Part 11
Un chameau, qui semblait bien portant, meurt subitement en montant une colline. Nous allons par monts et par vaux dans une région toujours mamelonnée, ravinée, semée de laves, et le soir nous sommes tapis au fond d’un cirque, au milieu de grès et de marnes en décomposition.
Le ciel est clair, le vent d’ouest est presque tombé complètement, nous aurons une bonne gelée. La lune est éclatante.
Le 5 janvier, la matinée est superbe. La nuit a été froide: -35 degrés, tel est le minimum.
Je n’ose plus décrire notre route. Elle est toujours la même, faite de montées et de descentes. Sa monotonie doit être insupportable à quelques-uns de nos hommes. Une chose fait toujours partie de la route, c’est le vent d’ouest. Après les nuits calmes, il souffle régulièrement vers dix heures du matin. Aujourd’hui il est glacial comme d’habitude. Nous traversons un plateau, avec des creux et des reliefs, bien entendu, où se voient quelques touffes d’herbe, du sable, des laves et de nombreuses traces de yaks, de koulanes et d’orongos; ils sont, avec quelques rongeurs, des alouettes rares et de plus rares corbeaux, les seuls habitants de ces régions.
Au bout du plateau, après une montée, nous apercevons au sud, par-dessus des chaînons noirâtres mais peu élevés, une bande de pics de glace alignés. Ils font partie d’une chaîne très grande, déchiquetée et toute blanche où de longues nappes de neige se déploient d’une cime à l’autre. Cela inquiète quelques-uns d’entre nous. «Comment franchir ces neiges et ces glaces? se demandent-ils. Où sommes-nous? Plus nous avançons, plus le froid est intense et plus les montagnes sont hautes. Une chaîne après une autre chaîne nous barre la route. C’est à désespérer d’en sortir!»
Il y aurait vraiment de quoi dépiter des gens pressés. Je console facilement mon monde; il suffit, pour rassurer les inexpérimentés, de leur faire voir l’horizon derrière nous, et combien leur paraissent infranchissables les montagnes que nous avons traversées.
Et puis, nous aurons du bon thé ce soir, du thé d’une belle couleur, car voici un étang gelé d’une limpidité de cristal. Sa glace est nette, composée exclusivement d’eau, pas mélangée de terre, de sable, d’impuretés. On vide les sacs où est notre provision, et l’on remplace par cette excellente glace la mauvaise qu’on emportait.
Arrivés en vue d’un beau lac qui a la forme d’un binocle, nous posons notre camp dans un bas-fond parqueté d’une plaque de glace. Notre arrivée met en fuite une douzaine d’orongos occupés à lécher sa surface. Par le soleil, l’étang avait le poli d’un miroir où les jolies bêtes semblaient prendre plaisir à considérer leurs élégantes silhouettes.
Les rebords du lac du Binocle sont couverts de blocs de lave. Le niveau de l’eau a été plus élevé. Il a baissé peu à peu; on voit sur les berges six cercles enveloppant le lac et indiquant les étiages successifs. Nous n’en sommes pas sûrs, mais nous croyons que dans ce lac jaillissent des sources chaudes, à peu près au centre.
La nuit est superbe, si belle que je me promène assez longtemps autour du petit étang. Il étincelle autant que la lune, et il a de plus qu’elle un halo blanc de sel sur sa rive. Cet étang semble un véritable bain de mercure. Notre tente est au fond d’une cuvette parfaite ayant son bord ébréché, une encoche par où nous sommes descendus. Dans le haut, les laves ont l’apparence d’un troupeau couché, ou d’oiseaux noirs nous regardant, tels des rapaces attendant des cadavres. Le calme est parfait.
Sur les pentes se tiennent entremêlés nos chevaux, le feutre blanc sur la croupe: les uns debout, les autres, à bout de forces, sur le flanc. Les moutons se serrent frileusement l’un contre l’autre, en rond, à dix pas des tentes. Dans la nôtre, l’imperceptible lueur de la lanterne indique un preneur de notes. Dans celle des hommes, une étincelle indique le feu. Le Doungane et ses serviteurs sont couchés. Les chameaux, accroupis autour des tentes, espèrent qu’on leur donnera encore les boules de pâte que nous leur avons jetées dans la gorge aujourd’hui, afin de les soutenir. Ils rêvent de ces friandises en ruminant, en grinçant des dents, et ils sont bien sages. Les chiens, dispersés à leur place favorite, rongent des os.
Un chameau que la soif brûle se relève. Il s’approche de la glace, baisse la tête; il veut boire, allonge son grand cou, mais bientôt le recourbe. Il est étonné, désolé que ce ne soit pas de l’eau. Et, la tête levée, un peu en arrière, dans cette attitude qui est celle des bossus et qu’on prête aux statues des orateurs, il réfléchit, et, finissant par en prendre son parti, il va rejoindre lentement ses camarades.
Il s’allonge auprès d’eux, calant sa carène de vaisseau du désert au moyen de ses appareils de locomotion soigneusement repliés.
On entend les accès de toux, les soupirs, les pelisses remuées des hommes, et les chameaux exhalant l’air en longues expirations. C’est tout. Le calme est parfait, absolu. On a envie de prêter l’oreille, dans l’espoir de saisir les bruits du firmament, comme si l’on allait entendre les mondes rouler là-haut. C’est le bourdonnement des hautes altitudes, propres aux camps de 5.000 mètres, que l’on a dans les oreilles.
Grâce à la sécheresse de l’air, la lumière tombe à flots dans la vasque où nous sommes, et mon ombre se promène sur le sol, opaque, bien dessinée: c’est une ombre d’Italie. Ici toutefois l’oranger ne fleurit pas, mais l’argol, fabriqué par les yaks, et dont les larges galettes pourront avec raison figurer dans les armoiries du Tibet lorsqu’on l’anoblira.
Mais il est temps de rentrer se coucher, voilà assez de paysage. Le thermomètre marque -34 degrés de froid, et je l’annonce à mes deux compagnons, qui ont disparu sous leurs peaux de mouton. Henri d’Orléans rappelle à Dedeken que nous avons vu des traces de loup: «Beau temps pour l’affût, insinue-t-il.
--Ce n’est certainement pas moi qui irai, dit Dedeken.
--Ni moi non plus, répond Henri d’Orléans, mais vous qui êtes levé... me dit-il.
--Ni moi non plus! ni moi non plus!»
Je l’engage vivement à se dévouer. Nous n’avons pas de peau de loup dans nos collections, la science l’exige, etc., et nous rions.
Le 6 janvier, notre thermomètre marque -40 degrés, température à laquelle le mercure gèle. Toujours une brise ouest.
Au nord-ouest, la bouche d’un cratère qui aura vomi les laves qui nous entourent. On charge dès que le soleil se montre et l’on part vers le sud.
Nous continuons en marchant à vue de pays, comme on dit. J’ai oublié de dire que nous ne cherchons plus les traces des pèlerins. Cela donne trop de peine pour de maigres résultats. Il se peut d’ailleurs que la route des pèlerins appuie trop à l’est, et, à aucun prix, nous ne voulons aboutir sur la grande route du Koukou Nor, suivie d’abord par les Pères Huc et Gabet, et ensuite par Prjevalsky. Nous nous dirigeons à peu près sur le lac de Tengri Nor, avec la préoccupation de nous tenir plutôt à sa droite qu’à sa gauche lorsqu’on regarde le sud. Nous allons devant en éclaireurs, et la caravane nous suit. Dorénavant mes compagnons et moi surtout ne chasserons qu’autant que le nécessitent les collections et la subsistance de la troupe. La route sera notre principal but. Nous n’avons pas de guide ni de piste; nous nous en passerons. Nous créerons une route comme font tous ceux qui se lancent dans l’inconnu.
Le soir du 6 janvier, nous campons à cinq cents pas d’un beau lac, que nous appelons «Lac des Cônes» à cause de la forme des montagnes qui l’avoisinent. Nous pilons et taillons la surface d’un petit étang pour nos bêtes. Elles s’ensanglantaient en la léchant et la mordant. Les chevaux sont restés trois heures à croquer les glaçons.
Le 7 janvier, nous traversons le Lac des Cônes sur la glace, en quarante minutes. Son extrémité sud-ouest ne nous paraît pas gelée. Il est large de trois verstes environ, long d’une vingtaine. A sa surface nous voyons des herbes et le cadavre d’un cormoran pris dans la glace. Après une passe assez montueuses, nous redescendons dans un vallon bien désert où nous faisons un sort à quelques lièvres petits mais excellents. Depuis quelques jours, les grosses bêtes ont disparu, et pourtant il y a un peu de neige, de l’herbe, mauvaise il est vrai, mais de l’herbe. Peut-être que la constance des vents ou l’altitude les a écartées. Un vent de tempête et 5.000 à 5.500 mètres ne constituent pas un habitat agréable.
La journée du 7 janvier est gaie, même pour les plus sombres de nos gens, pour le Doungane lui-même. Nous avons trouvé du bois taillé de main d’homme, des arçons de selle pour yak, en bois de genévrier. Les commentaires vont leur train. «Les hommes sont dans le voisinage. Ce sont des chasseurs venus du sud, puisqu’ils avaient des yaks. Ils doivent habiter à une quinzaine de jours et avoir l’habitude de faire paître leurs bêtes ici, puisqu’ils ont abandonné ces bois de selle. Dans ce vallon, les argols sont plus petits que ceux des yaks sauvages, il y en a beaucoup. Peut-être allons-nous trouver une route aux environs», etc. Ainsi devisent nos gens et ils sont joyeux.
Puis arrive le Doungane souriant, bien qu’il ait abandonné encore un chameau aujourd’hui.
«J’ai vu des argols retournés, dit-il. Des hommes sont venus ici: ils doivent y revenir, car j’ai vu des argols retournés et c’est pour les faire sécher.»
Il invite le Petit Homme à venir, ainsi que ses amis, «manger des pâtes». Et comptant sur ses doigts les jours qui séparent de la nouvelle année chinoise, il se réjouit:
«Encore treize jours, dit-il. Heu! heu! treize jours, c’est un temps bien court, mais j’ai vu des argols retournés. Les hommes ne sont pas loin et je célébrerai le premier jour de l’année, sinon dans une ville, du moins dans un endroit abrité, dans une maison.
Le Doungane ne serait pas fâché de vivre ailleurs que sous une tente de toile, où il est enfumé chaque jour par le feu d’argol, ainsi qu’un renard qu’on veut faire déguerpir de sa tanière.
Le 9 janvier, nous contournons le lac auquel nous donnons le nom de Montcalm, vers le sud-est. Les grosses bêtes errent en grand nombre: des yaks, des koulanes, des arkars et même des chamois tels que dans l’Himalaya sont en vue. Nous redonnons courage à la troupe en lui signalant la présence de bêtes qui vivent près des Indes.
Au delà d’une petite passe nous trouvons des sources chaudes mais salées et une large rivière gelée qui, grâce à la brume, semble s’écouler vers le sud-est à travers une immense plaine.
Serait-ce déjà de l’eau coulant vers la Chine? Et la question des sources de son grand Fleuve Bleu fait l’objet de nos conversations. Nous ne savons pas si nous les avons trouvées; en tous cas nous pouvons affirmer, ou peu s’en faut, que c’est par ici qu’il faudra les venir chercher. L’idée que cette glace alimente des fleuves qui se versent dans l’Océan Pacifique ne laisse pas de nous rapprocher du monde. En effet, si nos suppositions sont fondées, il n’y aurait qu’à descendre cette rivière pour arriver sûrement à la côte. C’est chose facile, comme vous voyez.
Le 10 janvier, nous nous arrêtons pour «raccommoder» les pieds des chameaux et ferrer nos chevaux. Le minimum d’hier avait été de -32°,5, celui de cette nuit de -26 degrés seulement, et ce matin à huit heures le thermomètre remonte encore à -17 degrés. Nous trouvons la température délicieuse.
Dans l’après-midi, Henri d’Orléans vient chercher un chameau pour rapporter la peau d’un yak auquel il a logé huit balles dans le corps. Nous prenons les instruments pour le dépouiller et nous trouvons l’animal à une verste du camp. Il nous paraît être un des doyens des yaks du Tibet. Son mufle grisonne, ses dents sont usées et sa peau est déjà à moitié tannée par les années. Il nous donne beaucoup de mal à le préparer. Sa dépouille est d’un poids tel qu’un chameau peut à peine la portier.
Ceux qui la verront montée aux galeries du Muséum ne sauront jamais les tracas que nous a valu son transport.
Toute la journée le ciel reste couvert, il a le même aspect que dans la région du Lob Nor. Cette humidité de l’air est due au voisinage du lac Montcalm d’où le vent souffle.
Deux chevaux meurent dans la soirée, d’avoir bu trop d’eau. Heureusement que seuls ces deux-là ont découvert les sources chaudes, car il ne nous en serait pas resté un.
Les chameaux se sont abreuvés sans inconvénient, mais on ne les a pas laissés boire à satiété. Nos chameliers pensent qu’une rétraction de la vessie a dû se produire chez toutes nos bêtes et que le moindre excès de boisson serait mortel. Imatch est d’avis que l’on n’abreuve pas les chameaux aux sources chaudes, si l’on en rencontre plus loin.
Le 12 janvier, nous sommes dans une vallée pleine d’ossements de bêtes. Nous reconnaissons ceux des arkars, des koulanes, des yaks, des orongos, des _Nemorhedus Edwardi_. A quoi attribuer cette accumulation de squelettes à une même place? Nous ne saurions vous le dire. On peut faire des suppositions diverses. Une épidémie aura sévi à un moment donné, un hiver trop rigoureux aura surpris ces animaux, ou bien une tempête. C’est peut-être encore que des fauves très nombreux ont vécu à cette place, et ce seraient les reliefs de leurs repas; ou bien est-ce tout simplement le coin retiré où les vieux du troupeau viennent mourir. Nous ne saurions conclure.
Le 14 janvier, nous campons dans le bas de la passe qui nous permettra de franchir une énorme chaîne à laquelle nous donnons un des plus beaux noms de France: nous l’appelons chaîne Dupleix.
L’enthousiasme qu’avait excité un morceau de bois taillé de main d’homme est bien diminué. Nous sommes plus haut que jamais. A côté de notre camp se dressent des pics de glace d’au moins 8.000 mètres, et depuis trois jours nous louvoyons dans un fouillis où nous cherchons le sentier qui nous mènera de l’autre côté de la chaîne.
Mais la série de pics, la brume qui les cache juste assez pour les rendre plus effrayants encore, l’impossibilité à peu près complète de se mouvoir à une altitude d’environ 6.000 mètres, ce sont là autant de causes de découragement. «Nous n’en sortirons jamais», dit l’un; «nous sommes prisonniers», dit l’autre. Et en effet notre marche peut se comparer à une tentative d’évasion où le prisonnier est obligé d’escalader toujours et toujours des murailles de plus en plus hautes.
Nous avions tous aperçu un oiseau à longues ailes, un oiseau de mer, un fendeur d’espaces, un égaré qu’une tempête a emporté jusqu’ici. Et Rachmed a parlé des Indes comme si elles étaient voisines; la conclusion de ses discours fut très pratique:
«Nous avons des vivres, imitons nos chevaux, regardons où nous posons le pied et allons de l’avant.»
Le 15, nous franchissons la passe, d’environ 6.000 mètres, en suivant une pente douce. A l’ouest, nous voyons descendre des glaciers vers une large vallée que nous suivrons et où la glace sera notre chemin. Des pics blancs se perdent dans la brume: nous estimons leur altitude à 8.000 mètres au moins. Dans toute cette région, les petits lacs, les étangs sont nombreux. Les collines de terre meuble portent la marque de la fonte des neiges et du séjour des eaux: elles ont cette «frisure» et cette bouillie spéciales qu’on observe à la surface du sol où la neige a fondu lentement et d’où l’eau s’est écoulée par gouttes comme d’une éponge qui sèche. Tous les bas-fonds ont recueilli cette eau, ainsi que le témoigne la glace. Nous n’en manquerons pas ici.
Et lorsque, le 16, nous suivons la rivière, large, profonde, sur sa surface malheureusement trop lisse--là où le vent l’a «cirée»--pour que les animaux et les hommes gardent l’équilibre, nous pensons que les monts Dupleix sont l’origine d’un grand fleuve ou du moins une de ses principales sources.
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Depuis plusieurs jours notre troupe est prise de la rage de l’homme. Le feu a été ainsi mis aux poudres par un bout de bois taillé au couteau.
Tout semble un homme à nos gens; à chaque instant ils voient un Tibétain se dissimuler derrière un accident de terrain ou s’arrêter à flanc de coteau pour nous regarder, et l’on reconnaît bien vite que l’homme prétendu est un koulane immobile vu de face, un orongo couché, ou simplement une motte dessinant une figure.
Et puis, ce sont des crêtes de montagnes en décomposition qui, de loin, ont l’aspect de villages abandonnés, de postes d’observation, de tours de guet. Tout bien examiné, on a été victime d’un mirage de l’imagination. Ceci prouverait que souvent on voit ce que l’on souhaite voir, et qu’une bonne observation bien juste, avec ou sans instrument, demande une tête bien équilibrée.
Quelques moutons gras, un peu d’eau potable, la fin du vent d’ouest vaudraient mieux que des Tibétains. Mes raisons ne leur semblent pas bonnes, ils veulent voir des hommes. Et je constate une fois de plus combien il est malaisé de se passer de cet animal-là.
Après trois jours de glissades sur la rivière qui descend un étroit défilé, nous débouchons dans une plaine et gaiement. Deux ou trois véritables découvertes ont redonné un nerf extraordinaire à notre monde.
Imaginez que le 17 janvier, jour où nous trouvons des fossiles à 5.800 mètres, sur le coup de deux heures, dans une gorge bien abritée, je tombe en arrêt sur une pierre calcinée, mais seule. J’examine, je vois le sol foulé comme par un piétinement rendu plus apparent par la neige; des tas de crottes de cheval sont épars, et dans le bas, auprès de l’herbe, des pierres sont accotées l’une à l’autre pour un feu. Voilà l’œuvre de l’homme. On a allumé de l’argol et des racines. La neige n’a recouvert ni les cendres, ni le charbon. A côté, de l’argol a été cassé depuis peu; la partie où s’est faite la cassure est d’une autre teinte que le reste de la galette.
Puis, contre les roches, je vois un fragment de peau de mégaloperdrix auquel des plumes adhèrent. Donc des chasseurs se sont arrêtés là; ils ont mangé et sont repartis sans passer la nuit, car on ne trouve pas vestiges d’un gîte.
Notre caravane arrive. Je voudrais pouvoir vous peindre cette scène afin de vous faire comprendre ce que c’est que de nous, mais «nous» sans personne pour blâmer ou applaudir, «nous» sans ce que nous appelons «la galerie». Tout le monde est bientôt rassemblé autour de ces deux pierres. Timour casse gaiement les crottes pour s’assurer de leur âge. «Elles sont nouvelles, dit-il. Elles n’ont pas plus de trois jours», et il les tend à Imatch qui ne peut descendre de cheval.
«Tu as raison, dit-il, et les chevaux sont petits.»
Puis, Iça est là furetant de tous côtés, il apporte des plumes:
«_Oular_ (mégaloperdrix), dit-il, cette plume n’est pas vieille non plus», et il en serre le tube corné avec ses dents pour voir s’il est desséché. Son avis est que les hommes ont tué ces grandes perdrix, ces oulars, il y a peu de temps.
Puis c’est Abdoullah qui regarde les racines, retourne les cendres, examine le charbon, et sa mine change instantanément, il a reconquis son aplomb. «Les hommes sont tout près»; il se réjouit et déjà il vous a un air terrible. Il ne ferait pas bon se frotter à ce gaillard-là.
Parpa seul est pessimiste et trouve que «ce n’est pas une raison pour que nous rencontrions bientôt les hommes, car les chasseurs s’éloignent parfois beaucoup des lieux habités. Peut-être sont-ce des gens qui nous surveillent sans que nous l’ayons encore remarqué.» En fin de compte cependant, Parpa conclut que cela est de bon augure. Et comme il sait quelques mots de chinois, ce qui lui permet de s’entendre un peu avec les Dounganes qui disposent de quelques mots turcs, il engage conversation avec eux. Ils viennent d’accourir en montrant des dents aimables; très animés, ils examinent tout, et leur chef parle amicalement avec Abdoullah qu’il avait juré de tuer quelques jours auparavant. Et il me crie «Adam! Adam! (Homme homme)!» avec une grande affabilité. Il est radouci.
Je lui demande son avis et il répond:
«Certainement il n’y a pas plus de quatre jours que ce feu a été allumé et que ce crottin est là. Et, de plus, je puis dire que ce ne sont pas des lamas qui ont séjourné à cette place, car en quittant un feu ils ont la coutume (?) de disperser les pierres du foyer.»
* * * * *
Le 18 janvier, nous voyons des singes traverser la rivière sur la glace et se jouer sur les rochers des berges. Il nous est complètement impossible d’en tuer un seul. Ce singe est de petite taille, son pelage est roux, sa queue imperceptible, sa tête petite. Cette découverte nous égaye tous, elle excite l’ardeur des chasseurs.
Nous posons notre bivouac près de la glace de la rivière, à la sortie du défilé, où elle se tord depuis les monts Dupleix. Non loin de là, sur le plateau, se trouvent les restes d’un _yourt_ de nomades tibétains: quatre petits fours maçonnés grossièrement; un reste de sac en laine de yak; l’emplacement d’une tente; ses piquets encore plantés et consistant en cornes d’orongo; enfin des argols de dimensions moindres que ceux des yaks sauvages, appartenant à des yaks domestiques et à des métis de ces animaux.
Au milieu de la plaine, où sont des sources chaudes, des pointes aussi étincelantes que peut l’être la glace au soleil nous surprennent.
Tout autour, le sol est à peu près net. Le vent balaye la neige et l’entasse dans les replis de terrain ou contre les obstacles. Elle tombe sous forme de grésil plutôt que de flocons granuleux, et quelquefois elle est si fine que le vent la chasse et lui fait traverser la plaine de la même manière qu’ailleurs vous voyez la poussière s’élever en colonne terminée par un panache et avancer sous l’impulsion d’un mouvement giratoire. Voilà pourquoi la plaine est à peine marbrée de blanc.
Nous approchons de ces pointes blanches: ce sont des cônes de glace ayant 6 à 7 mètres de diamètre, hauts comme un homme et parsemés, à la surface d’un véritable cristal, de quelques-uns des graviers de la plaine. Ces blocs sont fendus perpendiculairement comme certains fruits trop mûrs. Nous sommes devant des geisers gelés; ils se sont couverts de cette calotte solide le jour où leur force de jaillissement n’a pu lutter contre les gelées. Nous trouvons dans cette plaine de beaux _iabchanes_ (?) qui forment de superbes rosaces et nous permettent une tentative de palao, qui échoue sous forme d’une bouillie informe et trop poivrée.
On voudrait bien manger enfin de ce riz qu’on transporte depuis si longtemps, mais il est à peu près impossible de le faire cuire, à cause de l’altitude. Notre viande, bien entendu, ne cuit pas mieux. Elle ne se gâte pas, elle est conservée par des procédés frigoriques d’une extrême perfection. Lorsqu’on veut la mettre dans la marmite, on prend la hache et on taille le gigot à tours de bras; le cuisinier a l’allure d’un bûcheron. La graisse qui nous sert de beurre a la dureté de la pierre et pourrait servir de projectile.
L’événement du 20 janvier est la découverte de la piste d’un cavalier--piste ancienne--et d’un fragment de selle d’un travail spécial, que le petit Abdoullah prétend avoir appartenu à un chameau. Cette supposition lui vaut un haussement d’épaules de Parpa, qui est de son métier fabricant de selles et qui, d’autre part, ne professe ni admiration ni respect à l’égard de l’interprète.
En entendant les commentaires sans fin que provoquent les indices les plus insignifiants de la présence de l’homme, je pense aux navigateurs à la recherche d’une terre. Ils inspectent soigneusement l’horizon, ils interrogent les flots; une herbe, une épave, un oiseau qui passe, un changement de température, un rien suffit à les persuader qu’ils approchent d’un monde. De même pour nous, tout devient un prétexte à suppositions.