L'Asie inconnue

Part 10

Chapter 104,067 wordsPublic domain

Et quelle angoisse lorsque la nuit arrive et que l’absent n’est pas là! Nous sommes tellement isolés dans ce désert immense que le plus mauvais de nos hommes nous est excessivement précieux. Peut-être est-ce en raison de la rareté de cet animal, et parce que sa valeur dépend, comme le reste, de l’offre et de la demande? Non, ce n’est pas pour des raisons économiques que nous sommes plongés dans l’inquiétude aussi longtemps que l’un des nôtres manque. C’est que nous l’aimons. C’est qu’il appartient à notre troupe, à notre bande.

Et lorsque Rachmed conclut, à propos de sa marche de près de trente heures, que c’est surtout la nuit qui a été mauvaise, je lui réponds qu’elle n’a pas été bonne non plus pour ceux qui soupiraient après son retour et pour moi en particulier.

_22 décembre._--Dans la nuit, des rafales de sud-ouest avec un minimum de -30 degrés. Un cheval est mort: c’est le premier de la série; elle sera complète, bien entendu.

Soudain à droite, à l’ouest, là où la chaîne que nous avons devant nous paraît s’unir à celle que nous venons de quitter, se dresse comme le sosie du Stromboli tel que je l’aperçus pour la première fois, en cinglant vers la Sicile. C’est une véritable évocation. Baissant les yeux, je vois que le lit des ravins que nous traversons est noirâtre et semé de laves, et nous campons dans la «Plaine des Laves». Juste à l’ouest, le volcan laisse tomber son long manteau à traîne. Nous le baptisons instantanément du nom de Reclus, le plus grand des géographes français, à qui cette découverte fera plaisir. A l’est, au milieu de pics blancs, domine un géant de plus de 7.000 mètres, que nous appelons du nom de Ferrier, encore un Français, un voyageur presque inconnu de ses compatriotes, qui fit, en son temps, une superbe chevauchée à travers l’Afghanistan.

On se couche sans pouvoir faire de feu, ni boire de thé par conséquent. Les racines que nous avons ramassées sont trop imprégnées de sel pour qu’on puisse en tirer une flamme. Niaz est agonisant.

Le 23 décembre, le Doungane est d’une humeur sombre. Ce matin il frappait son fils et voulait le tuer. Rachmed a dû intervenir. Quant à Niaz, il a perdu connaissance; on le transporte ficelé sur un chameau, pour qu’il ne tombe pas.

Étant entré le dernier au camp, j’apprends que le Doungane, à l’arrivée, n’a même pas fait agenouiller le chameau portant le malade, et que, détachant les cordes, il a laissé tomber Niaz brutalement sur le sol. Ce manque de cœur caractérise la race chinoise, c’est chose à laquelle ni nous ni nos musulmans ne pouvons nous accoutumer. Il fait bon ne pas assister à de pareilles scènes lorsqu’on a le revolver à sa ceinture.

Notre camp est installé au milieu de la passe, à 5.300 mètres environ. Il fait très froid. Le vent a amassé un peu de neige dans les crevasses. On la ramasse soigneusement. On en fait de l’eau pour les hommes, et l’on tasse le reste dans nos pirogues, qui serviront d’auges à nos chevaux. Ceux-ci avalent la neige avec une véritable satisfaction; nous l’avons mélangée d’orge.

Niaz est à la dernière extrémité. Sa figure est presque méconnaissable. Il ne peut ouvrir les yeux.

Vers six heures Timour vient me dire qu’il croit bien que le malade est mort. «Il a poussé un gros soupir en rendant l’âme», dit-il.

Rachmed arrive à son tour. Niaz respire encore, mais n’en vaut pas mieux; il trépassera cette nuit.

_24 décembre._--Au petit jour sévit encore la tempête qui a éclaté pendant la nuit. Rachmed arrive comme d’habitude au rapport. Il entr’ouvre la toile de la tente. Sa figure est triste, il a des larmes dans les yeux.

«Niaz a fini, dit-il; nous n’avons pas d’eau ni de bois pour fondre la glace et nous ne pouvons laver le corps selon le rite ni le vêtir de vêtements propres.

--Peu importe. Allah pardonnera, car vous ne pouvez faire mieux.

--Nous l’envelopperons dans le feutre blanc que je lui avais prêté pour se couvrir, et l’on priera. Mais je ne crois pas que nous puissions lui creuser une tombe. La montagne est trop dure.

--Ensevelissez-le le plus convenablement que vous pourrez.

--Je le ferai moi-même avec l’aide de Timour, qui sait les prières, et de Parpa, qui a mangé chez la sœur de Niaz.

--C’est bien, nous vous aiderons aussi.»

Le cadavre du bon serviteur gît enveloppé dans sa pelisse près de la tente de son mauvais maître. On le couvre du feutre blanc. Le corps n’est pas lourd, il est raide de gelée. La neige fine tourbillonne autour de nous, le vent est glacial.

Nos trois hommes prennent des pioches, et, après avoir donné quelques coups, ils me regardent en disant:

«On ne peut pas entamer le sol. C’est bien malheureux.»

Ils prennent les haches, et, ayant écarté les pierres, ils frappent la terre de toute leur force, car les musulmans ne sont pas comme les bouddhistes, qui exposent les morts, et ils voudraient à tout prix mettre Niaz à l’abri des fauves.

Mais l’effort qu’ils font les essouffle rapidement; ils s’accroupissent pour reprendre haleine, et alors les larmes coulent de leurs yeux, elles s’arrêtent dans leurs barbes, les constellent de glaçons. Ils ne tardent pas à être épuisés, car la tempête les époumone, et c’est à peine s’ils ont creusé une de ces cuvettes que les bêtes pratiquent avec leurs pieds et où elles dorment. Le pauvre Niaz n’aura qu’un gîte.

Puis Rachmed songe que la face du mort doit être tournée vers la ville sainte de la Mecque; il craint donc que tout ce travail n’ait été inutile et il questionne Parpa. Mais Timour a pensé à la _kiblat_ et, montrant le sud-ouest, il dit:

«C’est là. Nous pourrons bien le placer.»

Et Rachmed me demande si «l’aiguille (de la boussole) dit la même chose».

Je réponds oui. Alors ils prennent avec précaution le cadavre, le couchent comme une mère ferait de son enfant endormi, lui posant la tête bien couverte sur une pierre plate, pour l’élever, dans la pensée qu’il dormira plus à l’aise le tranquille sommeil. Ils le bordent comme s’il était dans un lit, et en le maniant, ils s’étonnent que la maladie ait fait une chose si légère d’un corps robuste. Puis, lorsqu’il est bien couché, ils ramènent sur lui les pierres et les débris au moyen de leurs pioches et ils ne s’arrêtent que lorsqu’on n’aperçoit plus rien du feutre servant de cercueil.

Alors chacun de nous, afin de parachever l’œuvre, va chercher des plaques de schistes dans le pan de sa pelisse et les dépose dessus. Timour plante toutes droites des lamelles aiguës à la place où est la tête.

Enfin, il faut bien dire adieu à ce brave compagnon. Dedeken le premier récite les prières. Timour prie à son tour et tous sanglotent. Il ne peut terminer son oraison qu’à grand’peine et c’est dans un râle de douleur qu’il affirme la grandeur d’Allah!

«Allah est grand! Dieu est grand!» répètent les survivants.

Voilà comment nous envoyons dans l’éternité, chacun à notre façon et en le pleurant sincèrement, ce pauvre Niaz qui était brave et bon.

Puis on charge les chameaux au milieu des tourbillons de neige. Lorsque tout est prêt, le Doungane, qui a traité son serviteur plus mal qu’un chameau, vient se prosterner et hurler cérémonieusement, ainsi qu’il convient à un représentant du peuple le mieux élevé de l’Asie; j’entends désigner les Chinois.

Les journées se succèdent monotones. Le 25, la neige tombe. Toujours des petits lacs, du sel, des collines sablonneuses. Une passe succède à une autre passe. Lorsque le ciel est clair, on voit à l’infini des montagnes, des montagnes entremêlées de pics, de glace et de neige. Des yaks morts ayant appartenu aux Kalmouks jalonnent la route. La neige tombe presque chaque jour, mais en petite quantité; le vent souffle du sud-ouest et nous perdons toute piste. Le 29 décembre, le vent est d’ouest et nous ne sommes pas mieux, car nous allons droit au sud à travers une plaine nue. Nous campons au milieu des laves, au pied d’un volcan auquel nous donnons le nom de Ruysbroek ou Rubruquis, en mémoire du grand voyageur flamand, le compatriote de Dedeken.

A l’ouest du camp, Henri d’Orléans et Timour voient des crottes de chameaux: la route est retrouvée. Elle va au sud. Mais maintenant la marche est très pénible. Outre la vingtaine de kilomètres en montagne que nous faisons chaque jour, nous devons «éclairer» la route pour le lendemain. Dès que la tente a été dressée, et parfois pendant qu’on la dresse, nous allons à la découverte. Un morceau de pain qu’on grignote en marchant ou quelques abricots séchés donnent du jarret. Au reste, la curiosité nous pousse. Nous voulons savoir ce qu’il y a plus loin. On va, on grimpe une colline, dans l’espoir de découvrir un vaste horizon; une autre colline plus haute arrête la vue; on continue, on sera à la cime, et la vue qu’on aura payera de la peine. On fait un dernier effort, on tombe plutôt qu’on ne s’assied sur le sol et l’on constate que cette fois une véritable montagne barre l’horizon, et alors on revient au camp. Suivant qu’on s’est plus ou moins laissé entraîner, on a marché trois, quatre et même six heures et l’on arrive à la nuit; tout le monde est inquiet, on appelle, on tire des coups de revolver pour les retardataires.

Le 29 décembre, après une nuit étoilée et calme et un minimum de -29°,5, nous partons par un vent d’ouest encore plus insupportable qu’hier. On peut à peine ouvrir un œil, celui qui n’est pas du côté du vent. Nos chevaux sont dans le même cas que nous, et leur œil droit, toujours fermé, est orné d’une grosse larme de glace. Les traces de l’année précédente sont très apparentes dans la plaine. La «Passe Rouge», à laquelle nous donnons ce nom à cause de la couleur du sol, nous mène au camp des pèlerins, posé dans un bas-fond derrière un autre volcan. Il y en a ici une série. Le vent ne cesse qu’à sept heures du soir. Nous remarquons que ce vent d’ouest commence à souffler généralement vers dix heures du matin. Il exténue les hommes et les bêtes. Les moutons eux-mêmes peuvent à peine se traîner. Dans la journée un chameau et un âne sont morts.

La nuit du 29 ayant été calme, les hommes déclarent se trouver mieux.

Le matin du 30, le temps est superbe. Au nord-ouest, un volcan se dessine nettement, dans une bonne pose, bien éclairé, au souhait d’un photographe. Il laisse pendre une belle chape bien plissée, surmontée d’un col d’hermine blanche, que la neige a laissé là. Le soleil luit et jette sur ce jour une lueur de pittoresque à laquelle notre œil n’est plus habitué. Je me surprends à examiner l’«effet» des chameaux descendant la berge et se détachant en vigueur. Et j’observe Imatch à cheval vêtu d’une pelisse à tons jaunes; il chasse ses bêtes du bras et de la voix, avec le va-et-vient d’un chien de berger, derrière leur bande qui oscille sur le dos. Les bosses en effet sont bien amaigries et elles témoignent de la faiblesse de leurs propriétaires.

Pendant quatre heures nous trouvons des laves. Les plus grosses sont les plus éloignées du volcan, auprès duquel sont accumulées les poussières et les miettes.

Tout d’abord notre route est agréable. Elle suit un étroit ravin bien abrité où il fait chaud. Mais cela ne peut pas durer. Nous arrivons dans une steppe et nous sommes accueillis par un vent d’ouest glacial. Avant que l’ouragan soit à son paroxysme de fureur, j’ai le temps d’apercevoir à l’ouest une grande chaîne avec des pics blancs, à 50 ou 60 verstes de la route, autant que je puis apprécier cette distance avec des yeux malades.

Par instants nous ne voyons plus devant nous; à dix pas on ne distingue rien. Je fais serrer les chameaux; Henri d’Orléans prend leur tête, et, boussole à la main, les conduit au sud. Rachmed et moi tâchons de retrouver les traces. Les autres s’abritent du mieux qu’ils peuvent derrière les chameaux.

Quel curieux pays! quel étonnant spectacle que ces monts de sable se glissant sur la glace! Et quel maudit vent d’ouest!

Le soir, nous retrouvons le camp des pèlerins dans un havre, où nous nous réfugions avec plaisir. Nous nous couchons avec la tempête, et nous nous réveillons avec elle. Le minimum de la nuit a été de -29 degrés avec une tempête d’ouest. A sept heures le thermomètre marque encore -20 degrés, et nous sommes à plus de 5.000 mètres. Nous voudrions bien descendre un peu; tous, hommes et bêtes, ont besoin d’une altitude moindre. Les chevaux sont très malades. Les chameaux valent un peu mieux. Le mal de montagne affaiblit notre monde, et le vieil Imatch a un pied qui enfle: le vent l’a rendu très faible, quand cessera-t-il de souffrir?

C’est aujourd’hui le 31 décembre, le jour de la Saint-Sylvestre. Quelles seront nos étrennes? nous n’osons penser à demain. Marchons. Toujours des collines de sable, puis un lac, que nous contournons. La tempête ne se lasse point de nous harceler.

Nous voici près du lac. Est-ce bien un lac? Des nuages de sable le rasent constamment avec une rapidité extrême. La glace a conservé, malgré tout, une certaine transparence. Du moins c’est ce que juge le seul œil que je puisse risquer; œil malade du reste, qui ne lance pas de regards pénétrants, mais des demi-regards. Et cet œil me donne une illusion singulière. Il me semble que je chevauche au bord du vide; ce lac m’apparaît non comme une faille à mes pieds, mais comme un trou dans le ciel, dans l’espace, montrant une profondeur vertigineuse que traverse une tempête déchaînée.

Nos chameaux ne vont plus à la file. L’un ne veut pas suivre l’autre. Le vent les aveugle, les étourdit, les glace, et ils cherchent à s’abriter. Chacun d’eux s’efforce de se cacher derrière les flancs de son camarade qui le précède: ils vont en ligne brisée, et, l’un entraînant l’autre, ils font dévier le guide de la ligne droite. Henri d’Orléans va devant, boussole à la main, et il doit se retourner fréquemment pour remettre dans le droit chemin la caravane s’en allant à la dérive.

C’est ainsi que nous arrivons au camp des pèlerins, où nous trouvons une grande quantité d’argol et de la glace à discrétion. Cela en fait un campement supportable.

On célèbre la nouvelle année en sacrifiant un mouton qui a perdu une bonne partie de sa graisse. On le dévore avec plaisir. Imatch, de qui le pied enfle dans des proportions inquiétantes, se plaint de maux de tête, de bourdonnements d’oreilles. Nous craignons qu’il n’ait le pied gelé. On soulage un peu le pauvre homme avec le cataplasme que nous a préparé le mouton. Dans la panse fumante de l’animal on enferme le pied malade, et Imatch nous dit qu’il souffre beaucoup moins.

Iça prépare à notre intention et à la sienne un plat délicat et savoureux. Il fait cuire sur le feu d’argol (fiente de bœuf) les boyaux du mouton, à peu près nettoyés. Leur aspect n’est pas engageant, mais mes compagnons, que j’excite à vaincre cette répugnance, s’étonnent ensuite de l’excellence d’un mets qui ne paye pas de mine.

Là-dessus on fabrique un _tchouzma_ au sucre, un tchouzma assez considérable pour que la troupe entière puisse s’en lécher les doigts; ceci n’est pas une métaphore familière. Cet ingrédient consiste en farine mêlée à de la graisse de mouton qu’on cuit en bouillie en l’additionnant d’un peu d’eau. Quelques morceaux de sucre écrasés en poudre en font un dessert. Puis nous buvons plusieurs tasses de thé de couleur sombre, obtenu à grand’peine à cause du maudit vent qui s’entête, pour ainsi dire, à refroidir notre feu. Il faut des heures pour fondre la glace et bouillir le thé; il n’est jamais fait, pas plus que la viande n’est jamais cuite, car l’ébullition de l’eau se produit à un degré trop peu élevé par le fait de l’altitude.

Après ces tasses de thé et les notes prises, nous exprimons l’espoir que le paysage changera, que la tempête, qui en est à son troisième jour, finira, et nous envoyons du fond du cœur et du fond du Tibet nos meilleurs souhaits à nos parents, à nos amis de France et d’ailleurs. Enfin, ayant consolidé les quelques piquets de la tente que l’on a pu enfoncer dans le sol, nous nous couchons rapidement, et la tempête en fureur agite la toile de notre maison en la faisant claqueter ainsi qu’une voile au mât d’un navire. Et cela fait dire à Henri d’Orléans que si l’on n’est pas très bien ici, l’on ne serait pas mieux en mer par un aussi épouvantable temps. Consolation qui en vaut une autre. Voilà notre fin d’année, cher lecteur.

CHAPITRE VII

LES LACS LES PLUS ÉLEVÉS DU MONDE

Le 1er janvier, après avoir échangé des souhaits de bonne année et de bonne santé, nous constatons avec joie que ce n’est plus un ouragan qui souffle de l’ouest, mais un simple vent. Ce vent que nous trouvions insupportable quatre ou cinq jours auparavant nous paraît aujourd’hui une brise, un petit vent enfin.

Le ciel est relativement clair, et ce premier jour de l’année nous semble bien la commencer.

Nous voyons enfin où nous sommes. Au nord-nord-ouest, le volcan Ruysbroek se détache avec une netteté admirable: on dirait qu’il nous a suivis et qu’il s’est rapproché de nous. Des pics blancs se montrent de tous côtés et nous n’avons pas quitté le désert. Quant aux traces des pèlerins, nous n’en voyons plus l’ombre, et, en attendant qu’elles soient retrouvées, nous piquons au sud.

Dès l’arrivée, notre troupe se disperse, en quête de la piste que nous avons perdue. A la nuit, tout le monde n’est pas là; on n’a rien trouvé, et le Petit Homme manque à l’appel. Ceci nous inquiète relativement peu, sachant que notre interprète n’est pas susceptible de la moindre imprudence. Néanmoins nous serions plus tranquilles s’il était là. Nous allumons des feux, nous poussons des cris, déchargeons les armes; nous cherchons, mais vainement. Et nous craignons bien que nos étrennes pour 1890 ne consistent dans la perte d’un homme et de la route.

Le 2 janvier nous séjournons. Tandis qu’on cherchera l’homme perdu, on se reposera un peu et l’on fera fondre de la glace pour abreuver les bêtes. Rachmed et Timour s’inquiètent d’Abdoullah. Ils reviennent après quelques heures d’absence. Timour n’a rien vu, mais Rachmed ramène le cheval du Petit Homme, sans selle et sans feutre, et nous ne tardons pas à voir l’égaré qui se traîne; on lui envoie un cheval et il arrive en assez piteux état. Ses premières paroles sont pour réclamer à boire et à manger.

Hier il s’est perdu dans la tempête; son cheval, à bout de forces, est tombé; il l’a traîné le plus longtemps qu’il a pu, puis, étant lui-même hors d’état d’avancer et ignorant la bonne direction, il a dessellé la bête et lui a pris son feutre pour se couvrir pendant la nuit. Il a allumé du feu avec le manche de son fouet, et, l’argol étant abondant, il aurait passé une assez bonne nuit, entre deux feux, si «son ventre n’avait été réellement trop vide». Ce matin il a cherché nos traces et les a suivies jusqu’au camp.

Là-dessus il mange, et il boit avec un appétit formidable, extraordinaire de la part d’un être aussi exigu.

Après l’accalmie relative de la nuit et de la matinée, le vent d’ouest reprend vers neuf heures. Heureusement nous ne sommes pas sur un terrain trop meuble et nous échappons à la poussière. En effet, devant nous, la vallée disparaît littéralement, elle est effacée par un ouragan qui chasse sans interruption des nuages faits de terre, de sable, de tout ce que le vent peut emporter.

Ces nuages semblent couler; ils ondulent en une énorme bande grise entre les collines, d’où nous les voyons, et les montagnes lointaines qui dominent cette furie, impassibles, la tête dans un ciel calme et pur.

Ayant quitté le sommet de la colline d’où j’observe ce phénomène, je descends du côté du fleuve de poussière afin de découvrir, moi aussi, quelques traces. Mais je ne vois rien qu’un sentier piétiné par des orongos qui vont régulièrement lécher la glace d’un étang pour étancher leur soif; puis la déchaussière d’un loup. Il ne tarde pas à se montrer: haut sur pattes, immobile, il paraît guetter une proie. Il fond au grand galop sur une bande d’orongos que je n’avais pas vue. Il est peu probable qu’il atteigne ces jolies bêtes: elles ont vite pris une grande avance sur lui. Il s’arrête désappointé. Une balle coupe court à ses réflexions. Et il détale à son tour.

Quelques alouettes volettent. Des aigles noirs, des faucons à ventre blanc planent: ils chassent. Au-dessous de moi, de petits rongeurs ont leur maison au flanc d’un coteau. Ils ont creusé leur cave sous un gros lichen qui forme auvent ou tonnelle: la porte n’est pas ouverte du côté du vent. Le propriétaire s’ennuie en son trou; il passe la tête, et, défiant, il inspecte les alentours. Rien n’est suspect. Il s’enhardit, court quatre pas, s’arrête; il se dresse, se pose sur son séant, regarde, et de toute sa vitesse se précipite sur une racine, agrippe une bouchée de neige ou un brin de n’importe quoi et fuit vers son trou. Il se place sur le seuil, grignote et recommence jusqu’à ce que son déjeuner soit terminé. C’est un monsieur vêtu d’une fourrure gris clair, à grosse tête, forte mâchoire, le tronc très long, la jambe courte; l’estomac lui descend plus bas que les genoux. Il considère les choses de ce monde avec un petit œil entendu; il est gras, il rumine, il digère lentement et somnole ensuite. Il ne doit pas se soucier des tempêtes de la vie.

Par ce maudit ouragan, on voudrait être à la place de cet animal bien posé, bien rangé et l’on somnolerait, comme lui, aussi longtemps que durerait le froid, au fond d’un trou capitonné et chaud. Mais on doit étouffer là-dedans. Et puis, nous avons la peau tannée par les intempéries, et ce même vent qui nous cingle la face rend les horizons plus clairs, il nous découvre les lointains immenses que l’imagination seule atteint.

Nous vivons au grand air, nous respirons même parfois trop, mais nous ne sommes pas étouffés faute d’espace, nous ne nous enterrons pas vivants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A la nuit, Rachmed revient du sud sans avoir revu le moindre indice du passage des pèlerins. Dedeken n’a rien vu non plus. Henri d’Orléans pas davantage; il arrive harassé, en portant sur son dos deux têtes d’orongos qu’il a tués.

Timour est absent; on commence à s’inquiéter à son sujet. On pousse de longs cris, il les entendra, car il a marché vers l’est, et le vent souffle d’ouest, avec une grande violence. Nous nous demandons comment il pourra revenir contre le maudit vent. Tous les vingt pas, on doit reprendre haleine.

Soudain Iça nous annonce en souriant que Timour approche. Il a répondu à un de ses appels.

Et en effet, le brave Timour ne tarde pas à apparaître. Il est exténué, essoufflé; sa barbe n’est qu’un glaçon. Il peut à peine se tenir et tombe, plutôt qu’il ne s’agenouille, à la porte de notre tente.

Il s’exprime difficilement; sa respiration est entrecoupée, mais sa figure et radieuse, et tandis qu’il plonge la main sous sa pelisse:

«Iz kop, dit-il, Iz... kop..., kop; youl bar... ouzoun (Beaucoup de traces, beaucoup de traces; il y a un chemin, un grand).»

Et il dépose à nos pieds, fièrement, trois crottes de chameau: tel Hercule remettant à Eurysthée les pommes d’or qu’il avait prises dans le jardin des Hespérides où les gardait un dragon. Ce dragon n’était pas plus gênant que notre vent d’ouest.

Cette nouvelle met la troupe de bonne humeur. On considère la précieuse trouvaille. On discute comme feraient des archéologues à propos d’une monnaie inconnue. Et nous tombons d’accord que «celles-ci» ressemblent à celles des jours précédents. Le calibre est le même, la matière est la même, et elles sont de l’année. Notre science des traces et des pistes est poussée déjà à un tel point que nous pourrions l’exprimer en formules. C’est une véritable science, acquise grâce à d’incessantes observations, à des comparaisons, à des expériences, à des erreurs, à des contre-épreuves, comme toute autre science.

Le 3 janvier, nous appuyons vers l’est, afin de rejoindre le chemin des pèlerins. Des yaks sauvages, énormes, nous regardent passer. Sans la désobéissance d’un de nos chiens, nous aurions pu abattre au moins un de ces monstres de chair, mais ils sont mis en déroute avant que nous ayons pu les tirer.