L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 9

Chapter 93,858 wordsPublic domain

Ne m’ôte point la vue de la campagne. Tu es tout interdite aujourd’hui de ne point voir ton frère.

ANTOINETTE.

Oh! maman, il ne lui arrivera pas de mal; notre chien est avec lui.

LE PÈRE, _à sa femme et à sa fille_.

Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes choses? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la Providence que pour en discourir? Chère épouse, je blâme mon fils de s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure et indépendante des hommes; car enfin, au milieu de mes malheurs multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir: enfin, ne comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers. Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir, lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi heureusement le reste de mes jours; mais la retraite de mon respectable patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses, sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits; il me donna ce bouquet de bois que nous habitons; il combla mes vœux. Je n’avais demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune.

LA MÈRE.

Ah! que le prince est digne de notre reconnaissance! puisse-t-il trouver la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses enfants!

ANTOINETTE.

Et aussi dans l’amitié de ses frères!

LE PÈRE.

Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la Providence me l’avait offerte en vous; mais séduit alors par de vaines idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en vous toutes les convenances que je pouvais désirer; votre humeur douce et aimante a calmé ma mélancolie; mes jours sont filés d’or et de soie depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres: ne les troublons point par de vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières; je passerais au moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble.

MONDOR, _toujours caché_.

Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à quoi j’allais m’exposer!

LA MÈRE.

Oui, la Providence gouverne toutes choses. Souvent, par le malheur, elle nous conduit au bonheur: cher époux, vous en êtes pour moi une preuve toujours nouvelle. Mais excusez ma faiblesse: je suis femme, et je suis mère.

LE PÈRE.

Votre fils ne doit-il pas mourir un jour? Que serait-ce donc si on vous le rapportait aujourd’hui...

LA MÈRE.

O Dieu! éloignez de nous un pareil événement! mais j’aimerais encore mieux que l’on me rapportât mon fils mort que de le savoir libertin. Ne trouvez-vous pas étrange qu’il fasse la nuit de pareilles excursions, à son âge? Que deviendront ses mœurs? Vous le savez, les familles forment les hommes avec bien de la peine; et les sociétés les corrompent dans un moment.

LE PÈRE.

Mais nous ne savons pas s’il est en mauvaise compagnie.

LE PÈRE, _à Antoinette_.

Ton frère n’a-t-il pas coutume de s’écarter quelquefois de la maison? Dis-nous-le, si tu le sais; à moins que tu n’aies promis le secret à ton frère.

ANTOINETTE.

O mon papa! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il crut voir passer un loup le long de la forêt; il courut prendre votre fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près: par bonheur ce n’était point un loup, c’était un grand chien de berger.

Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec ses mains; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages, qu’elle mangeait tout crus: il lui donna son déjeuner.

LA MÈRE.

Ah! la charmante action! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre mère à la maison!... Mais... qui est-ce qui vient à nous? c’est une demoiselle. Oh! mon Dieu! elle est à peine vêtue; elle paraît bien fatiguée; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la, mon ami; n’est-ce pas? (_Le père y consent d’un mouvement de la tête._) Mademoiselle! Mademoiselle!

(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.)

LA DEMOISELLE.

Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle. Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici; je me sens le cœur faible; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour de l’argent.

LA MÈRE.

Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez là-bas; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous; asseyez-vous là... là, s’il vous plaît, auprès de mon mari.

LA DEMOISELLE _s’assied en faisant beaucoup de cérémonies_.

Madame, vous êtes bien bonne; je me reposerai donc un petit moment ici, avec votre permission; car je suis bien fatiguée. Je m’en vais en pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, qui est bien renommée partout. Je suis partie avant-hier au matin de Paris; j’ai toujours marché depuis ce temps-là; je ne sais pas combien j’ai fait de lieues.

LE PÈRE.

Mademoiselle, vous avez fait cinq lieues. Et dans quelle province, s’il vous plaît, est la bonne sainte Anne d’Auray?

LA DEMOISELLE.

Elle est, Monsieur, dans mon pays, en Bretagne. Oh! mon Dieu! je n’ai fait que cinq lieues en deux jours, et je ne peux plus marcher.

LE PÈRE, _à Antoinette_.

Ma fille, apportez-nous une bouteille de vin vieux.

LA MÈRE.

Mangez, je vous prie, Mademoiselle; prenez des forces; quelques verres de vin vous rétabliront.

LE PÈRE.

Le vin est le bâton du voyageur.

LA DEMOISELLE.

Ah! Monsieur, j’en ai été privée si longtemps, que ma tête ni mon estomac ne peuvent plus le supporter.

LE PÈRE.

Pour que le vin fasse du bien, il ne faut pas en user tous les jours; il faut le prendre non comme un aliment, mais comme un cordial.

LA MÈRE, _à son mari, à part_.

J’aurais bien le temps, d’ici à la Saint-Louis, de faire une autre pièce d’étoffe: n’est-ce pas, mon ami?

(Le père applaudit d’un mouvement de tête et d’un sourire. La mère parle à l’oreille d’Antoinette, qui se lève avec empressement, et court à la maison. Pendant l’absence d’Antoinette, le père et la mère servent à manger à cette demoiselle étrangère, qui, à chaque politesse qu’elle reçoit d’eux, fait beaucoup de remercîments muets de la tête et des mains.)

MONDOR, _toujours caché_.

Quelle étrange créature est celle-là! elle porte sur elle tout l’attirail de la misère: ces bonnes gens l’accueillent, sans la connaître, avec toute sorte d’humanité.

LE PÈRE, _à la demoiselle_.

Mais pourquoi, Mademoiselle, vous exposez-vous, avec une santé si faible, à aller si loin?

LA DEMOISELLE.

Ah! Monsieur, si vous saviez combien de gens ont été tirés de peine par cette bonne patronne de mon pays, par la bonne sainte Anne d’Auray!

LE PÈRE.

A Dieu ne plaise que j’ébranle le roseau sur lequel le faible s’appuie! Votre bonne patronne est sans doute toute-puissante; mais vous allez la chercher bien loin, et la Providence est partout.

(Antoinette apporte une corbeille, qu’elle met aux pieds de sa mère. Celle-ci en tire une pièce d’étoffe de laine blanche, qu’elle présente à l’étrangère, en lui disant:)

LA MÈRE.

Mademoiselle, les personnes délicates comme vous, qui n’ont pas coutume de voyager à pied, oublient souvent des précautions nécessaires dans le voyage. Les jours sont chauds, mais les matinées et les soirées sont encore fraîches; voici une étoffe à la fois légère et chaude, qui pourra vous être utile sous votre robe. Je vous prie de l’accepter; je l’ai filée et tissée moi-même; c’est une bagatelle qui ne me coûte rien; c’est mon ouvrage.

ANTOINETTE, _à sa mère_.

Maman, permettez que je présente aussi à Mademoiselle ce chapeau de paille que j’ai fait en me jouant.

(La mère ayant témoigné son consentement d’un signe de tête et en souriant, Antoinette présente ce chapeau à l’étrangère, en lui disant:)

--Mademoiselle, faites-moi, je vous prie, l’amitié d’accepter ce chapeau; il vous mettra à l’abri du soleil et même de la pluie.

LA DEMOISELLE, _pleurant_.

Bonnes gens de Dieu!... Les étrangers me secourent, et mes parents m’abandonnent! Monsieur et Madame... et vous, ma noble demoiselle... je voudrais être assez forte pour vous servir comme servante, toute ma vie; mais les maladies, les chagrins m’ont trop affaiblie. Telle que vous me voyez, Madame, je suis une fille de condition d’une ancienne famille de Bretagne; je suis... (_pleurant et sanglotant_) une pauvre créature bien misérable!

LA MÈRE, _à la demoiselle_.

Calmez-vous, Mademoiselle, calmez-vous; nous ne faisons pour vous que ce que vous feriez pour nous en pareil cas. Nous ne pouvons rien; mais si vous vous étiez arrêtée à ce château là-bas, vous auriez été mieux reçue: c’est la demeure d’un homme riche; c’est le château de M. Mondor.

LA DEMOISELLE, _effrayée, veut se lever_.

C’est le château de M. Mondor! oh! je m’en vais tout-à-l’heure, Madame, je m’en vais. Si le seigneur de ce château savait que je suis ici, il me ferait enfermer pour le reste de ma vie.

LE PÈRE.

Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici.

MONDOR, _toujours caché_.

Que veut dire cette créature-là? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais vue: elle a perdu l’esprit.

LA MÈRE, _à la demoiselle qui pleure_.

Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras. Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours; personne ne vous y inquiétera: vous êtes ici sur le terrain du roi.

LA DEMOISELLE.

Sur le terrain du roi? oh! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable dame, car on me ferait arrêter au nom du roi; vous en jugerez vous-même. Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce château, mais cousine germaine, fille du frère de son père: nous avons été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté, et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge. Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon petit patrimoine; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme vous voyez; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de s’employer pour mon prétendu; et celui-ci, à son tour, m’abandonna lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot.

Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison. Je quittai mon pays; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de mon cousin.

La raison m’était tout-à-fait revenue; néanmoins, quand je me présentai à son hôtel, il refusa de me voir; il me fit dire par son portier de n’y jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais su faire seulement un chapeau de paille! mais j’étais encore loin de mon compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine, pourrait au moins me donner du pain dans la servitude: je m’annonçai donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse; elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin.

LA MÈRE.

Ayez bonne espérance, pauvre infortunée! essuyez vos larmes. La Providence, à laquelle vous vous fiez, ne vous abandonnera pas.

LA DEMOISELLE.

Avant de quitter pour toujours ce pays, sachant que M. Mondor était à son château, j’ai voulu faire une dernière tentative auprès de lui; d’ailleurs son château était presque sur ma route. J’y suis donc arrivée hier au soir. J’ai vu un grand nombre d’équipages et beaucoup de mouvement dans les cours, comme en un jour de fête, ou, pour mieux dire, comme tous les jours; car mon cousin est fort riche et fort honorable. Je me suis présentée toute tremblante à la grille; je craignais encore que les chiens de la basse-cour ne me déchirassent, car ils aboyaient beaucoup après moi. Enfin, un laquais est venu et m’a empêchée d’aller plus loin, en me demandant rudement ce que je voulais. Je lui ai répondu avec beaucoup de douceur que je voulais parler à monsieur Mondor, et je lui ai dit que j’étais sa cousine. Il est allé avertir Madame, et bientôt après il est venu me dire de sa part:

«Retirez-vous, aventurière qui prenez un nom qui ne vous appartient pas! Sortez avant la nuit de dessus les terres de Monseigneur, sous peine d’être enfermée.»

Je me suis retirée, saisie d’effroi, à l’extrémité du village, chez un pauvre paysan où j’ai passé la nuit à pleurer, couchée sur la paille; et dès la petite pointe du jour, je me suis mise en route pour perdre de vue ce terrible château. Comment! j’ai marché si longtemps, et c’est encore là lui! je m’en croyais bien loin. Oh! je m’en vais, Madame, ils me feraient enfermer.

LA MÈRE.

Reposez-vous et mangez tranquillement. Prenez ce panier de gâteaux et de fruits; ils vous feront plaisir sur la route. Je suis fâchée que vous ne buviez pas de vin. Pauvre demoiselle! fiez-vous à Dieu de tout votre cœur.

LE PÈRE.

Quand les maux sont à leur comble, ils touchent à leur fin. Les Persans disent en proverbe que le plus étroit défilé est à l’entrée de la plaine.

ANTOINETTE, _attendrie_.

Maman, j’ai un grand mouchoir de cou qui ne m’est pas utile: si j’osais, je prendrais la liberté de l’offrir à Mademoiselle.

LA DEMOISELLE, _en soupirant_.

Oh! non, Mademoiselle, je ne souffrirai pas que vous vous dépouilliez de vos hardes pour m’en revêtir. Ah! puisque des gens de bien entrent avec tant de bonté dans mes peines, il faut que Dieu m’ait prise en pitié. Oui, anges du ciel, vous me donnez plus de consolation aujourd’hui que je n’en ai éprouvé depuis dix ans.

ANTOINETTE _se lève en sursaut_.

Ah! maman, voilà Favori, et voilà mon frère qui le suit.

(Elle veut sortir pour aller au-devant de son frère, puis elle revient sur ses pas et se rassied auprès de sa mère.)

LA MÈRE, _d’un air joyeux_.

Ah! Dieu soit loué!... Allons, allons, chère demoiselle, tout ira bien.

(Une émotion douce s’empare du père, de la mère et de la sœur, et leur fait garder le silence.)

MONDOR, _toujours caché_.

Elle a raison; c’est ma misérable cousine. Elle m’a écrit lettres sur lettres; ma femme m’a toujours empêché de lui faire du bien. Voilà cependant une chose bien étrange! ces bonnes gens que je voulais dépouiller font l’aumône à ma parente; mais ce n’est pas une aumône, ils y mettent plus de délicatesse et de bienséance que je n’en ai mis souvent à faire des cadeaux. Pauvre créature! ah! je vais lui faire tenir des secours en secret; je la tirerai de sa situation sans que ma femme en sache rien... Mais l’enfant de la maison approche, il vient de mon côté; s’il m’apercevait ici, il me prendrait pour un homme qui écoute aux portes; je suis bien embarrassé... J’avais envie de faire connaissance avec ces honnêtes gens-là, mais ils auront maintenant mauvaise opinion de moi, depuis que ma cousine s’est plainte de ma dureté... Après tout, je peux garder l’incognito avec eux: ils ne m’ont jamais vu; et ma cousine, depuis l’enfance, aura sûrement oublié mes traits, comme j’ai oublié les siens. Allons, allons, du courage: allons. (_Il s’avance vers le père de famille._)

Je vous salue, heureux voisins: je demeure ici aux environs. En faisant ce matin une promenade sur mes terres, la beauté de votre situation m’a attiré de votre côté. Ce château là-bas semble bâti exprès pour vous donner de la vue.

LE PÈRE.

Asseyez-vous, je vous prie, respectable étranger, et prenez part avec nous à ce repas frugal. (_Mondor s’assied sur l’herbe auprès de sa cousine._) Ce château s’aperçoit en effet de fort loin. Il s’annonce avec beaucoup de majesté. Si celui qui en est le maître fait du bien, les malheureux doivent en bénir les combles, de tous les villages de l’horizon; mais ce n’est pas sa vue qui nous attire ici. Nous avons, je vous assure, de plus douces perspectives, sans sortir de cette petite habitation. (_Il regarde son épouse et sa fille._)

MONDOR.

Oh! je vous crois. La fortune ne donne pas toujours ce qu’elle semble promettre, même aux yeux; et je ne sais qui est le mieux partagé de ce côté-là, du seigneur d’un château qui a une cabane pour point de vue, ou de l’habitant d’une cabane qui a un château en perspective. La différence qui est dans leur paysage pourrait bien être encore dans leur condition.

(Henri arrive tout essoufflé. Il porte sur sa tête une grosse pierre couverte de mousse; il la pose à terre aux pieds de sa mère, et se mettant à genoux aux pieds de son père, il lui dit:)

Mon père, donnez-moi aujourd’hui votre bénédiction.

LE PÈRE, _d’un ton sérieux_.

Monsieur, je l’ai donnée ce matin.

(Henri veut prendre la main de son père pour la baiser, celui-ci la retire; Henri s’écrie en pleurant:)

Mon père, vous me retirez votre main! vous ne me l’avez jamais refusée.

ANTOINETTE, _les larmes aux yeux et d’un ton suppliant_:

Mon père! mon père! ah! mon papa!

LA MÈRE, _à Antoinette_.

Tu te trouves mal!...

ANTOINETTE, _d’une voix oppressée_.

Ah! mon papa!

LE PÈRE, _à Henri_.

Je ne vous pardonne pas l’inquiétude que vous avez donnée ce matin à votre mère. Vous voyez l’état où vous mettez votre sœur.

HENRI, _fondant en larmes_.

Que je suis malheureux! Mon père, écoutez-moi, je vous prie. Maman se plaignait, il y a quelques jours, qu’étant assise à l’ombre de ce saule, ses pieds reposaient dans l’herbe tout humide de rosée. Je me rappelai qu’en me promenant avec vous à la carrière de pierres meulières qui est à une lieue d’ici, j’avais vu des pierres couvertes de mousse. J’ai pensé que j’en pouvais trouver, dans le nombre, une qui serait propre à faire un marchepied pour reposer les pieds de maman; j’ai rêvé pendant plusieurs nuits au moyen de l’aller chercher sans qu’on s’aperçût de mon absence, car je craignais que vous ne vous opposassiez à mon dessein. Cette nuit, je me suis réveillé au chant du coq, et j’ai trouvé la clarté de la lune si grande, que j’ai cru le moment favorable pour aller chercher ma pierre. Je comptais être de retour ici assez tôt pour que personne ne s’aperçût de mon départ.

LE PÈRE.

Mon fils, il faut se méfier de soi-même à tout âge; mais au vôtre, vous ne devez pas faire un pas sans consulter vos parents. Si vous les aimez, votre bonheur doit être de faire leur volonté: on pèche également en restant en-deçà, ou en allant au-delà. Mais vous n’avez manqué à la prudence que par un excès de l’amour filial. Embrassez-moi, mon fils; que le ciel vous éclaire, et qu’il vous conduise dans tout ce que vous entreprendrez! Sans ses lumières un bon cœur est aveugle. Viens m’embrasser, et va t’asseoir auprès de ta mère.

LA MÈRE, _avec émotion_.

Essuie tes larmes, que je t’embrasse, mon cher fils! que Dieu te bénisse, et ne te fasse jamais rencontrer l’imprudence et le repentir dans le chemin de la vertu! Comment as-tu osé t’exposer pendant la nuit, tout seul, près d’une carrière, pour m’apporter une grosse pierre, généreux et imprudent enfant!...

ANTOINETTE, _à Henri, en l’embrassant et en pleurant_.

Que je t’embrasse donc aussi, dis, méchant!

HENRI, _assis auprès de sa mère_.

Chers parents, je ne vous donnerai plus d’inquiétude à l’avenir. Ah! si vous saviez ce qui m’est arrivé, vous me gronderiez bien davantage!

LA MÈRE.

Oh! non, non, tu ne seras plus grondé. Te voilà revenu, tu es justifié. Raconte-nous ce qui t’est arrivé.

HENRI.