L'Asie inconnue

Part 17

Chapter 173,954 wordsPublic domain

Il n’est plus jeune, sa chevelure est grisonnante, mais il est souple et vigoureux, il vous a une façon de saluer fort digne. Il est simple. Avec cela des traits réguliers, des lèvres pincées, un œil petit au regard fier, et dans tous les gestes je ne sais quoi de grand avec de la simplicité et de l’aisance. Qu’il marche, qu’il allume sa pipe longue comme le bras, qu’il s’arrête, il a bon air. Il est là, jambes croisées, la pipe dans la main droite; la main gauche, posée sur le genou, est puissante, bien faite; il tire les bouffées de sa pipe avec gravité. On lui demande quelque chose, il répond d’une manière sérieuse; il donne des ordres brefs et on les exécute vite. Il commande naturellement en homme créé pour être obéi, et il en a l’air. Il a la grande allure d’une bête sauvage bien équilibrée dont les ancêtres n’ont jamais perdu l’indépendance, et qui ne s’imagine pas qu’on puisse la mettre en cage.

Depuis So nous remarquons que la terre a été fouillée au bord de la rivière. On pouvait croire d’abord que des bêtes fauves avaient cherché leur nourriture à ces places, mais aucune trace n’était apparente. En général, ces fouilles sont faites aux endroits où des hommes ont posé leurs tentes, où des troupeaux se sont arrêtés.

Aujourd’hui nous avons l’explication de ce fait, en voyant sur le feu, près d’une tente, un chaudron rempli d’une sorte de navet, quant au goût; on l’appelle _niouma_ et on le trouve dans la terre comme des truffes chez nous. La plupart de ces niouma ont une courte racine et alors ils ont la forme aplatie des champignons; les autres ont des racines longues. Cette différence doit être produite par la nature du sol où ils se développent, s’aplatissant s’ils ne le peuvent pénétrer, s’allongeant si le terrain est meuble.

De Souti nous gagnons Ritchimbo par une passe. A peine sommes-nous dans la vallée que le vent souffle d’est pour la première fois depuis je ne sais quand, et un grésil tourbillonne. Les genévriers ont à peu près totalement disparu et c’est de nouveau la steppe. Nous changerons encore une fois de yaks avant d’arriver demain à Bata-Soumdo, où nous serons, nous dit-on, sur territoire chinois.

Nous renonçons, à dater de ce jour, à payer directement nos travailleurs et nos yakiers, car ils remettent sans coup férir leur argent à leurs chefs, qui s’en adjugent généralement les deux tiers, estimant sans doute que nous «gâtons les prix». Dorénavant nous remettrons simplement une somme au chef de bande, en ayant soin d’être moins généreux.

Souvent nous nous sommes demandé pourquoi les sauvages, les Asiatiques, les Orientaux trouvaient naturel d’abandonner à leurs chefs une part de leur salaire et de se soumettre à leurs exactions. Et, un beau jour, un Oriental nous a donné une explication qui vaut la peine d’être méditée:

«Nous aimons bien mieux les chefs prévaricateurs, parce que ceux-là nous accordent des faveurs, nous punissent moins sévèrement quand nous le méritons, on en obtient des passe-droits qu’il est inutile de demander à des chefs honnêtes qui ne se laissent pas «graisser». Ceux-ci ne connaissent que la justice.»

A Ritchimbo nous apercevons pour la première fois un beau goitre au cou d’un petit chef. Après le coucher du soleil, un orage éclate avec des éclairs et des coups de tonnerre. Une neige fine tombe. Le lendemain 20 avril, elle tombe encore dans la matinée, et toute la montagne a disparu sous une couche de dix centimètres au moins. Nous escaladons une passe assez difficile, les habitants la nomment Kéla ainsi que les chaînes voisines. Arrivés à 4.600 mètres non sans peine et par une chaleur intolérable, nous descendons. Le soleil frappe la neige, il nous éblouit, il nous brûle la face. Les Tibétains se garantissent contre la réverbération en se cachant les yeux avec leurs cheveux, qu’ils laissent pendre plus bas que le front. Ils souffrent du mal de tête, et pour se soulager ils posent sur leur crâne des poignées de neige. En trois heures la passe est franchie et nous descendons en suivant une rivière tantôt sur sa glace, tantôt sur sa berge. Sur les terrasses qui la bordent, sont posées des maisons à toit plat, entourées de haies, et des chiens nous saluent d’aboiements, et même nous croyons entendre des miaulements de chats, peut-être sont-ce des vagissements d’agnelets. Les genévriers deviennent rares, mais des broussailles hérissent encore les pentes. Chaque fois que nous levons la tête, nous apercevons des yaks à des places où l’on penserait que des oiseaux seuls peuvent se poser.

CHAPITRE XII

LE TIBET HABITÉ

(SUITE.)

Le 21 avril, nous partons assez tard, car il nous faut employer des moyens persuasifs afin d’obtenir d’un chef très récalcitrant le contingent d’hommes et de yaks qu’il doit fournir. Notre lama et Rachmed font bien sentir à cet homme plein de superbe que nous distribuons tout généreusement, même les coups de bâton.

Nous faisons une petite étape jusqu’à Poioundo, à mi-chemin d’une passe au delà de laquelle nous en trouverons plusieurs autres avant d’arriver à Séré-Soumdo.

Les genévriers ont presque totalement disparu, mais les pentes sont couvertes de broussailles et d’un fourré de rhododendrons où nous voyons bondir des muscs. Des indigènes veulent nous vendre les poches à musc de cet animal, ils nous présentent en même temps ses longues canines comme garanties d’authenticité. Mais ces rusés vendeurs, qui ne demandent pas moins de 25 roupies par pièce, sont de parfaits coquins, car ils ont vidé la plupart des poches et les ont bourrées de papier.

Le 22 avril, nous franchissons plusieurs petites passes, marquées par des obos d’où sortent des branches liées en gerbe.

Nous montons à 5.000 mètres, redescendons, remontons à 4.700, puis vient une passe de 4.200, et une autre de 4.500. Ce sont «les Quatre Passes». De temps en temps nous apercevons des tentes et des maisons sur les plateaux. Nos minimums de la nuit ne sont plus que de -14 degrés et même -4 degrés; la nouvelle herbe pointe.

Le 23 avril, une pente assez raide nous mène à 4.500 mètres, d’où nous descendons dans une étroite gorge que des rochers rendent pittoresque. A notre gauche, près d’une _roua_ de quelques tentes, tombe une cascade.

Pour nous, le spectacle est nouveau et charmant. Puis la gorge, où bruit un torrent écumeux, s’élargit en vallée, et sur les terrasses, que supportent des berges à pic, on aperçoit de nombreuses habitations à murs gris, rectangles juxtaposés, de hauteur variée, à toits plats. Leur ensemble est dépassé par un bâtiment à quatre faces, qui, de loin, donne à ces demeures l’aspect de castels dominés par une tour. Il y en a de ce genre en Toscane. Les pentes sont labourées. Des indigènes viennent nous voir passer et dégringolent les sentiers.

Nous descendons en nous étonnant d’être de nouveau en pays habité. Au moment où nous allons quitter la vallée, accourt à notre rencontre un vieil innocent à qui, la veille, nous avons donné un miroir. Il nous explique avec une volubilité joyeuse et une gesticulation d’agité que nous devons nous arrêter sur le plateau.

--Un grand chef vous attend, dit-il, c’est un grand chef et un brave homme; moi je lui ai dit que vous êtes de bonnes gens, et il faut que vous fassiez connaissance et que vous buviez du _tchang_ avec lui, le tchang étant une excellente boisson.

Malgré ou à cause de la rotondité de sa personne, ce chef est fort aimable. Il nous serre cordialement la main, et, nous montrant un tapis, il nous prie de lui faire l’honneur de nous asseoir.

Cette façon de Goliath trapu insiste beaucoup pour que nous goûtions le contenu de trois bouteilles en fer étamé, chinoises par la courbe et l’aplatissement. Elles portent sur le rebord des boulettes de beurre qui indiquent qu’on nous rend hommage. Nous goûtons et nous trouvons que ce tchang est fabriqué avec de l’orge fermentée. D’abord cette boisson ne nous plaît qu’à moitié. Mais nous nous y faisons vite, nous la buvons avec plaisir et nous la baptisons du noble nom d’hydromel. Elle semble inoffensive, toutefois il n’en faudrait pas trop boire, on courrait le risque de s’enivrer complètement.

Cette scène se passe par un beau soleil. Mais les bouteilles sont à peu près vides, Séré-Soumdo est sur l’autre rive de la rivière et nous nous levons pour partir. Le gros chef et tout son peuple nous font la conduite. On lui amène une superbe mule qu’il enfourche sans aide, malgré son poids, et il nous suit.

Ayant traversé la rivière près d’un rocher, nous grimpons un sentier étroit au bord du vide, et le gros homme va de son pied par précaution ou peut-être pour ne pas époumoner sa pauvre mule. Le menu peuple se trousse pour passer la rivière et nous montre de belles jambes de montagnards, qui nous paraissent longues.

Nous plaçons notre tente tout près d’un îlot de maisons posées au flanc de la montagne. Une foule de curieux et de curieuses nous entoure. La laideur des femmes et la finesse des traits de quelques jeunes gens forment un contraste dont nous nous étonnons. Nous ne croyons pas nous tromper en rappelant à ce propos que souvent des voyageurs ont fait des remarques de ce genre en Asie.

Au milieu de nos yakiers, de ces badauds qui crient et se trémoussent, deux Chinois tranchent par leur solennité. L’un d’eux est ornementé de lunettes aux verres ronds et si larges qu’ils prennent sur le front; il fume dignement un cigare dans une longue pipe, l’autre main passée dans sa ceinture. Le second, au nez moins insolemment retroussé, a une attitude moins grave et son sourire est malicieux.

Ils engagent immédiatement conversation avec notre Akoun, qui se trouve être du Ken-si, leur province natale. Vous le savez, les Chinois d’une même contrée se soutiennent, et lorsqu’ils sont éloignés de leur pays d’origine ils se revoient avec plaisir, le provincialisme leur tenant lieu, jusqu’à nouvel ordre, de patriotisme.

Ceux-ci sont à Séré-Soumdo pour faire du commerce, ils sont les éclaireurs de l’armée de marchands qui envahit l’Asie. Ils achètent principalement du musc, ou, pour mieux dire, ils l’échangent contre du thé qu’ils apportent de Chine, thé de qualité inférieure, fournissant une exécrable tisane, mais que les indigènes préfèrent à tout, même aux roupies de l’Inde, qu’ils mettent avant les lingots.

Le musc coûterait cher, d’après ces Chinois; une bonne poche se payerait an moins 20 roupies.

Ils l’échangent aussi contre du tabac, mais rarement, car les feuilles de tabac qu’ils roulent eux-mêmes en cigares viennent du Se-tchouen, et elles coûtent cher.

D’après ce que nous conte le plus âgé et le plus grave de ces Chinois, ils seraient tous deux les représentants d’une grande maison de commerce ayant sa tête à Chang-haï.

--Mon compagnon, dit-il, a été soldat, il a voyagé jusqu’auprès du Yunnan. Je vais bientôt partir et il restera. Il est venu pour me remplacer. Dans trois lunes je partirai. Mon temps de séjour à Séré-Soumdo est terminé. Il a duré plus d’un an et demi. C’est un stage qui me vaudra de tenir une boutique de notre maison, à mon retour. Vous seriez bien aimable de me céder un de vos chevaux. J’en ai remarqué un qui est boiteux, laissez-le-moi, je le referai, car j’en ai besoin.

--Pourquoi vous faut-il ce cheval?

--Parce que, voyez-vous, j’ai une petite fille que je veux emmener, et je pourrai la faire voyager sur votre cheval.

--N’emmenez-vous pas la mère de votre fille?

--Non, car je ne suis pas marié.

Là-dessus son compagnon, l’ancien soldat, nous fait aussi ses confidences:

--Je suis ici, dit-il, depuis trois lunes seulement et je trouve le temps long. Je m’ennuie. Jamais je ne pourrai apprendre cette langue ni m’habituer à ces sauvages.

Nous sommes en pays de polyandrie et aussi de polygamie. Voici comment se pratique la polyandrie. Une famille a une fille; un homme veut entrer dans cette famille, habiter sous le même toit, et devenir le mari de cette fille. Il va trouver les parents, fait ses propositions, et lorsqu’il est d’accord sur la dot, sur le prix d’entrée, si vous aimez mieux, il le paye et devient mari et membre de la famille. D’autres jeunes gens, d’autres hommes, désireux de partager son bonheur, se présentent, frappent à la porte, et s’ils sont agréés, ils prennent place au foyer: les voilà de la famille et Co-maris.

Il arrive parfois, chose très rare, qu’un des maris, par amour, par jalousie, ou poussé par un autre mobile quelconque, veuille devenir le seul propriétaire, le seigneur de l’épouse: alors il parlemente. Il reste l’unique maître de la place, et ses collègues la lui cèdent avec empressement s’il les rembourse de la somme qu’ils ont apportée en entrant dans l’association; il y ajoute toutefois une indemnité, qu’on discute.

Quant aux enfants, tous restent avec la femme, ou bien le mari restant et les maris partants se les partagent.

N’allez pas croire que la polyandrie soit établie par une loi ou une de ces coutumes religieuses qui en tiennent lieu. Au Tibet on n’est pas contraint à la polyandrie, comme on l’est chez nous à la monogamie. Lorsque la situation de fortune le permet, l’homme prend une femme et il ne la partage pas avec d’autres, il est monogame. Les pauvres diables sont polyandres, à la façon des financiers qui, ne possédant pas assez de capitaux, sont «quarts d’agent de change».

Un chef puissant, riche, comme l’énorme gaillard qui nous a fait bon accueil ce matin, ne se contente pas d’une seule épouse, il en prend autant qu’il veut; notre Goliath en possède trois. Ce pays nous fournit donc la preuve--qu’on peut acquérir ailleurs--que polyandrie, polygamie ont dû se produire d’abord pour des raisons économiques.

Voici encore un fait à l’appui de ce que nous avançons. Un homme marié quitte sa femme, la rend à sa famille, lorsqu’il trouve la vie en commun trop dure et qu’il peut, par exemple, entrer dans une lamaserie: cette faveur ne lui est accordée que moyennant l’apport d’une certaine somme versée entre les mains du prieur. En devenant lama, le pauvre hère s’est assuré contre la famine jusqu’à la fin de ses jours; en échange de son capital abandonné à la lamaserie, il lui est payé une sorte de rente viagère.

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Le 24 avril, nous quittons Séré-Soumdo quoique nous nous y trouvions très bien. Le chef, avant que nous le quittions, nous offre plusieurs pots de tchang, que nous vidons, et nous partons très gais, accompagnés par une bonne partie du village. Les bêtes de somme sont rares en ce moment à Séré-Soumdo; on les a envoyées aux pâturages de la montagne; d’autre part, le territoire du chef finit à peu de distance d’ici, et les habitants aiment mieux porter nos bagages sur le dos plutôt que de rassembler leurs yaks. Afin de faire vite l’étape ils se relayeront fréquemment, ils partent et en foule.

La vallée que nous remontons est bien cultivée, les hameaux y sont nombreux et aussi les grandes fermes, où s’entassent les membres d’une même famille. Les ruines d’habitations surmontées de hautes tours ne sont pas rares. Nous n’avons pu savoir si ces _despobladas_ étaient dues à la guerre, à la dépopulation ou à des déplacements. Posées sur des plates-formes élevées, dorées par le soleil, profilées sur le ciel bleu, ces tours ont grand air et donnent à ces masures l’apparence de châteaux forts. Grâce à cette particularité pittoresque, nous croyons être des touristes sur les bords du Rhin ou du Neckar.

Après une heure un quart de marche, nous nous arrêtons à un petit village où l’on changera de porteurs. Dès l’arrivée, le chef de Séré-Soumdo, qui nous accompagne, va s’asseoir à l’écart, pour montrer qu’il n’est rien ici et qu’il ne se permettrait pas d’intervenir dans les affaires de son voisin. Ces petits potentats sont en effet très jaloux de leur autorité.

Notre présence attire une foule considérable de curieux et de badauds venus de tous les points de la vallée. Ils nous entourent en faisant un bruit assourdissant. C’est un beau désordre.

Mais il s’agit de partir, de se partager les charges, et c’est à qui ne prendra pas les lourdes; les plus légères sont accaparées en un clin d’œil. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous s’en mêlent et tous discutent. Ils soupèsent les coffres, les ballots et ne veulent pas les transporter, les trouvant d’un poids considérable. L’un objecte la chétiveté de son âne; un autre, l’ardeur de son cheval, qui est chatouilleux et ne se peut bâter; un autre dit que son yak revient du labourage, qu’il est fatigué; mais la dépouille du yak sauvage que nous destinons au Muséum effraye tout le monde, personne n’en veut.

Ce sont des criailleries infinies, chacun commandant, même des garçons d’une douzaine d’années. Au milieu de ce tumulte, quelques vieux lamas, béats, indifférents, tournent paisiblement leur moulin, ou égrènent leur chapelet.

Cependant on nous examine, on nous palpe sur toutes les coutures, nos vêtements en étoffes de velours les étonnent, ils l’ont tâtée. «Ce n’est pas du cuir», disent-ils, ils n’en reviennent pas. Ils échangent leurs impressions, on est abasourdi par des éclats de voix, des rires, des clameurs! Bientôt le boucan est à son comble grâce à l’arrivée de deux lamas mendiants. Ils chantent je ne sais quoi, l’un d’une voix prodigieusement caverneuse, l’autre d’une voix tantôt aiguë, tantôt rauque; ils s’accompagnent d’un tambourin double, frappant des mesures, puis des roulements en faisant voltiger de petits glands de cuir au bout de lanières fixées au tambourin: ils le tiennent au bout du poignet et le secouent de façon à présenter les peaux tendues à la grêle des coups. En outre, ils soufflent dans des tibias humains terminés par deux renflements en cuivre par où ils chassent des sons cornards fort désagréables. Tous deux sont nu-têtes, vêtus de jaune: l’aîné a la face totalement glabre; quant à l’autre, dont la voix est formidable, il est chauve, à nez court, à bouche bien dentée, et il possède un collier de barbe juste assez fourni pour ressembler parfaitement à un gorille de bonne humeur.

Ce mélange d’animaux, de Tibétains et de lamas, le noir et le rouge des robes des femmes qui ont renoncé à la pelisse, les manteaux rouges des hommes, les bonnets jaunes, les verroteries étincelant au soleil, les torses nus, les yeux noirs, les dents blanches, les poses variées, les hommes qui soulèvent un fardeau, les chevaux qui ruent, tout cela fait un pittoresque spectacle.

Il durerait probablement encore si le chef, las d’argumenter avec ses sujets, ne leur avait pas proposé de s’en remettre au sort du soin de décider qui prendrait telle ou telle charge. Et il se pratique l’opération suivante: hommes et femmes remettent à un ancien une des jarretières qui tiennent leurs bottes d’étoffe au-dessus du mollet. Ce sont les numéros de la loterie, que le vieux tire avec impartialité en se plaçant au commencement de la rangée des charges et la suivant jusqu’au bout, déposant sur chacune une des jarretières qu’il prend au hasard dans sa main gauche placée derrière son dos. Personne ne discute plus, et deux hercules s’étant volontairement chargés des deux coffres les plus lourds, la foule s’abat sur nos bagages et les emporte.

A notre tour, nous suivons le flot, après avoir donné une consultation à un des lamas mendiants, dont un œil était recouvert d’une taie blanche.

Chemin faisant, nous nous apercevons que notre peau de yak, d’abord placée sur le dos d’un jeune cheval, est passée sur le dos d’une femme. Il importe de ne pas écorcher l’échine de la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite.

Malgré l’impossibilité à peu près complète de surveiller les porteurs, nous constatons le soir que rien ne manque.

A peine notre tente est-elle dressée que notre Chinois est abordé par un Tibétain à mine intelligente qui parle quelques mots de chinois. Il lui raconte qu’il vient de Lhaça et qu’il s’y trouvait lorsque nous-mêmes étions à Dam, car le bruit de notre arrivée avait couru dans la ville. Il a trois autres compagnons, dont une jeune fille. Ils sont en voyage depuis une année. Partis de Ta-tsien-lou, où ils retournent, ils sont passés par Tsamdo et sont allés droit à Lhaça prier et recevoir la bénédiction du Tale Lama.

--L’avez-vous reçue?

--Oui, nous avons été bénis et nous sommes contents. Dès que nous serons rentrés dans notre famille, ma sœur se mariera avec l’aîné de ces jeunes gens.

--Quel est l’autre?

--C’est le frère de mon futur beau-frère.

--Votre beau-frère paraît bien jeune.

--Il a dix-huit ans.

--Et votre sœur?

--Quinze ans.

--Comment vous êtes-vous décidés à entreprendre ce long voyage?

--Nous en avons parlé entre nous quatre, et puis, étant tombés d’accord, nous sommes partis avec un peu d’argent. Aujourd’hui il ne nous en reste plus et nous mendions.

--Espérez-vous arriver bientôt à Ta-tsien-lou?

--Nous l’espérons, mais nous ne saurions fixer la date.»

Chez nous on fait des voyages de noces; au Tibet, des voyages de fiançailles. Aux personnes compétentes de décider laquelle des deux modes est la meilleure.

Le 25 avril nous nous élevons jusqu’à Tachiline en passant sur la rive gauche de la rivière par un pont de bois. Les piles sont des sortes de tours carrées construites avec des poutrelles dont on a rempli l’intérieur avec des pierres. On pose sur ces piles de longs madriers, on les fixe avec des cordes à une poutre transversale et l’on charge de grosses pierres les extrémités de ces madriers, pour les maintenir et peut-être pour diminuer le balancement.

A Tachiline nous devons tenir conseil avec les chefs de l’endroit afin d’obtenir des yaks pour la prochaine étape: elle est longue, elle se fait dans un désert et commence par une passe. On nous demande de partir de bon matin.

Le chef de la lamaserie nous aide, et notre personnel de demain sera composé à moitié de lamas. Ici il y en a deux cents, qui vivent dans une suite de masures assez délabrées pour que l’on conclue la pauvreté de la contrée. En effet, les indigènes cultivent peu; ils sont plus petits que ceux d’en bas, plus misérables.

En dix heures nous atteignons Tchimbo-Tinzi, gros village avec lamaserie où l’on compte un millier d’habitants. Il est juché sur un dos d’âne isolé et bordé au sud par la rivière qui s’enfonce dans un ravin. Au nord est une vallée: elle nourrit la population, et nous y voyons des indigènes travailler sous la surveillance de lamas. Les champs sont irrigués.

Le chef de Tchimbo-Tinzi est en désaccord avec un chef voisin qui veut profiter de sa minorité pour envahir ses terres.

Le jeune chef, conseillé par les anciens, résiste; toutefois il succombera un jour, car les autorités chinoises de Tsamdo ont été soudoyées par l’ambitieux chef de Tchimbo-Nara et elles interviendront en sa faveur. Ce serait dans le but d’affaiblir l’autorité de notre hôte.

Le lendemain, nous voyons ce chef qui a la manie des conquêtes. Nous devons l’attendre fort longtemps dans la vallée, son village étant perché comme un nid d’aigles, et lui étant complètement ivre, nous dit-on. Dès qu’il recouvre l’usage de ses jambes, il descend de son aire. C’est un énorme gaillard, à l’œil gris, qui a le tchang aimable. Il donne des ordres avec une grande décision, et met tout son monde sur les dents; personne qui ne coure de toutes ses jambes. En fort peu de temps les yaks nécessaires sont rassemblés.

Le gros chef occupe ses loisirs à boire.

Il se tient à califourchon sur un ballot, et figure assez bien un silène très inconvenant.

De temps à autre il tire de sa solide poitrine des cris sauvages dont toute la vallée retentit. Ce sont les explosions de joie d’une bête vigoureuse, joyeuse de vivre.

Nous le quittons après un échange de paroles aimables et lui avoir acheté un mouton, au prix de 2 fr. 50 environ.

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Ayant quitté à tort les bords de la rivière, nous prenons un sentier qui nous mène près d’une ferme où nous avons une scène de mœurs tibétaines.