Part 22
En quittant Ta-tsien-lou, on quitte le Tibet. Dès la première étape on voit commencer les vallées humides où se presse une population très dense et très affamée. On cultive tout ce qui peut l’être, de bas en haut. Chaque poignée de terre végétale est utilisée. Il n’est pas rare de voir une ou deux touffes de maïs plantées dans les encoignures des escarpements, sur de petits éboulis au flanc de la montagne. Tout est déboisé. Ici l’on fait produire à la terre ce qu’elle peut, impitoyablement. Nous constatons que des yeux avides ont examiné tous les coins et recoins de la vallée et que pas une parcelle de terrain n’est perdue. Ces gens-là doivent regretter de ne pas pouvoir faire sortir des moissons du cœur des rochers: s’ils en avaient le temps, ils les pulvériseraient et les transformeraient en rizières.
Nos auberges portent des noms pompeux, comme celui de «l’Étoile Polaire», car les Chinois sont ferrés sur les points cardinaux; ils en parlent à tout propos. Ils connaissent depuis des siècles l’aiguille montrant le sud, comme ils disent.
Nous sommes étonnés par leur économie, leur parcimonie, leur avarice, leur art de tirer parti de tout, absolument tout. Ne nourrissent-ils pas leurs chiens avec... On vous apporte une lampe lorsque la nuit tombe: eh bien, la mèche en est faite avec la moelle séchée d’un certain jonc. Vous fendriez le jonc, eux l’évident soigneusement; il servira à divers usages, à faire des ventouses, par exemple: Ils suppléent aux produits de l’industrie, qui leur manque, avec une adresse de mains et une patience remarquables. S’ils ne fumaient pas, il n’y aurait pas chez beaucoup d’entre eux trace de superflu.
Et encore n’avons-nous pas entendu à ce propos une discussion bien typique entre un fumeur d’opium et un non-fumeur. Ils envisageaient la question de l’opium à un point de vue économique. Le fumeur disait que la dépense est la même pour l’un et pour l’autre, et que par conséquent l’opium n’offre pas d’inconvénients. En effet, un fumeur ne mange pas de viande, il ne peut boire d’eau-de-vie, il peut se nourrir de fruits à très bon marché et en manger d’énormes quantités sans s’exposer à la diarrhée. Celui qui ne fume pas doit manger de la viande de porc; il boit de l’eau-de-vie, et sa dépense pour se nourrir est aussi forte que pour fumer.
Dans ce pays, qui nous semble un véritable pays de la faim, où la lutte pour la vie rend les hommes féroces, sans pitié, sans charité, l’essentiel est de ne pas mourir de faim; peu importe le reste. Nous avons rencontré des êtres décharnés, se traînant avec peine; ils mouraient de faim. Nous en avons vu qui étaient tombés d’inanition sur le sentier; les Chinois les enjambaient sans s’émouvoir, sans leur prêter aide. Le mourant expirait, et son cadavre restait là sans que personne songeât à s’en occuper.
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A Fou-lin nous quittons la grande route, qui continue vers l’est, et nous nous dirigeons vers le Yunnan à travers les plateaux du Tien-chan. Sur la route nous trouvons des villes et des villages chinois, formés surtout d’émigrants du Se-tchouen: la montagne est habitée par les Lolos, race svelte, à longs pieds, énergique, guerrière; elle inspire une véritable crainte aux Chinois, qu’elle ne se fait pas faute de piller à l’occasion.
Nous voyageons à l’époque des examens, et les futurs bacheliers, chevauchant par bandes sur les chemins, ne perdent pas une occasion de nous insulter ou de nous menacer. Et nous ripostons par des corrections, quel que soit leur nombre, décidés à donner bonne idée des Européens et des Français à ces gens qui n’en ont pas encore vu dans leur costume national. Nous préférerions mourir plutôt que de laisser une insulte impunie, et c’est en appliquant ce principe, à nos risques et périls, que nous avons pu arriver sans encombre sur les bords du fleuve Rouge, après une halte à Yunnan-fou chez nos missionnaires et une autre à Mongtzeu chez M. Leduc, notre consul, qui nous accueillit cordialement ainsi que les Européens de la douane.
Grâce à M. Leduc et à M. Jansen, ingénieur des télégraphes, de nationalité danoise, nous nous embarquons le 22 septembre sur le fleuve Rouge, avec des provisions de route à l’européenne. Ce sont des boîtes de conserves, des vins de France, même du champagne, que nos hôtes nous ont offert gracieusement. Enfin, pour que rien ne manque au festin dont Henri d’Orléans élabore immédiatement le menu, nos bateliers sacrifient un buffle et nous offrent le «dos gras» de la bête, le filet et le faux-filet inclusivement, pour nous servir des termes aucunement homériques.
Puis, tandis que nous descendons le fleuve à l’ombre de la capote de joncs tressés formant toiture, et que la brise, rafraîchie par la marche en aval, nous caresse délicieusement, que les rives étalent une luxuriante végétation, où notre œil se fixe sans énergiques regards, on étend une natte propre, et dessus on dispose un déjeuner merveilleux, qui débute par la quinine. Car il faut être prudent lorsqu’on festine, ainsi que nous l’enseigne l’histoire. Vous entendez que je veux parler de Balthasar, à qui la joie de manger fit oublier l’ennemi. Or la fièvre en est un pour le voyageur, un ennemi contre lequel il suffit d’être en garde pour n’avoir rien à en craindre.
Le 22 septembre nous nous embarquons sur le fleuve Rouge, qui nous apparaît couleur de lie du haut de la deuxième passe, avant Mang-hao. Nul fleuve ne mérite mieux son nom.
Avant de l’atteindre, nous avons fait, depuis la frontière de Sibérie, à peu près 6.000 kilomètres, soit à pied, soit à cheval. Aussi vous comprendrez avec quelle satisfaction nous nous sommes étendus dans la jonque que nous avait retenue M. Jansen.
Le soir du 22 septembre, après avoir franchi très rapidement les rapides, nous apercevons le drapeau français du poste de Bac-sat et nous stoppons pour aller serrer la main à son chef, le capitaine Cadars. Enfin nous étions sur la terre française.
Le 23 nous étions à Laokaï, où M. Laroze nous recevait en amis, et nous y changions de jonque. L’accueil de Laokaï n’était que le prélude des réceptions cordiales qui allaient se succéder sans interruption pendant notre séjour à Hanoï et le parcours de notre colonie.
A Hanoï, la colonie civile et militaire, M. Raoul Bonnal et le général Bichot en tête, nous traitait le plus amicalement du monde, et cet exemple était suivi par la population entière du Tonkin. A tous nous envoyons nos remerciements sincères.
Si nous avons été étonnés de la beauté du fleuve Rouge, nous ne l’avons pas été moins du confort et de l’animation qu’on trouve à Hanoï. Et ce que nous avons vu du delta, la richesse de la végétation, l’inouïe fertilité d’un sol inépuisable, tout nous fait penser que nous avons là une colonie très riche dont nous pourrons tirer un excellent parti. Il nous suffira pour cela de tomber d’accord au sujet de cet enfant dont la venue a peut-être dérangé nos combinaisons et qui aurait pu mieux se présenter, mais, croyez-nous, il est viable, et il fera son chemin si l’on s’occupe de lui comme il le mérite. C’est ce que nous souhaitons à nos compatriotes.
Chacun sait qu’on revient du Tonkin plus facilement et plus vite qu’on ne traverse le vieux continent. Pour le retour, nous avons pris à Haï-phong les Messageries maritimes, et de Hong-kong sommes revenus à Marseille, avec nos collections, qui nous avaient précédés sur l’_Irraouaddy_.
De Hong-kong nous avons réexpédié notre Chinois dans son pays, où il retournera en accompagnant des missionnaires belges. Le petit vaniteux d’Abdoullah, qui mérite quand même quelques éloges, nous quitte à Port-Saïd. Rachmed vient avec nous à Paris, dans «son pays», et il retournera ensuite dans son autre pays le Turkestan russe. Dedeken rentre en Belgique. Henri d’Orléans et moi, étant les seuls Français de cette bande, restons en France. Tous sont très heureux du résultat du voyage. Je ne veux pas quitter la plume sans les remercier tous d’avoir eu confiance en moi, et d’avoir travaillé de tout cœur à la réussite d’un projet assez hardi. Tous nous avons fait ce que nous avons pu. Si nous n’avons pas fait plus, qu’on soit indulgent pour nous.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages Chap. I. Dans le Tien Chan chinois 1 -- II. Dans le Tien Chan chinois (suite) 25 -- III. Le Tarim et le Lob Nor 45 -- IV. Les hauts plateaux 81 -- V. La recherche d’une route 113 -- VI. La recherche d’une route (suite) 141 -- VII. Les lacs les plus élevés du monde 177 -- VIII. Les Tibétains pasteurs 207 -- IX. Les gens de Lhaça 239 -- X. Les gens de Lhaça (suite) 259 -- XI. Le Tibet habité 277 -- XII. Le Tibet habité (suite) 297 -- XIII. L’est du Tibet 327 -- XIV. Par la Chine au Tonkin 355
PARIS.--IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.