Part 4
«Reposons-nous dans cette clairière de silence, dans cette forêt où les branches qui frôlent mon front sont ta chevelure, où mes lèvres qui ont bu la sève des tiges déchirées, ont le goût de tes bouches. Mais déjà le songe de ta chair que je tiens emprisonné dans ma main comme un oiseau blessé, palpite et continue sa rêveuse ascension: emporte-moi, que je participe aux battements de tes ailes, au battement de ta chair qui claque comme un linge mouillé dans le vent. Demeurons longtemps dans ce parfum qui nous enveloppe et que l’enlianement de tes jambes à mon corps immobilise le double élan de nos êtres... O Rite, donne aussi à mes yeux, qui te cherchent, l’intensité de ton regard à cette seconde où la projection de nos joies se mêle et s’extasie.
... Et Raymond qui contemplait l’harmonieuse défaillance de Rite, admirait ce rayonnement qui l’illuminait et la nimbait comme du halo d’une sainte.
--Jamais, ô Rite, dit-il, ton visage n’est aussi pur qu’après l’amour: tes yeux, lorsque la flamme du désir s’est éteinte, ne sont plus qu’une lumière spiritualisée. Mais une femme n’atteint la plénitude de sa beauté que dans l’angoisse du désir à la minute électrisée où l’éclair de sa douloureuse joie va la déchirer. Nous n’avons vraiment qu’une vague intuition de la beauté des femmes que nous n’avons pas possédées. Et peut-être même qu’une femme laide, si elle aime intensément son amant, peut lui donner parfois l’illusion de la plus rayonnante beauté. Mais l’amour transfigure l’homme lui aussi, et n’est-ce pas le mythe admirable revivifié dans le conte de Mme de Beaumont: La Belle et la Bête.
--J’aime ce que tu me dis, Raymond, réfléchit Rite: je n’aurai jamais été belle que pour toi. Vois: ma chair aussi, comme mes yeux, se spiritualise; elle écoute tes mots et tes pensées. Mais tes mots sont encore des caresses parce que j’aime la gravité sensuelle de ta voix. Lorsque je suis seule dans cet enfer quotidien qu’est ma vie loin de toi, je l’écoute encore, je la sens sur moi comme la tendresse de tes yeux et de tes mains. Et je m’endors, enroulée dans tes mots que je me récite comme une prière.
Et Rite, allongée dans sa forme spiritualisée, caressant distraitement les fraises de ses seins, évoquait ces longues heures de vie familiale où elle s’isolait si obstinément dans la pensée de Raymond.
--Oui, dit-elle, un peu comme en mes jeunes années de ferveur mystique, je m’isolais dans la pensée de Jésus. J’ai compris depuis que ce Jésus que je créais de tout mon amour, c’était toi, Raymond, celui qui devait venir me sauver...
Elle souriait avec cette expression de tristesse inquiète qui traîne toujours dans le bonheur:
--Je ne crois plus qu’en toi, dit-elle.
Mais, par une héroïque délicatesse, Rite ne s’abandonnait jamais à parler à Raymond de sa vie réelle. Elle se souvenait que Raymond lui avait écrit un jour: «Je ne veux pas, Rite, qu’une confidence de toi donne une précision vivante à cet être dont je veux faire abstraction. Je sais seulement qu’«il» t’est dévoué et qu’il travaille pour toi: c’est un noble but, dont il est lui-même anonymement anobli à mes yeux.
«Ta vie d’ailleurs ne le regarde pas, car une femme n’appartient qu’à elle-même, et il n’y a sacrement religieux ni civil qui puisse lui faire aliéner sa liberté.»
Il ajoutait: «Notre amour n’est pas un contrat: qu’il demeure en dehors et au-dessus de toutes les conventions sociales (qu’il faut d’ailleurs respecter). Oui, Rite, notre amour est une vie intérieure, un état d’être qui peut s’adapter à toutes les conditions d’existence.»
Pourtant, Rite, à cette heure de sécurité apaisée, ne pouvait s’empêcher de songer à la douceur que ce lui serait de demeurer dans cette atmosphère faite de la respiration de leurs âmes et de leurs chairs. Elle dit seulement avec timidité:
--Ne plus s’en aller, Raymond!
Mais Raymond ne lui répondit qu’en la serrant plus fortement contre lui-même, lui exprimant par cette étreinte muette les douloureuses nécessités de la vie et qu’il en avait encore une plus vive conscience et une plus vive douleur qu’elle-même...
La tête dans son bras et couchée sur le ventre, Rite offrait ainsi à Raymond la tentation de sa belle croupe, que dorait la lumière du soir. Elle s’abandonnait à cette contemplation de Raymond qu’elle sentait sur elle comme un vivant fluide et elle écoutait monter en elle un désir lentement résurgi. Blottie dans le silence odorant de ses cheveux blonds, elle était toute en attente de cette lumière qui allait envahir sa chair et son cerveau.
... A une caresse interrogative de Raymond, elle avait tourné vers lui un regard un peu inquiet:
--Oh! Raymond, c’est si petit!
Mais elle était si heureuse d’avoir cette virginité à lui offrir: elle accueillit cette joie douloureuse qui la clouait à sa propre volupté, et le visage tourné vers Raymond, quêtant la morsure de sa bouche:
--Je suis encore un peu plus tienne, dit-elle, secouée d’un sanglot d’une intensité si aiguë qu’elle ne pouvait en éteindre la brûlure.
Soulevé par cette vague qu’il dominait, Raymond se sentait comme accroché à une épave battue par le flot qu’il embrassait de ses deux bras.
Ils se rembarquèrent dans la barque mouillée, et à toutes rames se jetèrent au fond de l’abîme, ivres dans la vague qui les avait submergés. Le flot les a jetés nus et défaillants sur le sable: ils ferment les yeux pour écouter en eux-mêmes la réverbération de ces minutes intenses. Par quelques mots à voix basse, ils se prouvent à eux-mêmes la réalité de leur présence:
Raymond disait:
--Les femmes qui accueillent avec confiance cette plus secrète et plus intime inclusion, en sont récompensées par une volupté d’une répercussion sexuelle plus étendue et où deux harmonies se répondent et se confondent...
«Mais, Rite, tous les gestes de l’amour associés à un état de sentiment sont beaux et harmonieux...
Et, évoquant la complication de certains de ces gestes:
--Ils redeviennent instinctifs, observa Raymond, lorsqu’ils rentrent dans l’automatisme de l’expression amoureuse. Un maître organiste songe-t-il à la complication du jeu des pédales lorsqu’il exécute une symphonie? Vous, nos amantes, vous êtes nos orgues divines: nos mains et nos bouches exécutent instinctivement la symphonie de nos désirs.
--Surtout, pensa Raymond, lorsque nous avons longuement étudié l’harmonie et le contrepoint de la volupté et exécuté beaucoup de gammes.
--Que ta pensée me suive toute cette soirée, dit gravement Rite, au moment où son baiser d’adieu se détachait des lèvres de Raymond. Songe à mes heures silencieuses devant un livre où je revivrai nos images.
Elle ajouta, exprimant une décision subite:
--A demain, Raymond; je veux être désormais ta Rite quotidienne... Oui, qu’importe tout ce qui n’est pas toi...
VIII
Fidèle au serment qu’elle s’était fait à elle-même, Rite s’était, en effet, assuré la liberté de ses après-midi, et parfois même elle s’attardait jusqu’à la nuit, jusqu’au matin, insatiable de se donner comme si elle eût voulu en quelques semaines brûler l’ardeur de tout son être dans le brasier de leur amour. Elle n’avait pas d’autres curiosités que cette révélation que lui était sa propre sensualité. Entourée des livres de Raymond, elle n’en ouvrait jamais un seul et Raymond admirait ce dédain pour sa forêt de feuilles mortes. Jamais non plus, elle n’eut le désir d’une promenade le long des rues ou dans l’allée d’un jardin: elle venait chez Raymond comme une dévote vient à l’église et elle priait de toute sa chair.
Emporté dans ce courant de mysticisme sensuel, Raymond lui-même oubliait toutes les autres préoccupations de la vie, et se retrouvait complètement lui-même dans ce merveilleux égoïsme de l’amour.
Il contemplait de loin la vaine agitation des hommes. La gloire elle-même lui paraissait vaine: la conscience de lui-même qu’il prenait dans l’amour de Rite n’était-elle pas supérieure à tous les reflets que lui renverrait l’admiration des hommes?
--Il y a peut-être, disait-il, une plus parfaite plénitude dans cette excitation cérébrale que donne l’amour, non plus pour la réalisation d’une œuvre, mais pour la réalisation de soi-même.
«J’aurais pu passer ma vie à décortiquer des philosophies et des esthétiques: j’y aurais récolté peut-être quelques amères feuilles de laurier. J’ai préféré le spectacle de mes propres sensations et de mes propres idées, jets d’eau qui retombent toujours sur eux-mêmes. Mais peut-être aussi est-il plus sage d’avoir donné son cerveau à grignoter à quelques belles femmes que de l’avoir livré à l’incompréhension des foules.
Et, en s’analysant plus profondément, Raymond trouvait dans son nirvana même l’élan immobile d’un arbre sain et lourd de ses feuilles. La vie lui semblait comme éternisée, et cette jeunesse qui faisait de son propre corps nerveux de faune une perpétuelle flèche tendue vers la joie, il la sentait aussi immuable que l’éternelle fraîcheur des étoiles. Il n’éprouvait aucune inquiétude métaphysique, mais seulement le désir obscur de capter toujours plus de vie. Il se surprenait à interroger les yeux des femmes avec une sorte de désespoir de ne pouvoir absorber et s’enrichir de toutes ces petites gouttes de beauté cristallisées en parfum d’éternité fugitive.
Cette hantise de l’odeur féminine troublait Raymond.
--Jusqu’ici, dit-il un soir à Morangis, qui était venu le surprendre, nous n’avons fait entrer dans notre conception esthétique de la femme que des données visuelles; il faudrait enfin y faire pénétrer nos impressions odorales qui sont presque tout dans l’amour.
«C’est son odeur qui fait la beauté de la femme.
«Instinctivement, à la vue d’une femme, nous devinons son parfum d’amour, ce parfum qui nous prendra tout entier, corps et âme. Car la vue est en quelque sorte la synthèse de tous nos sens. Notre œil respire et palpe la chair, et ne nous trompe pas.
«D’ailleurs, il y a un rapport mystérieux et certain entre les lignes, les couleurs, l’expression d’une femme et son parfum et son baiser. Lorsqu’un poète de génie aura fixé ces concordances intuitives, il aura enrichi notre raison d’une connaissance nouvelle.
--Si bien, répondit Morangis, que, respirer une femme, c’est déjà l’avoir possédée...
--Oui, dit Raymond: le goût du fruit est dans son parfum. Mais cela prouve aussi qu’il ne peut y avoir d’esthétique absolue. L’esthétique est individuelle et correspond à notre sexualité...
Après un silence, il ajouta:
--A notre orgueilleuse et éphémère virilité: petite vibration d’insecte dans la lumière. Je songe malgré moi aux personnages du passé, ancien ou récent, dont nous ne pouvons plus imaginer les amours que par nos propres gestes, nos propres émotions. Contemplés de très haut, tous ces émois ne sont pas plus individualisés et différenciés que les gestes d’accouplement des mantes ou des scarabées.
«Vois, Morangis, cette mauvaise peinture qui représente une très belle femme de la fin du 18e siècle, une de mes aïeules: je sais son nom, mais il ne reste d’elle que cela: la vanité d’une étiquette et cette imprécise empreinte sur une toile. Elle n’est plus rien, ni du passé ni du présent: elle est comme si elle n’avait jamais vécu. Sous quelles caresses a-t-elle vibré, crié son petit cri de joie étouffé sous la terre?
«Si on réfléchissait plus sérieusement à ces banalités et à la vanité des éternités, peut-être finirait-on par mieux diriger sa vie, apprendrait-on à ne pas l’encombrer de désirs inutiles, à équilibrer sagement ses joies et ses peines afin d’en fabriquer une harmonie, une sérénité...
«Mettre son orgueil dans le sentiment même de la fragilité de cet orgueil. Prendre conscience de sa grandeur dans la vanité de la grandeur. N’aimer la gloire que comme une vérification de sa propre valeur et n’en accepter le mensonge que comme un levain de perfection. Perfection sans autre but que cette perfection même, abstraction faite de toute idée de lâche récompense. La récompense est une insulte, une humiliation.
Pourtant, réfléchit Raymond, qui parlait plus pour clarifier ses propres pensées que pour convaincre Morangis qui, sans doute, l’écoutait distraitement. Mais Raymond aimait cette immobilité silencieuse de son ami qui lui donnait l’illusion d’être compris.
--Pourtant, Morangis, toute perfection réclame, comme la beauté, un miroir où prendre conscience d’elle-même. Il suffit qu’un être nous regarde (fût-il un mythe divin ou sentimental créé par notre propre imagination), nous regarde et nous approuve. La solitude n’est que vide et inconscience: ceux qui ont pu la supporter et s’en enrichir ne l’ont fait que par une sorte de dédoublement de leur personnalité, dont l’un des personnages admirait l’autre.
«La solitude serait la mort, Morangis... Toi-même qui es seul, ne vis-tu pas avec le fantôme de Marthe, plus réelle en toi qu’elle ne le fut jamais dans sa réalité charnelle...
--Oui, répondit Morangis: elle est là et il me semble qu’elle nous écoute...
Mais Raymond poursuivait le fantôme de son idée, curieux de la conclusion à laquelle il allait aboutir:
--Personne n’a jamais pu supporter la vraie solitude... Les ermites du désert dansaient leur ascétisme et leurs flagellations sous l’œil de Dieu, miroir idéalisé. D’ailleurs, nulle beauté dans ces humiliations et ces sacrifices: ce n’est qu’un marché, un échange, une volonté assez intelligente dans sa naïveté d’être, un jour prochain, heureux éternellement. Si Dieu existait, c’est lui qui serait la dupe de ce marché. En réalité, il n’y a pas d’amour désintéressé: même celui qui prétend se sacrifier à l’être aimé n’est pas pur, puisqu’il trouve sa volupté dans l’idée orgueilleuse du sacrifice accepté.
«En vérité, je te le dis (selon la formule du Christ), tout être vivant n’a qu’un désir, qu’une volonté, et tous ses gestes, même les plus contradictoires, tentent de le réaliser: être heureux. C’est un tropisme aussi fatal que celui qui fait tendre les protozoaires vers la lumière. Quels que soient les modes de transposition de cette tendance fatale, tous les hommes agissent et s’agitent vers cette lumière du bonheur, les Don Juan comme les martyrs volontaires. Et ces derniers sont encore les plus voluptueux, les plus exigeants: ce sont de formidables poètes qui dédaignent une vie qu’ils jugent médiocre, ce qui prouve la qualité de leur lyrisme, pour une autre vie divinisée qu’ils se créent et qui devient pour eux la réalité.
«Oui, même celui qui se suicide cherche encore le bonheur dans la paix et dans le néant.
«La vie est amour, joie, bonheur, jusque dans ses détresses, ses déchirements et ses angoisses.
IX
Un matin d’une agaçante pureté, une lettre de Madeleine apprit à Raymond qu’elle avait dû subitement repartir pour la Normandie, au chevet de sa pieuse tante à l’agonie. Le plus cruel pour elle avait été de partir sans son Dionys auquel elle voulait épargner le spectacle inesthétique de la mort. Il n’arrivera, disait-elle, que lorsque tout sera prêt pour la cérémonie rituelle et le réconfortant banquet qui suivra. En attendant ce jour encore imprécis, elle confiait Dionys à Raymond, le priant de le préserver de toute mauvaise accointance et de le lui garder dans toute cette pureté dont elle se réservait la possession impure.
Mais Raymond, dont toutes les heures vivantes étaient enlianées à la présence de Rite, se déchargea de cette garde sur Morangis et lui remit le jeune éphèbe aux grands yeux bleus. Morangis, un peu troublé par la féminité équivoque de ce jeune dieu, l’emmena chez lui. Il sentait en lui un peu de cette fierté que l’on éprouve à posséder un beau lévrier décoratif ou un somptueux chat angora.
Mais il s’aperçut tout de suite qu’il y avait une âme sensible et inquiète dans ce jeune animal de style. Un soir que devant le silence rêveur de l’enfant timide, Morangis s’abandonnait à ses improvisations musicales, il se retourna tout d’un coup et vit que Dionys, la tête dans ses mains, pleurait, la poitrine soulevée d’un sanglot.
Ému de cette émotion, Morangis s’était approché, et à genoux devant le divan où Dionys était assis, il l’attira vers lui, le serra sur son cœur et l’embrassa. Il fut tout étonné d’avoir cherché les lèvres de l’enfant qui n’avait pas chassé ce baiser, encore mouillé de son sanglot. Il ne savait pas si c’était sa propre musique qu’il baisait aux lèvres de Dionys ou s’il était seulement inconsciemment attiré vers la féminité qui se cachait en ce corps d’éphèbe. Il voulut refouler en lui ce sentiment qui était déjà plus qu’une curiosité et il en exagéra la tendresse en essayant par des mots fraternels de consoler la douleur qui avait jailli du cœur de Dionys.
Mais, incapable de se comprendre lui-même, Morangis vint voir Raymond et confessa son émoi imprévu. Raymond rassura son inquiétude: il n’y avait rien d’anormal dans son trouble qui n’était pas le trouble sensuel d’un inverti:
--C’est la femme encore que tu cherches et que tu trouves dans Dionys.
«Je pense même, ajouta Raymond, qu’en l’aimant sensuellement, Madeleine est plus près du lesbianisme que toi de la pédérastie. Tout cela est très compliqué, vois-tu, Morangis, parce que les sexes ne sont pas aussi différenciés que nous avons la commode habitude de le croire. Il y a des hommes qui sont presque des femmes et certains écrivains dans cette situation équivoque y gagnent une réceptivité qui leur tient lieu de génie créateur; il y a aussi des femmes qui sont au seuil d’une virilité interdite: cela leur donne une perpétuelle inquiétude créatrice d’art...
--Comme ce serait curieux, observa Morangis, si l’on pouvait analyser ce dosage des sexualités dans les produits de la littérature et de l’art.
--Oui, reprit Raymond, mais cette science n’est pas impossible à atteindre. Déjà on sait que les pédérastes (il n’y a pas de mot honnête pour les désigner) sont organiquement plus près de la femme que de l’homme. Et de même que les femmes trop virilisées cherchent à se croire des hommes dont elles singent l’apparence, les hommes féminisés n’ont qu’un désir: réintégrer une féminité qui est leur véritable sexe. Ils se conçoivent femmes, se donnent entre eux des noms de femmes et s’interpellent «chérie, ma chérie». L’un d’eux, n’est-ce pas assez caractéristique? s’est donné le nom argotique du sexe féminin.
«Ce bovarysme sexuel correspond certainement a un désir d’équilibre physique, à la nostalgie d’une féminité perdue comme un paradis. Mais ce bovarysme féminin signifie surtout que, quoique doués des témoins de la virilité, ils ont en réalité des cerveaux de femme...
«Il y a aussi le bovarysme viril des femmes qui, lui aussi, correspond à un état physiologique, et au même désir d’équilibre... D’ailleurs, cette dissymétrie entre le cerveau et le sexe existe chez tous les artistes. L’art, c’est en effet, pour eux, leur véritable équilibre.
«Oui, cette dissymétrie entre le cerveau et le sexe a été fructueuse, c’est par elle que la sensualité est devenue un plaisir conscient, un art désintéressé. Sans cette conception des déséquilibrés, il n’y aurait pas eu de vie artistique, il n’y aurait même peut-être pas eu de conscience: la conscience est une inquiétude, un déséquilibre divin. En vérité, une conscience qui ne serait que le reflet d’une vie parfaitement équilibrée et adaptée ne serait plus perçue et rentrerait dans l’automatisme de l’instinct.
«C’est parce que tu es un artiste, Morangis, un déséquilibré, que tu te cherches en des sensualités équivoques. Que cela ne te trouble pas, au point de vue moral. La morale est individuelle et nous devons chacun nous créer la nôtre, respirable...
«Au fond, tout cela n’est qu’une question de sécrétion glandulaire, et je songe que si on imposait à nos célèbres Corydons quelques injections opothérapiques, ils redeviendraient des êtres normaux: il leur pousserait subitement une crête et des ergots, signes de virilité. Mais ce qu’il y aurait de plus miraculeux, c’est que par ce traitement, leur morale, leur philosophie, leur esthétique seraient retournées, en même temps que la femme retrouverait pour eux son parfum et sa beauté.
«Mais, en vérité, ce serait dommage, et que cette hypothèse d’un efficace traitement opothérapique nous soit seulement une preuve de la sincérité de leur morale...
--C’est très curieux, observa Morangis: tu me fais comprendre toute l’œuvre d’André Gide.
Mais Morangis avait compris aussi que lui-même n’était pas un monstre, et il s’abandonna à son attrait pour Dionys, vérifiant ainsi sur lui-même que l’esthétique s’appuie sur les émois momentanés de nos sens, et que, comme le lui disait Raymond, en souriant, la beauté n’est peut-être qu’un compromis entre les sexes: un androgynat.
X
Une lettre de Madeleine interrompit ces accordailles esthétiques. La vieille dame était morte et il fallut embarquer Dionys pour les funérailles officielles. Dans cette lettre, Madeleine racontait à Raymond ses émotions des derniers jours, au chevet de la mourante où elle s’était rencontrée avec l’amoureux de son effigie.
Assurés que la moribonde ne pouvait plus les entendre, désormais engloutie dans une inconscience définitive, ils avaient discuté religion et théologie. Par une sorte de sadisme mystique, Madeleine s’amusait à détruire les dernières touffes de foi auxquelles ce pauvre être essayait de se raccrocher: elle lui démontrait facilement combien il était ridicule d’imaginer que le fils de Dieu (comme si Dieu pouvait avoir un fils! Pourquoi pas un neveu? Un cousin à la mode de Bretagne?) se soit fait homme pour sauver la terre et son humanité, c’est-à-dire un grain de poussière dans l’espace.
«Et cette conception révoltante d’un Dieu martyr! D’abord, en tant que femme, écrivait Madeleine, je n’aime pas les martyrs: ils ont un petit air de supériorité qui vexe mon amour du bien-être et mon dégoût de la souffrance inutile. Mais même à ce point de vue, votre Christ ne m’inspire aucune pitié, et sa mort, momentanée, ne me touche pas. Je ne comprends pas qu’on ait pu si longtemps se lamenter sur cette aventure. Ce qui est vraiment tragique, ce n’est pas la mort d’un homme qui se réveille Dieu au bout de trois jours, c’est notre mort à nous, et cette certitude que notre conscience s’éteint avec nous.
«Les vrais héros, les êtres vraiment divins, Monsieur l’Abbé, c’est nous, les incroyants, qui avons le courage, sans espoir, d’aller jusqu’au bout de notre humanité...
«Et au contraire, que trouve-t-on comme précipité psychologique au fond de vos héroïsmes de couvents et de presbytères? de la lâcheté; pas d’abnégation, mais une abdication. Et il y a un si parfait égoïsme dans votre rêve d’éternité de musique céleste...
--Vous êtes si belle, Madame, répondit le prêtre, lorsque vous parlez avec cette violence. Il y a une flamme dans vos yeux, et une lumière sur vos lèvres.
Emportée par son raisonnement, et oubliant à la fois la moribonde, dont le rythme d’agonie se maintenait, et aussi les singulières transpositions sensuelles du pauvre ecclésiastique, Madeleine continua:
--On finira par comprendre la beauté de ce sentiment déjà enté sur les âmes d’élite: que toute la noblesse de notre vie se suffit à elle-même, nous suffit à nous-même, et qu’elle trouve en son orgueil sa récompense. Il nous paraîtrait humiliant d’accepter une récompense, fût-elle éternelle, pour la beauté désintéressée de nos gestes ou de nos sentiments. Votre récompense chrétienne n’est qu’un marché où le croyant n’a vraiment aucun mérite; ce qu’il sacrifie est si peu de chose auprès de ce qu’il espère.
«Notre noblesse est de ne rien demander, de ne rien accepter. Dans la vie même, n’a de valeur que ce qui se donne sans arrière-pensée, sans marchandage. L’amour n’est l’amour que lorsqu’il est une double offrande spontanée...