L'art d'aimer

Part 8

Chapter 83,829 wordsPublic domain

Sous son baiser, les fraises des seins s’étaient levées et tendues vers ses lèvres. Maintenant, ils jouent comme des enfants, et, tout à coup, Raymond a senti sa tête emprisonnée dans l’étau des jambes de Simone qu’il respire. Il la tient dans ses mains comme une coupe où ses lèvres boivent lentement. Elle ferme les yeux et écoute monter en elle une plainte qui s’angoisse et s’étouffe en un battement de tout son être. Ses deux mains pressent contre l’émotion de sa chair le baiser de Raymond qui boit son parfum.

Raymond demeure silencieusement enivré dans cet encens, se faisant un collier de blancheur des longues jambes de Simone. Alors, avec des mots, encore parfumés d’elle, il lui dit sa beauté et la mystérieuse correspondance de ses gestes d’offrance et d’amour avec l’expression de ses yeux et de son sourire. Il se retrouvait en elle si merveilleusement celui qu’il avait toujours cherché qu’il avait, disait-il, la sensation de ne plus rien désirer au delà d’elle-même. Elle serait pour lui l’amante de sa chair et de son intelligence; et la fraternité de leurs êtres, leur identification leur paraissait déjà si parfaite qu’elle leur semblait presque incestueuse.

--Oui, parle-moi, Raymond, disait Simone: ta parole est une présence, une possession prolongée dans mon âme. Tout mon être s’accroche à tes mots, et puis aussi tes pensées me révèlent à moi-même. Oui, les pensées, les désirs obscurs de mon enfance, de ma vie, s’éclairent à la lumière de ton intelligence. Car, Raymond, plus encore que ma chair, c’est mon âme que je te donne, avec la même impudeur que mon corps. Je ne veux pas avoir de secrets pour toi: que tu sois mon refuge contre mes incertitudes et mes doutes. Tu seras ma volonté aux heures de défaillance, et mon exaltation aux minutes découragées. Je te parlerai de moi, comme parfois j’ose me parler de moi-même à moi-même, et je trouverai dans ton assentiment le courage ou l’orgueil de me contempler dans ma sincérité.

La nuit était peu à peu tombée sur leurs confidences. Simone ne voulut pas se lever pour dîner; Raymond lui apporta des fruits et des gâteaux et ils burent des vins dorés dont ils grisèrent leur fatigue. Simone jeta vite la cigarette qu’elle venait d’allumer: elle avait hâte de se perdre encore dans l’hallucination de sa joie. Elle s’est glissée, comme un serpent de tendresse, le long du corps de Raymond qui s’abandonna à cette tendre curiosité. La petite bouche de sensualité rêveuse parcourt sa chair, éveille la fragilité de ses mamelons d’homme dont elle caresse son baiser, et puis elle s’est immobilisée, grave, tout emplie du fruit qu’elle convoitait secrètement.

--Donne-moi ta bouche, Raymond, je veux que tu te communies de ma communion.

«Maintenant, dit-elle en souriant, c’est toi qui es mon cheval de rêves: obéis à mes impulsions, Raymond, obéis au commandement de ma voix. Et elle se précipitait, retombant sous le galop qui la soulevait et l’éclaboussait de son éclair et de son écume.

D’un commandement bref, elle savait arrêter l’élan de la course, afin d’en perpétuer le divin essoufflement. S’arrêter d’une brève contraction au bord du précipice et reprendre la lente ascension vers la suprême détente où s’éteint la lumière du désir. Elle disait encore, d’une voix un peu angoissée:

--Attends-moi, Raymond, je suis loin encore, je cours vers toi... Vois, je t’ai rejoint, donne-moi ta main... et faisons ensemble ce bond dans la lumière.

Et puis, comme attendrie de la plénitude détendue de son vol, les ailes repliées, Simone s’abattit sur le corps de Raymond et le couvrit du baiser de toute sa chair émue et reconnaissante.

Simone s’était endormie, et Raymond, qui retenait sa respiration pour ne pas l’éveiller, souriait en évoquant le dernier geste de Simone, geste de tendresse où elle avait appuyé contre sa joue l’élan encore mal éteint du thyrse sacré. Elle avait mis dans ce baiser d’adieu une telle maternelle effusion que Raymond en avait été troublé. Il contemplait maintenant la quiétude de Simone emportée dans le courant du sommeil; seul le rythme de la respiration soulevait ses seins, et, à son cou, la pulsation d’une artère faisait battre son sang. Ses paupières closes faisaient plus blanche la pâleur de son visage et lui donnaient la gravité de la mort.

Raymond demeure de longues heures à contempler, à respirer le sommeil de Simone, ne voulant perdre aucune minute, aucune attitude de la beauté qu’elle lui donnait. Il entrait dans son admiration une sorte de sentiment religieux, de timidité religieuse.

La conscience qu’il prenait de cette beauté miraculeuse de Simone le faisait presque douter de lui-même: déjà se glissait en lui le doute qu’il cultiverait avec une douloureuse insistance: «Il n’est pas possible qu’elle m’aime.» Incertitude dont il ne voulait pas guérir et qu’aucune parole d’absolu, aucun geste de parfait abandon ne rassureraient complètement. Instinctivement peut-être, il se réfugiait dans cette incertitude qui nimbait Simone d’une auréole de divinité inaccessible. Ce que nous aimons dans la vie et dans les êtres, c’est ce qui, en eux, est et demeure inatteignable.

Simone s’éveilla dans le bleu fragile de l’aube, et, toute rafraîchie par le sommeil, elle donna à Raymond son parfum du matin, le dominant de sa frêle majesté.

Ils prolongèrent jusqu’après midi cet épuisement d’eux-mêmes qui exaltait leur cerveau et faisait jaillir de leurs lèvres les mots qui précisent les sentiments encore incertains. Mots qui sont comme l’expression instinctive d’une sensation immédiatement intellectualisée.

Dans cette communion de leurs chairs, ils se donnaient toutes les images accumulées de leur enfance et de leur jeunesse, et ils avaient cette sensation momentanée de ne s’être jamais quittés; les souvenirs qu’ils évoquaient semblaient réveiller en eux une vie antérieure où ils avaient joué enfants dans les allées du même parc enchanté.

Raymond écoutait les confidences de Simone et la possédait ainsi dans toutes les années qui n’avaient été qu’une longue et inquiète recherche de son amour.

--Comme la plupart des jeunes filles de notre monde, disait Simone, je me suis mariée pour être libre, malgré les risques de l’aventure. Ce qu’il faut d’abord, c’est s’évader de la tutelle et de l’égoïsme de ses parents. Instinctivement, tout être sent qu’il ne se développera qu’autant qu’il réagira contre le milieu familial. Le mariage, c’est le premier round de la vie: il s’agit de vaincre son mari, son adversaire. Alors, soit qu’on le garde comme décor d’honnêteté, soit que, comme moi, on le rejette comme une bête morte, on est libre, et la vie commence...

--Et les enfants, Simone? demanda Raymond.

--Le divorce leur donne un double foyer, et ce double courant d’idées fortifie en eux les dons d’observation, d’inhibition, le sens critique, et leur permet aussi de se choisir, par delà tous les devoirs inscrits dans les manuels, leurs vraies sympathies.

«Mon petit m’aime parce que je suis belle, et que la beauté, en somme, c’est peut-être le plus sûr symbole de la raison; je lui apprends à mépriser les petites croyances et les petites querelles religieuses de son autre famille, et je sens d’ailleurs si bien qu’il est uniquement mon enfant à moi; un père, ce n’est presque rien: une goutte de levain...

«Le mariage! je regrette presque maintenant cette inutile expérience. J’aurais dû avoir le courage de me lancer seule dans la vie (oh! je dis cela sans aucune idée de revendication sociale! je ne suis pas féministe!). Mais, libre, j’aurais été puiser des enfants aux meilleures sources, aux meilleures races; j’aurais mis de la fantaisie et de la variété dans les hérédités: expériences comme le greffage et le bouturage des roses: bouturage des chairs, des cœurs, culture des formes, des lignes et des couleurs... quel jeu divin!

«La société m’eût chassée de son parc aux étroites palissades, mais qu’importe: ce qu’on appelle la société, ce n’est qu’un collier de beau style dont on enchaîne les individus comme les chiens de race: lévriers de divan... Oh! les courses à travers la steppe.

--Vous êtes un beau lévrier, Simone.

--Peut-être, Raymond, mais un lévrier qui veut choisir son maître en toute liberté. Si je viens m’agenouiller devant toi, Raymond, c’est que j’aime tes mains qui me rassurent et me caressent, tes petites mains intelligentes et douces comme des lèvres. Si je t’aime, c’est que je sens en toi un attachement de maître qui doute de son autorité. C’est moi, ton esclave, qui ai vaincu ton orgueil. Songe, Raymond, que tu es pour moi l’être le plus parfait! Alors, lorsque je te vois tout tremblant d’émotion devant ma beauté offerte, quel orgueil j’ai d’être moi-même!

--Oui, Simone; on aime les êtres pour le sentiment de puissance qu’ils nous donnent. Il faut que l’amour soit cela: une double exaltation. Les êtres sont dans la vie ce que l’amour les a faits, et ils ne redescendent jamais du faîte où l’amour les a fait monter. Ceux qui ont été aimés avec cette plénitude en gardent toute leur vie un rayonnement, une sagesse aussi, car quelle passion vaudrait celle-là qui nous met à l’abri des inutiles petites ambitions? La gloire elle-même n’est auprès de l’amour qu’une belle prostituée: la gloire, c’est l’amour de la foule: l’amour, c’est l’amour de l’être choisi, le plus noble et le plus beau, celui qui nous divinisera...

--Parle-moi encore, dit Simone en appuyant la tête de Raymond contre la sienne: tes mots entrent en moi comme des baisers: ils tombent sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche, sur mes seins, sur mon ventre: tes mots, ce sont encore tes mains qui me prennent, tes lèvres qui me boivent, et ma bouche qui s’ouvre à tes mots se mouille du désir de te donner encore ma blancheur parfumée que tu exaltes. Tout mon être est un baiser mouillé vers toi...

--Regarde-moi, Simone. Mêlons nos regards où monte la lumière du désir, à cette minute qui va nous déchirer...

«O Simone, toute cette soirée, je garderai à mes lèvres le goût de ton amour.

Il fallait se quitter. A cette minute où les mains de Simone glissaient comme mortes des mains de Raymond, il retrouva déjà son angoisse, et, lorsque la porte fut fermée sur la silhouette de Simone descendant la spirale de l’escalier, Raymond eut tout à coup peur de l’avoir perdue. Il lui semblait absurde aussi qu’elle fût partie, qu’elle puisse vivre, ne fût-ce qu’une heure, loin de lui, qu’elle puisse avoir une pensée, un souvenir, faire un geste auxquels il ne participe pas. Par delà les exaltations des heures d’amour, les effusions des chairs et des mots, une sensation de solitude envahissait Raymond. Il dut, en une sorte de prière agenouillée devant l’image de Simone, se suggestionner une confiance momentanée: il lui écrivit pour lui persuader à elle-même qu’elle l’emportait tout entier dans ces heures de cruelle séparation. Il la consolait d’être loin de lui. Il se promettait aussi de lui écrire tous les jours, afin qu’elle fût perpétuellement attirée par sa pensée comme une petite goutte d’acier par un aimant.

XVIII

Dès le réveil, le lendemain, l’image de Simone se jeta sur Raymond et ne le lâcha plus. Toute cette journée, il fut en attente d’une visite presque promise, mais Simone ne vint pas, et aucun mot d’elle ne vint le rassurer. Il s’inquiéta, d’une inquiétude hallucinée et incapable d’un geste. Le soir tomba sur cette vaine attente, sur cette journée qui avait si lentement et si douloureusement déplié ses heures inutiles. Alors s’embarquer dans la nuit, vers l’espoir du matin nouveau, sentir peu à peu ses pensées, son angoisse vaciller et s’éteindre: l’être tombe alors comme sur une autre planète où il se retrouve autre avec des souvenirs d’une vie différente. Raymond gardait en lui un souvenir obscur de cette vie nocturne où il se revoyait en des paysages familiers et pourtant ignorés de sa vie réelle et consciente.

Un pneumatique de Simone. Raymond tient la petite enveloppe dans sa main sans oser l’ouvrir. Il a peur des mots qu’elle contient et, en même temps, il en espère toute la joie de sa vie du moment: peut-être Simone sera-t-elle là tantôt... Mais non, la lettre annonce brièvement un départ nécessité par un deuil familial. «Mais, ajoutait Simone, dans ma solitude de là-bas, je revivrai plus intensément nos heures d’amour. En te perdant un peu, Raymond, ma peine avivera encore en moi mon désir de toi. Je t’écrirai.»

Elle n’écrivit pas, et l’angoisse de Raymond se mua en un doute qu’il cultiva: il osa s’imaginer que peut-être Simone était allée rejoindre un amour pas tout à fait épuisé. Mais il chassa vite cette image et se suggestionna la certitude d’une Simone inquiète comme lui et comptant les minutes qui les séparaient. Il évoquait l’heure merveilleuse où il avait tenu sa belle tête dans ses mains:

--Que c’eût été beau, si elle était morte à cette minute: elle fût demeurée, toute ma vie, une idéalisation de mon amour éternisé dans sa perfection... Ah! Simone, que je t’aimerais morte, que j’aimerais mon désespoir qui trouverait des mots pour te recréer perpétuellement.

* * * * *

Mais un peu du parfum de Simone demeurait dans cette chambre où il l’avait possédée. Religieusement, Raymond s’agenouilla auprès du lit où se dessinait la forme de son corps, et il baisa la place où elle avait dormi. Il lui parlait avec un lyrisme dont il berçait sa peine:

--Parfum subtil, synthèse extatique du monde, je t’évoque, et voici que surgit l’élan sacré de ton corps pâle et souple où s’enroulent les volutes musicales de ma pensée. Tous les mots qui s’envolent de ma bouche ont l’odeur salée de ton amour. C’est ton parfum unique que pleurent les larmes qui tombent dans mon sourire; c’est lui que je mâche dans la saveur un peu acre de cette feuille morte que le vent colle à mon inutile baiser, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour...

«Tout mon être, traînant les images de sa vie, sa philosophie ironique et sa décourageante conception du monde, tous les mouvements de mon corps et de mon esprit ne sont plus qu’une paille fragile emportée vers le gouffre étroit de ton ventre, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour...

«L’âcreté des écorces au printemps, quand la sève se mouille de joie neuve et soulève la chair des arbres qui s’érigent, ce m’est le goût mystique de ta joie, la sève de ton corps, le sang de ta blessure secrète, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour...

«J’ai tenu dans mes mains la pensée de la belle tête si blanche dans les feuillages noirs de tes cheveux; tes yeux levés vers moi montaient comme des astres dans la nuit, ô mon parfum, ma douleur, mon regret, mon amour.

Raymond sentait son amour pour Simone s’aggraver dans l’inquiétude et le silence, en même temps qu’il éprouvait une grande intensité de vie intérieure où ses jugements et ses pensées venaient se brûler. Nous jugeons la vie d’après nos passions et ce sont même nos passions qui éclairent notre vie. La sérénité des vieillards, c’est la sérénité de la nuit: c’est l’obscurité.

--On dit, réfléchit Raymond, que nos passions nous aveuglent. Oui, mais à la façon du soleil dont la lumière donne leur valeur aux objets.

* * * * *

Quelques lettres de Rite dormaient sur la table de Raymond: il n’avait pas voulu les ouvrir, indifférent à tout ce qui n’était pas l’amour de Simone. Il prit ces lettres dans sa main et sourit en songeant aux vaines tendresses, aux baisers fanés que contenaient ces fragiles enveloppes.

--En ces jours d’angoisse, peut-être injustifiée d’ailleurs, pensa Raymond, les épanchements de Rite me seraient d’une trop cruelle ironie. J’attendrai, pour communier à ces tendresses mortes, d’avoir retrouvé Simone.

Et pour occuper les heures vides, Raymond alla visiter Madeleine qui s’inquiétait de son silence et de son absence. Elle était, en effet, rentrée à Paris et avait organisé sa vie, plus étroitement encore, autour de son petit dieu. Seul Morangis était demeuré leur visiteur presque quotidien: Dionys, décidément doué pour la musique, semblait devoir devenir son disciple, et Morangis trouvait dans les dispositions musicales du jeune homme une raison nouvelle de s’attacher à lui. Il remarquait que les jeunes gens d’une sexualité un peu déviée étaient en général très doués pour les arts: poésie, musique, peinture, etc... Il épiloguerait avec Raymond sur ce sujet; Madeleine, d’ailleurs, était très heureuse de sentir son Dionys attiré vers une carrière assez indéterminée qui n’exigerait aucun internement dans des écoles: ainsi, elle le garderait près d’elle et satisferait aux exigences de son devoir et de son égoïsme.

--Et puis, ajouta Raymond, auquel elle expliquait cette sage combinaison, il est bien inutile d’encombrer de science vaine la jeune intelligence de cet enfant dont le génie est dans sa beauté. Il est lui-même la propre réalisation esthétique de son âme. Que la musique et la danse donnent à ce beau corps sa parfaite eurythmie, et l’amour y ajoutera son rayonnement. Homme pour les femmes et femme pour les hommes, il est une sorte d’androgyne synthèse de la vie, mais condamné par cela même à une manière de stérilité.

Puis, changeant la conversation, Raymond demanda à Madeleine dans quel état d’âme elle avait laissé son lévite amoureux et d’une chasteté si mystérieusement vicieuse.

--J’ai longuement rêvé à son aventure, dit-il, et cherché les raisons de sa fuite devant ton offrande trop belle et trop réelle. Sa renonciation, Madeleine, ne fut peut-être pas aussi héroïque qu’elle t’a semblé; elle fut peut-être seulement déterminée par l’impuissance où il se sentait devant la réalisation imprévue de son rêve. Il a fui, Madeleine..., parce qu’il ne pouvait pas combattre. Combien d’amoureux, incapables de prouver leur passion à la femme qu’ils désirent, se délivrent devant son image évoquée du rêve qui les obsède!...

--Peut-être, répondit Madeleine, mais je veux tout de même voir dans cette timidité une preuve d’amour mystique. C’est d’ailleurs beaucoup mieux ainsi et j’aurais sans doute regretté mon geste de pitié, si...

--Oui, Madeleine, mais laissons ce sorcier de village à genoux devant son symbole, et ne sourions pas trop de la naïveté de ses rites sexuels. Nous sommes tous un peu semblables à lui, nous qui souvent, dans les bras d’une femme réelle, ne trouvons l’inspiration amoureuse qu’en évoquant l’image d’une autre femme où même le souvenir d’une lecture. Nous possédons tous, dans le tiroir secret de notre subconscient, un symbole idéal de la femme dont les femmes que nous croyons aimer ne sont que d’imparfaites répliques.

A cet instant, Morangis entra tenant Dionys par la main. Madeleine reprit possession de son jeune amant avec un sourire où semblait fondre l’inquiétude secrète des dernières minutes. Maintenant, confortablement installée dans la chaude sérénité du moment, elle interrogeait Morangis sur ce concert où il avait bien voulu conduire Dionys.

--Du Beethoven, du Mozart, du Schumann, du Chopin... c’est très beau, répondit Morangis; mais il n’y a plus dans ces musiques, même pour la fraîche inculture de cet enfant, aucun élément de nouveauté. Musique rétrospective qui ne correspond plus à rien et qu’il ne faut connaître que pour comprendre l’évolution de la sensibilité musicale. Se réunir dans un hangar aussi désolé et désolant que la salle Gaveau pour entendre ces divines rengaines, cela me semble aussi vain que si de jeunes poètes s’assemblaient à la mairie du VIe arrondissement pour écouter le _Songe d’Athalie_, les stances du _Cid_ ou les _Nuits_ de Musset...

XIX

Simone était revenue, sûre d’elle-même et sûre de Raymond. Son absence avait-elle été une épreuve qu’elle avait voulu s’imposer à elle-même? Elle dit simplement, à cette minute du revoir où les yeux de Raymond cherchaient dans ses yeux le secret de sa pensée:

--Fais de moi ce que tu voudras.

Et lorsqu’à nouveau leurs bouches s’accordèrent pour la symphonie sensuelle et qu’ils se sentirent emportés dans le remous de leur joie, Simone s’écria que maintenant elle ne se sentait plus seule dans son exaltation et n’avait plus cette sensation un peu inquiétante d’être la proie d’un jeune faune qui avait soulevé le voile d’Antiope de sa nudité détendue.

--Cette sensation m’empêchait de m’abandonner complètement à toi, Raymond, de sentir ma pensée se fondre dans ton baiser comme un fruit dans la bouche. Je t’aime parce que je me suis identifiée à toi par une sorte de mimétisme physique et mental: ma voix a pris un peu de l’intonation grave de la tienne, et je me surprends à des gestes qui imitent instinctivement tes gestes. N’as-tu pas remarqué déjà que mon écriture, tout en gardant sa féminité, cherchait à imiter la subtilité précise de tes chers petits hiéroglyphes? Et quant à mes pensées, Raymond, elles ne sont plus, elles ne veulent plus être que la répercussion des tiennes.

«Là-bas dans ma solitude un peu volontaire, je me suis sentie plus irrésistiblement envahie par toi que j’avais un peu voulu chasser. Oui, j’ai eu peur de cette emprise à laquelle je me suis enfin abandonnée avec la joie d’une Carmélite qui renonce au monde pour son dieu.

* * * * *

Ce furent alors les rendez-vous quotidiens: la vie s’organisait comme définitivement. Simone s’abandonnait jusqu’à l’épuisement et à l’évanouissement: sa chair pâle pâlissait encore sous l’étreinte dominatrice de Raymond et elle ne croyait jamais s’être assez donnée.

Raymond, qui ne se perdait jamais de vue, contemplait avec orgueil le merveilleux spectacle de ce corps transfiguré par la passion et qui, soulevé par son propre émoi, venait de battre sa chair de son tumulte parfumé. Et puis, avec une lenteur savante et comme réfléchie, il lui imposait la volonté de son rythme, et Simone, accablée jusqu’à l’angoisse, se tendait encore, toute crispée vers le désir qui la déchirait. Alors, s’accrochant aux fragiles épaules de Simone, Raymond écrasait contre lui cette crispation qui, tout à coup, se détendait en battements précipités. Et puis, repliés dans leurs ailes lasses, ils songeaient et se parlaient à voix basse.

Dès que Simone était partie, Raymond prolongeait les heures de communion en une sorte d’action de grâce. Il écrivait à Simone, analysant subtilement les nuances de leurs sentiments et de leurs sensations, réveillant par ses mots et faisant revivre esthétiquement les gestes essentiels de la journée, mettant au point l’état de leur âme et de leur amour. Lettres de direction spirituelle, philosophique et sensuelle. Il y exposait aussi des doutes presque sincères afin qu’ils isolent rassurés, et il ne pouvait jamais atteindre la certitude d’être aimé. Simone répondait longuement à ces lettres, et c’était un véritable examen de conscience où l’on sentait que chaque mot avait été amoureusement pesé pour exprimer la fraîcheur et la sincérité de son émotion. Elle avait un peu peur de ces éclairs de conscience que les notes de Raymond projetaient en elle. Ce qu’elle voulait, elle, c’était perdre pied dans la divine inconscience de son amour et que Raymond ne soit plus qu’une partie d’elle-même.

Parfois Raymond allait visiter Simone en son petit appartement suspendu au-dessus d’un jardin dont les branches indiscrètes entraient par la fenêtre. Dès l’instant où il partait vers elle, une sorte de rayonnement enveloppait sa marche et il jouissait de la plénitude de son être physique associée à un état d’éréthisme mental. Dans sa pensée, il caressait à la fois la chair de Simone et les idées philosophiques les plus abstraites. Il avait aussi une telle assurance de trouver Simone en sève amoureuse qu’il ne se hâtait pas; déjà les arbres, les feuilles, les fleurs, les branches de ce jardin traversé étaient un peu de ses gestes et de son parfum.