L'art de lire

Part 6

Chapter 63,922 wordsPublic domain

Un grand plaisir, difficile pour la plupart et pour moi du moins, avec les prosateurs, très facile avec les poètes, est, non plus de lire, mais de réciter de mémoire les morceaux qui se sont fixés dans notre esprit et que nous chérissons de dilection particulière. Il est rare que je me promène sans me réciter à moi-même quelqu’une des pièces suivantes: «_Marquise si mon visage..._»; _les deux Pigeons_; «_O mon souverain roi, me voici donc tremblante..._», «_Si vous voulez que j’aime encore..._»; _la Jeune Captive_; _le Lac_; _la Tristesse d’Olympio_; _le Souvenir_; plus souvent _la Vigne et la Maison_; _la Voie lactée_ de Sully-Prudhomme, _l’Agonie_, du même. Dans cette récitation solitaire, il arrive de petites choses assez notables. On scande autrement. Je ne sais pas trop pourquoi, à vrai dire, mais peut-être parce que le papier et l’impression d’un volume du XVIIe siècle suggèrent de couper l’alexandrin à l’hémistiche, je ne lis jamais la prière d’Esther sans scander ainsi:

O mon souverain roi, Me voici donc tremblante, | et seule devant toi.

Et quand je me récite à moi-même ces vers, je ne manque jamais de scander:

Me voici donc | tremblante et seule | devant toi,

la seule manière de scander, du reste, qui ait le sens commun.

Quand je lis, malgré la virgule qui devrait me crever les yeux, je scande ou au moins j’ai tendance à scander:

Toujours punir, toujours | trembler dans vos projets

Et quand je me récite à moi-même, je ne manque pas de scander:

Toujours punir, | toujours trembler dans vos projets.

Et je ne vais pas sans doute en lisant jusqu’à scander comme j’ai entendu un acteur de la Comédie Française le faire:

Passer des jours entiers, | et des nuits à cheval,

mais j’ai bien quelque tendance à en user ainsi. Et, quand je me récite à moi-même, je scande:

Passer | des jours entiers et des nuits | à cheval,

Quand on se récite des vers, on les possède plus intimement en quelque sorte; on les couve en soi; il vous semble qu’on les fasse et on les fait selon le rythme vrai qu’ils doivent avoir, que la pensée qu’ils expriment doit leur donner.

Cette manière d’incubation a donc, non seulement ses plaisirs, mais ses avantages.

Il arrive aussi, et cela est moins heureux, que l’on altère le texte. Je me suis longtemps cité à moi-même le vers de Voltaire ainsi: «Il est deux morts, je le vois bien...» Le texte est: «On meurt deux fois, je le vois bien»; qui, au moins comme euphonie est très préférable. Je me suis longtemps cité le vers de _Ruy-Blas_ ainsi:

Je donne des conseils aux ouvriers du nonce.

Le texte est: «Je donne des avis», qui est le mot propre.

De même dans le _Jean Sévère_ de Victor-Hugo:

Un discours de cette espèce, Sortant de mon hiatus, Prouve que la langue épaisse, Ne rend pas l’esprit obtus.

Le texte est: «Ne fait pas l’esprit obtus», qui est le mot nécessaire. Je dois confesser à ma honte que, toutes les fois que j’ai constaté une altération de texte faite par moi, j’ai dû reconnaître que le texte de l’auteur était beaucoup meilleur que le mien; mais ceci même est une comparaison très instructive et très utile pour l’étudiant en littérature.

Pour un seul texte--je ne le dis qu’en rougissant et en permettant du reste qu’on se moque de moi--je ne puis pas me décider à croire que je n’ai pas raison contre l’auteur. Je me suis toujours récité à moi-même la fin du _Semeur_ de la façon suivante:

L’ombre où se mêle une lueur, Semble élargir jusqu’aux étoiles Le geste auguste du semeur,

C’est le _sublustri noctis in umbra_, que j’avais dans l’esprit, qui me faisait altérer ainsi le vers de Victor Hugo. Le texte est: «L’ombre où se mêle une rumeur». Je ne puis pas le préférer. Il n’y a pas de rumeur à ce «moment crépusculaire», et il est indifférent pour l’effet à produire qu’il y en ait une ou qu’il n’y en ait pas, et c’est à ce «reste de jour» mêlé à l’ombre que l’auteur et le lecteur doivent penser, pour bien _voir_ le geste du semeur élargi jusqu’au ciel. Je penche à croire que Victor Hugo a mis «rumeur» par horreur de la rime pauvre.

Quoi qu’il en soit, ces corrections de soi-même et même ces corrections de l’auteur, quelque irrespectueuses et quelque aventureuses qu’elles soient, aiguisent le goût, tout au moins vous renseignent, ce qui n’est pas sans profit, sur celui que vous avez.

Il est un autre exercice, tout voisin de celui-ci, qui consiste à aviser dans un poète médiocre, intéressant pourtant, une pièce qui ne vous déplaît pas, mais qui ne satisfait pas entièrement votre goût, que l’on approuverait tournée d’autre façon, comme dit Boileau, et de la refaire en promenade ou dans une insomnie, par exemple en la resserrant (ne jamais faire l’inverse) en mettant en stances de vers octosyllabiques des stances de vers alexandrins. C’est amusant; et l’on compare après et c’est amusant encore. Mais nous sortons un peu de l’art de lire proprement dit.

CHAPITRE VI

LES ÉCRIVAINS OBSCURS

Il y a une catégorie d’auteurs qu’au point de vue de l’art de lire il faut considérer très attentivement: ce sont, comme on les a appelés, «les auteurs difficiles», c’est-à-dire ceux qu’on ne comprend pas du premier regard, ni même du second, les Lycophron, les Maurice Scève, les Mallarmé. Ces auteurs jouissent toujours d’une très grande réputation. Ils ont un ban et un arrière-ban d’admirateurs. Le ban est composé de ceux qui prétendent les entendre, l’arrière-ban de ceux qui n’osent pas dire qu’ils ne les comprennent pas et qui, sans les lire, déclarent qu’ils sont exquis. Ceux du premier ban sont tout à fait fanatiques, leur admiration étant faite de l’admiration qu’ils ont pour leur intelligence et du mépris qu’ils font de l’inintelligence d’autrui. Ce sont des initiés; ils ont toute la morgue et toute l’intransigeance des initiés aux mystères.

Remarquez qu’ils n’ont pas absolument tort. Ils partent de ce principe que tout texte qui est compris du premier coup par n’importe qui n’est pas de la littérature. Et ce principe n’est point tout à fait faux. Peut être compris du premier coup par n’importe qui un trait de sentiment qui parfois du reste est fort beau.

Je t’aimais inconstant; qu’aurais-je fait fidèle?

est une fort belle chose et peut être entendu par le premier venu, et qu’il soit entendu du premier venu n’est point du tout une raison pour le trouver vulgaire et le forclore de la littérature.

Mais il est très vrai aussi que tout texte _où il y a de la pensée_ ne peut être qu’un lieu commun s’il est compris de prime abord. Vous n’avez pas compris du premier coup _la Mise en liberté_ de Victor Hugo et je ne songe qu’à vous en féliciter.

Il y a donc quelque chose de juste dans le principe des amateurs d’auteurs difficiles. Mais ils l’exagèrent, premièrement en excluant ainsi de la littérature toute sensibilité, ou tout au moins toute sensibilité générale et en n’admettant que des sentiments rares très difficiles à pénétrer, c’est-à-dire à ressentir; secondement, même quand il s’agit de pensée, en voulant que rien de la pensée ne soit compris du premier coup. La pensée doit se présenter, et c’est sa façon d’attirer à elle, de manière à être entendue, du premier abord, en son ensemble, de manière à être apparemment et même partiellement accessible; il faut ensuite qu’à la reprendre on s’aperçoive qu’on ne l’avait pas entièrement entendue et qu’elle est digne d’être creusée, et qu’on la creuse en effet, et qu’on la trouve toujours plus riche; et s’il se peut, il faut enfin qu’elle soit pour ainsi dire inépuisable.

Et la pensée, qu’on aura, pour ainsi parler, vidée du premier coup, n’est assurément qu’un lieu commun; mais il est très important qu’une pensée originale soit d’abord accessible et comme hospitalière, ensuite se révèle comme digne d’un examen prolongé et l’exigeant.

Mais, c’est ce que les amateurs d’auteurs difficiles n’admettent point. Ils veulent que la pensée se garde tout d’abord du lecteur profane par l’obscurité, pour attirer par elle les raffinés, les divinateurs, ceux qui sont intelligents d’une façon exquise. Ils veulent que la pensée fasse le vide autour d’elle pour avoir le plaisir, eux, de franchir la zone déserte, d’entrer dans le sanctuaire, d’y séjourner et surtout d’en sortir en déclarant qu’ils ont compris, mais qu’il s’en faut que tout le monde en puisse autant faire.

Et c’est ceci qui est exagéré et qui est une manie intellectuelle.

Je vois tel auteur, de qui, en m’appliquant, je ne comprends littéralement pas une ligne et que jeunes gens, femmes, enfants comprennent parfaitement, jusqu’à assurer que tout ce qu’il dit les étonne si peu qu’ils l’avaient pensé avant lui. Je me récuse et dis que je ne comprends pas, malgré un grand désir et un grand zèle. On me répond, des yeux du moins et de la mine, car nous sommes un peuple poli: «Oh! quand il sera clair de manière que vous l’entendiez...» La joie pour certains et même pour beaucoup est d’abord de comprendre, mais surtout de comprendre ce que le vulgaire ne comprend pas. Il y a du ragoût. Ainsi se forment, autour de certains auteurs, des élites qui se savent gré de le pénétrer et lui savent gré d’être impénétrable.

Elles sont composées, il me semble ainsi quand j’y songe, de plusieurs éléments divers. Il y a ceux qui ne comprennent pas, qui savent qu’ils ne comprennent pas et qui font semblant de comprendre et d’admirer. Ce sont les faux dévots de ce culte. Ils en usent ainsi par calcul de vanité et pour se faire prendre par la foule pour des intelligences supérieures.

Il y a ceux qui vraiment comprennent quelque chose, assez peu, mais vraiment quelque chose.

--Comment font-ils?

--Dans ce qui n’a pas de sens, ce sont eux qui en mettent un; dans ce qui ne contient aucune pensée, ce sont eux qui mettent une pensée ou quelque chose d’analogue qui est à eux. Ceux-ci ont précisément besoin de textes obscurs pour y évoluer à l’aise et, pour ainsi parler, de textes creux pour y verser leur pensée propre. Un texte clair les arrête, les limite, les fixe devant lui et ne leur permet que de le comprendre et non pas eux. Descartes exige qu’on le comprenne, et ne permet pas qu’on l’imagine; un texte obscur se prête à toutes les interprétations, c’est-à-dire à toutes les imaginations dont il sera, non la source, mais le prétexte. Un texte obscur est un vêtement où quiconque peut se couler et, s’y étant introduit, admirer ou goûter la figure qu’il y fait. Un texte obscur est un miroir brouillé où chacun contemple le visage qu’il rêve d’avoir. Il y a donc des gens qui comprennent quelque chose dans les textes inintelligibles à savoir ce qu’ils y ont mis et qui ont besoin de textes inintelligibles pour n’être point passifs dans une lecture, pour ne pas subir, pour n’être pas réduits au rôle d’adhérents, et pour n’adhérer, plus ou moins consciemment, plus ou moins inconsciemment, qu’à eux-mêmes.

Et enfin il y a ceux, très sincères et très désintéressés, les vrais dévots de ce culte-ci, assez nombreux encore, qui ne peuvent admirer que ce qu’ils ne comprennent pas. Ils existent; il y en a même plus qu’on ne croit; c’est une disposition d’esprit; c’est l’attrait du mystère; c’est la curiosité du caché, c’est l’attraction de l’abîme, c’est un vertige doux; c’est le prestige exercé sur nous par ce qui nous dépasse, échappe à nos prises, nous défie. Par jeu, je disais dans ma jeunesse: «Je n’admire que ce que je ne comprends pas, que ce que je me sens incapable de comprendre, et il me semble que c’est tout naturel. Ce que je comprends, il me semble que moins le style, moins un certain tour de main, que je n’ai pas, je le ferais. Donc je ne l’admire pas, je l’approuve; je ne l’admire pas, je le reconnais; il ne m’éblouit pas, il augmente en moi une lumière que j’avais déjà. Ce que je ne comprends pas me dépasse et, par conséquent, m’impose; il m’intimide; il me fait un peu peur; je l’admire; il y a dans toute admiration un peu de terreur. Je me dis: à quelle hauteur ou à quelle profondeur faut-il que soit cet homme pour que je ne le distingue plus. Et je sens que, quelque effort que je fasse, il sera toujours à cette hauteur ou à cette profondeur, à cette distance de moi; j’admire, je suis éperdu, je suis au moins inquiet, d’admiration.»

Ce que je disais par amusement, il en est qui ne le disent point, mais qui sont très réellement et très exactement dans l’état d’esprit que je viens de décrire. Ceux-ci ont besoin de texte obscur pour satisfaire un besoin d’admiration qui est un besoin d’inquiétude. Ils sont dans un état d’âme très connu, celui des amateurs de sciences occultes. Il n’y a dans leur cas rien d’étonnant.

--Mais nous, gens du commun et qui ne prétendons qu’à nous instruire et surtout à jouir de nos lectures, devons-nous lire les auteurs difficiles, c’est-à-dire les auteurs auxquels, à une première lecture, nous prévoyons que nous n’entendrons jamais rien?

--Mon Dieu, oui! D’abord parce qu’il y a une certaine paresse intellectuelle qu’il est bon de vaincre, de heurter contre de très grandes difficultés, contre de redoutables obstacles, pour qu’elle n’augmente point et pour que, en augmentant, elle ne vous mène très bas. Vous vous habituerez--transportons-nous à une autre époque pour ne blesser personne--vous vous habituerez à lire Delille qui assurément n’offre aucune difficulté; vous en viendrez peu à peu, fuyant l’effort et le redoutant, à ne lire que les romans de Mme Cottin, et vous ne pourrez jamais aborder le _Second Faust_, ce qui vraiment sera dommage.

Il faut donc s’exercer les dents sur les auteurs difficiles. A ne pas le faire, on risque déchéance. J’ai connu dans ma jeunesse des hommes lettrés qui déclaraient le _Second Faust_ inintelligible et qui trouvaient Victor Hugo obscur. Pour trouver Victor Hugo obscur, de quels Bérangers et même de quels sous-Bérangers faut-il s’être exclusivement nourri?

Mais comment lire les auteurs difficiles? Tous ne sont pas lisibles par des gens comme nous, et il en est qui ne le sont que par gens appartenant à l’une des trois catégories que j’indiquais plus haut. Il en est qui sont obscurs naturellement, spontanément, très loyalement, sans artifice; qui sont capables, ce qui est une chose encore que je n’ai jamais comprise, d’exprimer par des mots, de mettre sur le papier, une pensée qui n’est pas devenue nette dans leur esprit; pour qui la parole ou l’écriture n’est pas un instrument d’analyse; pour qui la parole ou l’écriture n’est pas une épreuve qui force à se rendre compte de ce qu’on pense; qui, en un mot, peuvent exprimer ce qu’ils ne conçoivent pas. Ceux-ci, sans doute, il faut les laisser sur le vert, et je ne vois guère quel profit l’on en pourrait tirer; car de penser, à propos d’eux, ce qu’ils n’ont point pensé et ce qu’ils auraient pu penser s’ils avaient pensé quelque chose, cela est un peu vain et si hasardeux qu’il vaut mieux penser directement pour son compte.

Mais il en est, et ce sont, je crois, les plus nombreux, qui sont obscurs volontairement et de propos fait, pour s’acquérir la gloire délicate et précieuse d’auteurs obscurs, et voici comment ils ont procédé. Ils ont pensé _en clair_, d’abord, comme tout le monde, puis, par des substitutions patientes de mots impropres aux mots justes, de tournures bizarres aux tours simples, d’inversions aux tours directs, ils ont obscurci progressivement leur texte. Ils ont fait exactement l’inverse de ce que font les auteurs «qui n’écrivent que pour être entendus». Ceux-ci ramènent progressivement l’expression vague à l’expression précise; eux détournent laborieusement l’expression à peu près précise vers l’expression sibylline, sachant pour qui ils écrivent. Ils disent--le mot, assure-t-on, est authentique--: «Mon livre est fait; je n’ai plus qu’à l’enténébrer un peu». Nietzsche disait: «Enfin nous devenons clairs!»; ils disent, en remaniant leur œuvre: «Enfin je deviens obscur». Ils se défendent, par l’obscurité, de l’indiscrétion de la foule; ils se défendent, par l’obscurité, d’être compris de ceux par qui ce leur serait une honte d’être entendus.

Nietzsche a très bien saisi leur procédé et leurs intentions: «On veut, non seulement être compris quand on écrit, mais encore, certainement, n’être pas compris. Ce n’est nullement une objection contre un livre, quand il y a quelqu’un qui le trouve incompréhensible; peut-être cela faisait-il partie du dessein de l’auteur de ne pas être entendu de n’importe qui. Tout esprit distingué, qui a un goût distingué, choisit ainsi ses auditeurs lorsqu’il veut se communiquer; en les choisissant, il se gare contre les autres. Toutes les règles subtiles d’un style ont là leur origine: en même temps elles éloignent, elles créent la distance, elles défendent l’entrée; en même temps elles ouvrent les oreilles de ceux qui nous sont parents par l’oreille.»

A la vérité, ce travail de Protée des auteurs difficiles, ce _noli me tangere, noli me intelligere_, est assez vain, puisqu’ils seront compris, adoptés, du moins «touchés» par ceux précisément, en majorité, par qui ils redoutent d’être entendus et dont ils craignent le contact, c’est-à-dire par les sots; et ce sont ceux qui comprennent peu qui courent tout droit aux choses les plus difficiles à comprendre. Mais enfin tel est leur travail: ils se voilent, ils se masquent et ils se déguisent jusqu’au moment où ils se jugent impénétrables.

Or, ce travail qu’ils ont fait, faites-le à l’inverse et ramenez-les patiemment à la simplicité. Invertissez les inversions, tournez les termes impropres aux termes probablement justes, d’après le sens général du morceau, s’il en a un; par une lecture attentive, pénétrez-vous de ce que l’auteur a sans doute voulu dire et, ainsi éclairés, si la chose est possible, saisissez les petits procédés par lesquels il a dérobé son idée aux regards et détruisez-les à mesure, jusqu’à ce que vous soyez en présence de l’idée elle-même, laquelle vous paraîtra souvent très ordinaire, mais quelquefois intéressante encore. «Vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid, dites il fait froid.» Eh bien! précisément, par une sorte de filtrage et de décantation, contraignez Acis à dire: il fait froid.

Ce travail est très utile; c’est un des exercices les plus vigoureux de l’intelligence et qui l’accroît et l’aiguise.

Montaigne a une page admirable sur l’art de compliquer ce qui est simple et d’obscurcir ce qui est clair: «Il n’est pronostiqueur, s’il a cette autorité qu’on daigne feuilleter et rechercher curieusement tous les plis et lustres [détours?] de ses paroles, à qui on ne fasse dire tout ce que l’on voudra comme aux Sibylles; il y a tant de moyens d’interprétation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingénieux ne rencontre en tout sujet quelque avis qui lui serve à son point [à son point de vue]. Pourtant [et c’est pourquoi] se trouve un style nubileux et douteux en si fréquent et ancien usage. Que l’auteur puisse gagner cela d’attirer et embesogner à soi la postérité, ce que non seulement la suffisance [la capacité] mais autant ou plus la faveur fortuite de la matière peut gagner, qu’au demeurant il se présente, _par bêtise ou par finesse_, un peu obscurément et diversement, ne lui chaille: nombre d’esprits, le blutant et secouant, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à côté, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur, et il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les régents du lendit. C’est ce qui a fait valoir plusieurs choses de néant, qui a mis en crédit plusieurs écrits et les a chargés de toutes sortes de matières qu’on a voulu, une même chose recevant mille et mille et autant qu’il nous plaît d’images et considérations diverses.»

Or bien, c’est juste le travail contraire qu’il convient que vous fassiez sur les auteurs difficiles. Ils se sont couverts d’ajustements compliqués et de harnois enchevêtrés; il faut les mettre en chemise; il faut les forcer d’être simples à leur corps défendant et les juger et peut-être les approuver et les goûter ainsi devenus.

--Mais de même qu’en lisant un auteur simple on prend assez facilement l’habitude, par la lecture méditée, d’y mettre beaucoup de choses qu’il n’a point pensées ou qu’il n’a pensées qu’_en puissance_; tout de même, en simplifiant les auteurs compliqués, ne leur fait-on pas le tort de leur ôter leur seul mérite?

--Il est assez vrai; mais leur punition méritée est sans doute qu’on les dépouille, au lieu de les enrichir, eux qui veulent paraître plus riches qu’ils ne sont et qui donnent les apparences de la richesse à leur pauvreté; et qu’on jette de la lumière dans l’appartement volontairement obscur où ils nous reçoivent, pour voir l’ameublement un peu usé sur lequel ils voulaient faire illusion.

En tout cas l’exercice, s’il est fatigant, est très sain et très utile. C’est une traduction d’un langage chiffré. Il s’agit de trouver le chiffre. Tant qu’on le cherche, c’est une bataille. Quand on l’a trouvé, c’est une victoire. Il ne faut point passer sa vie à chercher des chiffres et à déchiffrer. Mais de temps à autre, c’est une chose qui n’est ni sans plaisir ni sans profit.

CHAPITRE VII

LES MAUVAIS AUTEURS

De même il est bon de lire quelquefois les mauvais auteurs. Ceci est très dangereux; mais, si l’on y met de la discrétion, très salutaire encore.

C’est très dangereux: «Pourquoi aimez-vous, ce me semble, la conversation des imbéciles?

--Ils m’amusent infiniment.

--Il ne faut pas se livrer beaucoup à cette volupté. Elle est malsaine. C’est un plaisir de malice qui est très sec et très desséchant et qui rend l’esprit très aride. Flaubert adorait les imbéciles. Il rêvait de faire une encyclopédie de la sottise et il en a donné deux gros volumes. C’est déjà trop. A ce jeu, on s’habitue à un immense orgueil et à se considérer comme infiniment supérieur, ce qui d’abord est assez déplaisant, et ce qui ensuite rend très peu capable de grandes choses; car c’est en regardant en haut qu’on fait effort et qu’on tire de soi tout ce qui est possible qu’on en tire. Il n’y a rien de plus inutile que la grande partie de sa vie que Boileau a passée à lire de mauvais auteurs pour se moquer d’eux, et je vois là une grande petitesse d’esprit. Le métier qu’a fait Boileau ne se justifie que quand il s’agit d’un mauvais auteur qui jouit de la faveur générale, et par conséquent d’une funeste erreur publique à rectifier; mais attaquer Pinchène et Bonnecorse, c’est s’accuser soi-même; car c’est avouer qu’on les a lus, et qui vous forçait à les lire si ce n’est le désir d’y trouver matière à des épigrammes? Et ce désir n’est pas charitable, et le genre littéraire qui en dérive est le plus méprisable des genres littéraires.

On remarque parmi les enfants beaucoup de petits moqueurs qui saisissent bien les ridicules des grandes personnes et de leurs camarades et qui se font par là une petite royauté, comme d’autres par la force ou par l’instinct et les qualités du commandement. La Bruyère les a bien connus: «Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps [de l’esprit aussi, quoique moins] qui ne soient aperçus par les enfants; ils les saisissent d’une première vue et ils savent les exprimer par des mots convenables: on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés, à leur tour, de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.»

Vous reconnaissez certainement quelques-uns des petits garçons qui furent vos camarades de classe. Rappelez-vous maintenant ce qu’ils sont devenus. Leurs parents, tout en croyant devoir les gronder et en faisant mine, en étaient très fiers. Ils sont devenus des imbéciles. Rien ne révèle la débilité d’esprit et ne l’entretient comme la moquerie.

Il faut donc plutôt éviter que provoquer les occasions de se donner ou de confirmer en soi cette tendance. S’exercer à la moquerie, c’est avoir déjà et se conférer la volonté d’impuissance.