Part 2
«Mes lèvres parcourent la ligne de ton corps et c’est une conscience plus précise et plus belle que je prends ainsi de ta beauté.
«C’est toi qui me domines et j’approche de mon baiser ta callipygie qui s’écrase et m’impose sa brûlante fraîcheur.
«Tu es couchée le long de mon corps comme un hêtre abattu par l’orage, les feuillages dorés de tes cheveux éclaboussent mon ventre. Les prières de nos deux bouches se répondent et une même joie nous soulève vers la même délivrance.
«Demeurons ainsi dans cette communion de nos âmes et de nos chairs, et que, délivrés du poids de notre trop lourd désir, notre fugitive pureté se contemple avec des regards d’enfant.
«O Rite, disait-il encore, par delà le désir de ma chair, tu es belle, et à cette minute, je t’aime avec mon intelligence qui comprend le miracle de ta perfection...
Longtemps encore, Raymond parla dans le silence du crépuscule bleu et il sentait bien que ces mots d’adoration spirituelle étaient pour Rite une possession plus profonde encore que la possession physique; ils nouaient autour de son âme des bras d’éternité et la faisaient surgir devant elle-même si miraculeusement belle qu’elle semblait vêtue de son propre rayonnement.
--Et, lourde ainsi des mots versés en elle, pensa Raymond, elle ne sentira presque pas l’absence de quelques jours qui va nous séparer encore.
Penché à sa fenêtre, il la regardait lentement s’éloigner et lorsque le dernier visage tendu vers lui se fut effacé, il s’installa confortablement dans le silence et ouvrit un livre qu’il ne lut pas. Il revivait les dernières heures et les ajoutait aux heures passées afin de les harmoniser dans cette patine du passé qui stylise les sentiments humains comme elle polit les pierres des monuments et le métal des monnaies.
--Le bonheur est rétrospectif, dit-il, et en réalité constitué par les mille petites pierres du désir cruel et de la joie toujours incomplète. Le bonheur est dans le regret...
«D’ailleurs, ajoutait Raymond, il n’y a pas de présent: lorsque nous jugeons et comprenons la vie, elle est déjà éteinte, morte. Il se passe à peu près pour nos sentiments ce qui se passe dans le rêve que nous reconstituons avec la logique de notre conscience réveillée. Le bonheur, ce n’est qu’une création de notre intelligence, c’est de l’art.
«Je n’ai jamais été heureux que par répercussion intellectuelle, par raisonnement; j’ai seulement senti très intensément l’absence, le vide d’un être qui, par sa seule présence, m’apportait cette sensation de plénitude physique qui est aussi une plénitude intellectuelle.
«La volupté, elle-même, ce n’est peut-être pour l’homme qu’une sensation de puissance intellectuelle, une joie de sentir que par lui une femme s’extasie et tourbillonne dans la vague de ses plaintes, de ses extases et de ses sanglots. L’homme ne s’attache à une femme que par cette puissance qu’il se découvre auprès d’elle: les sentiments se greffent sur cette sensation physique et peuvent d’ailleurs devenir de puissants feuillages. Mais il ne faudrait pas non plus trop s’enorgueillir des raisons pour lesquelles une femme nous aime: nous ne sommes aussi pour elle que l’instrument du plus grand plaisir.
Et Raymond se souvenait de ce mot de Rite, lui criant dans une minute d’exaltation sensuelle:
--Je t’aimerais mieux mort qu’infidèle.
Aphorisme où l’amour et la haine se confondent et nous laissent, hommes et femmes, dans cette absolue solitude, dont aucun amour ne peut nous délivrer.
Mais Raymond avait été très flatté de cette parole qui lui affirmait sa propre valeur: il n’avait d’ailleurs à cette minute ni le désir de mourir ni celui d’être infidèle.
--Tant qu’on aime une femme, prononça-t-il, la fidélité n’est pas héroïque, car il nous serait alors physiquement impossible de la tromper.
V
Assuré que Rite ne viendrait pas ce lendemain, Raymond sortit et alla frapper à la porte de son ami Morangis, qu’il se reprochait d’avoir abandonné, le soir même de la mort de Marthe. Il le trouva dans son oratorio, improvisant à l’orgue une de ces subtiles musiques qu’il dédaignait de noter et qui étaient l’expression immédiats et fugitive de son état d’être.
Raymond qui était entré silencieusement, sans se faire annoncer, écoutait cette symphonie douloureuse où revenait comme une obsession une pensée qui ne pouvait se préciser et dont un arpège subtil semblait effacer l’image sonore à mesure qu’elle se dessinait...
Morangis aperçut Raymond; il se leva et vint vers lui, le visage illuminé d’une sorte de douloureuse joie intérieure.
--Tu as bien fait, Raymond, de ne pas venir me voir plus tôt. Tu as compris que j’avais besoin de m’enfermer avec son image, avec des souvenirs qui prennent maintenant une immuable intensité.
Il parla ainsi longtemps de Marthe et Raymond comprit que maintenant qu’elle était morte, Morangis la créait à sa volonté, sans être dérangé par les réalités de la vie.
«Aucune amante, pensa Raymond, ne pourrait lutter avec une morte.
«Ah! si nos amantes savaient mourir avant la décristallisation de nos sentiments, comme nous les aimerions éternellement!»
Ainsi muni d’un sentiment immuable, Morangis avoua à Raymond qu’enfermé dans cette sentimentalité qu’il poussait jusqu’au fétichisme, il s’adonnait, en toute sécurité, aux fantaisies sensuelles et à la chasse à de faciles bonheurs.
--J’ai, dit-il, dépassé à jamais le stade de l’amour. Le libertinage, en dehors de tout sentiment, est plus pur: joie esthétique.
--Peut-être, répondit Raymond, qui savait dissocier son intelligence de sa sensibilité et de sa sensualité, il y aurait dans le domaine de l’amour bien des idées à retourner, bien des valeurs à renverser. Je m’amuserai peut-être un jour de lucidité à ce jeu de renversement des valeurs sentimentales. On arriverait à cette conclusion que l’amour devenu un art doit échapper à l’emprise non seulement de la morale, mais du sentiment.
Et, songeant ironiquement à lui-même, halluciné par le parfum d’une femme:
--Oui, dit-il, nous en sommes encore aux pauvres amours qui s’enferment sous la courtine secrète des alcôves, aux amours qui se cachent comme des péchés, ne se dévêtent que pour l’offrande subreptice et pour la minute de la fugitive vibration.
«Oui, Morangis, il y a peut-être un amour de l’amour qui dépasse les petites éternités qu’échangent deux êtres en rut: ces grands jeux sensuels où les couples et les images se répercutent, exaltant les cerveaux. Il y a en vérité une noblesse dans ces jeux à la fois dionysiaques et apolliniens, une noblesse esthétique et une gravité religieusement humaine que le christianisme des esclaves a salies bassement.
«En vérité, Morangis, ajouta Raymond, étonné de cette conclusion où le conduisait son raisonnement: la vie d’un homme intelligent ne peut trouver sa plénitude dans cette unique volonté d’accaparer les sensations voluptueuses d’une amante et de s’enfermer toute une vie dans l’infini minuscule et étroit d’un ventre de femme.
«Mais, s’empressa d’ajouter Raymond, ce raisonnement est faux comme tous les raisonnements d’ailleurs: en réalité, il n’y a de véritable joie en amour qu’associée à un état de sentiment. Mais les mots nous mènent souvent vers une logique purement verbale...
«Comme des cailloux jetés dans un étang, les mots jetés en nous font des remous et des cercles infinis. Il n’y a plus de mots vierges qui ne connaissent que l’étreinte d’une seule idée, d’une seule image, fidèles amantes. Les mots sont des catins qui ont couché avec toutes les idées et toutes les métaphores. «Cléopâtre», ce mot m’évoque cette reine-éphèbe d’Égypte, son histoire, son serpent sous les figues, Antoine qui eût pu conquérir le monde et lui préféra l’amour et la mort, les galères qui fuient dans le soir de la bataille perdue, emportant l’étreinte des amants; il m’évoque l’Égypte et Rome, Shakespeare et le souvenir d’êtres chers associés à ma vie; il m’emmène en des alcôves, il reconstitue des gestes, des spasmes, des larmes, des adieux, des regrets et, par association d’images, toute une vie de sentiment, de réflexions et de pensées...
«Mots, colliers accrochés à tant de cous, ceintures parfumées de tant de secrets!
«L’art d’un Mallarmé redonne aux mots une virginité, comme l’amour redonne aux êtres leur pureté...
«Est-ce vrai? je ne sais: cela est vrai au moins à la minute où je le pense. Ce que nous pensons, disons ou écrivons nous étonne parfois autant que si nous lisions ou écoutions la pensée d’un autre. C’est qu’en somme celui qui écrit avec notre main, qui parle avec notre bouche, est un être mystérieux que nous ne connaissons qu’à la minute même où il s’exprime par la parole ou par l’écriture.
«Cet être mystérieux, ce double aussi invisible et insaisissable que le corps astral des occultistes, c’est notre subconscient, qui a, sans nous en avertir, recueilli des images, des sensations, des émotions, des pensées, des idées. Oui, nous sommes parfois étonnés de cette richesse qui est en nous et qui ne se revèle que lorsque notre conscience est endormie. Ah! il y aurait là une belle théorie à développer sur le rôle des stupéfiants, ces révélateurs des images et des pensées.
«Pourtant, continua Raymond, je ne sais pas au juste quelle dose d’opium et de cocaïne il faudrait absorber pour atteindre l’intuition bergsonienne. Exactement, Morangis, la dose nécessaire pour tuer l’intelligence, ennemie de Dieu et de M. Bergson. Il ne faut pas médire de l’opium qui ne suspend en nous la vie organique que pour exalter les cerveaux, éteindre notre sens moral et religieux et faire de l’existence intellectualisée un phénomène purement esthétique. Le point de vue spectaculaire de Jules de Gaultier.
«Peut-être qu’au lieu d’être un danger, comme on le proclame, l’usage généralisé de l’opium sauverait le monde. En vérité, il ferait de tous ces vains agités qui ne rêvent que meurtre et mercantilisme, des artistes ivres de leur rêve et leur donnerait cette immobilité en une divine euphonie qu’ils ne trouveront jamais dans l’abrutissement de la vitesse... J’évoque ici les Chinois de la belle époque, riches d’un subsconcient dont ils prenaient une inoffensive conscience par l’art.
«A cette vie subconsciente participent les cellules de notre être: c’est pour cela qu’elle est notre vie profonde et que, pour se connaître il faut la faire monter à la conscience. Car une vie, une pensée, purement subconscientes, resteraient inexistantes. En réalité, ce subconscient n’existe qu’à la minute où nous en prenons conscience. Comprends-tu, Morangis? Cette petite remarque que tu écoutes d’un air distrait, c’est pourtant une réfutation indiscutable de toute la philosophie bergsonienne.
«Et toi, Morangis, lorsque par ta musique tu libères les émotions englouties dans ta sensibilité, tu prends d’elles une sorte de conscience musicale, car la musique est une parole aussi, et, oui, une sorte de conscience primitive...
--Ma musique, répondit Morangis, me redonne la présence réelle de Marthe jusqu’à toucher ses mains et ses lèvres et jusqu’à la sensation du contact et du parfum de sa chair secrète. Si par je ne sais quel miracle ces rythmes musicaux qui ont la courbe de ses hanches et de ses seins, pouvaient se fixer, se matérialiser, je la recréerais vivante.
--Et je l’aimerais, pensa Raymond avec un sourire ironique et mystique.
Il ne pouvait oublier les confidences de Rite et en même temps qu’il s’abandonnait à une rêveuse et vaine désolation, il admirait cette constance où s’emprisonnait son ami, et cette illusion plus vraie pour lui que la vérité. Et Raymond, pour lui-même prononça cet aphorisme:
--En amour, c’est vraiment nous qui créons notre propre bonheur: se croire aimé d’une femme est beaucoup plus important que d’être réellement aimé d’elle si nous doutons de son amour.
«Nous ne sommes peut-être jamais aussi heureux que lorsque notre amie nous trompe, parce qu’alors, par une affectueuse compensation, elle tient à nous donner l’illusion d’une tendresse parfaite.»
VI
Raymond et Morangis étaient sortis dans cette lumière de cinq heures qui, au mois de juin, bleuit déjà l’atmosphère qui va se faner; ils erraient sur les quais le long des boîtes des bouquinistes, ces petits cercueils où dorment les pensées mortes. Instinctivement leurs pas les menaient vers le pont des Arts d’où ils communieraient à cet apaisement, à cette sérénité du soir qui couvre de silence les inquiétudes du jour. Ils marchaient silencieusement sur l’ombre élargie des feuilles que le vent agitait et qui faisait un tapis mouvant et abstrait à leurs pas fraternels. Des femmes passaient, à demi nues, les seins bien dessinés sous la mousseline des corsages et le rythme de leur marche semblait poursuivre et étreindre un mystérieux et invisible amant. Une belle femme en mouvement, c’est comme une multiplication des gestes de l’amour. Chacun de ses mouvements est une offrande interrompue.
Et dans une sorte d’hallucination intellectualisée, Raymond imaginait ce troupeau de jeunes femmes piétinant sa chair dans ce soir déjà bleu et écrasant de leurs callipygies mystérieuses les songes inquiets de ses désirs.
--Vois, Morangis, dit-il, toutes ces jeunes femmes qui s’écoulent comme un fleuve vers on ne sait où. Avec quelle admirable incuriosité elles passent devant ces monticules de livres; elles savent bien, elles, que l’explication de la vie n’est pas dans ces livres. Elles ne la cherchent d’ailleurs pas, se contentant de vivre leurs petites vibrations d’insectes amoureux.
«Il y a des heures où je voudrais n’être que cela: un animal sans autre inquiétude que les satisfactions de ma vie physique, répercutées dans mon intelligence. Et je ne puis encore songer sans tristesse à mon enfance et à ma jeunesse arrêtées dans leur élan instinctif par l’inutile absorption de deux mille ans de littérature. Pourtant, en vérité, de toute ma jeune puissance de réaction, je fus, au collège, le plus mauvais des élèves, déjà guidé par ce principe de n’apprendre que ce qu’il m’amusait d’apprendre. Pour qu’il puisse assimiler les notions qu’on veut lui faire absorber de force il faut que le cerveau salive une curiosité secrète... Oui, j’étais un mauvais élève, Morangis, parce que j’aimais déjà la vie: au lieu d’enregistrer seulement des aphorismes comme on me le demandait, j’analysais et voulais déjà vérifier la composition chimique des pilules morales, philosophiques et religieuses qu’on offrait à mon jeune cerveau. Mes maîtres me considéraient déjà comme un mauvais esprit, mais j’ai compris depuis ce que valait cette réprobation et que les êtres ne se découvrent vraiment eux-mêmes que dans la mesure où ils réagissent contre leur famille et leurs maîtres. C’est pour cela qu’il est décourageant de fabriquer soi-même des enfants qui, pour nous continuer, devront nier et renier nos idées, nos sentiments, et notre œuvre, si nous sommes des artistes ou des spécialistes de la pensée.
«Mais toi, Morangis, quelle fut ton attitude dans cette période de gavage intellectuel de l’enfance?
--Non, répondit Morangis, je ne fus pas un mauvais élève, peut-être seulement parce que je possédais une mémoire extravagante. J’enregistrais phonographiquement tous les mots et les vagues idées qui s’y accrochaient. C’est tout ce bagage inutile qui me gêne et m’alourdit encore aujourd’hui. Si je mettais en mouvement cet engrenage comme le disque d’un phonographe, il te déroulerait le songe d’Athalie, la colère de D. Diègue, les Oraisons funèbres de Bossuet, Télémaque, des hugolâtries, des niaiseries lamartiniennes, tout Musset, des soleils en toc de Leconte de Lisle, etc., jusqu’à des dates historiques ne correspondant à rien et à des théorèmes de géométrie aussi vains que les mots croisés. Les disques se sont peut-être un peu usés à ne pas servir: il y aurait des trous, des crissements...
«Mais je puis t’avouer, Raymond, qu’avec cette culture vraiment remarquable, je suis bien l’être le plus ignorant que l’on puisse rêver. D’ailleurs cela n’a aucune importance, car les idées ne me serviraient à rien dans une vie seulement sensible aux émotions musicales, sensuelles et sentimentales.
--La plupart des êtres sont dans la même situation que toi, répondit Raymond; ils portent en eux le lourd et encombrant parasite d’une éducation littéraire qui ne sert qu’à étouffer leur jugement et à leur donner le dégoût de toute connaissance directe. L’instruction généralisée que rêvent nos politiciens actuels serait un fléau: il n’y a peut-être pas un être sur mille qui mérite cette culture intensive que l’on veut imposer à tous les citoyens français... Moi qui fais mon métier de savoir et de comprendre, toutes les notions un peu nettes que j’ai acquises, je ne les ai atteintes qu’après avoir soigneusement rejeté les vérités qu’on m’enseigna. Le guide le plus sûr dans la vie intellectuelle, c’est l’esprit de dissociation et de contradiction. Non pas qu’il suffise de retourner les mensonges sur le dos pour en fabriquer des vérités, mais cela permet de comprendre que, de quelque côté qu’on les contemple et les possède, les idées ont leur beauté, comme les femmes.
--Comme les femmes, répéta Morangis, qui n’avait peut-être retenu que ces derniers mots des confidences philosophiques de Raymond. Mais on ne parle pas pour être entendu, et seulement peut-être pour se préciser à soi-même certaines pensées et leur donner la vie évocatrice du verbe.
Raymond songeait:
--Je ne suis pas un vieillard; pourtant, déjà entre ma génération qui s’épanouit avant de s’effondrer et la génération qui monte vers la crête de la vie, il y a vraiment un abîme de siècles. Nous, nous vivons la vie à petites gorgées savantes pour en savourer l’ivresse; eux veulent vivre intensément, avec une rapide et brutale intensité. Je les contemple et m’émerveille de cette puissance de leurs sensations, de l’éblouissement de leurs joies, mais au bout de mes réflexions, je m’aperçois qu’ils ne sentent rien qu’un vertige inconscient de vitesse: leur joie, c’est moi, immobile, qui la ressens, en spectateur amusé ou passionné.
«Ils ne sont qu’une cavalcade inconsciente que mon intelligence stylise et crée: éternise. La beauté, la volupté ne sont rien qu’une vibration fugitive si une conscience ne les réfléchit pas, n’en laisse pas sur une pierre ou sur une toile, en un rythme de poésie ou de musique, une empreinte profonde. Il faut que nous laissions dans les stries de la terre où notre âge sera enseveli la trace de notre vie, en hiéroglyphes que les hommes futurs déchiffreront. Je les vois se pencher vers nos empreintes fossiles, s’émouvoir de nos sentiments reconstitués, de nos Pompeï resurgis des entrailles de la terre.
«Oui, Morangis, nous étions, nous, des spectateurs d’une vie à laquelle nous mettions tout notre orgueil d’aristocrates à ne pas participer. C’est nous qui faisions manœuvrer les esclaves de l’action et du cirque et jugions la beauté des gestes. Nos neveux sont entrés dans l’Arène, et nos nièces aussi: elles ont retroussé leurs manches et leurs cottes, elles travaillent elles-mêmes, s’enivrant de l’esclavage qu’elles ont pris pour une royauté; elles dédaignent l’amour qui est un divin narcissisme et ne connaissent plus que les vulgaires sensualités sans répercussion intellectuelle. Ce sont des esclaves.
«Je comprends maintenant la beauté de notre éducation, restrictive des joies faciles de la vie. Le but de cette éducation était de retarder la vie, d’en prolonger l’attente et de créer ainsi intellectuellement une sorte de bovarysme du bonheur que l’existence réelle n’arrivait pas toujours à décristalliser. Le chef-d’œuvre de cette méthode d’éducation fut la jeune fille, dont l’espèce artificielle n’est plus représentée que par quelques rares individus réfugiés comme les castors dans quelques coins lointains de province. La jeune fille, être de luxe et d’art, protégée contre les heurts et les souillures de la vie par une enveloppe d’ouate imbibée de morale, coque parfaite de la nymphe... Mais quel envol voluptueux, lorsque l’abeille emmaillotée se dégage de ses entraves et découvre les champs de parfums de l’amour.
«L’amour, ce n’est rien, n’est-ce pas? que notre fonction animale et fatale de reproducteur des instincts accumulés de l’espèce. La femme que nous idéalisons, ce n’est rien que notre pauvre femelle dont le ventre portera le douloureux poids de notre brutale sensualité et se déchirera pour s’en libérer; ce n’est qu’un pistil énamouré que nous, adorantes étamines, nous enveloppons de nos hommages qui ne sont que des pièges. Pièges à douleurs, pièges à mensonges, pièges à regrets.
«La vie, la femme, l’amour, Morangis, ce n’est rien que de petites réactions chimiques perdues dans l’immensité des mondes. Ce n’est rien, si nous ne les divinisons pas par notre sentiment intellectualisé; par une création lyrique perpétuelle.
«L’homme est tout de même un animal merveilleux: il ne vit que quelques instants, mais il a inventé l’éternité, où le moindre de ses baisers se répercute d’échos en échos, de cascades en cascades, dans l’infini illusoire du temps et de l’espace. Et pourtant, c’est vrai, puisqu’il le conçoit.
* * * * *
Ils s’étaient immobilisés au milieu du Pont des Arts et, appuyés au balcon de fer, ils contemplaient sans prendre une conscience précise de ce paysage familier, la proue de la Cité fendant les eaux de la Seine. Morangis interrogeait maintenant Raymond sur sa vie et s’inquiétait encore de Marguerite, à laquelle Raymond ne pensait déjà plus que comme à un personnage de roman. Mais par délicatesse envers Morangis inconsolable de la mort de Marthe, Raymond ne voulut pas lui avouer son nouvel amour pour Rite. Morangis n’eût peut-être pas compris que l’on pût si facilement renouveler son absolu. Il se contenta de l’évoquer, comme une maîtresse momentanée. D’ailleurs on n’est jamais assuré, même des éternités que l’on veut imposer et s’imposer.
--Intelligente, ajouta-t-il, et cultivée: la culture intellectuelle chez une femme est plutôt favorable aux curiosités sensuelles. On n’imagine pas ce qu’une lecture de littérature érotique peut éveiller de sensualité chez une femme; mais les idées les plus pures se transforment aussi en elle en excitations sexuelles...
«Si bien, Morangis, que deux amants qui s’aiment et se possèdent ne sont en somme que le heurt de deux sensualités chargées d’images et d’excitations recueillies dans la vie et dans la littérature. Il n’y a pas de fidélité cérébrale.
Et Raymond pensait, en effet, que s’il possédait Rite, ce soir, il posséderait en elle l’image de cette jeune fille aux yeux verts, dont il avait un instant sur les quais frôlé la croupe vivante, d’une main rêveuse et troublée.
--Que ce désir refoulé enrichisse mon désir de Rite, souhaita-t-il: le désir d’une autre virginité qu’elle ne m’a pas encore donnée.
Il y rêvait. Et conscient d’une paresse dont son orgueil était un peu humilié, il se surprit à confier à Morangis qu’il travaillait à un roman, depuis longtemps annoncé. Et, en disant cela, il le croyait presque lui-même et s’imaginait qu’il était en train de réaliser tout ce qu’il rêvait d’écrire et qu’il n’écrirait sans doute jamais. Autosuggestion pour maintenir la température de son orgueil humain. Il enviait presque la sérénité médiocre de ces hommes de lettres parasites qui, n’ayant ni vie ni passions personnelles, s’attachent, se collent comme des sangsues à l’œuvre de quelque grand écrivain et vivent de son sang, de sa pensée et de sa gloire. Rien ne les distrait de leur tâche de nécrophore, ni une inquiétude, ni un doute sur l’intérêt de leur besogne: ils continuent sans hésitation à percer leurs petites galeries dans l’œuvre célèbre, qu’ils considèrent comme leur propriété exclusive; et ils vivent là bien à l’abri de la vie, dans cette œuvre qu’ils déforment selon la médiocrité de leur admiration:
--Ce sont, dit-il, des déformateurs de valeurs.