Part 6
Et puis Rite avait conscience de sa faiblesse physique et se la reprochait comme un crime envers Raymond: elle savait instinctivement que les hommes sont incapables de sacrifice. Tout de même, elle voulut donner à Raymond la joie de caresser et de respirer son corps immobile. Mais comme il se penchait vers ses seins et que son baiser descendait vers l’ogive interdite, elle prit la tête de Raymond dans ses mains et la posa entre ses seins.
--C’est moi qui t’aimerai, dit-elle. Ma bouche te dira toutes les pensées de mon amour et de mon désir. Et je donnerai à la joie de tes yeux ton paysage choisi.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lentement Rite s’habillait; la chair de ses jambes apparaissait plus nue et plus pure sous la soie des bas qu’elle accrochait à ses jarretelles noires. Raymond s’était agenouillé pour baiser le coin de chair nue qui jaillit des bas comme une fleur de désir, et la tentation de son baiser souleva le voile qui adhérait à la belle croupe de Rite. Elle se penchait à cet instant pour accrocher le bouton de son soulier, accusant ainsi l’orbe de sa féminité... Répondant à une pensée secrète:
--Cela, au moins, dit Raymond, est bien à moi.
Rite, tournant vers lui son visage, a souri: elle veut bien; et déjà les petites mains de Raymond s’emplissent de ses seins, tandis qu’il écrase contre lui la brûlure glacée de sa croupe... Les cheveux de Rite, qu’elle avait réchafaudés, s’écroulent et noient la tête de Raymond. Il l’a prise dans ses bras, portée sur le divan et la console par des baisers de tendre douceur de la douloureuse joie qu’il lui a donnée.
Il semblait maintenant à Rite que leur vie allait reprendre sa plénitude, mais déjà, à la minute de l’adieu, elle sentait qu’ils n’étaient plus seuls et qu’elle-même ne pouvait plus désormais s’isoler dans sa pensée de Raymond. Elle songeait que, ce soir même, on l’interrogerait et qu’on se pencherait sur son silence et sur les images qu’elle voudrait préserver de toute curiosité. Elle songeait qu’on la désirerait, encore toute émue des caresses de Raymond.
Lorsqu’elle fut bien seule avec elle-même dans cette voiture qui la reconduisait à sa prison, elle eut subitement une pensée de révolte contre l’orgueilleux égoïsme de Raymond. Pourquoi, se demandait-elle, ne m’a-t-il pas gardée, emportée loin de ces tristes complications sensuelles et sentimentales. Alors elle prit une détermination subite: elle partirait seule vers des paysages d’apaisement où elle oublierait la douleur des derniers mois et se laverait dans la solitude des images qui avaient blessé sa chair et son âme. Et puis, pensait-elle encore, peut-être que Raymond viendra me rejoindre, et nous retrouverons la pureté de notre ferveur. Elle se reprochait maintenant d’avoir été trop sensible à la sensualité de son mari si tragiquement réveillée. Elle sentait qu’elle allait le détester, et déjà en rentrant ce soir-là elle s’enferma dans sa chambre et se refusa à toute conversation, à toute confidence.
Le lendemain, elle partit: elle n’emportait avec elle qu’un peu d’argent et les lettres de Raymond. Elle mit encore pour lui un mot à la poste où elle disait son brusque départ et ce besoin d’un isolement où, loin de lui, elle le retrouverait plus intimement.
Raymond trouva cette décision subtile et sage.
--Elle me fuit... vers moi, se dit-il. Mais la rejoindre, ce serait bien grave.
Et il se donna à lui-même quelques semaines pour réfléchir: il lui écrirait, il vérifierait ses sentiments. En attendant, il allait profiter de cette trêve pour écrire quelques articles en retard et mettre au point ses notes sur sa Marguerite dorée: il y avait là dans cette aventure la matière d’un roman qu’il aurait plaisir à écrire pour lui-même, pour la joie de retrouver celui qu’il fut et de fixer ses propres émotions.
Sa chasteté involontaire s’épanchait dans ce livre dont il écrivait presque régulièrement chaque jour une dizaine de petites pages, correspondant aux pages du volume futur; elles s’accumulaient devant sa table, couvertes des hiéroglyphes de son écriture aristocratique. Ces pages, écrites sur un papier de pur fil, blanc comme la chair de Marguerite, il les voulait pures de toute bavure, de toute tache et de toute impureté; plutôt que d’y laisser la trace d’une correction inesthétique, il préférait recommencer la page.
D’ailleurs, une hésitation dans l’expression d’une idée ou dans la notation d’une image n’est-elle pas le signe d’une défaillance de l’esprit? Ne pas poursuivre: retourner en arrière et repartir de l’idée ou de l’image initiales.
Sa Marguerite à la toison d’or revivait dans ces pages, et il était ému d’évoquer la somptueuse sensualité de sa chair. Il écrivait tendu vers elle, encore enivré de son parfum.
«Peut-être, notait-il, ne peut-on faire revivre les gestes de l’amour que si, au moment où on les décrit, on est dans le même état de grâce, dans le même état de désir et d’amour, fût-ce d’un nouvel amour.
«Faire l’amour ou le transcrire en écriture ou en art, c’est la même sensualité qui s’épanche ou se transpose. Et c’est aussi la même fécondation des êtres et des races, car il y a une fructification sensuelle des cerveaux, et il y a aussi des livres qui sont de puissants aphrodisiaques. Que d’êtres qui ne doivent la vie qu’à l’excitation que fut pour leur géniteur une ardente lecture.
«... Le style d’un écrivain, c’est une présence réelle. Nous mettons dans ce rythme des phrases toute notre musique intime, toute notre vibration intime. La langue que nous parlons et écrivons est une adaptation de notre être au monde extérieur, une captation d’images, de sensations et d’idées que nous traduisons par la courbe de notre voix: elle fixe notre parole du moment avec l’émotion de son accent, la sonorité et la sensualité de ses vibrations...
«Alors on comprend que nos écritures et nos styles, malgré leur prétention de s’inscrire dans un marbre éternel, sont en réalité aussi éphémères et aussi fugitifs que la parole et l’organisme qu’elles expriment. Nos livres ne sont que des fantômes, et les vers même les plus fortement frappés ne sont que des photographies sans couleur et sans parfum de nos sensations vivantes.
«Les mots que nous employons pour traduire physiologiquement nos réactions vitales et intellectuelles évoluent extérieurement à l’homme, si bien que la langue d’hier est déjà une langue morte dont nous conservons les feuilles sèches dans ces herbiers que sont nos livres.
«D’ailleurs, si tout à coup les entomologistes de la littérature disparaissaient, les langues évolueraient avec une telle rapidité que peut-être deux générations qui se suivraient ne se comprendraient plus.
«Mais nous nous donnons l’illusion d’œuvrer pour la postérité. En réalité, la postérité demeure pour nous mystérieuse, et on ne peut savoir quelle déformation elle fera de notre pensée actuelle. L’œuvre des écrivains redevient de la matière vivante que les hommes transposeront selon leur sensibilité du moment. Ainsi la vie est une création perpétuelle, un remous, une éternité qui s’écoule comme un fleuve, un fleuve qui prendrait sa source dans la mer même où il se jette.
«Ce roman que j’écris, ce m’est une façon de fixer pour moi des images, de me retrouver moi-même dans ces subtilités de sentiments et de sensations. Je ne saurai jamais l’idée que cette femme d’une somptuosité blanche et dorée pouvait se faire de moi. Avait-elle même conscience de sa beauté? Sa perfection physique lui semblait une chose si simple et ne la consolait pas des amertumes de la vie. Ce fut peut-être l’impossibilité de nous pénétrer intellectuellement qui fit la violence de notre amour: les amours inoubliables sont celles qui ne coïncident jamais. Inoubliables? Nos souvenirs, même les plus émouvants, tomberaient dans l’oubli, si parfois nous ne remontions les poids de l’horloge du souvenir.»
Et tout à coup, par delà le souvenir de Marguerite, et comme à travers l’ogive de sa toison d’or, dressée comme un arc de triomphe sur l’allée de sa jeunesse, deux visages de femmes souriaient à Raymond et tendaient vers lui leurs lèvres fraternelles.
Il s’émut à cette évocation de ces deux sœurs, de dix-huit et de dix-neuf ans, qui s’étaient associées pour l’aimer et dont il ne se souvenait plus des petits noms, pourtant prononcés jadis avec tendresse. Elles étaient assez différentes dans leur fraternité pour se compléter l’une l’autre. «Blonde» aux yeux noirs et «Brune» aux yeux bleus, elles semblaient avoir, par un jeu gracieux échangé pour un instant leurs yeux. Raymond aimait respirer et mêler les parfums divers de ces deux chevelures et sentir leurs deux bouches se disputer son baiser. Et si Blonde s’attardait trop longtemps à une intime communion, d’un petit heurt de sa tête obstinée, Brune la délogeait et continuait goulûment le songe interrompu.
Raymond souriait à cette impudeur naïve et comprenait avec quelle sincérité les jeunes filles les plus timides s’extasient devant les intimités de l’homme. Oui, avec la même religiosité que nous mettons, nous autres hommes, à nos adorations et agenouillements devant le sexe de la femme.
«Brune, plus agile, a envahi Raymond de tout son poids parfumé: elle écrase ses petits seins en fleur sur la poitrine de Raymond en mordant sa bouche d’un baiser qui se crispe. La voilà toute agitée comme un arbuste fragile dans le vent de l’orage: elle crie sa violente petite joie et s’abat toute moite sur sa proie. Alors Blonde a presque peur pour Raymond et dit:
«--Tu vas l’étouffer: tu lui fais mal.»
«Et, pour protéger Raymond, elle bouscule Brune qui roule de côté dans son sanglot: et, rêveuse, d’un mouvement qui la mêle à Raymond et qui la berce, elle semble prier, muette, une danse religieuse qui ne veut pas s’interrompre.»
Raymond évoquait ces images: il les voyait toutes deux réconciliées et collaborant gracieusement à son plaisir: éclairs de chair dont l’onction se pose et s’immobilise sur son baiser; la gravité de leurs yeux à cette minute où, s’accrochant aux épaules de Brune qu’il a comme rivée à son propre émoi, Blonde les contemple et s’abat, petite colombe frémissante sur la bouche de Raymond.
Jeux gracieux et éphémères dont il ne reste qu’une saveur aux lèvres et une image imprécise dans l’imagination qui la recrée. Mais Raymond se souvenait que Blonde était devenue vraiment amoureuse et jalouse: elle usait de ruses pour éloigner Brune. Il s’évada de ces complications qui ne l’amusaient plus. L’amour n’est acceptable qu’entre les êtres de même race...
Pourtant ma Marguerite dorée? Oui, mais sa beauté exceptionnelle la mettait au-dessus de toutes les aristocraties de l’esprit et de la race. D’ailleurs, ai-je aimé son âme, me suis-je jamais inquiété de ses sentiments autrement que pour m’assurer de toute la ferveur dorée de sa sensualité?
XIII
Rite s’était réfugiée dans un petit village des Cévennes, à l’abri de toute civilisation: une maison de paysan construite en terre, comme le nid des termites au bord d’un ruisseau anonyme au fond d’une vallée sans nom. Nul bruit que celui des herbes que le vent couche, et le frôlement d’ailes des oiseaux qui percent l’air d’un cri gradué selon les heures du jour. Pas d’autre bibliothèque que les bois aux mille feuilles vivantes, pas d’autre inquiétude que celle qui s’est accrochée à votre chair comme un parasite et que l’on traîne avec soi.
Parfois Rite songeait que peut-être le vrai bonheur résidait dans cette vie diminuée; parfois aussi, elle voulait secouer cette torpeur et agitait les ailes de son désir et de sa pensée: faire signe à Raymond qu’il vienne, non pas partager avec elle cette inquiétante quiétude, mais la réveiller de ce nirvana où elle allait sombrer, elle, son amour et jusqu’à ses souvenirs; qu’il l’emporte avec lui, petite bouche de sensualité mystique collée éternellement à sa chair, vivant de son souffle et des mouvements de son être.
Et, avant que cette impulsion ne se soit éteinte dans le vent dont les orgues l’hypnotisaient et l’accrochaient au sol comme les feuilles déjà roussies par le soleil, Rite courut vers le petit bureau de poste de la bourgade lointaine et, sans plus réfléchir, envoya un télégramme à Raymond:
«Rite t’attend. Toute tienne.»
Et déjà, Raymond était là près d’elle, et elle projetait sur le paysage désormais effacé, inexistant, les images de sa vie nouvelle. Au bout du sentier que fixaient ses yeux hallucinés se dressait le fantôme gigantesque de Raymond qui allait la cueillir comme une bruyère du vallon, et l’emporter par delà l’horizon vers leur vraie vie qui allait commencer.
* * * * *
Au moment où Raymond reçut cet appel de Rite, il s’apprêtait à sortir pour un dîner où il était convié et où il devait rencontrer le poète Gammes, le poète aux jeunes filles nues dont il aimait le paganisme mystique. Cette journée avait été pour lui une journée d’inconsciente attente et de mystérieuse angoisse. Mais était-ce cet appel de Rite qu’il attendait avec cette intuition inquiète?... Partirait-il? Obéirait-il à ce signal de détresse? Attendre: n’y plus penser jusqu’à demain; la réponse s’inscrirait d’elle-même sur le disque du subconscient. Partir? c’était peut-être ne plus jamais revenir seul et libre; c’était imposer à sa vie la certitude d’un amour déjà blessé par la douleur. N’est-ce pas curieux que les souffrances partagées, au lieu de mêler les êtres indissolublement, les sépare et les disjoint. Peut-être parce que la souffrance nous isole et nous fait réintégrer notre personnalité incommunicable. Les sentiments blessés par quelque souffrance ne marchent plus qu’à cloche-pied; ils ne sauraient aller bien loin sur le chemin de l’amour.
Mais ne pas partir, c’était peut-être rejeter de sa vie le plus sincère et le plus vivant des amours.
--J’ai besoin d’être aimé, dit-il, de m’aimer moi-même dans l’adoration d’une femme. Retrouverai-je jamais ce don total et spontané d’un être d’élite bien adapté à ma chair?
Ces pensées contradictoires se bousculaient dans la cervelle de Raymond, tandis qu’il s’habillait automatiquement. Dans la glace où il faisait bouffer la mèche blonde qui tombait en toit de chaume sur son front, il se reconnut, et, devant la gravité émue de son propre visage, il sourit à ce trouble qui avivait l’éclat de ses yeux. Il savait que cet air discrètement romantique qu’il promenait dans la vie lui attirait toujours la sympathie des femmes:
«Ce qu’elles devinent peut-être en moi, c’est, sous la douceur d’une apparente féminité, une force qui dédaigne de s’exercer en dehors de l’amour.
«Au lieu de m’attarder en des absolus provisoires, j’aurais dû peut-être répondre à tous ces sourires sans lendemain qui me faisaient signe. C’est toujours avec un certain désespoir que les yeux de mon désir abandonnent le sillage d’une femme inconnue dans la rue. Ma formule: toutes en une, se confond, en vérité, avec cette même formule retournée: une en toutes. Car c’est toujours nous que nous cherchons dans le parfum des femmes, et peut-être, en réalité, avons-nous plus de chance de nous trouver dans la diversité que dans cette obstination de l’amour unique, destiné à la même faillite et à la même incomplétude.
«Dans quelque vingt ans, je serai vieux. Aurai-je engrangé assez de souvenirs pour l’hiver de cette vieillesse réfléchie? Hélas! à mesure que l’homme fléchit sur sa tige, son cerveau mûrit, se développe comme le cerveau des pavots où tintinnabulent les graines noires de ses pensées. L’homme prend une conscience inutile de la vie au moment qu’elle lui échappe, et parfois c’est à l’âge où l’amour lui est interdit qu’il en comprend trop tard la tentation illuminée.
«J’ai toujours admiré le sérieux avec lequel les hommes de tous les âges et de toutes les races, devant le néant d’une vie éphémère, se sont créé tant d’obstacles à la volupté, la réglementant comme un jeu de cartes ou un jeu de croquet, où il n’est permis de passer la sonnette que dans certaines conditions et positions.
«Ah! l’amour est le jeu où il faut le plus tricher avec les règles. Se dire que tout y est beau et permis, et ne conserver les interdictions que pour les esclaves.»
Pour se rendre à ce dîner, Raymond fit un long détour pour jouir de la lumière calme du soir et du trouble que mettait en lui cette sérénité. Il longea le jardin du Luxembourg, dont les grilles déjà closes lui évoquaient un passé désormais impénétrable. Il s’arrêta un instant devant la grande allée qui monte vers le bassin au petit amour fragile: les deux grands vases aux mêmes fleurs rouges mettaient une clarté dans la pénombre; une silhouette se dessina, fantôme d’un souvenir:
--Ce fut là, dit-il, qu’elle me dit adieu, avec son sourire au bord des larmes. Je noterai cela, afin de ne jamais perdre le goût de ce dernier baiser.
Il entrait maintenant dans le salon inconnu où Mme Ferrugine l’accueillit avec une affabilité exagérée. C’est le privilège des femmes du monde de donner aux êtres qu’elles choisissent l’impression qu’ils sont pour elles des personnages d’une qualité exceptionnelle. Mme Ferrugine, qui était riche et sensible aux choses de l’art, s’était donné le rôle de protéger les poètes; elle aimait à s’entourer de ces mystiques acrobates du rythme, et lorsqu’ils récitaient leurs vers, elle s’enorgueillissait de leur succès, comme si ce fût elle qui les eût dressés à ces tours de force de rime et de sentiment. Gammes était là, illuminé de la clarté des chairs nues des jeunes filles qu’il avait chantées et qui faisaient autour de lui une ronde invisible. Ses gestes timides semblaient frôler de jeunes seins avec l’amoureuse crainte de les blesser: cela lui donnait un air un peu douloureux qu’il éventait avec des mots. Sa parole était une musique, une musique un peu métallique et rebondissante qui évoquait les cascades des ruisseaux sur les pierres sonores et l’éclaboussement lumineux de leur écume.
On dîna, un vrai dîner: ce poète mystique se nourrit comme nous du sang des agneaux, et des lièvres arrachés à leur rêve de clair de lune.
La conversation, bien menée par Mme Ferrugine, ne s’écarte pas de la poésie; il semble qu’on s’est assemblé non dans une salle à manger, mais dans un temple, après l’office, pour manger rituellement les agneaux et les taureaux du sacrifice. Des fruits couvrent la table: de belles pêches rosées comme des chairs à la Boucher offrent à la tentation de nos mains et de nos bouches leur callipygies minuscules.
Tandis que le repas s’achève dans cette atmosphère de roses coupées et de fruits plus odorants encore que les fleurs, d’autres invités arrivent pour la soirée de poésie et de musique. Raymond s’est installé à l’écart, près d’une fenêtre, où ne lui arrive qu’une brise imprécise des musiques qui déjà ont déclenché leurs accords. Il reconnaît au vol de célèbres rengaines dont l’émotion s’est tout évaporée. Mais tout à coup, voici qu’au-dessus de la vague musicale des notes noires et blanches s’élève la pureté d’une voix qui est déjà l’évocation d’un être précis, une voix qui semble apporter le contour, le parfum d’une gorge et le tremblement d’une bouche. Immobilisé dans son émoi, Raymond écoute, la gorge contractée, les yeux pleins de larmes, cette voix jamais entendue qui semble venir du plus lointain de son enfance et lui apporte la forme musicale d’un être mystérieux et fraternel.
La voix s’est tue. Raymond demeure hypnotisé dans cette vibration qui l’enveloppe encore de sa résonance, de son parfum; il respire cette voix et y engloutit le songe de son visage.
Tout à coup, la voix est là, devant lui; il l’a reconnue: une jeune fille, si blanche dans sa robe noire, si pâle sous ses cheveux noirs, est là devant lui: elle le regarde, elle lui parle:
--C’est pour vous que je suis venue, Raymond. C’est pour vous que j’ai chanté.
Cette exaltation intérieure où l’avait mis sa voix entendue, et que lui avouait Raymond, elle l’avait sentie... elle l’avait voulue. Elle disait encore:
--Je ne vous connais que par ce que vous avez révélé de vous dans quelques livres, mais je vous reconnais, je vous cherchais.
Et le ton d’assurance de sa voix signifiait: «et nous ne nous quitterons plus jamais, maintenant que nous nous sommes trouvés». Et cela, lui aussi, Raymond, l’acceptait et déjà il s’installait dans cette nouvelle éternité qui lui était destinée. Il ne savait même pas son nom, mais elle était bien celle qui avait toujours vécu près de lui, en lui. Rien ne l’étonnait de son corps mince, aux petits seins miraculeux, aux jambes de Diane, aux mains longues et si pâles que n’alourdissait aucune bague. Il reconnaissait ses moindres gestes et l’éclair de son sourire vite éteint.
--Mais non, répondit-elle à une question de Raymond: pas une jeune fille, une jeune femme, Simone de...
Mais le poète s’était assis à une petite table au milieu du salon et lissait l’éventail de sa barbe comme on accorde un violon; il allait nous donner tous les poèmes de sa dernière récolte. Raymond s’était assis à côté de Simone, et la lumière qui émanait d’elle le baignait d’une clarté parfumée qui les enveloppait et les mêlait dans ce silence que les psalmodies du poète faisaient religieux. Raymond n’écoutait même plus la monotonie de ces rythmes où s’accrochait l’odeur des herbes et des jeunes chairs nues dans le soleil. Ces vers n’étaient pour lui qu’une musique évocatrice de la pureté de Simone devant laquelle il se sentait timide comme un enfant.
Un instant, le visage de Simone s’est tourné vers Raymond et de sa bouche au dessin si intact, une lumière a souri vers lui un sourire qui lui paraît une offrande qu’il n’oserait jamais cueillir. Pourtant, il a conscience que dès cet instant Simone est déjà sienne, mais il y a une telle adoration dans l’amour nouveau qu’il ressent pour cette femme qu’il s’y mêle une sorte de torture et de crainte mystérieuse: n’être peut-être pas digne de sa perfection et de sa beauté.
Lorsqu’elle partit, il l’accompagna: il lui fallut tout un effort de raisonnement pour quitter son bras et l’abandonner au seuil de sa demeure. Mais elle dit avec une telle assurance de revoir et de vie partagée:
--Je pars pour quelques jours: je reviendrai vers vous, que Raymond comprit qu’il ne fallait pas tenter de diriger un amour qui s’imposait à sa vie et qui allait submerger toutes ses pensées.
Miraculeusement, sa vie se simplifiait et se résumait en un nom et en une forme féminine: Simone. Cette Simone d’une heure avait déjà envahi le passé, et, rentré chez lui, ce soir-là, Raymond s’aperçut que le décor de son intérieur était comme rajeuni, renouvelé d’un désir nouveau. Il veilla longtemps, afin de revivre seconde par seconde les émotions de cette soirée, et, pour ne pas en perdre les images à la fois immuables et fugitives, il les nota et il avait conscience qu’il atteignait dans ce nouvel amour le sommet d’une vie d’où il ne pouvait plus que descendre vers les regrets et la nirvanique sérénité. Il évoquait timidement la lumière de «sa» bouche, et un frémissement à la fois physique et psychique le parcourait: il songeait que lorsque le baiser de cette bouche s’écraserait sur sa bouche, il défaillerait...
--Pourtant, se disait-il, avec quelle assurance elle est venue vers moi: elle savait orgueilleusement que, puisqu’elle m’a choisi, je lui appartiens.
Mais il sourit en se disant qu’en effet tout ce qu’il avait pu écrire, toutes les idées qu’il avait momentanément exprimées n’étaient peut-être au fond qu’un appel dans la nuit vers cette âme et cette chair privilégiées.
--La littérature n’est peut-être que cela: une petite lampe de ver-luisant qui s’allume dans la nuit, petit phare de désir et d’amour. C’était pour elle seule; elle seule a compris le signe: elle seule est venue.
Il ne songeait plus du tout que Rite l’attendait dans sa chaumière romantique des Cévennes, et lorsque le télégramme, jeté sur sa table avant de partir, le lui rappela, il décida qu’il ne partirait pas.