L'art d'aimer

Part 7

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--C’est curieux, pensa-t-il, les amours subissent les mêmes lois que les étoiles: elles atteignent le sommet de leur ascension et déclinent vers l’horizon de l’oubli.

«Ceci, rectifia-t-il, pour lui-même, n’est qu’une image d’une poésie mensongère. En réalité, nos amours subissent la même loi que la matière vivante. Cette loi peut se traduire graphiquement par une branche d’hyperbole. Cette courbe, se récitait-il, est «exactement celle de la combinaison de l’hémoglobine avec l’oxygène», formule qu’il avait découverte dans une revue de biologie et devant laquelle il avait longtemps rêvé à cette courbe hyperbolique qu’est la limite de nos sentiments, de nos idées et de nos conceptions humaines. Oui, pensait-il, nos théories philosophiques les plus générales subissent cette fatalité chimique et mathématique et ne peuvent pas ne pas suivre la courbe de cette hyperbole: notre conception de l’éternité, de Dieu lui-même, n’est qu’une hyperbole. Cela tient à la composition chimique de notre sang... Mais qu’importent ces théories devant la réalité même éphémère du sentiment nouveau qui m’emplit: l’hyperbole de ma pensée s’élance vers toi, Simone.

Il eût voulu savoir quelles images et quelles pensées occupaient son esprit à cette heure où il se penchait vers son fantôme. Il ne savait rien de sa vie, de ses relations, mais il possédait cette faculté merveilleuse d’abstraire les êtres qu’il aimait de leur milieu, de les isoler en lui-même. Simone avait dit: «Je partirai demain», et il ne s’était même pas inquiété de savoir vers quel pays, vers quel manoir, vers quels êtres familiers. Il savait que l’amour, dès qu’il est entré dans une âme, ne projette plus sur le monde qu’une seule image: celle de l’être aimé. «Le seul paysage de Simone, ce sera moi.» Une inquiétude cependant naissait en lui: ne pas décevoir l’idée qu’elle s’est faite de moi; et un désir d’atteindre une sorte de perfection intellectuelle, esthétique et sensuelle qui serait digne de sa propre perfection à elle. Pour la première fois, la gloire lui parut une fleur qui valait la peine d’être cueillie pour l’offrir à Simone. Il dit: «Je cueillerai cette fleur pour elle, si elle la désire.

«Les femmes que nous aimons, au cours de notre vie, marquent les étapes de notre évolution intérieure, et peut-être que ce nouvel amour plus spiritualisé correspond à la maturité de mon cerveau, à une défaillance déjà de mon être physique.»

XIV

Le lendemain, un simple mot de Simone donnait son adresse à Raymond, là-bas, dans un petit coin de l’Anjou qu’il ne connaissait pas. Il lui écrivit aussitôt une petite lettre d’une timidité hésitante; elle répondit avec simplicité et assurance, intellectualisant ses sentiments en un style d’une miraculeuse sûreté. Cela fit presque peur à Raymond: il craignit tout d’un coup que l’on aime en lui plus son intelligence que sa sensualité, davantage ses pensées que ses baisers.

--Mais non, rectifia-t-il, c’est bien que ce soit d’abord le cerveau qui soit pris, c’est du cerveau que descend l’excitation de la chair.

Il attendait le retour de Simone, annoncé d’une façon incertaine. Certains jours, cette attente se faisait inquiète et presque douloureuse, comme s’il craignait d’être la dupe d’une hallucination. Il écrivait alors des lettres spontanées qu’il n’envoyait pas, mais qu’il lui communiquerait plus tard, lorsque par sa présence, elle aurait raffermi la première certitude de son amour: «Ce seront, disait-il en souriant, des témoignages de ma sincérité du moment. Et même si ces pages doivent demeurer secrètes, elles resteront près de moi la notation d’une minute de ma vie.»

Le silence de Simone se prolongeait. Raymond eut alors l’impulsion de partir, de s’égarer quelques jours dans l’inconnu, de se perdre pour mieux se retrouver et d’échapper ainsi à ce doute qui affaiblissait son orgueil. Mais voyager?

--Il y a, dit-il, des êtres qui partent seuls, vers des paysages, des monuments, des souvenirs historiques; ils prennent des trains et des voitures à heure fixe pour aller contempler des cathédrales ou des sculptures célèbres. Ils croient naïvement qu’il y a une émotion esthétique pure; non, il n’y a d’émotion esthétique qu’associée à un état de sentiment, à un état de désir. Je ne me souviens que des paysages et des monuments contemplés au bras d’une amie; et telle voûte de verdure, telle avenue gothique suspendue au-dessus d’un baiser gardent pour moi, dans mon souvenir, ce caractère d’émotion esthétique que ne m’ont pas donné les chefs-d’œuvre classés dans les guides.

«Je ne veux partir, s’affirma Raymond, que pour domestiquer mon obsession, la promener par la main dans le calme d’un bois, vérifier sa puissance et sa sincérité.

Il se laissa donc emmener en auto par une amie de lettres trop occupée à équilibrer ses rythmes poétiques pour dérouter ses propres méditations. Mais dès qu’il fut là, dans cette maison inconnue, dans ce paysage sans aucune réverbération de souvenirs, il eut peur de cet isolement et de ce silence si lourd de ses propres pensées qu’il en était assourdi. Il n’eut qu’une idée: fuir, revenir à Paris où peut-être Simone l’attendait. Prétextant alors un important rendez-vous d’affaires. Raymond se fit conduire à la gare prochaine. Il souriait en pensant que s’il avait exprimé à ses hôtes le véritable motif de sa fuite précipitée, on l’aurait jugé peu sérieux. Se hâter vers des combinaisons d’affaires qui assureront le confort d’une existence inutile, cela est en effet admis et admiré; mais mépriser ces contingences pour ne plus s’intéresser qu’au parfum et aux sentiments d’une femme, n’est-ce pas puérilité et folie?

C’était bien vers une lettre de Simone que s’était embarqué Raymond et que le train, scandant le bruit de ses roues et trouant la verdure déjà fanée de septembre, le menait de tout son essoufflement. Il lui semblait maintenant qu’il n’arriverait jamais assez vite, et le taxi qu’il prit à la gare de l’Est dut, pour lui obéir, accélérer son allure et fendre les flots des promeneurs indignés. Des petits groupes de femmes se soulevaient comme des vagues et déferlaient, écume bariolée, sur les trottoirs.

La lettre de Simone était là qui l’attendait. Raymond monta chez lui et s’enferma avec son mystérieux trésor. Son cœur battait à coups précipités: cette lettre était déjà une présence; il la baisa religieusement avant de l’ouvrir.

En quelques mots d’une simplicité volontaire, Simone fixait un rendez-vous prochain et disait sa certitude que cette minute du revoir allait renouer sans heurt leur soirée merveilleuse à leur vie tout entière. Il faut toujours affirmer ce que l’on désire et capter les êtres dans sa propre suggestion. «Elle avait, écrivait-elle encore, trouvé dans la solitude de son petit fief provincial, de nouvelles raisons sur lesquelles appuyer son sentiment: elle voulait, en effet, donner à son impulsion l’assentiment de son intelligence.»

«Les femmes, elles, ne doutent jamais d’elles-mêmes, observa Raymond: c’est ce qui fait leur force. Elles savent toutes qu’elles sont chacune la plus belle, la seule vraiment belle: elles nous le persuadent facilement lorsque leur chair a tenté nos mains, nos lèvres et nos yeux.»

XV

Le jour du rendez-vous, Raymond avait dû, afin de ne pas arriver trop tôt chez Simone, errer dans les allées des Tuileries et tourner autour du bassin où voguaient des flottilles puériles. Il évoquait son enfance, à la fois déjà lointaine et si proche, où il s’hypnotisait à ces mêmes jeux; mais cet enfant qu’il avait été, il le retrouvait en lui, à cette heure où, avec tant d’obstination, son âme s’accrochait à l’illusion du bonheur.

--Les hommes, comme les enfants, songeait-il, jouent à n’être pas eux-mêmes: nous sommes tous des comédiens qui jouons des rôles en vérité aussi puérils et inutiles que ces jeux de petits bateaux lancés sur le songe de ce bassin. Peut-être même que la vie n’est acceptable qu’ainsi transmuée en comédie ou en tragédie: en jeux. Les moments où l’homme n’est pas en scène pour la comédie qu’il se joue sont des moments d’ennui ou de désespoir où il sent le vide de son être éphémère. Le croyant qui cesse de jouer à l’éternité perd pied dans le néant de sa fugitive animalité. Mais, en réalité, l’homme échappe facilement à cette dangereuse conscience de la vie, car il possède en lui-même tout une friperie de costumes et de masques où cacher son véritable visage. Ces masques de son visage, de son corps et de son âme, il les revêt même lorsqu’il est seul avec lui-même, car c’est surtout à soi-même qu’on doit se jouer la comédie: médiocre, incapable d’une pensée vivante et personnelle, on se créera grand penseur, écrivain, artiste, et on arrivera à en donner et à s’en donner l’illusion; disgracié physiquement, on aura l’ambition d’être admiré pour sa beauté, d’être aimé de la plus belle femme, et on y réussira, tandis que le vrai grand homme, lassé de sa supériorité réelle, dédaignera l’œuvre où il pourrait la refléter et se donnera la joie d’être estimé pour une futilité: la danse, les échecs, la musique, la vanité des galons, des décorations, des succès féminins.

L’homme est un comédien apte à tous les rôles qu’il se suggestionne, et c’est peut-être les rôles pour lesquels il est le moins doué naturellement qu’il joue le mieux, parce qu’il y met l’ambition de réaliser la chose la plus difficile... C’est peut-être pour cela que le monde appartient aux imbéciles qui se croient intelligents et qui le sont, puisqu’ils le croient, tandis que les êtres supérieurs doutent d’eux-mêmes, se jugent inférieurs... et le sont.

Cet enfant, costumé en marin, se croit, sans doute, à cette heure crépusculaire, le plus grand corsaire qu’on aie jamais imaginé... et moi-même qui souris de son illusion, je ne sais plus me retrouver moi-même, sous le projecteur de mes hallucinations: je vais comme un tropisme attiré par la lumière et le parfum de Simone.

Raymond regarda l’heure à sa montre:

--Je suis presque en retard. C’est bien...

* * * * *

Elle est là, debout, devant lui, un peu plus pâle dans la lumière du soir qui fait ses yeux plus sombres et l’éclair de son sourire plus rayonnant.

Raymond s’est assis près d’elle sur un petit divan bas: il a pris sa main dans la sienne et la baise; mais elle, d’un mouvement spontané, appuie contre son sein la tête de Raymond.

--Faut-il baiser son cou, atteindre déjà sa bouche? se demande-t-il.

Il se dégage doucement et s’agenouille pour une adoration et une contemplation muettes, comprenant combien il est difficile, en ces premières minutes, de trouver les mots qui seraient ceux que l’on écoute dans le silence.

Mais Simone s’est levée, traduisant son exaltation intérieure par du mouvement autour de lui, un enveloppement d’elle-même, de ses gestes, de ses mots... Et à cette joie vivante qu’elle ne pouvait étouffer, Raymond comprit qu’elle non plus n’était pas aussi sûre que cela qu’il viendrait, à l’heure commandée, se coucher à ses pieds. A ce signe, il se sentit victorieux et trouva enfin les mots qui disaient l’obsession confiante de son attente et de sa solitude. Il parlait maintenant de lui, de son désir d’identification avec un être d’une perfection divinisée, qui était-elle, Simone, miraculeusement venue vers lui, pour le sauver du péché du doute..., etc...

Attirée par la musique de ces paroles, Simone était venue à son tour s’agenouiller aux pieds de Raymond, levant vers lui ses grands yeux noirs dont les pupilles agrandies disaient la ferveur de sa sensualité. Un frémissement de son corps courba sa tête sur les genoux de Raymond qui, se penchant doucement, mit un baiser sur la nuque de Simone. Elle écouta longuement la pensée de ce baiser, et puis, accrochant ses mains au cou de Raymond, elle attira sa bouche vers sa bouche. Ils burent longuement la spiritualité de leurs âmes.

Lorsque Simone releva la tête, les yeux noyés d’une eau de songe, ses cheveux s’effondrèrent sur ses épaules. Elle secoua sa belle tête pour en épandre les vagues et dit en riant:

--Les cheveux sont faits pour tomber!

Raymond noya ses mains dans cette nuit dorée et, y engloutissant son visage, en respira longuement le parfum mystique et sensuel.

Déjà ses lèvres gagnaient la chair nue des épaules et ses mains dégrafaient le corsage de Simone pour cueillir son sein; mais Simone, saisissant les mains de Raymond, les écarta doucement du fruit secret qu’elles voulaient cueillir, et les baisant tendrement:

--Laissez-moi venir à vous lentement, afin que ma pensée soit tout envahie. Ne sentez-vous pas déjà que je suis toute à vous, Raymond?

* * * * *

Raymond vécut, les deux jours suivants, avec la sensation de ce baiser, petite rose rouge et brûlante qui s’était écrasée sur sa bouche.

--Même si je ne devais jamais posséder Simone plus complètement, se disait-il, je garderais encore longtemps la sensation d’avoir pénétré dans sa pensée vivante. Et il entrait une si pure mysticité dans son amour qu’il ne désirait presque pas un plus complet abandon.

XVI

Simone est venue chez Raymond: elle a pris possession de cette demeure silencieuse dont l’atmosphère est faite de ses pensées et de la respiration de son être; elle s’y promène comme dans un parc familier, cueillant des livres, des papiers, lisant toutes les lettres, les notes intimes de Raymond, à la fois ravi et inquiet.

--Il faudra, se dit-il, avoir bien soin de soustraire à sa curiosité ce que je voudrai lui cacher.

Et pour fixer quelques instants l’inquiétante curiosité de Simone, il lui fit lire des notes sur l’amour qu’il avait jadis écrites et qui étaient déjà une intuition d’eux-mêmes, lui disait-il.

Ces notes, inspirées par Rite, s’adaptaient d’ailleurs merveilleusement à l’amante que serait Simone; elle sourit et pensa qu’en effet, Raymond l’avait devinée et qu’elle serait cette maîtresse fervente que son imagination avait intuitivement créée.

Assis près d’elle sur un petit tabouret de paille, Raymond contemple ces jambes longues et fines qui se noueront à son corps, à son cou; il jouit de cette intimité immobile qu’il ne veut pas brusquer, de cette sensation d’une présence harmonieuse qu’un geste trop brutal pourrait faire s’évanouir. Il attend qu’elle vienne vers lui, qu’elle s’ouvre à lui, elle et toutes les tentations de sa chair qui est là, encore enfermée et cachée sous la pulpe de ses vêtements.

Simone a jeté les feuillets: elle est émue, et, pour cacher une larme qui vient mouiller ses yeux, elle écrase son visage contre la poitrine de Raymond; puis, levant vers lui son visage ébloui, elle lui tendit sa bouche entr’ouverte où il but le frémissement qui montait comme une vague le long de sa chair. Il s’installa dans ce baiser, aspirant cette bouche qui avait la saveur mouillée d’un fruit où les dents ont mordu.

Il tenait Simone contre lui, la tension de son être posée toute en désir sur la respiration soulevée de sa chair.

Peut-être fallait-il poursuivre? Il esquissa, scrutant une approbation, un geste de contact plus intime, mais la main de Simone écrasa ce geste qui déjà s’était immobilisé... Toute défaillante, et réagissant contre l’émoi auquel elle aurait voulu s’abandonner:

--Ne me touche pas! ne me touche pas! Raymond, dit-elle, mettant dans ce cri et ce premier tutoiement une tendresse implorante.

Elle ajouta, en souriant:

--Non, ne me touche pas, Raymond. Tu serais encore un peu seul... Et puis non, pas ainsi, comme par surprise et dans cette impudeur de nos vêtures.

Et Raymond sut gré à Simone d’avoir arrêté son élan de bonne volonté et de ne l’avoir pas obligé à d’inesthétiques approches.

--Ne sois pas triste, Raymond: dans deux jours je viendrai vers toi et je me donnerai toute à toi, sans vaine pudeur, puisque déjà, en pensée, je suis tienne.

Raymond n’était pas affligé: il eût même été fort peiné de cet incomplet décorticage de Simone, et si gêné aussi de se montrer lui-même dans une exaltation comme entravée.

Debout, pour l’adieu, il tient Simone dans ses mains, la serre contre lui et lui fait sentir encore la ferveur d’une émotion qu’il lui gardera. Elle demeure ainsi contre lui; de son corsage qui s’est ouvert, un sein a jailli, si blanc dans le soir qu’à l’émotion sensuelle de Raymond qui le baise se mêle une émotion intellectuelle. Simone s’arrache à cette étreinte dont elle veut pourtant se sentir liée, enveloppée jusqu’à la minute de la divine détente, et, un peu titubante, elle s’en va, silencieuse, lourde de son désir qu’elle garde en elle comme un dieu.

XVII

Déjà Raymond s’apprête à la communion promise: il a caché un peu sous des verdures et sous des fleurs vives l’accumulation trop sévère de ses livres. Il eût voulu reconstituer pour Simone l’atmosphère de son enfance en son petit manoir normand dont le paysage disparu demeurait le vrai décor de sa vie intérieure. Des images se poursuivaient en lui comme des nuages chassés par le vent dans un ciel d’automne. Assis dans le fauteuil d’osier où Simone avait laissé son empreinte, il les suivait du regard...

«Une buée monte de la terre au soleil couchant, l’été, enveloppant les choses, les arbres et les bêtes qui dorment, d’une fine mousseline mouillée...

«Les odeurs se soulèvent, les feuilles de peuplier, pièces d’or de contes de fée, pleuvent et versent leur parfum de pourriture neuve... L’avenue de hêtres, allée de cathédrale gigantesque, s’imprécise, et l’incertitude de son dôme la stylise, en fait une émouvante architecture... Le brouillard nous gagne comme la mer montante; on se sent perdu: le paysage n’a plus de rives. Il n’y a plus d’arbres, plus de haies, plus de sol même: on vogue dans une onde immatérielle, lumineuse encore, mais qui s’éteint peu à peu comme le corps d’une méduse qu’on a sortie de la mer...

«C’est la nuit qui s’est levée du sol entr’ouvert et, fumée imperceptible, s’est heurtée à tous les angles du paysage, s’est accrochée à la coupelle des arbres et dans leurs chevelures; à travers les branches, elle a gagné le plafond très bas du ciel. Le monde entier est envahi de cette fumée: j’étouffe. J’ai peur. J’entends mon pas qui sonne sur la terre caillouteuse et se heurte à de grosses pierres; des branches mouillées de nuit cinglent mon visage et emplissent ma bouche d’un goût de verdure pâlie...

«Voici l’étang, invisible et froid: je devine la voilette verte qui cache son visage et dont les mailles, que les bœufs ont déchirées en s’abreuvant, vont se réparer silencieusement dans la nuit... Rentrer dans la maison secouée par le vent qui se glisse dans les couloirs comme dans des tuyaux d’orgue... Ma bougie veille à côté de moi: mon ombre s’agrandit, empiète sur le plafond où elle se brise: elle répète tous mes gestes, les exagère ironiquement, semble se moquer de moi. La bougie a clignoté ses dernières heures, elle est morte: l’ombre est rentrée en moi-même: la nuit est noire comme la mort. Immobile, je suis comme une momie éternisée où seule ma pensée vacille encore et veille sous des bandelettes d’images...

* * * * *

Le film des souvenirs se déroulait, mêlant les années et les saisons. Raymond prit dans une petite coupe de cristal une cigarette que Simone avait tenue dans sa bouche et qu’elle n’avait pas allumée: c’était un peu de ses lèvres qu’il aspirait. Dehors, c’est le silence absolu, le vrai silence des champs. Il songe aux enlianements que la nuit emporte comme le courant d’un fleuve, aux accords qui se prolongent, aux plaintes graduées des amants qui se martyrisent, à tous les déclenchements des chairs parfumées. Il songe à Simone et s’agenouille en pensée, près du lit, où, étendue dans la gravité du sommeil, elle lui évoque la Vénus du Titien dont la main se parfume à son propre songe.

* * * * *

Cinq heures. Raymond attend Simone. Penché à la fenêtre, il interroge la rue: chaque taxi est un espoir qui se précipite, chaque silhouette lointaine de femme est une Simone. Il aimait cette petite angoisse de l’attente amoureuse, lorsqu’il était sûr qu’on viendrait. Elle viendra: elle s’est préparée à cette visite un peu nuptiale avec une piété un peu mystique. Et il songeait aux purifications parfumées, ou plutôt qui développent le parfum de la chair: il ne voulait, en effet, qu’aucun parfum étranger ne voile la divine et personnelle odeur de la femme. «Cette odeur de leur sang et de leur onctueuse sève, c’est, plus encore peut-être que la musique de leur âme, ce qui nous enchaîne à elle. D’ailleurs la femme a le parfum de son âme et de son intelligence.»

Instinctivement, Raymond avait plongé son visage dans les plis secrets d’une rose rouge; il lui parlait avec tendresse, et c’était déjà l’âme de Simone dont l’encens l’enveloppait de ses subtiles volutes.

Mais maintenant les battements de son horloge de porcelaine lui scandaient des minutes plus lourdes: la lumière plus sereine de six heures aggravait son inquiétude, et c’était presque comme si Simone était déjà repartie. Un peu agité, il avait inspecté l’escalier, interrogé la spirale de ce puits et, s’abandonnant au destin, il était rentré vers son attente immobile, laissant derrière lui la porte de l’escalier entr’ouverte...

Un peu pâle, troublé comme si désormais Simone ne viendrait plus jamais, il s’assit dans son fauteuil de fakir et, fermant les yeux, il écouta les battements de son cœur et de ses pensées. Une de ces pensées s’accrocha à l’image de Rite un instant surgie, et il aurait presque voulu être maintenant assuré d’une longue solitude pour lui écrire, la rassurer de l’angoissante torture où il l’avait laissée. Le fantôme de Rite s’était assis sur ses genoux et, tout à coup, il sentit à son cou la fraîcheur parfumée de deux bras, tandis qu’une bouche un peu tremblante écrasait ses yeux clos.

C’était Simone qui, sans qu’il l’entendît, était entrée, à pas feutrés, par la porte laissée entr’ouverte et venait de baiser son songe. En même temps, le fantôme de Rite s’était évanoui devant la réalité de Simone.

--Toi! enfin, dit Raymond.

--Oui, répondit Simone, moi toute, et toute ma vie à toi.

Elle s’était agenouillée devant lui, plus blanche qu’un magnolia, ses grands yeux noirs illuminés levés vers lui et pleins d’une si ardente mysticité que Raymond sentit tout à coup ses yeux se mouiller d’émotion. Il prit la belle tête de Simone dans ses mains, et il eut une seconde l’impression inoubliable de tenir entre ses doigts la chose la plus précieuse et la plus parfaite du monde: sensation qui dépasse le désir. Il contemplait cette petite bouche dont le dessein et le sourire étaient une lumière qui semblait éclairer toute la pièce.

Lentement, Simone s’était levée et avait posé la lumière de son sourire contre la bouche de Raymond. Ils burent longuement leurs souffles, s’installant dans ce baiser qui faisait lever leur chair. Et puis, sans quitter cette bouche qui s’accrochait à la sienne, Raymond avait pris Simone dans ses bras et l’avait portée sur le divan, dans la pénombre d’une petite pièce où veillait une lampe bleue. Déjà sa main se parfumait au secret de Simone qui s’ouvrait à elle; mais Simone ne voulut pas s’abandonner à ces prémisses incomplètes. Gravement, elle se dévêtit et apparut à Raymond dans sa blanche nudité qu’elle enliana à la nudité de Raymond. Longue possession immobilisée dont ils écoutaient le heurt intérieur et la lente prière qui montait comme un hymne à leur cerveau. Ils demeurèrent ainsi dans cette communion silencieuse où les battements de leurs chairs rythmaient leurs pensées. Englouti dans le songe parfumé où il se déchirait, Raymond broutait la salure mouillée des aisselles, tandis que ses mains dessinaient la ligne de ce corps et le vêtaient du fluide de sa caresse.