L'Asie inconnue

Part 12

Chapter 124,072 wordsPublic domain

Le 21 janvier, jour de l’an chinois, est célébré avec une certaine solennité, grâce à un jeune daim tué par Rachmed. Sa chair est bonne, si bonne que nous mangeons l’animal entier. D’abord on le mange cru, puis on continue par des brochettes de viande calcinée sur les argols. C’est un repas de sauvages. Et des civilisés qui nous verraient en cercle et jouant ainsi des mâchoires nous prendraient pour des cannibales dévorant un de leurs prisonniers.

Iça est fort intéressant avec son os de gigot encore orné de viande; il le tient à la main comme un sceptre, tandis qu’il cause. Lorsqu’il veut manger, il le passe à la flamme, il déchire ce qui a été flambé avec ses dents de loup et continue de la sorte aussi longtemps que cela en vaut la peine.

Le 22 janvier, près d’un ancien campement de Tibétains, de larges feuilles attirent l’attention des hommes; ce sont des feuilles desséchées de rhubarbe. Ils se hâtent d’en prendre la racine. Henri d’Orléans a vu la veille des edelweiss.

Le 24 janvier, Iça revenant de chercher les chameaux crie en approchant du camp: «J’ai vu des hommes par là!» et il étend le bras vers le sud, «j’ai bien reconnu des troupeaux de yaks et de moutons!»

Timour et Rachmed partent aussitôt afin de vérifier la chose. Le vent d’ouest nous annonçait un changement de température, il nous paraissait plus humide que de coutume, et voilà qu’il fait tourbillonner de véritables trombes de neige et de poussière, puis un ouragan se déchaîne, et nos hommes doivent nous rejoindre sans avoir rien pu voir. Nous nous dirigeons vers le sud, la boussole à la main.

Le même soir, nos gens émettent l’avis que le Doungane ferait bien d’enlever la clochette pendant au cou de son chameau de tête. «Le bruit s’en entend de loin, et pourrait attirer les hommes.» Voilà que l’on craint maintenant ceux que l’on désirait vivement quelques jours auparavant! On voulait de l’homme, on va en avoir: alors on commence à se rendre compte que la rencontre peut n’être pas aussi agréable qu’on le souhaiterait. Et dorénavant, lorsque les traces seront relativement fraîches, quelques-uns s’imagineront que des cavaliers invisibles nous surveillent et ils se prouveront que les empreintes sont récentes, par des raisonnements enfantins.

Le 27 janvier, nous descendons vers une petite vallée: la pente est douce, commode, on laisse aller ses jambes. C’est charmant. Quelques rhubarbes, des pissenlits, de l’herbe nous portent à croire que cette place doit être habitable pendant l’été. Des sentiers nombreux, dessinés parallèlement, mènent à des camps abandonnés. Nous ne doutons plus; des Tibétains viennent ici régulièrement faire paître leurs troupeaux dans la belle saison. Ils passent l’hiver dans des régions plus chaudes ou mieux abritées. Nous ne croyons pas que leurs campements d’hiver soient très éloignés.

Nous cheminons gaiement. Le soleil est superbe, le ciel est d’un azur parfait, sans un nuage. Et dans cette petite vallée, le vent ne souffle pas, on se croirait au printemps. Depuis bien des semaines, nous n’avons pas eu une aussi belle journée. Mais qu’apercevons-nous dans le bas? De l’eau. On se précipite, voilà de l’eau courante. On s’empresse de la goûter. Elle n’est pas salée. On n’en revient pas. Tous s’appellent criant: «De l’eau! De l’eau! Elle est bonne à boire.» Et tous boivent, les uns avec leurs mains, les autres à plat ventre.

Quelle joie! On s’extasie devant cette rivière qui coule. Il y a si longtemps que nous sommes privés de ce charmant spectacle. L’eau qui bruit, c’est la vie. Jusqu’à ce jour, tout était mort sur les hauts plateaux, il nous semble assister à une résurrection de la nature. Puis, sur les flancs de cette vallée, nous voyons de l’herbe de l’année passée, mais de l’herbe en abondance, et, sur une terrasse large et abritée, des monceaux d’argol bien sec. Et l’on crie à ceux qui suivent: «Voilà de l’herbe! de l’argol!» On ne se lasse pas d’admirer cette rivière. Nous ne tardons pas à nous expliquer pour quelles raisons elle n’est pas gelée. C’est qu’elle est alimentée par de nombreuses sources chaudes fort peu salées.

Abdoullah s’écrie:

«Nous sommes aux sources de Brahmapoutra, nous allons descendre la rivière et nous arriverons à Lhaça.»

Il est le plus heureux des hommes. Il expose déjà que nous avons fait un voyage que personne n’a jamais fait, qu’enfin l’exploration touche à sa fin, et que, pour son compte, il jure bien qu’on ne le reprendra jamais à revenir dans ce maudit Tibet.

Nous passons sur la rive droite de la rivière, et, après 7 ou 8 kilomètres, ses berges s’abaissant, nous la voyons gelée et finir en une sorte de lac, sur la glace duquel l’eau glisse, jusqu’à ce que plus loin elle devienne solide. Tandis qu’on dresse la tente, je vais en reconnaissance et je constate que la rivière a un lit fort large, mais qu’elle se perd dans un lac assez grand. Peut-être le traverse-t-elle après le dégel?

A mon retour, Abdoullah me questionne, et lorsque je lui annonce qu’il a dû se tromper, que cette rivière n’a pas d’issue, qu’elle forme un lac, il laisse tomber ses bras de désespoir, criant sur un ton très comique: «Comment! c’est un lac! Elle finit tout près de nous!»

Et, cette dernière espérance lui étant ravie, sa figure s’assombrit et il me supplie de lui dire la vérité.

«C’est un lac gelé que tu trouveras plus loin», lui dis-je très sérieusement.

Et le Petit Homme gémit: «Nous n’en sortirons jamais»:

La journée cependant se passe en réjouissances. Ces sentiers parallèles se dirigent dans le même sens, vers le sud-est, et doivent être une grande route. Il ne nous faut plus que voir des hommes pour acquérir la certitude que nous sommes bel et bien sur la route du Namtso (Tengri Nor) et de Lhaça. Demain, peut-être après-demain, nous les rencontrerons. Que se passera-t-il?

Le lendemain 29, nous partons tard, car nous avons perdu un chameau. On le cherche dans toutes les directions; les hommes reviennent et disent qu’ils n’ont rien vu et que l’animal doit être tombé dans un trou. Je les contrains à recommencer leurs recherches, les engageant à examiner les ravins assez profonds que les eaux ont taillés dans l’épaisseur du plateau.

Rachmed ne tarde pas à ramener l’animal; et il nous raconte qu’il l’a trouvé dormant dans un ravin, à l’abri du vent, en plein soleil. La place était bonne, et, fatigué des longues marches, du vent glacial, le chameau ne demandait que du repos, et il ne voulait pas se lever.

Tout près de là, Rachmed a remarqué une véritable route allant vers le sud-est. Déjà nous avions indiqué la direction à prendre: nous devions nous diriger sur une plaque de glace aperçue du haut d’un mamelon. Le chemin bien frayé que le chameau avait fait trouver, passant certainement non loin de cette glace, il fut immédiatement décidé de le suivre. Et nous voici à 4.400 mètres, sur une véritable route que les troupeaux ont frayée dans la steppe. Nous observons alors que nos chevaux ne savent plus suivre cette piste bien tracée, ils s’en écartent sans raison; quelques mois passés dans les solitudes qu’aucun chemin ne sillonne ont suffi à les déshabituer de leur routine: ils ont oublié tout ce qu’ils avaient appris dans les pays habités et ne savent plus que poser un pied devant l’autre, machinalement.

Le soir, au «camp de la Grande Route», on organise une loterie. Le gagnant sera celui qui aura dit le plus approximativement la date à laquelle nous devons rencontrer les Tibétains. Grâce à la descente, tous, hommes et bêtes, sont ragaillardis.

Qui gagnera le gros lot? Celui qui a donné la date la plus éloignée de la rencontre l’a reportée à vingt jours. Timour est le moins pessimiste: selon lui, dans quatre jours nous apercevrons les Tibétains. A notre avis, il gagnera.

CHAPITRE VIII

LES TIBÉTAINS PASTEURS

Bien que nous descendions chaque jour un peu en suivant les pentes douces d’une steppe mamelonnée, le froid sévit toujours. Le minimum du 29 janvier a été de -33 degrés, celui du 30 janvier est de -35, à une altitude de 4.380 mètres. Il y a bien longtemps que nous n’avons été aussi bas et nous nous sentons moins lourds: nos pelisses chargent moins nos épaules, nous marchons d’un pas qui nous semble léger, nous ne nous traînons plus.

La certitude que les Tibétains sont aux environs fait que notre troupe est sur le qui-vive. Comme nous n’avons plus besoin de nous préoccuper de la route, notre œil examine avec le plus grand soin les crêtes des collines, les points qui se meuvent, les taches qui ressemblent à des tentes. On s’attend à une rencontre.

_31 janvier._--Pendant qu’on commence à charger les bêtes, nous prenons le thé sous la tente. Soudain nous entendons des exclamations, des éclats de voix, et Abdoullah apparaît avec un visage rayonnant de joie et il nous dit:

«Vous pouvez ouvrir votre bourse, il va falloir payer celui qui a gagné. Un homme s’approche.»

Nous lui recommandons de bien l’accueillir, de lui offrir le thé, de le retenir auprès du feu, de l’amadouer enfin et de tâcher d’en obtenir un renseignement.

Bientôt le Tibétain est là, on le salue en mogol et il répond dans la même langue; tous les hommes l’entourent et lui parlent à la fois, et je les entends plaisanter le nouveau venu et s’en moquer entre eux.

Rachmed vient vite nous dire son impression:

«Il est laid au delà de ce que vous pouvez imaginer, les ours sont certainement plus beaux.»

Lorsque nous jugeons que la glace est rompue, nous sortons les uns après les autres; Henri d’Orléans, son appareil à la main.

Notre présence produit son effet sur l’hôte, qui s’est assis près du feu. Il se lève en nous voyant, nous appelle _bembo_, c’est-à-dire chef, et, pour nous saluer, il élève les pouces et tire une langue démesurée en s’inclinant profondément. On l’engage à se rasseoir et nous l’examinons tandis qu’il tient conversation avec Abdoullah--si une conversation est possible avec dix mots mogols et quatre mots tibétains.

C’est un tout petit être, à face glabre couverte d’une couche de graisse, de crasse, de fumée et sillonnée de rides nombreuses et profondes. L’œil enfoncé dans l’orbite est un point noir sous des paupières gonflées; la prunelle brune flotte, pour ainsi dire, dans une cornée très pigmentée avec laquelle elle se confond presque. La figure est rétrécie par de longues mèches de cheveux pendant le long des joues caves; le nez est large et il tombe sur une bouche édentée à lèvres épaisses; le menton carré, en avant, n’a pas le moindre poil. Cet individu est chétif, il montre une main minuscule et sale, lorsqu’il manie sa tabatière creusée dans un bout de corne. Il verse sur l’ongle de la main droite un tabac rouge réduit en poudre, qu’il loge dans son nez en reniflant.

Le costume est à l’avenant du personnage. La coiffure consiste en une bande de peau prenant le front, laissant le sommet de la tête à découvert et s’attachant derrière la nuque. Une tresse de cheveux descend aux reins; elle enfile un ou deux anneaux taillés dans des os d’animaux. Son propriétaire doit la pommader avec de la graisse de temps en temps, car la partie du vêtement qu’elle frotte est plus luisante et plus grasse que le reste.

La pelisse, en peau de mouton, qui recouvre le corps nu de notre hôte est d’une malpropreté absolue. Depuis combien de temps en fait-il usage? on ne peut le dire. Sa couleur est en harmonie parfaite avec le teint de celui qui la porte.

Cette pelisse est de la taille de son propriétaire. Elle est relevée, pour faciliter la marche, au moyen d’une corde, et à la hauteur des hanches se forme un énorme pli, destiné à servir de poche, de sac même. Nous le comprenons par ce que notre homme met à cette place et par ce qu’il en tire. Il y met le pain qu’on lui donne, sa tabatière, un morceau de viande. Il en tire un fuseau de main, dont le manche est une corne d’orongo polie, et la croix, un bois que nous croyons être le houx.

Ses jambes maigres sont enfermées dans un bas de bure fendu sur le mollet et retenu au-dessus par une jarretière de tresse. Ce bas est fortifié sous le pied par une semelle épaisse comme celle des espadrilles.

Tout en questionnant, en demandant où nous allons, le Tibétain prise fréquemment ou bien il file paisiblement de la laine de yak. Ce Tibétain n’est pas beau.

Grâce à une mimique à la portée de toutes les intelligences, on explique à ce brave homme que nos chameaux et nos chevaux sont morts, que les cinq ou six moutons que nous possédons ne sont pas mangeables: c’est pour cette raison que nous leur laissons la vie. Et nous le prions de vouloir bien nous vendre du beurre, des chevaux, des moutons. Il nous invite alors à le suivre près de sa tente: elle se trouverait au delà d’un rocher dans la direction de l’ouest.

Nous le remercions de son obligeance, mais nous nous excusons en lui disant que nous voulons aller du côté du sud-est. Et, avec une mauvaise foi et un aplomb de sauvage, il nous en veut détourner en nous expliquant que Lhaça n’est pas de ce côté, mais à l’ouest. Il nous demande incidemment, en joignant les mains et en prenant une attitude recueillie, si nous allons prier le _Tale Lama_, et nous lui répondons affirmativement. Il insiste de nouveau pour que nous allions vivre quelque temps dans son campement, où nous trouverons tous les vivres possibles et de l’herbe pour nos bêtes.

Nous en sommes là de la conversation avec ce petit vieux, qui nous paraît un rusé compère, lorsque nous voyons descendre le long des collines plusieurs troupeaux escortés par des cavaliers. Les troupeaux se tiennent à distance, mais des cavaliers s’approchent de nous. A cette vue, notre interlocuteur veut se lever et partir, mais nous lui offrons encore une tasse de thé et nous lui montrons des _iamba_ (lingots d’argent) que nous lui remettrons en échange de moutons.

Il pousse un cri et fait signe à un berger, qui arrive au petit trot. Il lui explique l’affaire, celui-ci à son tour crie, et l’on dirige le troupeau vers notre camp.

Ce berger nous semble moins vieux que le premier, il est un peu plus grand, très maigre aussi et l’on est d’abord frappé de la brusquerie de ses mouvements. Sa démarche saccadée, ses pas menus, rapides, un léger balancement, une certaine manière de jeter les genoux me font penser à un être ayant des jambes de bête, de chèvre, et un corps d’homme. La tête longue, le nez court, épaté, aux narines bien ouvertes, les pommettes saillantes, la bouche large, d’où sortent deux dents qui tiennent les lèvres constamment écartées--des lèvres de ruminant, épaisses et musclées,--la mâchoire inférieure très forte, font penser à un petit-fils du Minotaure.

Évidemment il y a du sang de bête dans les veines de ce berger; des idées mythologiques me passent par la tête. Il s’appuie sur une longue lance au fer bien aiguisé, il la serre avec une patte noire, aux ongles courts, aux doigts d’à peu près égale grandeur. A sa ceinture est passé un sabre large, long; le fourreau de bois est plaqué de fer; mais la lame n’est pas très bonne, elle est ébréchée; pour ne pas gêner la marche, le sabre est placé horizontalement. Ce Tibétain a, en outre, sur le dos, un fusil court, de petit calibre, terminé par une fourche fabriquée avec des cornes d’orongo un peu polies; la crosse en est courte, carrée, dans la forme des fusils orientaux; on met le feu à la poudre au moyen d’une mèche. La lance nous paraît l’arme la plus redoutable.

En attendant l’arrivée du troupeau de moutons, les deux Tibétains conversent entre eux, soupèsent nos sacs, nos coffres, et ils pousseraient plus loin l’indiscrétion si l’on ne mettait le holà en les menaçant d’un revolver, en riant. Cet instrument les effraye, et il détourne leur attention. Ils veulent l’examiner. On leur montre les six cartouches qu’il contient; la grosseur de la balle les surprend, et quand, pour leur donner une idée de la longueur de la portée, on leur propose de tuer des moutons qui sont à plus de 600 mètres, ils font des gestes de dénégation avec une figure contrariée. On les rassure.

Ils examinent si tous nos hommes ont des armes aussi extraordinaires et remarquent que tous ont en effet un étui de cuir au côté; ils parlent entre eux.

Nous les prions de nous procurer des chevaux, que nous payerons bien. Ils s’engagent à nous en amener le lendemain. Ils nous font voir ceux qu’ils montent. Ce sont des poneys à long poil, tels qu’en produisent les pays du Nord. Ceux-ci ont la tête assez courte et forte, leurs proportions sont parfaites, et, en mesurant la largeur du poitrail et la solidité de l’encolure, nous ne nous étonnons plus de les voir si bien tricoter sur leurs jambes sèches et irréprochables. Leurs maîtres les conduisent avec une simple lanière attachée autour du nez: quand la bête est vive, ils la lui passent dans la bouche, ils tirent dessus, dirigeant leur monture au moins de ce côté. Ces cavaliers ne se servent pas du mors: le geste et le fouet suffisent.

Ces poneys, que leurs maîtres approchent sans difficulté, sont effrayés par nos costumes et essayent de fuir dès que nous voulons les toucher. La selle est en bois et munie de deux étriers courts, ne pendant pas au-dessous du ventre du cheval, de sorte que le cavalier a les genoux au niveau du ventre.

Les Tibétains partis, il est curieux d’entendre les réflexions de notre monde. On pouvait croire, quelques jours auparavant, lorsque tous soupiraient après eux, que l’on se réjouirait non seulement en les voyant, mais qu’on les prendrait en amitié sans hésiter. Et aujourd’hui que les voilà enfin, ces hommes tant désirés, l’un dit: «Sont-ils laids! sont-ils sales! Quels sauvages! On dirait des bêtes sans âmes!» L’autre: «Avez-vous remarqué combien ils aiment l’argent? Et quelle défiance! Nous croire capables de leur donner de mauvais lingots!»

Nous sommes sur la grande route de Lhaça, il est impossible d’en douter, et c’est pour nous une grande peine en moins. Nous allons suivre le chemin, et plus nous avancerons, moins il nous sera possible de perdre la bonne direction; la route sera encore mieux marquée.

Le mal est que nos bêtes sont presque à bout de forces, et que plusieurs de nos hommes marchent avec une extrême difficulté.

Le vieil Imatch va très mal, il a eu les pieds gelés. Un orteil est sur le point de se détacher, les plaies sont affreuses, et l’on se demande comment cet homme peut se tenir à cheval. Il souffre constamment du mal de montagne et nous ne pouvons rien faire pour le soulager. Il lui faudrait sa steppe au niveau de la mer, mais elle est bien loin, et il est probable qu’il ne la reverra plus.

Le matin du 1er février, par un vent d’ouest et un ciel couvert, nous apercevons des troupeaux de yaks, de moutons qui gagnent la région que nous venons de traverser. Pas un seul ne vient de notre côté. Les bergers ne se soucient probablement pas de faire notre connaissance. On leur aura dit que nous avions besoin de bêtes de somme et de chevaux, que nous sommes armés jusqu’aux dents, et que nous n’avions pas l’air timide. Ils préfèrent ne pas nous tenter, et ils s’éloignent.

Nous allons charger et partir, car nous ne comptons pas que nos connaissances de la veille nous amèneront les chevaux que nous voulions leur acheter. Soudain cinq cavaliers se dirigent vers nous en trottinant. Ils s’arrêtent à deux ou trois cents mètres, confient les chevaux à l’un d’eux et viennent à pied jusqu’au camp. Nous reconnaissons notre petit vieux d’hier. Il nous tire la langue très poliment, ses compagnons l’imitent; nous ne les avons pas encore vus. L’un d’eux, à profil d’aigle, a la tresse ornée d’agates, de mauvaises turquoises, d’anneaux de cuivre; sa pelisse est bordée de peau de panthère.

Ces gens déposent à nos pieds un pot de lait de dimensions insignifiantes, sur lequel personne ne se précipite, en raison du parfum qu’il dégage; en outre, une motte de beurre rance enveloppée dans un morceau de peau et un petit sac de _zamba_ ou farine d’orge grillée. Ils nous examinent avec une vive curiosité; ils montrent une grande réserve lorsque nous les questionnons, et font preuve d’une rapacité remarquable. Le vieux, à qui l’on parle des chevaux promis, dit qu’il n’en a pas, qu’ils sont partis du côté de l’ouest. Nous ne tirons rien de ces gaillards-là: ils affectent de ne pas comprendre chaque fois que nous prononçons le nom de Lhaça, de Namtso, de Ningling Tanla.

Heureusement qu’un des leurs est moins défiant ou moins intelligent. Tandis qu’on occupe les trois autres, nous entamons les négociations avec un pauvre diable à peine couvert, au profil de nègre, aux yeux imperceptibles, au front d’enfant. Nous commençons par lui offrir un peu de sucre, puis un ou deux abricots séchés, ensuite quelques raisins secs. Il goûte tout cela et le trouve délicieux. Alors on lui dit que nous allons prier le Tale Lama, et aussitôt ce fervent Tibétain jette son quasi-bonnet à terre, tombe à genoux, joint les mains et se tourne instinctivement vers Lhaça en marmottant des prières. Nous joignons aussi les mains et répétons avec lui: «Om mané padmé houm!» et nous lui expliquons que tout ce qui est renfermé dans nos coffres est destiné au Tale Lama. Il trouve nos intentions excellentes, il fait une mine pour nous approuver, rien n’étant trop bon pour le Tale Lama; puis brusquement il nous tend la main grande ouverte et fait le geste de manger. Nous devinons sans peine qu’il n’a pas oublié les abricots séchés; on lui en donne encore quelques-uns, et sa figure s’illumine. On casse un noyau et l’on mange devant lui le contenu. Il se met à genoux, en casse un sur une pierre, le mange, et il nous tire la langue.

Et alors, lui montrant la direction vers laquelle il s’inclinait tout à l’heure par habitude en priant, nous lui disons:

«Lhaça?»

Il jette un coup d’œil vers ses compagnons, dans la crainte qu’ils ne l’aperçoivent; puis, les voyant très occupés à considérer un fusil, il dit de la tête:

«Oui, c’est Lhaça!»

Et en tibétain nous lui demandons:

«Lhaça, combien de jours?»

Au lieu de répondre, cet innocent nous tend la main: nous lui donnons un peu de sucre en étouffant un violent éclat de rire.

Alors, se cachant derrière notre tente, il trace sur le sable une courbe du côté du sud-est, et prenant un argol, il le pose au bout de la courbe, et d’un ton satisfait, fier de son dessin, il dit en posant le doigt sur l’argol:

«Lhaça!» et il joint les mains.

Puis nous lui parlons de la grande saline de Boultso, ainsi nommée sur les cartes, et lui prononce «Bourbentso», et place un argol sur la courbe. Nous prononçons le nom de Namtso (le Tengri Nor des Mogols), et il pose encore un argol sur la courbe, un peu plus loin.

«Namtso, dit-il.

--Et Ningling Tanla», brusquons-nous.

Il tombe à genoux, pose un argol au sud de l’argol du lac Namtso, et prie avec ferveur la montagne sainte. Il se relève et tend encore la main: on lui donne un abricot; il avance la tête d’un air de malice et en réclame encore deux: il les reçoit; et alors, pour nous remercier, il ouvre une gueule de crocodile d’où sort une massive langue de bœuf couvrant son énorme menton. Quelle langue! Dedeken pense qu’à elle seule elle remplirait une boîte à conserves.

Notre homme étant devenu familier, nous lui demandons encore:

«Combien de jours jusqu’à Bourbentso?

--Trois jours, dit-il.

--Jusqu’à Namtso?

--Huit jours.

--Jusqu’à Lhaça?

--Douze jours.»

Voilà des renseignements. Sont-ils exacts?

Cela est possible. En tous cas, ces chiffres donnés par ce gourmand ne précisent rien quant à la distance. Il dit sans doute la vérité, mais il faut comprendre qu’il est allé lui-même en trois jours à Bourbentso, que le huitième jour il était au Namtso et que le douzième il entrait à Lhaça.

Lorsque nous avons appris de ce Tibétain ce que nous voulions savoir, nous nous éloignons. Mais il ne veut pas lâcher prise; il s’approche en tirant sa formidable langue de bœuf, et, s’accroupissant rapidement devant nous, il trace vite sa carte, et disposant les argols il récite avec volubilité:

«Bourbentso trois jours, Namtso huit jours, Lhaça douze jours.»