Part 3
--Ces vulgarisateurs des grandes œuvres, même en les déformant à notre usage, sont tout de même plus utiles que les fabricants de romans-feuilletons, observa Morangis...
--Non, répliqua Raymond, le roman-feuilleton n’est pas si méprisable que cela: il constitue, en somme, la vraie littérature populaire et est une sorte de perpétuation des romans de chevalerie, de nos chansons de gestes. Ce sont des œuvres idéalistes qui cherchent à s’élever au-dessus de la vie quotidienne: aventures, sentiments, personnages, tout y est irréel, jusqu’aux crimes, jusqu’aux amours, jusqu’aux trahisons et aux vengeances. Le peuple n’aime que ce qui l’arrache à la réalité de sa vie, et ce qu’il demande à la littérature, c’est du songe et du mensonge. Et il y a peut-être plus d’art dans cette transposition, si médiocre soit-elle, de la vie, que dans le réalisme, inventé par des intellectuels saturés de fiction...
«C’est au bout de longues années de romantisme que Flaubert a trouvé la formule romanesque de Madame Bovary; mais le peuple se moque de cette Madame Bovary, qui est une vraie femme, il se moque des vraies notations de psychologie et de paysages. Ce qu’il désire, c’est du rêve, c’est du faux, c’est de l’imagination, c’est s’évader de l’atmosphère où il est obligé de vivre. Il veut que dans les romans qu’on lui offre, il y ait du merveilleux jusqu’à l’absurde, et plus un roman sera faux et invraisemblable, plus il le trouvera beau. Il faut aussi que ce roman soit non pas mal écrit, mais écrit simplement, c’est-à-dire en clichés et en lieux-communs d’idées où il se retrouve. Il n’aime pas les métaphores neuves, parce qu’il ne les comprend pas, tandis que ces bons clichés, ces vieilles monnaies usées, n’est-ce pas lui qui les a lui-même fabriquées?
«Ce public a raison: ces clichés sont pour lui aussi vrais, aussi clairs que les images du cinéma. Et le cinéma est peut-être le critérium le plus efficace des œuvres littéraires. Otées les orties de mauvaise et prétentieuse littérature qui envahissent les pièces d’Henri Bataille, par exemple, que reste-t-il de ces chefs-d’œuvre? Un vulgaire scenario de cinéma, ni meilleur ni pire que la plupart des romans-feuilletons avec ou sans épisodes...
«Je viens justement de voir «Le Scandale» mis à l’écran. C’est d’une pauvreté et même d’une fausseté psychologique étonnantes.
«Tout le succès de Bataille auprès du public (le peuple s’étend jusqu’aux plus hautes classes de la société) est dans cette fausseté par laquelle il échappe au réalisme.
--Si les hommes pouvaient se douter que leur mort est si prochaine, réfléchit Morangis, peut-être ne songeraient-ils pas à fabriquer d’inutiles œuvres de littérature ou d’art. Mais nous ne connaissons la mort que par l’expérience des autres, expérience qui n’a aucune valeur pour nous...
--C’est vrai, dit Raymond; la mort, c’est... livresque. Même avec cette expérience livresque et l’exemple de la disparition de nos voisins, la mort demeure pour nous tout à fait extérieure: il nous faut faire effort pour comprendre que cela nous arrivera aussi, un jour, de mourir. Nous le comprenons intellectuellement, mais cela ne nous touche pas, n’atteint pas notre sensibilité. Nous sommes un peu comme les arbres qui ont semé leurs graines et se perpétuent par elles identiques à eux-mêmes. Nous avons transposé cérébralement la vie souterraine et profonde de nos cellules, mais même si nous savons échapper aux lois de la reproduction, l’amour, même stérile, demeure toujours le geste de notre prolongement cellulaire, et c’est seulement cela qui compte: la génération et la mort se confondent. L’idée de l’individu n’est qu’une création de notre cerveau.
«Ce qui est important, c’est la race, la grande forêt, la grande colonie des cellules humaines, et, cela, des aventures comme la guerre le font comprendre. Les valeurs que nous donnons aux individus sont bien superficielles. Au point de vue de la collectivité cellulaire, qu’un grand musicien comme Granados soit englouti dans un torpillage, cela n’a peut-être pas l’importance que l’on croit, la sensibilité qu’il représente retrouvera son expression dans d’autres êtres et personne n’est indispensable. La signification des êtres supérieurs, c’est nous collectivement qui la leur donnons, qui les en revêtons comme d’une chasuble dorée pour dire la messe devant laquelle nous nous agenouillerons, reconnaissant le dieu qui est en nous et qui est l’âme de la forêt collective des cellules humaines...
* * * * *
Après avoir quitté Morangis et dîné seul à la terrasse d’un restaurant des quais, devant la lumière pâle du soir, Raymond décida qu’il irait visiter Madeleine, cette Madeleine qu’il avait toujours aimée avec plus de tendresse que de passion et qui demeurait pour lui une sorte de stabilité affectueuse dans sa vie tourmentée. Il ne l’avait pas revue depuis la mort de Marthe et sa rencontre avec cette nouvelle Rite qui l’avait plus définitivement encore séparé sensuellement de Madeleine. Il savait seulement par de longues lettres reçues de Normandie qu’elle avait dû pour sa santé retourner passer quelques semaines dans sa famille, d’où elle avait ramené à Paris un jeune neveu qu’elle semblait avoir adopté. Le ton affectueux de ces lettres avait rassuré Raymond:
--Elle a compris, pensait-il, qu’il ne fallait pas abîmer notre amour par de vains reproches afin qu’il garde toute sa douceur dans notre souvenir. Mais si vraiment après nous être possédés, nous sommes capables de nous aimer affectueusement, c’est peut-être que nous ne nous sommes en réalité jamais aimés. Car l’amour ne condescend jamais à l’amitié, il lui préfère la haine ou l’oubli.
Madeleine accueillit Raymond avec toute la spontanéité de sa vraie tendresse, mais Raymond fut presque déçu de constater la sérénité de son amie à son approche; il avait, dans son imagination, prévu une étreinte plus angoissée et des larmes qui ne coulèrent pas.
Elle parlait d’elle-même comme si désormais, elle existait en dehors de lui, de son séjour réconfortant sous les arbres, et de cet enfant, encore mystérieux pour Raymond, qu’elle avait découvert là-bas et qui était bien, disait-elle, le plus joli petit être que l’on pût rêver:
--Il est là, ajouta-t-elle, indiquant au fond de la pièce où ils se tenaient une porte fermée que voilait une lourde tenture: il lit dans le silence les livres que je lui choisis dans ma bibliothèque: Villiers, Laforgue, Verlaine, Mallarmé. Je veux que sa jeune intelligence soit émue de tout ce qui m’émut, afin que rien de moi ne lui soit étranger... Je te le montrerai tout à l’heure; je l’ai arraché à sa famille qui ne savait d’ailleurs que faire de cette sensibilité inquiète et que j’ai tout de suite rassurée.
Et Madeleine évoquait en silence ces heures d’initiation tendre où elle avait senti venir vers elle la confiance de ce grand enfant égaré qui s’était épanoui en elle comme une fleur coupée dans une coupe d’eau fraîche.
--Comprends-tu, Raymond, Dionys (je l’appelle Dionys à cause de sa beauté androgyne) est comme le fils de mon cerveau. Je lui ai donné la vie intellectuelle.
Elle ajouta:
--Toutes les vies, Raymond, car il est aussi mon fils incestueux et je l’aime; je l’aime comme s’il me donnait ta propre enfance que je n’ai pas caressée. Je te dirai un jour la fraîcheur de cette sensualité pure comme un poème verlainien et d’une sanglotante ardeur. Il me semble qu’il est à la fois ton enfant et le mien, et en même temps, c’est toi encore que je mêle à mon sang, à ma pensée, à mes souvenirs. Je lui parle souvent de toi et il sait que mon corps dont il est le timide jardinier fut le sous-bois de tes songes et de tes exaltations; il sait aussi que c’est ton amour qui a fructifié mon intelligence de femme.
Raymond écoutait ces aveux avec une surprise un peu attendrie, flatté aussi de cette fidélité à son souvenir que Madeleine associait à son inconstance. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer avec quelle belle vigueur les idées qu’il avait semées dans l’âme de son amie avaient levé, et il se réjouissait de constater le pur immoralisme de cette femme qui avait dépassé le stade des craintives morales.
--Elle aime cet enfant comme son fils, pensa Raymond. C’est, en effet, chez elle, une déviation de l’instinct maternel, et elle trouve dans cette transposition sensuelle plus de plénitude que dans le pur amour maternel qui est souvent, quoique sacré, une déception.
«Même sans se l’avouer, les mères sont presque toujours amoureuses de leur fils qui est, plus totalement que leur mari, la propre extériorisation de l’idée de beauté qu’elles se font de l’homme. Leur fils, c’est une idéalisation virilisée d’elles-mêmes. Elles sont jalouses de ce petit mâle qui leur ressemble, et s’il est beau, elles mettront tout leur soin à le lui cacher, afin qu’il ne cherche pas à prendre une plus précise conscience de sa beauté et de sa virilité dans d’autres femmes.
«Elles désirent que cet enfant demeure éternellement à ce stade de l’enfance et des promesses jamais réalisées complètement. Et les amantes qui les leurs prennent et les accaparent sont pour elles des femmes vicieuses et mauvaises.
«C’est un métier ingrat d’être mère, et de vouloir retenir près de soi un jeune mâle dont le seul instinct vivant est de fuir et de vivre pour lui-même.
Et Madeleine raconta à Raymond les prémisses de cette tendresse, leurs premières approches mystiques et sensuelles dans cette atmosphère religieuse. Elle s’était peu à peu substituée à ce Dieu qu’on lui avait appris à adorer... et, dit-elle, son premier agenouillement sensuel fut vraiment une adoration mystique.
--L’éducation religieuse, observa Raymond, est décidément une méthode excellente: elle préserve les jeunes hommes des sensualités hâtives et en accumulant en eux des désirs toujours irréalisés, des curiosités idéalisées, elle les prépare au sacerdoce de l’amour. Je crois que les grands amoureux ont toujours poussé dans des terres mystiques.
--Oui, répondit Madeleine, et, là-bas, dans ce petit village de Normandie où le mot amour n’est jamais prononcé qu’associé à une abstraction divine, il semble que tous les êtres sont hantés par les images d’une sensualité défendue. Je ne parle pas des paysans qui, eux, vivent la vie normale de leurs bêtes, mais sans mystère et sans répercussion cérébrale.
«Je songe surtout aux malheureux prêtres jeunes que j’ai fréquentés là-bas, et dont la vie secrète était un brasier mal éteint. L’amour défendu est leur unique pensée qu’ils essaient en vain de transposer en amour divin. L’un d’eux s’était épris pour moi, peut-être pas d’un amour, mais d’un désir à la fois timide et irrésistible, qui me touchait et m’inquiétait.
«Jamais il n’osa me dire son tourment, mais sa main tremblait lorsqu’il touchait la mienne, et ses yeux illuminés violaient la chair de ma gorge et de mes bras nus...
«Peut-être l’aurais-je accueilli, si je n’avais pas été toute prise par ma tendresse pour Dionys. Je l’aurais accueilli par pitié et peut-être aussi par un goût assez puéril du sacrilège, vestige d’une vieille hérédité catholique, souvenirs de ferventes communions de jadis, et aussi parce que l’intensité de son désir m’eût tentée.
«Mais je veux, Raymond, te dire l’épilogue ridicule et sinistre de cette aventure sentimentale. Ce prêtre m’a envoûtée et de la façon la plus réelle. Ne pouvant me posséder moi-même, il s’est résigné à ne posséder que mon image. Tu sais qu’il existe à l’usage des ermites, volontaires ou involontaires, des sortes de mannequins en caoutchouc, de la forme et de la grandeur d’une femme, munis de toutes les portes de l’amour, et que ces cénobites violent dans le secret de leurs nuits tourmentées... Amantes secrètes que l’on enferme dans un tiroir après l’extase.
«Mais voici ce qui fut dans cette simulation de l’amour un véritable envoûtement: l’amante de caoutchouc était faite à ma ressemblance; on avait reproduit mes cheveux, mes yeux, ma bouche, mes seins, et improvisé le reste par intuition sans doute ou par analogie.
«Chaque soir--je l’appris par une indiscrétion vraiment indiscrète--et durant de longs mois, je fus ainsi violée en effigie par ce faune un peu divin et diabolique. Et j’ai presque honte, Raymond, de raconter cette aventure, même à toi, qui en comprend pourtant toute la tristesse...
--Je connaissais, en effet, ces turpitudes mystiques, dit Raymond, mais seulement par le catalogue d’un de ces singuliers spécialistes. Mais vois-tu, Madeleine, rien ne peut nous mettre l’abri des désirs indésirables...
Puis, tout à coup, éclatant de rire:
--Oh! je me souviens même du prix assez élevé de ces simulacres; mais aussi qu’avec la ressemblance d’une personne aimée, désirée ou perdue, c’était beaucoup plus cher. Enfin, Madeleine, accepte cette étrange transsubstantiation: le désir, d’où qu’il vienne, est toujours un hommage.
La porte drapée s’ouvrit doucement au fond de la pièce, dans la pénombre, et Dionys apparut, subitement intimidé par la présence de Raymond. Mais Madeleine, d’une voix tendrement maternelle, l’appela et le présenta à Raymond.
C’était un jeune homme de seize à dix-sept ans peut-être, blond et mince comme une jeune fille et qui regardait Raymond avec de grands yeux bleus hallucinés. La lumière de la lampe mettait un halo de clarté pâle autour de ses cheveux féminins.
Il s’assit sur un tabouret aux pieds de Madeleine et leva vers elle l’inquiétude muette de ses yeux.
Raymond l’interrogea sur ses lectures et à ses réponses d’une fervente spontanéité, il comprit qu’il y avait dans cet être un peu efféminé une sorte de lyrisme grave, dont Madeleine buvait directement les rythmes mais qui un jour peut-être se préciserait en fusées verbales.
--Il y a dans la jeunesse des hommes, dit Raymond, un mystère que je contemple toujours avec un certain respect: je songe à l’homme qu’il sera lorsque je ne serai plus. Et je ne puis m’empêcher de penser: il sera peut-être le génie que nous attendons.
«Il y a en nous (quoique cette division soit bien puérile et au fond inexacte)--une double personnalité: la personnalité innée, produit de l’hérédité, et que nous trouvons dans notre organisme même à notre naissance, comme un bourgeon contient toute l’envergure de la fleur future--; et la personnalité acquise, résultat de l’éducation et des hasards de l’expérience personnelle.
«Peut-être que ceux que l’éducation transforme sont ceux qui n’ont pas une très puissante personnalité innée et que ceux qui se développent fatalement selon leur personnalité innée ne sont que la résultante inconsciente de leur hérédité. Un homme de génie serait déterminé par les apports de ses ancêtres: il ne serait que le produit des mélanges de sang et de race qui se fixent en lui pour un éclair fugitif... Il n’est pas libre.
«Ou bien l’homme de génie serait au contraire le moins marqué par la fatalité des ancêtres, le plus ouvert aux influences directes: celui, en somme, dont la race n’est pas fixée, et qui cherche son équilibre dans la vie même, équilibre intellectuel qui ne s’inscrit pas dans les muscles.
«Oui, c’est cela, continua Raymond, l’homme de génie est une sorte de mutation brusque dans l’évolution humaine, une sorte d’hybride dont l’espèce ne se fixe pas, ne se reproduit pas physiquement. Mais pourtant, l’homme de génie féconde sa race intellectuellement, et tout de même par répercussion, sexuellement.
«Il y a une véritable identification entre le cerveau et le sexe.
«Le cerveau d’une femme est encore une vulve avide de l’homme. Et de même que sexuellement la femme happe l’homme pour boire sa sève, intellectuellement la femme se nourrit du cerveau de l’homme et des éjaculations de sa pensée...
«La personnalité d’une femme ne peut être dissociée de sa ferveur amoureuse, de cette tension béante qui l’ouvre aux pollens de l’homme. Mais qu’elle reçoive la semence de l’homme en un spasme physique ou qu’elle accueille sa pensée intellectuellement, il n’y a là qu’une simple transposition.
«C’est pour cela que la littérature féminine n’est, en général, qu’une vibration sensuelle ou qu’une exaltation sentimentale. Il n’y a pas de littérature féminine d’idées, ou bien ce n’est que de la spéculation sentimentalisée. Une femme pense avec son désir et son sexe et la philosophie qu’elle adopte est toujours celle de son amant du moment.
«Mais, ajouta Raymond, il y a aussi une sorte de... tribadisme littéraire, et beaucoup de femmes de lettres ne sont qu’un compromis entre l’homme et la femme. C’est une véritable dégradation de l’énergie virile vers la féminité normale et passive.
«Et puis, en réalité, c’est peut-être trop simple de n’envisager l’individu que sous l’aspect de la sexualité. Les êtres ne trouvent leur plénitude physique et intellectuelle, leur complétude que dans l’amour; et l’homme ne se réalise complètement lui-même que baigné dans le parfum de la femme qui provoque l’érection de son cerveau et la sécrétion de ses idées.
Madeleine qui avait écouté Raymond avec beaucoup d’attention souriait intérieurement à ces dernières pensées et tandis que sa main caressait les cheveux de Dionys qui avait posé sa tête contre son sein, elle se promettait bien d’être pour son jeune amant cette plénitude physique et intellectuelle que l’on trouve dans l’odeur mouillée de l’amour.
VII
Raymond pensait que Rite ne savait pas arranger sa vie, afin de lui donner un peu de son amour quotidien et il se plaignait à elle-même dans une lettre, sans vouloir en comprendre les raisons, de ses visites trop espacées.
--On perd le divin contact, disait-il, et ce qui est peut-être plus grave, l’équilibre de sa sensualité.
Et il se demandait s’il ne serait pas obligé de chercher à cette Rite trop intermittente une coadjutrice...
Pourtant, Raymond rejeta vite cette pensée sacrilège et se suggestionna le bonheur douloureux de la fidélité dans l’attente. Fidélité que des lettres quotidiennes de Rite, si lourdes d’évocations et de désirs, entretenaient par leur atmosphère d’éternité.
--Il me semble parfois, songeait Raymond, que les ferveurs de mes lettres n’ont que ce but inconscient de provoquer son amoureuse admiration dont j’ai besoin. Je ne l’aime peut-être que parce qu’elle est le plus merveilleux miroir où je puisse me contempler: je m’y contemple, en effet, comme l’être le plus parfait, le plus beau et le plus puissant qui soit au monde.
«Il faut qu’une femme nous donne cette sensation d’être l’amant le plus puissant, et il semble que pour un homme, cette qualité de puissance sexuelle contienne toutes les autres: l’esthétisme, l’intelligence, l’esprit... etc. Et c’est vrai. Nous aimons la femme qui nous assure cette domination sur la vie, cette royauté, et qui seule entre toutes les femmes, a compris l’exception que nous étions.
«O Rite, c’est toi qui es vraie, c’est toi qui es sincère et verses de vraies larmes, lorsque tu me cries ton désir d’une vie perpétuellement mêlée à la mienne, désir que je ne cultive moi-même que comme un rêve impossible et pourtant nécessaire à la cristallisation d’un absolu intellectuel.
«Mais si tu n’étais qu’un des visages fugitifs de cet absolu? L’amour est une ascension subite d’où l’on redescend dès les premiers pas. Dès cette minute où les lèvres se sont jointes, le doute et l’inquiétude entrent dans l’âme, et la première fleur cueillie est déjà un peu fanée.
«Un amour, c’est une double certitude qu’on s’impose et que la vie contrarie toujours. C’est une entreprise de s’aimer: il y entre de la volonté, et une faiblesse aussi qui est encore la plus sûre servante des amants.
* * * * *
Ce glissement fragile des lettres sous la porte: parmi ces papiers pâles et inutiles, l’écriture de Rite luit comme une feuille d’or dans un sentier. Son écriture qui s’est affinée, contractée comme pour mieux refléter le style de Raymond, est déjà une caresse.
Raymond ne se précipite pas sur cette lettre pour l’ouvrir et la dévorer: il se prépare à cette lecture par quelques minutes de recueillement et suppute les délices de ces pages.
Ces mots qu’elle lui envoie ont dormi dans ses rêves de la nuit et dans son parfum du matin: ils sont une présence qui se serre contre l’âme et contre la chair; ils sont les gestes mêmes de l’amour et il y a dans cette évocation de l’étreinte une communion réelle plus puissante peut-être sur les sens que l’étreinte elle-même...
Raymond alors s’abandonne à ces mots qui le violent, à ces sentiments qui l’enveloppent de leur musique. La flamme du cerveau gagne toute la chair et il assiste comme un spectateur troublé et ému à cet embrasement de ses images et de ses émotions réveillées: hallucination vraie qu’il prolonge et qu’il cultive, et dont pourtant il ne veut pas épuiser toute la magie. Que ces pages gardent encore un peu de leur phosphore pour l’illumination des heures seules du soir.
Mais ce matin, la lettre est légère et ne contient que ces mots qui semblent trembler de joie:
... «Je serai chez toi à trois heures, aujourd’hui.
Rite.»
Et, au bas de la feuille, le baiser rouge et amoureusement appuyé de ses lèvres. Raymond posa sa bouche contre cette émouvante empreinte dont il admira en outre le dessin parfait: la forme du baiser de Rite.
* * * * *
Il l’attendait maintenant avec une impatience qu’il n’arrivait pas à dominer et qui ne s’apaisait que pour guetter, l’oreille collée à la porte, les bruits de l’escalier. On sonna. Retrouver sa sérénité et paraître venir du lointain de son cabinet de travail pour ouvrir avec calme cette porte contre laquelle il était en attente.
La sérénité marque une confiance plus assurée, pensa Raymond, et il ne faut pas donner, même aux êtres que l’on désire le plus violemment, cette impression d’inquiétude et d’angoisse qui leur ferait trop sentir que nous sommes leurs esclaves. L’amour est une lutte entre deux êtres et si l’on tient à la tendresse d’une femme, il ne faut jamais qu’elle soit tout à fait sûre de notre amour. Le jour où elle en est assurée, cela ne l’intéresse plus... Il est même sage d’entretenir une petite plaie saignante au cœur des femmes, comme les cornacs entretiennent une blessure vivante à l’oreille des éléphants...
* * * * *
Rite a jeté son léger manteau de soie sur le bras tendu d’une déesse de bronze, ses lèvres s’écrasent sur la bouche de Raymond qui, debout, tenant la belle tête de son amie dans ses deux mains, immobilise longtemps ce baiser dans le silence. Et puis, prolongeant ce bouche à bouche qui déjà fait défaillir Rite, il la soulève et les jambes pendantes sur son bras, il la porte sur le divan, s’agenouille devant elle et la contemple.
--Je t’aime ainsi, Rite, encore toute vêtue de tes robes légères et transparentes à travers lesquelles je devine ta chair vivante. Mes lèvres aiment ces prémisses de ton parfum mordu à tes aisselles blondes, et mes mains te cherchent sous les feuilles.
--Il n’y a peut-être, pensa Raymond, rien de plus pur et de plus émouvant que cette ligne du ventre qui descend vers le secret de la femme; les mains les plus douces sont encore trop rudes pour en caresser l’émotion vivante: seul le velours sensible des lèvres est assez délicat pour se poser sur cette chair qui est déjà un vertige de désirs et de parfums où tout notre être va se glisser défaillant.
«Deux colonnes de blancheur se referment sur ma prière, Rite, et j’écoute la plainte parfumée de ton être qui se verse dans mon baiser. Laisse-moi m’enfermer dans ce rythme qui se soulève vers moi et m’attire comme un vertige: ton visage est grave comme le visage d’une morte, ton regard a fui sous tes paupières entr’ouvertes: j’aime cette douleur que je poignarde en toi à coups précipités et dont je mordrai à ta bouche la dernière convulsion. Ton sanglot se défend et m’exile; tu es pâle et froide et j’écoute, la tête sur ton sein, les battements fous de ton cœur qui ne veut pas s’apaiser...