Part 8
La Bruyère a écrit une ligne qui est la plus fausse du monde comprise comme nous la comprenons infailliblement de nos jours, très juste dans le sens où, très probablement, il l’a entendue lui-même: «Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement touchés de très belles choses». C’est précisément le contraire, répondra immédiatement l’homme de notre époque. Comment La Bruyère peut-il écrire cela, Boileau vivant? Si Boileau a été «touché» plus «vivement» que personne des belles choses de Racine, c’est précisément parce qu’il était critique et parce qu’il jouissait d’autant plus des belles choses qu’il était plus horripilé des mauvaises. Qui a plus vivement, qui a plus passionnément joui des belles choses que Sainte-Beuve? Et pourquoi? Parce qu’il avait affiné son goût critique par une immense lecture méditée, parce qu’il avait toujours _lu en critique_. La critique n’est pas autre chose qu’un exercice continu de l’esprit, par lequel nous le rendons apte à comprendre où est le faux, le faible, le médiocre, le mauvais et à être très sensible au faux, au faible, au médiocre et au mauvais, grâce à quoi nous le sommes pareillement au vrai et au beau et infiniment plus que nous ne l’eussions été sans cet exercice.
Le lecteur, qui ne lit pas en critique, bon esprit du reste et juste, mais qui ne réagit point, ne fait pas une extrême différence entre Racine et Campistron, entre Rousseau et Diderot et entre Diderot et Helvétius. Il ne fait pas, dans le même auteur, de grandes différences entre un ouvrage et un autre, entre le _Misanthrope_ et le _Mariage forcé_. La lecture est pour lui un plaisir passif, pour mieux parler un plaisir uni, sans accidents, sans montées et sans descentes, sans grandes émotions, sans transports d’admiration et sans irritations vives, sans émotions, pour tout dire d’un mot.
Le lecteur qui lit en critique se prive à la vérité de plaisirs médiocres ou moyens; mais c’est la rançon; et, par compensation de cette perte, il se prépare des plaisirs exquis quand il découvrira l’œuvre exquise. Ce ne sont donc pas les «très belles choses» dont il se prive, ce sont les très belles choses que d’avance il met à part en se mettant en état, quand il les trouvera, de les démêler du premier coup avec un cri d’amour et de gratitude.
Au fond il ne faut pas dire qu’il n’y a que les critiques qui ne jouissent pas; il faut dire qu’il n’y a que les critiques qui jouissent vivement. Le lecteur critique est le lecteur armé, armé d’armes défensives. On ne l’emprisonne pas, on ne le garrotte pas du premier coup, ni facilement; mais, précisément à cause de cela, quand on le charme c’est avec l’ivresse du plaisir qu’il laisse tomber toutes ses armes.
Ce n’est pas à dire (et Nietzsche a d’excellentes remarques sur ce point), que le lecteur doive être armé tout d’abord, en ouvrant le livre, ni le spectateur tout d’abord en voyant la toile se lever. Il faut d’abord se livrer, vouloir se livrer, se livrer par méthode. Nietzsche dit très bien: «_L’amour en tant qu’artifice_. Qui veut apprendre à connaître réellement quelque chose de nouveau, que ce soit un homme, un événement, un livre, fait bien d’adopter cette nouveauté avec tout l’amour possible, de détourner résolument sa vue de ce qu’il y trouve d’hostile, de choquant, de faux, même de l’oublier, si bien qu’à l’auteur d’un livre, par exemple, on donne la plus grande avance et que, d’abord, comme dans une course, on souhaite, le cœur palpitant, qu’il atteigne son but. Par ce procédé, _on pénètre en effet la chose jusqu’au cœur, jusqu’à son point émouvant_, et c’est justement ce qui s’appelle apprendre à connaître.»
Rien de plus juste, rien de plus certain; il faut toujours, d’abord, être sympathique. La sympathie est la clef par laquelle on entre. Mais Nietzsche ajoute tout de suite: «Une fois là, le raisonnement fait après coup ses restrictions. Cette estime trop haute, _cette suspension momentanée_ du pendule critique n’était qu’un artifice pour prendre à la pipée l’âme d’une chose.»
Il faut donc être un lecteur armé, qui désarme par méthode et pour comprendre, qui reprend ses armes pour discuter, qui désarme enfin de nouveau quand l’examen critique lui a prouvé qu’il est en face d’une chose dont la vérité ou la beauté est indiscutable.
Mais, tout compte fait, il faut être un lecteur critique, ayant, seulement, les méthodes de la critique juste, dans tous les sens de ce mot.
La contre-épreuve de ceci, c’est l’esprit critique chez l’auteur lui-même. L’auteur doit avoir l’esprit critique, et il doit l’exercer tout juste avec les méthodes et les démarches mêmes que nous venons de voir que doit observer le lecteur. C’est ici, ce me semble bien, que Nietzsche a erré. Il paraît croire que l’artiste ne doit pas du tout être critique de lui-même: «... c’est ce qui distingue l’artiste du profane qui est réceptif. Celui-ci atteint les points culminants de sa faculté d’émotion en recevant; celui-là, en donnant; en sorte qu’un antagonisme entre ces deux prédispositions est non seulement naturel, mais encore désirable. Chacun de ces états possède une optique contraire à l’autre. Exiger de l’artiste qu’il s’exerce à l’optique du spectateur, du critique, c’est exiger qu’il appauvrisse sa puissance créatrice. Il en est de cela comme de la différence des sexes: il ne faut pas demander à l’artiste qui donne, de devenir femme, de recevoir. Notre esthétique fut jusqu’à présent une esthétique de femme, en ce sens que ce sont seulement les hommes réceptifs à l’art qui ont formulé leurs expériences au sujet de ce qui est beau. Il y a là, comme l’indique ce qui précède, une erreur nécessaire. Celle de l’artiste, car l’artiste qui comprendrait se méprendrait, il n’a pas à regarder en arrière; il n’a pas à regarder du tout; il doit donner. C’est à l’honneur de l’artiste qu’il soit incapable de critiquer. Autrement il n’est ni chair ni poisson, il est _moderne_.»
Par «modernes», Nietzsche entend ces artistes qui précisément, sont très intelligents, sont très critiques, raisonnent de leur art, surveillent leur art et font exactement ce qu’ils veulent faire. Le type, pour moi, en est Virgile ou Racine. Le type, pour Nietzsche, en est Euripide, non sans raison, ou Lessing, et il dit sur eux avec une singulière pénétration: «Euripide se sentait, certes, en tant que poète supérieur à la foule mais non pas à deux de ses spectateurs... D’eux seuls il écoutait la valable sentence portée sur son ouvrage, ou la réconfortante promesse de victoires futures lorsqu’il se voyait encore une fois condamné par le tribunal du public. De ces deux spectateurs, l’un est Euripide lui-même, Euripide en tant que penseur et non pas en tant que poète. On pourrait dire de lui que, à peu près comme chez Lessing, l’extraordinaire puissance de son sens critique, a sinon produit, au moins fécondé sans cesse une activité créatrice, artistique, parallèle. Doué de cette faculté, il s’était assis dans le théâtre et avait étudié ses grands devanciers... Et il y trouve de l’énigmatique et du mystère... Même dans le langage de l’ancienne tragédie, il y avait pour lui beaucoup de choses choquantes, tout au moins inexplicables... C’est ainsi qu’assis dans le théâtre, il réfléchissait longuement, inquiet et troublé, et il dut s’avouer, lui, le spectateur, qu’il ne comprenait pas ses grands devanciers... Dans cette angoisse, il rencontra l’autre spectateur (Socrate) qui ne comprenait pas la tragédie et pour ce motif la méprisait. Délivré de son isolement en s’alliant à celui-ci, il put oser entreprendre une guerre monstrueuse contre les œuvres d’art d’Eschyle, de Sophocle, et cela non par des ouvrages de polémique, mais par ses œuvres de poète dramatique opposant sa conception de la tragédie à celle de la tradition.»
Voilà donc le poète conscient, le poète qui _comprend_, le poète qui analyse, le poète qui est mêlé d’un critique et qui fera exactement ce qu’il aura voulu faire. Nietzsche ne l’aime pas, sans doute, Nietzsche ne le voit pas comme type du grand poète, lequel est tout instinct et ne doit pas regarder en arrière et ne doit rien regarder du tout; mais cependant il l’admet, et il va jusqu’à dire que son extraordinaire puissance de sens critique a, sinon produit, du moins _fécondé_ sa faculté créatrice. Le poète est donc quelquefois mêlé d’un critique dont l’office est d’abord de démêler ce que veut le poète et de l’avertir de ce qu’il veut--«ce que tu veux obscurément, le voici clairement; tu veux ceci»--dont l’office est ensuite de surveiller le travail de l’artiste et de l’avertir qu’il ne fait pas ce qu’il veut et ce qu’il a voulu.
Le poète est quelquefois mêlé de ce critique-là. Mon opinion est même qu’il l’est toujours. Victor Hugo, qu’on pourrait si bien soupçonner de manquer de sens critique, en a, puisqu’il se corrige et puisqu’il se corrige toujours bien, comme l’étude de ses manuscrits le prouve.
Un poète est un poète uni à un critique d’art et travaillant avec lui.
Mais travaillent-ils ensemble, en même temps? Point du tout, et c’est cela qui est impossible. Si, dans l’artiste le critique intervenait pendant que l’artiste travaille, c’est alors que seraient absolument vraies les paroles de Nietzsche, «l’artiste appauvrirait sa puissance créatrice», il la dessécherait même et deviendrait incapable de rien produire. Non, quand l’artiste travaille il doit s’abandonner à sa faculté créatrice, il ne doit pas regarder en arrière, ni nulle part, il doit «donner». Le mot de l’ancienne langue française, «donner», dans le sens de marcher impétueusement en avant, est admirable. Mais plus tard le critique intervient et il juge, et il compare et il raisonne, et il contraint l’artiste à distinguer ce qu’il a fait de ce qu’il a voulu faire, et il l’amène à se corriger et il juge des corrections, et enfin il donne son approbation et même son admiration devant la vérité ou la beauté définitivement atteintes.
_Or_, s’il en est ainsi, remarquez-vous les coïncidences entre les démarches du lecteur et du poète? Elles sont identiques. Le lecteur doit s’abandonner d’abord à une sympathie instinctive ou voulue, pour l’auteur; le poète doit s’abandonner d’abord à son inspiration, à sa verve, à sa foi en lui, à sa sympathie pour lui même en tant qu’artiste;--le lecteur doit ensuite se faire critique, raisonner, comparer, juger, discuter; l’auteur doit ensuite se faire critique, réveiller le critique qui est en lui, examiner, comparer, raisonner, discuter, juger;--le lecteur doit enfin admirer, s’il y a lieu, ce qui a comme passé successivement par sa sympathie et par sa critique; l’auteur doit enfin approuver et même admirer, s’il y a lieu, ce qu’il a conçu dans la foi et dans l’amour, ce qu’il a contrôlé et redressé ensuite à l’aide de son sens critique.
Foi, critique, admiration, il y a trois phases, _qui sont les mêmes_ que, et le lecteur et le poète, doivent traverser successivement pour arriver, l’un à la pleine admiration, l’autre à la pleine réalisation du vrai ou du beau.
Si tout cela est vrai, ne l’est-il pas que _la critique est toujours là quand il s’agit d’œuvre d’art_, tant pour prendre possession du beau que pour le créer, qu’il faut que le lecteur soit critique puisqu’il faut que l’auteur le soit, et qu’il faut que le poète le soit puisque le lecteur doit l’être? Et si l’auteur doit l’être lui-même, ce que Nietzsche lui-même avoue, n’est-il pas vrai à plus forte raison qu’il faut que le lecteur le soit pour son plus grand plaisir, qui est l’admiration intelligente, l’admiration consciente, l’admiration qui sait pourquoi elle admire?
Donc, que devient le mot de La Bruyère? Il est absolument faux!
Ainsi parlera un homme qui prendra le mot «critique» dans le sens où tout le monde le prend aujourd’hui.
_Seulement_ il est infiniment probable que La Bruyère lui-même ne l’a pas pris du tout dans ce sens. De son temps, «esprit critique» signifiait le plus souvent esprit de dénigrement, ou tout au moins esprit de mécontentement. Quand Boileau dit: «Gardez-vous, dira l’un, de cet esprit critique», il veut dire, on le sent assez: gardez-vous de cet épigrammatiste. La Fontaine, dans sa fable _Contre ceux qui ont le goût difficile_, emploie le mot critique dans le même sens; Molière de même: «un cagot de critique... car il contrôle tout ce critique zélé».--Dès lors, si La Bruyère l’emploie dans ce sens, ce que l’on voit qui est probable, La Bruyère a raison. Ce qui empêche de jouir des belles choses, c’est l’envie de les trouver mauvaises; il n’y a rien de plus incontestable.
Cette envie est très naturelle. En dehors même de cette impatience des supériorités dont j’ai parlé plus haut, l’instinct de taquinerie est une des formes de l’instinct querelleur, qui est extrêmement fort dans l’humanité. Je ne suis pas tout à fait de l’avis de Voltaire sur ce point. En quittant Pococurante, Candide dit à Martin: «Voilà le plus heureux de tous les hommes; car il est au-dessus de tout ce qu’il possède.--Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments.--Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts là où les autres hommes croient voir des beautés?--C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir?»
Au fond, je suis très bien de l’avis de Martin. Cependant il avait tort de croire absolument qu’il n’y a pas de plaisir à n’avoir pas de plaisir. Il y en a. Il y a précisément la jouissance qu’on éprouve à n’être de l’avis de personne. D’abord, c’est une attestation de supériorité que l’on se donne. «Que d’autres admirent tel ouvrage; c’est affaire à eux; c’est bien pour eux qu’il est écrit; ils sont à sa hauteur, parce qu’il est à leur niveau. Mais moi...»
Je me rappelle encore de quel air un de mes amis, voyant _la Dame aux Camélias_ affichée, me désignait l’affiche du bout de sa canne et me disait: «C’est beau, cette pièce-là!» Cela voulait dire: «Je suis parfaitement sûr que tu es assez philistin pour trouver cela beau?» Or croyez-vous que cet homme ne jouissait pas? Il jouissait de toute son âme.
Ensuite, c’est le plaisir d’offenser, de provoquer, c’est l’instinct de lutte. On connaît assez l’homme qui en politique est toujours de l’opposition. C’est un homme qui n’aime pas à approuver, et qui n’aime pas à approuver parce qu’il aime la dispute, la contradiction, la provocation, le défi, le regard hostile cherchant le regard hostile. Le mécontentement, c’est le désir de mécontenter. Le pococurante en littérature est un mécontent qui veut surtout qu’on soit, autour de lui, mécontent de son mécontentement. Maint homme est heureux de voir autour de lui des visages renfrognés et qui le sont parce qu’il a voulu qu’ils le soient. C’est une volonté de puissance.
Et enfin, peut-être surtout, le pococurantisme est un désir de se rendre témoignage à soi-même _que l’on n’est pas dupe_. De même que l’honnête homme est satisfait d’avoir vu clair dans le manège d’un charlatan et de n’être pas tombé dans ses pièges, de même le pococurante considère les artistes, les auteurs, les poètes et les jolies femmes comme des thaumaturges et faiseurs de prestiges qui empaument adroitement l’humanité. L’humanité soit, mais non pas lui. On n’a pas raison de lui si facilement. Il sait se défendre; il n’a même pas besoin de se défendre; il est inaccessible; il voit clair dans le jeu et on ne lui en donne pas à garder. La satisfaction de n’être pas dupe se mesure à l’horreur que l’on a de l’être et cette horreur est infinie chez quelques hommes.
La Bruyère a très bien indiqué pourquoi l’on a honte de pleurer au théâtre, tandis que l’on n’a point honte d’y rire: «Est-ce une peine que l’on sent à laisser voir que l’on est tendre, et à marquer quelque faiblesse surtout en un sujet faux et dont il semble _que l’on soit la dupe_?» Assurément c’est cela, tandis que, pour ce qui est de rire, on s’y laisse aller plus facilement parce qu’on est moins dupe et l’on fait moins figure de dupe en riant qu’en pleurant, le rire vous laissant toute liberté d’esprit et les pleurs marquant qu’on l’a perdue, et qu’on est pénétré jusqu’au fond et possédé par le sujet et par l’auteur.
Encore l’on sait fort bien que les esprits «forts» et les esprits «délicats» ne rient pas plus qu’ils ne pleurent et, quand il y a matière à hilarité, se contentent de sourire, rire à gorge déployée n’étant _pas beaucoup moins que pleurer_ signe que l’on est conquis et en possession de l’auteur.
Tout de même, ou à peu près tout de même, admirer, c’est avouer que l’on est ébloui, fasciné, étourdi par le talent, l’habileté, l’adresse, la rouerie d’un auteur. On n’aime pas beaucoup avouer cela.
Voilà au moins quelques éléments de cet esprit critique dont parle La Bruyère et entendu comme il l’entend.
Or Martin a-t-il bien raison quand il dit: «le plaisir de s’empêcher d’avoir du plaisir»? Non pas tout à fait; car le pococurante ne s’empêche point d’avoir du plaisir; il va bel et bien en chercher où il peut en trouver. Il se refuse le plaisir de l’admiration, sans doute, mais pour s’en donner un plus aigu et plus pénétrant qui est de se contempler n’admirant point et de se féliciter de n’admirer pas. N’en doutez point, Martin, c’est toujours son plaisir qu’on cherche et c’est-à-dire une activité psychique conforme au caractère que l’on a.
Mais si l’on a comme le choix, si, avec des penchants, comme tous les hommes, à l’orgueil, à la taquinerie, à la dispute, au désir de se distinguer, à l’horreur d’être dupe, on en a aussi à l’admiration ou simplement au plaisir de goûter les belles choses, il vaut certainement mieux incliner de ce dernier côté et, si vous êtes ainsi partagé, je vous dirai: Considérez le «plaisir de la critique» comme le plus grand ennemi et le plus dangereux de la lecture et faites-lui bonne guerre. Le «plaisir de la critique», dans le sens où l’entend La Bruyère, est juste aussi funeste à la lecture que l’esprit critique dans le sens moderne du mot lui est utile.
Amour-propre, passions diverses, timidité, esprit de mécontentement, tels sont les principaux ennemis de la lecture, à ne compter que ceux que nous portons en nous. On voit qu’ils sont nombreux, et l’on a vu qu’ils sont assez terribles. Il faut se tenir en garde contre eux, si l’on ne veut pas se préparer une vieillesse triste, puisque les livres sont nos derniers amis, et qui ne nous trompent pas, et qui ne nous reprochent pas de vieillir.
CHAPITRE IX
LA LECTURE DES CRITIQUES
Il y a une grande question. Faut-il lire, concurremment avec les bons auteurs, ceux qui ont parlé d’eux ou qui en parlent? Faut-il lire les critiques?
J’en suis très modérément d’avis, mais j’en suis d’avis.
Qu’est-ce qu’un critique? C’est un ami qui cause avec vous de vos lectures, faisant les mêmes ou ayant fait les mêmes. Or, ce personnage est-il inutile, est-il odieux? Non, sans doute; dans la vie domestique vous le recherchez. Vous sentez qu’il vous fait réfléchir, qu’il renouvelle en vous vos sensations et impressions de lecteur, qu’il éveille en vous des curiosités de lecteur, qu’en épousant ou en contrariant vos jugements, il fait que vous les révisez, à quoi sans doute votre goût s’exerce et s’affine; qu’en vous dirigeant du côté de nouvelles lectures, il vous ouvre des pays nouveaux auxquels vous songiez vaguement, ou ne songiez point, et qui peuvent être d’une grande beauté ou d’une étrangeté captivante.
Enfin vous êtes content de l’ami qui cause avec vous de vos lectures et des siennes. Il est quelquefois cassant; il est quelquefois un peu trop admiratif et ami de tout le monde; il est quelquefois, à votre goût, trop tourné du côté du passé ou au contraire trop attiré vers les nouveautés, et homme qui découvre tous les matins un nouveau chef-d’œuvre, ce qui lui fait oublier celui qu’il a découvert hier; il est quelquefois l’homme qui n’a que de la mémoire et qui cite presque sans choix, et vous le trouvez monotone; il est quelquefois l’homme qui, en parlant des autres, songe surtout à lui et qui, dans l’esprit des auteurs, ne trouve presque qu’une occasion de faire admirer celui qu’il a; mais quels que soient ses défauts vous l’aimez toujours un peu: le lecteur aime celui qui lit et qui lui parle de lectures, et en vient même, par besoin de confidences intellectuelles à faire et à recevoir, à ne pouvoir plus se passer de lui.
Eh bien! le critique est précisément cet ami que vous avez et, si vous n’en avez pas, il le remplace.
Vous n’avez pas tort d’aimer le critique.
Mais, et c’est ici que la question se pose dans ses vrais termes, _quand_ faut-il lire les critiques? A quel moment? Le critique qui parle de Corneille, avant d’avoir lu Corneille lui-même, ou après que vous aurez lu Corneille? Voilà le point.
J’ai souvent dit: un critique est un homme qui sert à vous faire lire un auteur à un certain point de vue et dans certaines dispositions d’esprit qu’il vous donne. Si cela est vrai, prenons garde! Est-ce qu’il se faudrait pas... ne point lire le critique du tout?
Il semble bien; car enfin ce qui m’importe à moi lecteur (et en vérité, c’est mon devoir) c’est d’avoir une impression personnelle, c’est d’avoir une impression bien à moi, c’est d’être ému par Corneille très personnellement et non pas d’être ému par Corneille selon l’impression d’un autre. Ce point de vue où le critique m’aura mis, c’est le sien; cette disposition d’esprit où il m’aura mis, c’est la sienne. De sorte que lire le critique avant l’auteur, c’est m’empêcher de comprendre l’auteur moi-même; c’est me forcer à ne l’entendre que d’une oreille préparée et presque formée par un autre; c’est bien travailler à me mettre dans l’impossibilité d’être touché directement, et c’est-à-dire c’est bien travailler à me rendre incapable de jouissance. Voilà vraiment un beau profit!
Ajoutez qu’une certaine paresse aidant, ou, si vous voulez, la loi du moindre effort, je me contenterai bientôt de savoir ce que pensent des auteurs les critiques les plus autorisés, sans jamais lire les auteurs eux-mêmes; d’abord, parce que--si l’on sait choisir ses critiques--c’est plus court; ensuite, parce que même les critiques prolixes ont débrouillé la matière et me donnent, par les citations qu’ils font de leur auteur, le meilleur, évidemment, de cet auteur-là, ce qui peut me suffire; ensuite et surtout parce que, devant, quand je lirai l’auteur après le critique, subir l’influence de celui-ci et lire dans la disposition d’esprit où il m’aura mis; si je dois, l’auteur lu après le critique, avoir la même impression que le critique seul étant lu, j’épargne du temps en lisant le critique seul.
Et c’est ainsi que Renan a très bien dit qu’un temps viendrait où la lecture des auteurs serait remplacée par celle des historiens littéraires. Il avait même l’air de n’être pas fâché en disant cela.
Il y a beaucoup de vrai dans ces observations et, je le dirai en passant, c’est bien pour cela que moi, très partisan de la lecture des auteurs eux-mêmes, j’ai souvent applaudi de tout mon cœur aux critiques prolixes. «Comment! Celui-ci écrit deux volumes sur la _Princesse de Clèves_; celui-ci cinq volumes sur Jean-Jacques Rousseau! Tant mieux!
--Comment? tant mieux?
--Sans doute! Le lecteur trouvera plus court de lire Rousseau lui-même!»
Cependant il faut s’entendre. Distinguons d’abord entre l’historien littéraire et le critique proprement dit.