Part 5
«Les êtres nobles que nous sommes devenus, au bout d’une longue évolution de notre race, ne supporteraient plus de servir un prince ou un roi: pas même un Dieu. La prière nous semble une humiliation, non seulement pour celui qui prie, mais aussi pour celui qui est prié. La prière est une véritable négation de l’idée de Dieu, d’ailleurs, puisque Dieu, c’est la liberté.
«Il faut, concluait Madeleine, que cette évolution de la sensibilité humaine ait sa répercussion sur le sentiment religieux...
Le prêtre réfléchit quelques instants.
--Cette répercussion existe déjà, dit-il. Ainsi, à l’heure actuelle, il nous serait impossible, dans nos sermons, de parler de l’Enfer dans les mêmes termes que jadis; nos infidèles fidèles riraient si nous les menacions de chaudières de poix éternelle. Même les supplices décrits par Dante les feraient sourire. En réalité, l’idée de l’enfer tend à disparaître de notre religion; cette idée évolue vers une sorte de supplice, de torture morale: la privation de Dieu, quelque chose d’analogue à ce que peut être, en amour, la privation de l’être aimé.
(Tu vois, mon cher Raymond, écrivait Madeleine, que ce prêtre vicieux est tout de même un homme intelligent. Et quant à mon sermon que je résume ici, peut-être avec un peu de littérature, avoue qu’il se souvient de ton propre enseignement. Et j’espère que cet essai de conversion à rebours va t’amuser quelques instants.)
Mais la suite de l’aventure était plus difficile à conter. Madeleine s’y exerça avec sincérité. Ce pauvre prêtre avait mis une intonation si douloureuse dans ces derniers mots: «la privation de l’être aimé», que Madeleine n’avait plus songé à se moquer de lui: elle sentit que son enfer, il le vivait sur la terre dans la privation de l’être qu’il désirait. Et peut-être aussi parce qu’une chasteté de quelques jours la rendait plus sensible au désir de cet homme, elle prit sa main, la tint quelques instants dans les siennes, et puis, se levant, elle lui fit signe de la suivre. Elle confia la garde de la moribonde momifiée dans son inconscience à une domestique appelée discrètement, et dit avec autorité:
--Venez avec moi, Monsieur l’Abbé, j’aurais quelques conseils à vous demander au sujet des dernières volontés de ma pauvre tante... Qu’on ne nous dérange pas.
Il l’avait suivie, obéissant et tremblant. Jamais il n’avait imaginé que ce rêve pût se réaliser. Il avait peur.
Dès que la porte de la chambre se fut refermée sur leur isolement, il tomba à genoux près du fauteuil où Madeleine s’était assise et sans oser la toucher, la tête dans ses mains il sanglota.
Il confessa ce qu’il avait souffert et il avoua même le cruel mysticisme du simulacre et que sa cellule de prêtre était devenue une sorte de reliquaire de son amour silencieux: fleurs fanées tombées de son corsage, herbes foulées par ses pieds, fruits où ses lèvres avaient mordu, et relique plus précieuse encore: quelques cheveux dérobés à son peigne, et même un peu de sable mouillé.
Mais maintenant qu’il se trouvait devant elle, son âme et sa chair tremblaient. Il lui semblait que si le corsage de Madeleine s’ouvrait comme un tabernacle, il allait défaillir, et tout à coup il se releva et voulut fuir.
* * * * *
Alors, Madeleine, toute émue, se leva elle aussi, vint vers lui et lui donna sa main à baiser. Il se prosterna sur cette main qui s’offrait à ses lèvres et y appuya sa bouche tremblante.
--Laissez-moi partir maintenant, dit-il timidement.
Il balbutiait: «Ce serait un sacrilège, une profanation... Non, il faut que vous demeuriez inaccessible comme une sainte... Il y a des gestes effrayants...»
Et il sortit après avoir baisé le bas de la robe de Madeleine.
«Je suis demeurée toute la soirée troublée de cette scène, écrivait-elle à Raymond, et je n’ai plus du tout envie de me moquer de cet homme, de son amour, et de son fétichisme. Il m’a transposée en une effigie, qu’il crucifie et transperce de son désir, mais mon être demeure et demeurera à jamais pour lui une chose sacrée, inaccessible, comme il dit... Ce sentiment de profanation qu’il éprouverait devant la trop douce réalité est peut-être le plus bel hommage au mystère de ma beauté. J’ai compris aussi, chez lui, cette impossibilité d’un geste qui lui semble inharmonieux parce que son éducation religieuse et mystique le lui a toujours fait concevoir comme l’image érigée du péché et du diable. Peut-être ne croit-il plus ni à Satan ni au péché, mais il croit en moi, et sans doute perdrait-il la foi s’il se permettait cette prière blasphématoire...»
* * * * *
Le lendemain la moribonde s’éteignit. Déjà Madeleine avait télégraphié à Dionys: elle avait hâte qu’il fût là, et pour avancer cette minute du revoir, elle alla le cueillir à la gare, voisine de quelques kilomètres. Sous le prétexte d’un trop gênant soleil elle avait baissé les rideaux bleus de la voiture et brusquement, elle avait attiré Dionys vers son baiser et mêlé son corps au sien. Madeleine fermait les yeux, et elle ne pouvait s’empêcher d’évoquer la chaste et sanglotante prière de son fétichiste, et c’était un peu lui qu’elle emprisonnait de ses deux bras et dont elle baisait les lèvres avec une ferveur religieuse. Et peut-être qu’à la même minute Dionys mêlait à son émoi le souvenir encore vivant des caresses de Morangis.
Mais Dionys avait senti qu’il ne fallait faire aucune confidence à Madeleine: il éprouvait même, en son âme secrète, une sorte de fierté d’avoir quelque chose à lui cacher. Et pourtant il avait un peu de honte d’être si facilement redevenu un collégien, transposant en une amitié masculine, son désir d’une domination féminine. Maintenant qu’il se retrouvait auprès de Madeleine, il se sentait rassuré, peut-être par ce qu’il y avait de maternel et de tyrannique dans l’amour de cette femme.
Et quant à Morangis, lorsqu’il eut perdu son inquiétant joujou, il s’avoua à lui-même que c’était encore Marthe qu’il avait cherchée dans cet éphèbe, d’une vicieuse passivité.
XI
C’est toujours au moment où la vie semble se fixer, s’endormir en une trop facile béatitude, qu’elle se réveille, piquée au sein par une mouche imprévue.
Comme chaque soir, depuis près de deux mois déjà, Rite, après les vêpres d’amour chez Raymond, était rentrée chez elle, silencieuse et grave, serrant sous son manteau ses émois et ses sentiments comme une gerbe de roses rouges dont les épines blessaient encore délicieusement sa chair.
On l’attendait, sans oser l’interroger, tant elle avait mis d’assurance dans sa volonté d’une liberté sans explications, sans ces comptes rendus hypocrites et mensongers des heures échappées au bagne officiel.
Par une sorte de compensation, lui, qui jadis sentait si vivement le poids de la chaîne matrimoniale, la trouvait maintenant trop légère. Dès la minute où il avait terminé sa tâche quotidienne (une vague direction de cabinet d’affaires), il se précipitait, le cœur inquiet d’une inquiétude sans précision, vers l’appartement vide où, penché à la fenêtre, il interrogera des yeux la silhouette des passantes jusqu’à ce qu’il ait reconnu la robe et la démarche de Rite.
Il avait enfin trouvé une obsession: un peu de poésie douloureuse était entrée dans sa vie monotone et trop confiante. Et puis cette crainte obscure de la perdre donnait à ses yeux une valeur nouvelle à Rite: il s’apercevait qu’elle était belle, fine, trop belle pour lui, trop intelligente pour sa médiocrité, et avait la sensation obscure qu’elle ne pouvait pas l’aimer, qu’elle ne l’avait jamais aimé. Ces réflexions subconscientes créaient en lui un état de passion intérieure qui ennoblissait son existence. Un désir noble avait surgi dans son âme: reconquérir celle dont il n’avait pas su comprendre la beauté exceptionnelle.
Florentin, ce mari de Rite, était un homme d’une quarantaine d’années, d’une éducation distinguée, d’une intelligence assez vive mais peu cultivée, et se faisant une sorte de vanité de ce mimétisme de bon ton. Rite n’avait épousé cet homme sans relief que par indolence ou plutôt par une espèce de renoncement à l’ambition irréalisable de recréer autour d’elle le véritable milieu qui était le sien. C’est seulement à Raymond qu’elle avait confié le secret de sa naissance qui la faisait la fille naturelle d’un grand nom français. Elle avait, toute sa jeunesse, souffert de ce secret, jusqu’au jour où Raymond lui avait fait sentir qu’il fallait être fière de ce bouturage illégal de deux races différentes, auquel elle devait sa fragile majesté et aussi cette inquiétude physiologique qui se traduisait par le lyrisme de sa sensualité.
--C’est notre amour, lui disait Raymond, qui recrée en toi l’atmosphère de ta race: nous retrouvons notre équilibre physiologique et intellectuel dans notre mysticité sensuelle, un peu comme les poètes rééquilibrent leurs angoisses aux rythmes de leur poésie. Nous sommes des poètes, Rite, et notre amour est notre art vivant.
Ce soir-là, comme à son habitude, Rite avait abandonné son taxi au coin d’une rue voisine, et, sans se hâter, s’était acheminée vers sa demeure. Elle était encore un peu ivre de sa voluptueuse lassitude et hallucinée des dernières images dont elle se souvenait: les petites mains de Raymond parcourent et dessinent son corps, la surprise de sa bouche qui brûle sa chair, s’attarde aux plis parfumés, les écarte comme les pétales d’une fleur pour y engloutir son visage. Elle entendait encore la voix de Raymond qui, presque timidement, lui demandait: «... blessée... encore un peu... peut-être?» Mais non, et d’elle-même, elle s’était piquée à la tentation, graduant elle-même les rythmes de sa joie et offrant à Raymond l’émouvant paysage de sa mouvante féminité.
Et puis, dans la lumière dorée du crépuscule, Raymond avait désiré que, debout et pure comme une statue vivante, elle marche vers lui, sur lui, et qu’elle s’écrase de tout son poids parfumé sur l’exaltation de son rêve. Étendu comme un Christ descendu de la croix, il s’abandonnait à ce baiser de toute la chair de Rite qui s’écrasait contre sa chair.
Ces images enveloppaient Rite d’une sorte de carapace lumineuse qui l’isolait du reste du monde. Elle entra et vint vers son mari avec un visage si rayonnant et si chaud qu’il en fut tout d’abord baigné d’une joie involontaire. Peu habitué à analyser ses sensations, il ne comprenait pas cette joie orgueilleuse qui se mêlait à une sorte d’angoisse qui l’étouffait. Il aurait voulu pouvoir exprimer à Rite son admiration neuve, son amour douloureux et ridicule. Au bout de quelques heures presque silencieuses, Rite prétexta une lassitude imprévue et se retira, non pour dormir, mais pour échapper à une présence qui heurtait ses pensées.
Mais lui, sincèrement inquiet peut-être de cette fatigue et de la cernure des yeux de Rite, vint à pas de loup se pencher sur son sommeil. Rite ferma les yeux et harmonisa sa respiration pour simuler un calme repos: elle se souvenait qu’un soir déjà, où il était venu interroger sa langueur, il l’avait si intensément serrée contre lui que, malgré la révolte de tout son être, elle avait dû permettre le geste sacrilège.
Elle s’était juré de ne plus jamais permettre cette profanation dont elle ne pouvait même pas se confesser à Raymond. Immobile et souriant à ses souvenirs, Rite prolongeait une volontaire insomnie... et évitait comme instinctivement tout contact, remontant le drap jusqu’à son menton pour cacher la nudité de ses bras et étouffer le parfum de ses aisselles. Elle s’endormit dans la blancheur de l’aube; le soleil vint dorer ses cheveux et aviver les pointes de ses seins tendues comme de petites bouches vers un baiser. Elle avait rejeté le drap, et sa main semblait dormir posée sur le duvet de son ventre que sa respiration soulevait harmonieusement. Cette respiration accentua subitement son rythme, envahit le corps tout entier et se détendit en un sanglot déchiré:
--Raymond! Raymond!
A ce cri, le mari eut un sursaut de subite détresse qui le figea quelques secondes, les yeux hallucinés, la gorge serrée; il venait de tout comprendre.
Puis son angoisse éclata en un accès de rage; sa main brutale, qui avait arraché la chemise de Rite, s’agrippa à la touffe secrète, se crispa sur la blessure sacrée encore émue du rêve ensommeillé, et, d’un geste de meurtrier, il avait arraché les pétales de la rose en poussant des cris de damné et des injures d’ignominie. Il saisit ce corps blanc qui hurlait de douleur, le jeta violemment sur le plancher et piétina avec rage le ventre déchiré dont le sang coulait le long des cuisses. Ivre de meurtre et de douleur, il s’était jeté sur la chair hurlante de Rite, mordant ses seins et son ventre, et puis, pris d’un accès d’érotisme, il s’était étendu sur elle, l’écrasant de toute sa fureur de mâle outragé, et comme d’un coup de poignard il avait pénétré dans la blessure sanglante, s’y acharnait avec une sensualité désespérée et mauvaise, s’ensanglantant à cette chair évanouie et comme morte sur laquelle il gît maintenant épouvanté.
La tête dans ses mains, il contemple le désastre, il a peur de ces yeux clos, de cette immobilité froide. Si elle était morte! Il appelle..., des soins maladroits s’improvisent, un médecin arrive qui ne comprend pas, mais qui devine la stupide tragédie.
Rite demeura tout un jour dans un état d’inconscience: ses yeux bleus qui regardaient ne voyaient pas et de sa poitrine lentement soulevée montait une plainte douce et musicale. Lorsqu’elle se réveilla, le lendemain, au crépuscule, son mari était là, à son chevet, qui la contemplait et essayait de lui sourire. Elle se souvint obscurément d’abord de ce qui s’était passé, et puis, comme si tout à coup elle prenait conscience de ce qu’il y avait de ferveur dans cette brutalité de son mari, elle répondit par un sourire au sourire hésitant de son bourreau. Pour la première fois, elle le regardait avec fierté et attendrissement; elle s’endormit, apaisée, en tenant sa main dans la sienne.
Ce ne fut qu’au bout de quelques heures que, s’étant réveillée seule dans la chambre close, elle retrouva Raymond en elle; mais l’image évoquée s’effaça; sa vie demeurait comme suspendue, dans cette minute d’une horrible sensualité où elle avait senti sa chair intime se déchirer, branche arrachée à un arbre. Elle devinait aussi un tel amour dans cette jalousie et dans cette cruauté qu’elle se soumettait à celui qui l’avait brutalisée et qui maintenant se penchait avec une timide adoration vers cette blessure encore sanglante.
Des jours s’écoulèrent, ouatés de silence: Rite trouvait dans sa faiblesse même et dans l’immobilité imposée à sa chair meurtrie une sorte d’euphorie nirvanique. Et si, en un éclair de lucidité, elle évoquait l’inquiétude de Raymond, cette pensée qu’il souffrait lui était presque douce: il saurait bientôt que c’était son nom jailli de son cœur à elle qu’on avait écrasé sur la chair de son amie: elle avait l’orgueil de son martyre.
Elle constata aussi avec une joie secrète que son mari avait souffert: son visage contracté avait pris une expression douloureuse qui le sculptait et lui donnait de la beauté. Il devenait pour elle un être nouveau et elle souriait en songeant que c’était la Rite que Raymond avait transfigurée qui avait opéré ce miracle.
Ce que Florentin aimait en Rite, c’était, en effet, l’amante de Raymond. Le nom de Raymond ne cessait de s’imposer à son esprit. Il essayait d’imaginer cet être mystérieux dont l’amour avait illuminé le visage de Rite d’une telle clarté qu’il en était lui-même ébloui. Il ne pouvait s’empêcher de le concevoir beau, rayonnant de charme et d’intelligence, et si, parfois, en lui-même, il l’injuriait, c’était d’une façon un peu blasphématoire et comme on injurie un dieu.
En réalité, sans oser se l’avouer, il aimait ce Raymond mystérieux qui dormait comme une hostie consacrée dans le sein de sa femme; il aurait voulu le connaître, lui aussi, le mêler à leur vie. Il lui semblait que son nouvel amour pour Rite s’effondrerait comme un songe, si ce Raymond disparaissait de leur existence.
Après des semaines de silence obsédant, un soir, à cette minute du crépuscule d’été où le ciel et le paysage se mêlent en une même fugitive sérénité, Florentin avait osé questionner Rite.
Étendue sur sa chaise longue devant la lumière du soir dont elle emplissait ses yeux comme d’une musique de clarté, elle était si pâle qu’on eût dit qu’elle avait versé tout son sang. Une rose rouge qu’elle caressait et baisait comme une bouche éclairait le soir: son parfum lui évoquait les sensualités mystiques de l’amour; et, s’abandonnant à l’amère douceur des vains regrets, elle pleura, engloutissant la rose dans sa bouche mouillée de larmes, trouvant encore une réelle volupté dans cette sensualité qui lui était permise.
--Pourquoi pleures-tu? demanda Florentin inquiet. Souffres-tu davantage?
--Non, je suis triste seulement de ma faiblesse, et plus triste encore de n’apporter que peine et douleur à ceux qui m’aiment.
Elle ajouta, et il y avait dans l’intonation de sa voix une angoisse cachée qui voulait être rassurée:
--Je comprends bien que tout est fini maintenant pour moi et que je suis désormais seule dans la vie.
Alors Florentin se révolta à cette pensée. L’abandonner... Jamais il ne l’avait aussi passionnément aimée; c’est lui qui avait eu peur de l’abandon; elle ne pouvait pas savoir ce qu’elle était pour lui, maintenant surtout qu’il avait compris.
Et presque malgré lui, il ajouta:
--... L’autre... non plus, je pense...
En lui-même, il avait prononcé: «Raymond»--leur Raymond qui les avait baptisés à une nouvelle vie.
Durant ces semaines silencieuses, il avait longuement médité, réfléchi, il avait plus vécu intérieurement que pendant tout le reste de son existence. Il confessa timidement à Rite la sorte de respect qu’il éprouvait maintenant pour Raymond.
--Puisqu’il t’aime, il fait partie de ta vie, de notre vie. Oui, j’ai souffert comme un dieu, mais cette souffrance pour toi m’a fait te mieux comprendre, te mieux admirer... à travers lui.
Il avoua encore que, dans ses premiers jours de douleur et de prostration, tandis que Rite était réfugiée dans une sorte de léthargie protectrice, mû par une invincible curiosité et un besoin d’ajouter encore à sa torture, il avait fouillé les tiroirs secrets de Rite et découvert les lettres de Raymond. Il était imprégné de ces mots d’amour, de sensualité et d’inquiétude mystique; il avait ainsi vécu leur amour qui était comme une idéalisation et une conscience du sien, demeuré jusqu’alors obscur en lui parce qu’il n’avait su trouver les mots qui le précisaient...
--Maintenant, j’ai compris ta beauté, ta divinité de femme. Mais c’est par lui, Rite, que je t’ai trouvée: tu es celle qu’il t’a faite et c’est sa Rite que j’aime.
Et, sans qu’il s’en doutât peut-être, il entrait aussi dans son nouveau sentiment une sorte de masochisme, et depuis qu’il avait goûté à cette noble volupté de la souffrance, il se voulait toute sa vie crucifié à cette croix.
Masochisme! il ne connaissait même pas cette dérivation de l’instinct sexuel, si instinctive à l’homme qu’il semble bien qu’elle ait toujours existé: on la trouve dans les religions publiques et privées: fustigations, avilissements, flagellations, physiques et morales, piétinements et écrasements divins.
... L’amant, en tous les siècles, qui aima sa torture, fut un masochiste avant Sacher-Masoch. Toujours des hommes ont aimé être piétinés, humiliés, battus. C’est un orgueil et une excitation que d’être martyrisé, et il n’y a peut-être de véritable volupté que dans la douleur.
... Chaque jour, maintenant, Florentin venait se confesser à Rite, et il tentait aussi de lui arracher des confidences, des précisions aux évocations des lettres. Il se complaisait à imaginer ces pariades divinisées par le sentiment, et il lui semblait qu’il y participait. Il récitait des phrases lues dans les lettres de Raymond et qui s’étaient imprimées en lui: il était Raymond, et, penché vers Rite, il baisait ses yeux et cherchait sa bouche qui fuyait.
--Ne me trouble pas, dit-elle..., tu sais que je suis... blessée... encore...
Mais en même temps qu’elle prononçait ce mot, elle se souvenait de la minute où il l’avait si virilement poignardée, et pour lui montrer qu’elle lui avait pardonné, elle lui tendit sa bouche entr’ouverte: il y écrasa un baiser dont il s’arracha pour tomber à genoux devant Rite, la tête dans sa robe, en sanglotant. Émue, Rite mêla sa plainte et ses larmes aux siennes; ils ne savaient pas la vraie raison de leurs pleurs, dont ils sentaient seulement la voluptueuse brûlure.
* * * * *
Rite s’était levée; elle allait pouvoir sortir en voiture. Florentin savait que cette première sortie serait pour une visite à Raymond, et il acceptait cette pensée dont la cruauté le troublait et lui donnait une excitation mystique qu’il n’osait pas formuler. Il avait honte de s’avouer qu’il aimerait Rite au retour de ces visites à Raymond. Il demanda:
--As-tu des nouvelles de «Lui»?
Rite ferma les yeux et ne répondit pas.
XII
Raymond, ne recevant aucune lettre de Rite, s’était inquiété, d’une inquiétude indignée: il n’imaginait pas qu’ainsi, en plein amour, Rite pût se déprendre de lui. Enfin, au bout de longs jours, il reçut un mot où son amie lui contait la tragique aventure: le rêve d’où avait jailli son nom, la déchirure sanglante...
Tout à fait rassuré, puisque Rite l’aimait toujours:
«Que c’est beau! s’écria-t-il, c’est pour moi qu’elle a souffert: quelle femme héroïque.»
Il s’inquiétait seulement de savoir si on lui avait abîmé son idole. Et tout de suite il lui écrivit ce qu’il avait souffert, lui, dans cet angoissant et inexplicable silence, et aussi cet horrible tourment d’être privé de son amour à un moment où il ne s’était jamais senti aussi fervent et attiré vers sa chair par un aimant plus puissant. «Au moins, ajoutait-il, tu n’as pas douté de moi, Rite: ma pensée t’a soutenue dans ton martyre: qu’elle soit toujours comme un divin palladium entre toi et ton bourreau.» Et, lyrique, il s’écriait: «O Rite, qu’on ne te touche pas, tu es mienne et tu es sacrée...»
Rite répondit avec une mélancolique simplicité que le bourreau, honteux de sa cruauté, une cruauté, hélas! lourde d’amour, s’était adouci et qu’il avait été, qu’il était encore le plus tendre des gardes-malades: « Souviens-toi, continuait-elle, de notre espoir de jadis qu’il me trompe, qu’il me fuie et s’évade enfin de ma vie. Mais non, il est plus que jamais attaché à moi...» Et elle lui faisait comprendre la ferveur morbide de ses sentiments. Elle écrivit de longues pages sur ce sujet, se complaisant à la description de cette singulière psychologie... Elle disait encore qu’elle ne pouvait pas ne pas être touchée de l’obstination de cet homme à l’aimer infidèle, à l’aimer surtout infidèle: «Il t’accepte dans sa vie, parce que, dit-il, c’est toi qui m’as faite la Rite surnaturelle que je suis... C’est si vrai, Raymond, qu’il me semble qu’en effet, on ne peut pas être jaloux de toi. Et si tu disparaissais de ma pauvre vie, je m’enorgueillirais encore de me sentir celle que tu as aimée et faite un peu à ton image... Oui, s’il était possible que d’autres hommes que mon mari m’aiment, c’est la Rite de Raymond qu’ils aimeraient, eux aussi, en moi.»
* * * * *
Quelques jours après cette lettre, Rite, malgré sa faiblesse, ne put résister à son désir de revoir Raymond, de se retrouver et de se reconnaître en lui. Mais ils sentirent l’un et l’autre que leur divin secret s’était évaporé comme d’un flacon mal clos, et quoiqu’ils fussent seuls dans cette chambre feutrée et tapissée de livres, ils sentaient une présence invisible, une pensée qui les regardait.