petite guenon qui voyage avec nous depuis Houmda, où nous l’avons achetée à des soldats chinois. Elle soigne si bien son nourrisson qu’elle l’étouffe, et c’est un touchant spectacle que de la voir le lendemain matin lécher le petit cadavre, s’efforcer de lui ouvrir les yeux, et montrer les dents à qui veut le lui prendre. La pauvre bête ne comprend rien à ce profond sommeil de son enfant adoptif; c’est le sommeil de la mort, le plus long de tous.