Part 7
Cependant, il ne faut pas s’interdire tout à fait les livres des sots. C’est d’abord une catharsis. La catharsis est, comme on sait, l’art de se débarrasser sans danger d’un sentiment qui pourrait nuire, de s’en _purger_ de telle sorte qu’il ne reste pas en nous pour nous torturer, ou qu’il ne s’exerce pas d’une manière mauvaise et funeste. Selon Aristote on se purge de la peur et de la pitié en les éprouvant, au théâtre, pour les malheurs de héros imaginaires, grâce à quoi elles ne demeurent pas en nous pour nous assombrir. Les acteurs savent qu’il faut avoir le _trac_, l’émotion paralysante, avant la représentation ou pendant la représentation, et ils disent: «Si on l’a avant, on ne l’a pas pendant; on est purgé»; et il est possible.
Or la moquerie exercée sur les mauvais livres est une catharsis. A l’exercer sur le mauvais livre, on lui donne satisfaction, et l’on n’a plus le besoin, peut-être, de l’exercer sur les personnes. C’est une soupape de sûreté. C’est la part du feu; la malignité a eu son aliment; elle se calme, elle s’apaise et elle ne nous anime plus.
J’ai dit «peut-être»; car je n’en suis pas très sûr. Boileau est un exemple à l’appui de la théorie, Racine contre. Boileau épuisant sa malignité sur les méchants ouvrages, était d’humeur aimable dans le cours ordinaire de la vie; Racine, criblant d’épigrammes les mauvais auteurs, demeurait d’humeur maligne dans son domestique, même à l’égard de son meilleur ami.
Alceste me paraît bien avoir été aussi bourru contre les livres que contre les personnes et contre les personnes que contre les livres, et Molière ne se trompe guère en connaissance des caractères. Mais enfin, il est possible que le railleur de livres canalise sa malignité.
Pour mon compte, je connais un Pococurante. Pourquoi aime-t-il à lire les livres, puisque, jamais non pas une seule fois de sa vie, il n’en a trouvé un bon? Pourquoi? Évidemment parce qu’il prend du plaisir à les trouver mauvais. Cela est certain. Et ce sont des épigrammes continues, redoublées, triplées, renaissant indéfiniment les unes des autres. Et il semble ne lire que pour renouveler la matière épuisée de ses épigrammes. Naturellement il n’a jamais rien écrit. C’est, comme on a dit, un grand avantage que de n’avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser. Il en abuse royalement. On demandait: «Pourquoi n’a-t-il jamais fait un livre?» On répondit: «Parce qu’il l’aurait trouvé bon et que trouver bon un ouvrage l’aurait tellement désorienté qu’il en aurait fait une maladie». Or, j’ai dit que je le connais; il est extrêmement agréable et bienveillant envers les personnes; c’est un homme du meilleur caractère.
Concluons que dans sa malveillance à l’égard des livres il a sa soupape. Il est possible que la lecture des mauvais livres soit une catharsis d’une très précieuse utilité morale.
Ensuite la lecture des mauvais livres forme le goût, à la condition qu’on en ait lu de bons, d’une façon qu’il ne faut pas mépriser, ni peut-être négliger. Au sortir des études scolaires, les jeunes gens se partagent à peu près en trois classes: ceux qui liront instinctivement de bons livres; ceux qui en liront de mauvais, ou vulgaires, ou très médiocres; ceux qui ne liront rien du tout. Les études scolaires donnent le goût du beau, ou l’horreur du beau, ou l’indifférence à l’égard de la littérature.
Elles donnent le goût du beau à ceux qu’elles ont intéressés, et ils ne songent plus qu’à retrouver des sensations d’art analogues à celles qu’ils ont éprouvées en lisant Horace, Virgile, Corneille et Racine, et c’est pour cela, disons-le en passant, qu’il faut toujours, au lycée, amener l’élève jusqu’aux auteurs presque contemporains, pour que, entre les grands classiques et les bons auteurs de leur siècle, il n’y ait pas une grande lacune qui les ferait désorientés en face des bons auteurs de leur siècle et qui les empêcherait de les goûter, par où ils seraient de ces humanistes qui ne peuvent entendre que les auteurs très éloignés de nous, gens respectables et peut-être même enviables, mais qui sont privés de grandes et saines jouissances.
Les études scolaires inspirent à jamais l’horreur du beau à ceux qu’elles ont ennuyés. A la vérité, il est évident qu’ils l’avaient déjà, mais ces études l’ont comme violemment développée. Figurez-vous un enfant qui, de naissance, n’aimerait pas la musique et que, par autorité paternelle, on aurait fait jouer du violon pendant dix ans: il ne pourrait plus passer devant un marchand d’instruments de musique.
Seulement, ceux que les études scolaires ont ennuyés se subdivisent en deux classes: ceux qui n’ont horreur que de la belle littérature et ceux qui ont horreur de toute littérature. Les premiers forment le contingent des lecteurs de mauvais écrivains, des lecteurs de romans niais, des lecteurs de poètes excentriques, etc.
Les seconds, de toute leur vie, ne liront que leur journal, en en choisissant un où l’on ne fera jamais de critique littéraire; de quoi il ne faut pas les blâmer, car on est bien plus sot en contrariant sa nature qu’en la suivant.
Voilà les trois catégories. Or, il me semble qu’il ne faut être d’aucune des trois. Il est souhaitable qu’on ne soit pas de la troisième; il est désirable qu’on ne soit pas de la seconde; il n’est pas tout à fait sans danger d’être uniquement et strictement de la première.
Supposez un homme, de nos jours, qui ne lirait que de l’Anatole France, du Loti, du Lemaître, du Bourget, du Régnier... Il me semble qu’il serait exactement dans la situation de cet humaniste dont je parlais plus haut: il n’aurait que le sentiment de l’excellent, avec une certaine étroitesse dédaigneuse d’esprit.
Aurait-il même le sentiment de l’excellent? En vérité, je ne sais. C’est par comparaison que l’on a le sentiment de l’exquis. Ce n’est pas seulement par comparaison, sans doute, et la beauté nous frappe par elle-même et c’est-à-dire par un accord soudain entre notre façon de sentir et la façon qu’un autre a de créer. Mais il n’en est pas moins que mesurer les distances aide singulièrement à évaluer les hauteurs et, s’il n’est pas mauvais de connaître les prédécesseurs et les contemporains de Corneille pour bien entendre, pour entendre distinctement combien il est nouveau et combien il est grand, à toutes les époques il en est de même, et il faut pousser des reconnaissances dans le pays des médiocres pour revenir aux grands avec une faculté renouvelée d’admiration.
Chateaubriand parle d’un auteur de son temps qui, chaque année, allait faire sa remonte d’idées en Allemagne; un homme sage doit aller faire de temps en temps chez les mauvais auteurs la remonte de ses facultés d’admiration.
Il n’est pas impossible que Boileau, dans la lecture des Pradon, n’ait cherché des raisons d’admirer davantage Racine. Cette pensée est consolante. On peut envisager les mauvais auteurs comme fonction de la gloire des grands. Un bon auteur peut dire des mauvais: «Que serais-je sans eux? Je semblerais petit.» Un mauvais auteur peut dire d’un bon qui le méprise: «Ingrat! Serait-il grand si je n’existais pas.»
Tant y a qu’il n’est pas inutile de retremper son goût pour les hommes d’esprit dans le commerce des imbéciles. Certaine table d’hôte a formé mon goût peut-être plus que Sainte-Beuve. Où en serais-je si je n’avais pas lu X...? Je ne saurais pas le contraire de quoi il faut croire bon; car il avait une infaillibilité à rebours qui donnait une idée de l’absolu.
Lisons un peu les mauvais auteurs; à la condition que ce ne soit pas par malignité, c’est excellent. Cultivons en nous la haine d’un sot livre. La haine d’un sot livre est un sentiment très inutile en soi; mais qui a son prix s’il ravive en nous l’amour et la soif de ceux qui sont bons.
CHAPITRE VIII
LES ENNEMIS DE LA LECTURE
J’appelle ennemis de la lecture, non pas les multiples choses qui empêchent de lire et dont il faut reconnaître que la plupart sont excellentes, études scientifiques, vie d’action, sports, etc. Il est évident que notre temps n’est pas et ne peut pas être celui des liseurs. Ce que les anciens appelaient d’un mot charmant _umbratilis vita_ n’existe plus guère. Presque personne n’a plus le temps de s’enfermer «à l’ombre» pendant plusieurs jours pour lire un livre. Le livre n’est plus lu que morceau par morceau, vingt pages par vingt pages et c’est-à-dire, même quand il est lu, n’est plus lu du tout, puisque la continuité dans la lecture est nécessaire, non seulement pour juger d’un ouvrage bien fait, mais pour l’entendre.
Un tout petit nombre,--«d’adorateurs zélés à peine un petit nombre»--d’hommes et de femmes aimant à lire composent aujourd’hui un public restreint pour lequel, un peu aussi par habitude, on continue d’écrire. Un auteur, de nos jours, est un moine qui écrit pour son couvent, isolé dans un petit monde isolé. La littérature est devenue conventuelle.
Pour certains, du reste, amoureux de la réputation à petit bruit et délicate, elle n’en est que plus agréable et que plus chère.
Mais ce n’est pas de ces ennemis-là que je veux parler. Tout compte fait, il me semble qu’ils ne peuvent être que très utiles. Ils éliminent les faux amis de la littérature, ceux qui ne liraient que s’il n’y avait pas d’autre distraction, ni d’autre passe-temps, gens par conséquent de très peu de goût, n’ayant pas la vocation et qui alimenteraient autant la basse littérature que la bonne et plutôt celle-là que celle-ci; et ils laissent intacte la troupe de ceux qui sont véritablement nés pour lire. Je crois que la perte est nulle, si tant est même qu’il n’y ait pas gain.
Les ennemis de la lecture dont je veux parler, ce sont les tendances, les penchants et les habitudes qui empêchent de bien lire, de lire comme il est utile, profitable et agréable de faire.
A l’entendre ainsi, les principaux ennemis de la lecture sont l’amour-propre, la timidité, la passion et l’esprit de critique.
La Bruyère, dont le chapitre intitulé _Des ouvrages de l’esprit_ contient tout un art de ne pas bien lire, a touché l’un après l’autre tous ces points et nous n’avons qu’à l’écouter: «L’on m’a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle: Je l’ai fait. Ils l’ont saisi d’abord et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les a loués modestement en ma présence et il ne les a pas loués depuis devant personne. Je l’excuse: je n’en demande pas davantage à un auteur; je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point faites.»
Ceci est l’amour-propre, l’amour de soi, la jalousie, empêchant de lire ou de jouir en lisant. Ces sentiments sont tout naturels de la part d’un auteur, et il est, en effet, bien «excusable». Cet écrivain--c’est je crois, un Anglais; mais j’ai oublié son nom--disait: «Quand je veux lire un bon livre, je le fais». C’est excellent comme estime de soi; ce n’est même pas, peut-être, de l’orgueil proprement dit. Il est très vrai que, quand on est auteur et bon auteur, on doit nécessairement et sans vanité n’être satisfait que de ce que l’on fait soi-même, puisqu’on a une façon de penser toute particulière qui ne peut guère s’accommoder que d’elle-même.
Comment voulez-vous que Corneille puisse trouver bon Racine, qui goûte les sujets que Corneille a toujours évités et les manières de traiter les sujets que Corneille très visiblement n’aime point, et qui se donne tout entier à la peinture de l’amour, sentiment que Corneille a toujours considéré comme trop chargé de faiblesse pour pouvoir soutenir une tragédie? Il y a une sorte d’incompatibilité d’humeur. Corneille, direz-vous, au moment même de la plus grande vogue de Racine, a fait _Psyché_. Voulez-vous mon sentiment secret? Corneille n’a jamais été très fier ni très satisfait d’avoir écrit _Psyché_.
Comment veut-on que Voltaire, toutes raisons à part d’animosité et d’amour-propre, trouve bonne la _Nouvelle Héloïse_ et bon l’_Émile_? C’est proprement, de par la nature différente des esprits, la chose impossible. Les auteurs ont toutes sortes de motifs de ne pas admirer, ni même goûter les ouvrages de leurs confrères, motifs dont l’amour-propre est seulement l’un, duquel, du reste, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est le plus faible.
--Mais nous qui ne sommes pas auteurs, nous n’avons aucun amour-propre qui nous empêche de lire et de lire de la bonne façon.--Si bien! Vous n’avez pas remarqué qu’un auteur est un ennemi? Il l’est toujours. Il l’est toujours un peu. Si c’est un moraliste, il est un homme, d’abord qui s’arroge le droit de se moquer de vous. Vous vous en apercevez toujours, sourdement. S’il est un idéaliste, il vous présente des héros de vertu, de courage et de grandeur d’âme qu’il prétend être, du moins qu’il a l’air de prétendre être, puisqu’il était capable de les concevoir. Quand on peint son héros, on peint son idéal, et l’idéal que l’on a, on se croit toujours un peu, on se croit du moins par moment, de force à le réaliser. Tout au moins on a quelque air de cela. Poser un héros, c’est un peu se poser en héros. C’est une chose bien insupportable à beaucoup de lecteurs que cet air de supériorité. Si la petite lectrice naïve de romans se dit: «Quel beau caractère doit être ce monsieur Octave Feuillet», et est un peu amoureuse de M. Octave Feuillet; pour le même motif et par contre, l’amour-propre de bien des lecteurs regimbe contre Octave Feuillet et dit en grondant: «Cet auteur se donne bien du mal pour me faire entendre qu’il a plus de délicatesse que moi. Quel prétentieux!»
Et votre amour-propre est blessé et votre jalousie s’éveille comme contre quelqu’un qui a plus de succès que vous dans un salon.
Inversement le réaliste vous «touche», comme on disait quelquefois au XVIIe siècle, pour ne pas dire tout à fait blesser, ou au moins vous inquiète, quand il peint quelqu’un de ridicule qui pourrait bien être à peu près vous. Que de lecteurs ayant compris que Flaubert se moque d’Homais se sont dit: «Se railler d’un homme parce qu’il est anticlérical, ce n’est pas très fort; après tout, moi je le suis et je ne suis pas si ridicule. Cet auteur écrit avec correction; mais il est un peu impertinent.» L’amour-propre s’est éveillé et il est en garde.
Et, dans tous les cas, un auteur blesse ce sentiment profond d’égalité que nous avons tous. Il est un homme qui se détache de la troupe et qui prétend se faire admirer, au moins se faire écouter et nous divertir. Ce n’est pas une petite fatuité. C’est un homme qui dans un salon prend la parole; c’est un homme qui dans un salon va du côté de la cheminée; il faut qu’un homme ait bien de l’esprit pour se faire pardonner de s’être dirigé du côté de la cheminée. La première impression est toujours hostile. Il a toujours à vaincre cette première impression. Autant en a à faire l’auteur, quel qu’il soit du reste.
Au fond, bien des lecteurs ne pardonnent d’écrire qu’aux rédacteurs des faits divers dans les journaux. Ceux-ci n’ont point de prétention à l’invention, ils n’en ont point à la composition, ils n’en ont point au style. Ils sont utiles; ils renseignent. Voilà de bons écrivains. Ils ne se font pas centre. Ils ne se donnent point des airs d’hommes supérieurs. Ils ne demandent pas, plus ou moins secrètement, l’admiration. Ils n’excitent aucune jalousie. Voilà de bons écrivains. Les sociétés décidément démocratiques n’en admettront sans doute pas d’autres.
Au vrai, si l’on ne s’ennuyait pas, on ne ferait jamais cet acte d’abnégation et d’humilité d’ouvrir un livre. On se contenterait de ses pensées, en estimant qu’elles valent bien toutes celles qu’un autre peut avoir. La lecture est une victoire de l’ennui sur l’amour-propre.
Du moment qu’elle est cela, l’auteur est toujours un peu un ennemi et lui-même a à remporter sur l’amour-propre une victoire. Et donc l’amour-propre est un ennemi de la lecture, terrible quand il est amour-propre d’auteur, notable encore quand il est amour-propre de n’importe qui.
Continuons de lire La Bruyère; il connaît la question; il est homme qui a fait un livre et qui a désiré très vivement être lu et qui était assez intelligent pour comprendre, mieux encore que tout autre chose, les raisons qu’on pouvait avoir de ne le lire point ou de le lire mal: «Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont, ou des passions, ou des besoins qui les distraient ou les rendent froids sur les conceptions d’autrui; personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.»
Et c’est-à-dire qu’un des ennemis de la lecture, c’est la vie même. La vie n’est pas liseuse, puisqu’elle n’est pas contemplative. L’ambition, l’amour, l’avarice, les haines, particulièrement les haines politiques, les jalousies, les rivalités, les luttes locales, tout ce qui fait la vie agitée et violente, éloigne prodigieusement de l’idée même de lire quelque chose. Millevoye, dans sa jeunesse, était commis de librairie. Son patron le surprit lisant: «Vous lisez, jeune homme; vous ne serez jamais libraire.» Il avait raison: l’homme qui lit n’a pas de passions; c’en est la marque; et il n’aura pas même la passion de son métier, son métier fût-il de vendre des livres.
La plupart des parents n’aiment pas beaucoup le goût de la lecture chez leurs enfants. Chez les petites filles, c’est une menace qu’un jour elles ne lisent des romans; et vous ne vous trompez pas beaucoup sur ce point; elles ne liront guère autre chose. Chez les petits garçons, c’est bon dans une certaine mesure; mais encore c’est inquiétant. On n’a pas trop de temps pour se faire une position. «Tu liras quand tu seras vieux, quand tu te seras tiré d’affaire.» Il y a bien quelque bon sens là-dedans. Qu’un homme lise, c’est une marque qu’il n’est pas bien ambitieux, qu’il n’est pas tourmenté par «le fléau des hommes et des dieux», qu’il n’a pas de passions politiques, auquel cas il ne lirait que des journaux, qu’il n’aime pas dîner en ville, qu’il n’a pas la passion de bâtir, qu’il n’a pas la passion des voyages, qu’il n’a pas l’inquiétude de changer de place, même, remarquez qu’il n’aime pas à causer. L’effroyable quantité de temps que les hommes, surtout en France, dépensent à ne rien dire, et c’est à savoir aux délices de la conversation, suffirait à lire un volume par jour, mais empêche qu’on en lise un par an.
L’homme qui lit n’a même pas la passion nationale de la conversation. Que de passions n’a pas et ne doit pas avoir l’homme qui lit!
Et quand on songe qu’une seule suffit pour interdire qu’on soit liseur, on comprend que La Bruyère, ou tout autre auteur, soit effrayé des obstacles qu’il a à vaincre et du petit nombre de personnes qui restent, non pas pour lire son livre, mais pour n’être pas dans l’impossibilité de l’ouvrir.
Un autre obstacle, c’est la timidité, qui, du reste, est, elle aussi, une passion. La Bruyère n’a traité ce point qu’indirectement. Il n’a pas dit que la timidité fût un obstacle à lire un livre, il a dit qu’elle en est un à l’approuver: «Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par l’impression, ou quel sera son sort parmi les habiles; ils ne hasardent point leurs suffrages, et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet ouvrage et que le public est de leur avis.»
Un certain manque de courage à donner son avis est donc une cause que le bon ouvrage n’ait pas tout de suite le succès qu’il mérite, il est très vrai; mais je dis que la timidité du lecteur est cause aussi qu’un ouvrage n’est pas autant lu qu’il en serait digne. Certains lecteurs, en effet, par une sorte de timidité, sont toujours des lecteurs en retard. Ils attendent, non seulement pour approuver, mais pour lire, que le suffrage du public se soit prononcé. Non seulement pour un livre; mais pour un auteur; et beaucoup ne lisent un ou plusieurs ouvrages d’un homme que quand il est passé grand écrivain dans l’estime de tout le public, ou quand il a été nommé de l’Académie française, ce qui, du reste, n’est pas tout à fait exactement la même chose; ou quand ils apprennent sa mort; ces lecteurs nécrologiques sont assez nombreux.
Il s’ensuit que ces lecteurs à la suite n’ont pas d’élan, d’ardeur, de ferveur, ni de vraie joie. Non seulement ils ne vont pas à la découverte, ce qui est un des plus grands plaisirs de la lecture, mais ils lisent dans un temps où, de quelque caractère durable que soit le livre et dût-il être immortel, il n’a plus sa nouveauté, sa fraîcheur, son duvet, sa concordance avec les circonstances qui, sans l’avoir fait naître, ont contribué du moins à sa formation et surtout lui ont donné en partie sa couleur. Le plaisir de lire un livre suranné est toujours un peu languissant.
Il l’est plus que celui de lire un livre très ancien. Le livre très ancien est franchement d’un autre temps, il a tout son caractère archaïque; il peut plaire pleinement ainsi; il peut n’en plaire que davantage. Il en est de cela comme des modes. Ce n’est pas la mode d’il y a vingt ans qui est ridicule; c’est celle d’il y a deux ans. Celle d’il y a vingt ans est ancienne, celle d’il y a deux ans _date_, elle est surannée; celle d’il y a vingt ans est entrée dans l’histoire; celle d’il y a deux ans n’est pas entrée dans l’histoire et est sortie de l’usage et son ridicule est de se donner ou d’avoir l’air de se donner comme étant encore dans l’usage alors qu’elle en est sortie.
Il en est de même des livres qui ont dix ans et qui n’ont pas l’avantage d’en avoir cinquante. Vous avez remarqué qu’après la mort de tous les grands écrivains il y a une dépréciation de quelques années. C’est qu’aux yeux de la génération qui existe à ce moment-là, l’écrivain qui vient de disparaître est suranné; il était un peu vieux; on en avait assez de sa manière. Quelques années après, il a pris la place qu’il doit garder--ou à peu près; car il y a toujours des fluctuations--qu’il doit garder indéfiniment. Dans ma jeunesse, vingt ans après 1848, Chateaubriand _était ridicule_. Il est remonté sur le trône vers 1875 et il y reste.
Être un lecteur retardataire est donc dangereux, c’est se préparer une série de déceptions; c’est se réserver de lire toujours les auteurs dans un certain refroidissement de la température. «Employez vite ce remède, pendant qu’il guérit», disait un médecin, non pas sceptique, mais qui savait très au juste en quoi consiste la thérapeutique qui est surtout une suggestion. Lisez cet auteur pendant qu’il est bon, dirai-je; plus tard il deviendra mauvais; plus tard encore il est possible qu’il redevienne bon; mais alors vous ne serez plus là pour le lire. N’attendez pas pour faire commerce avec lui le moment intermédiaire où il sera mauvais.
Cette sorte de timidité qui fait le lecteur retardataire est un des grands ennemis du plaisir de la lecture.
Son plus grand ennemi encore, c’est l’esprit critique, entendu dans un certain sens du mot, et je prie qu’on attende, pour bien entendre ce que je veux dire par là. Je suis forcé, ici, d’être un peu long.