L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham
Part 10
Je suis descendu d’abord par la fenêtre de ma chambre, de peur de laisser en sortant la porte de la maison ouverte, et pour ne pas faire de bruit. Le chien, qui faisait sa ronde dans le verger, m’ayant aperçu, est venu me reconnaître, puis il a remué sa queue, et il m’a suivi; j’ai passé par-dessus la barrière, il en a fait autant; j’ai voulu le chasser, il s’est obstiné à me suivre. Quand nous avons été dans la plaine, j’ai fort bien reconnu le chemin qui mène à la carrière à travers les terres; j’en ai suivi les ornières jusqu’à ce que j’y fusse arrivé: alors j’ai distingué à merveille les pierres qui avaient de la mousse d’avec celles qui n’en avaient pas. Je voyais même les chardons qui croissaient sur le bord tout autour, et qui, en me piquant, m’avertissaient de ne pas tant m’approcher; je voyais aussi les grandes ombres que la clarté de la lune faisait paraître au fond du précipice. Cependant je n’apercevais rien aux environs, qu’un petit clocher dont l’ardoise luisait à travers le brouillard. Tout était fort tranquille, si ce n’est qu’on entendait les bruits des criquets, et de temps en temps les cris des hiboux qui volaient au-dessus de la carrière, au haut de laquelle ils font leurs nids. Je me suis donc mis à déterrer une grosse pierre avec mes mains et mon couteau, et pendant que je m’efforçais d’en venir à bout, Favori flairait la terre et tournait tout autour de moi, comme s’il eût voulu faire la garde.
LA MÈRE.
Dépêche-toi donc, tu m’effrayes.
HENRI.
Cette pierre était si grosse, que je n’ai jamais pu la soulever de terre. Pendant que j’en cherchais une plus petite, Favori a aboyé; je lui ai fait signe avec la main de se taire, et il s’est tu. J’ai prêté l’oreille bien attentivement, et voilà que j’entends au loin un bruit comme celui d’un carrosse qui roule, et de plusieurs chevaux qui galopent. J’ai bientôt aperçu un équipage à six chevaux, précédé de quatre cavaliers qui allaient à toute bride à travers les champs; ils venaient tout droit de mon côté. Quand ils ont été à la portée de ma voix, je me suis écrié de toutes mes forces: «Arrêtez! arrêtez!... prenez garde à vous... vous allez vous précipiter dans la carrière.» A mes cris, les cavaliers et le cocher ont retenu leurs chevaux; alors je me suis approché d’eux pour leur montrer le chemin; mais, croirez-vous ce que je vais vous dire? Ces cavaliers, que je distinguais fort bien à la clarté de la lune, avaient des visages comme les faces de ces démons qui portent les gouttières de notre église. Favori s’est mis à aboyer après eux, et s’est caché de peur derrière moi.
LA MÈRE.
Achève donc; tu me transis de frayeur.
ANTOINETTE.
Ah! mon pauvre frère!
HENRI.
O mon papa! ô maman! j’ai eu grand’peur. Je me suis dit: Dieu vent me punir d’être sorti de la maison aujourd’hui, sans avoir reçu votre bénédiction; je lui en ai demandé pardon de tout mon cœur; je me suis recommandé à lui; j’ai fait le signe de la croix, et je me suis avancé vers ces cavaliers hardiment, quoique je tremblasse bien fort.
Ils étaient armés de pistolets: un d’eux m’a dit d’une voix rude:
«Montre-nous le chemin.»
Je leur ai fait signe de me suivre; je les ai conduits par un long détour au-delà de la carrière, et je les ai remis sur la grande route. Le carrosse a eu beaucoup de peine à en traverser le fossé, car il était bien lourd. Quand il a été sur le grand chemin, une des personnes qui étaient dedans, laquelle avait le visage noir comme du charbon, m’a dit par la portière:
«Mon petit ami, je vous prie de porter cette lettre au château de Mondor, et de ne l’y remettre que ce soir.»
Sa voix était douce comme la voix d’une femme. J’ai pris sa lettre, et je lui ai promis de la remettre ce soir.
LE PÈRE.
Mon fils, vous avez rencontré des gens masqués: cette aventure cache quelque intrigue. Il ne faudra pas manquer de porter vous-même, ce soir, cette lettre au château de Mondor. Quand on se charge d’une commission, il faut la remplir dans toutes ses circonstances.
MONDOR, _agité de différents mouvements, se lève de sa place et se rassied_.
Mon hôte, je vais me promener pendant quelques moments; je ne peux rester longtemps assis, je suis sujet à des maux de nerfs.
LE PÈRE.
Rien n’est meilleur en effet que l’exercice pour les maux de nerfs; la solitude y est bonne aussi. Si vous voulez vous reposer un instant dans la maison, seul auprès du feu, vos vapeurs se calmeront.
MONDOR.
Non, non, bien obligé; ne faites pas attention à moi; l’attention d’autrui redouble mon mal.
(Il va et vient en se promenant hors la barrière, la main appuyée sur le front, et prêtant l’oreille à la conversation.)
LE PÈRE.
Continuez, mon fils.
HENRI.
Je suis revenu à la carrière chercher une autre pierre: il était déjà grand jour. J’y ai trouvé des paysans rassemblés qui y jouaient à un vilain jeu. Ils avaient suspendu par le cou une oie en vie, et pendant que cette pauvre bête se débattait en allongeant les pattes et en agitant les ailes, ils tâchaient de loin de lui rompre le cou à coups de bâton. Un petit Savoyard qui allait à Paris s’est approché d’eux pour les regarder; un moment après, les écoliers qui allaient à l’école sont venus aussi les considérer. Un d’eux, ayant aperçu ce petit Savoyard, s’est mis à dire en le montrant du doigt:
«Voilà notre oie!»
Aussitôt tous se sont écriés:
«Voilà notre oie! voilà notre oie!»
Ils l’ont entouré, et se sont mis à lui jeter des pierres. Les paysans les regardaient faire, et se mettaient à rire; je suis accouru au secours de ce pauvre malheureux; mais ces écoliers étaient en si grand nombre, et leurs pierres me sifflaient d’une telle roideur aux oreilles, que j’aurais sans doute été bien blessé si le maître d’école ne fût venu à passer. Dès qu’ils l’ont aperçu, ils sont restés bien tranquilles; mais il les avait vus de son côté, et il a dit qu’il les fouetterait pour ça. En vérité, mon papa, ils sont bien méchants; pendant que je demandais grâce pour eux au maître d’école, il y en avait derrière lui qui me tiraient la langue et qui me montraient le poing.
LE PÈRE.
Mon fils, vous vous êtes très-bien conduit; c’est une action divine d’aller au secours des misérables et de pardonner à ses ennemis.
HENRI.
Le maître m’a fait bien des compliments; il m’appelait son petit ange... Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine; c’est que quand ce petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer, il m’a laissé et s’est enfui.
LE PÈRE.
Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien aux hommes; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir. Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra; il n’y a pas un seul acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé perdre une seule goutte d’eau.
MONDOR, _fort agité, va et vient pendant cette conversation; il dit à part_:
Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit! une femme déguisée, et une lettre à mon adresse! Quelle catastrophe est arrivée chez moi? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure... Mais si j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon inquiétude... Dès que mes gens me verront arriver au château, n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon absence? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais, surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens. Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée: je mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là... D’un autre côté, si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi? Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de ma pauvre cousine qui en a été la victime? Allons, retournons au château... Mais attendre jusqu’à ce soir! je vivrai jusqu’à ce soir dans les tourments; chaque instant me paraîtra un siècle: l’appréhension du mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber que quand on est dans le fond de l’abîme: achetons la certitude de notre malheur par un peu de confusion. (_Il se rapproche de la barrière et dit tout haut_:) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que vous voyez là-bas: c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils a reçue cette nuit: je m’appelle Mondor.
Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement; la mère rougit et baisse les yeux; Antoinette effrayée joint ses deux mains, et se presse contre sa mère; la demoiselle étrangère laisse tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche ouverts.)
LE PÈRE.
Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi; mais mettez-vous à ma place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a été accompagné de circonstances extraordinaires; elle paraît très-importante: puis-je la remettre entre vos mains sans vous connaître? (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur pour votre cousin?
LA DEMOISELLE.
Oh! mon cousin ne va point seul à pied; il ne sort jamais qu’en carrosse. Oh! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin.
LE PÈRE, _à Mondor_.
Cela étant, Monsieur, trouvez bon que je vous refuse cette lettre pour la conserver à monsieur Mondor.
MONDOR, _au père_.
J’approuve, Monsieur, vos précautions: cette lettre, en effet, est importante, et je vous suis inconnu. Quel coup de la Providence! il faut que j’emploie, pour me faire reconnaître par des étrangers, le témoignage de la même personne que j’ai si longtemps méconnue dans ma famille. (_A l’étrangère_:) Mademoiselle, vous vous appelez Anne Mondor; vous demeurez à Paris depuis trois ans, à l’hôtel de Bourbon, rue de la Madeleine, où vous avez vécu bien malheureuse par ma dureté: vous en êtes partie depuis trois jours, à pied et sans argent.
LA DEMOISELLE, _en soupirant_.
Oh! mes malheurs ont été si longs et si multipliés, qu’ils peuvent bien être connus par d’autres que par mes parents. Non, Monsieur, vous n’êtes pas de ma famille; vous devenez tout d’un coup trop compatissant.
MONDOR.
Ma pauvre cousine, tu es la fille de Christophe Mondor, de Quimperlé, le septième frère de mon père, Antoine Mondor; nous descendons d’un Mondor, sénéchal de Vitré sous Charles IX; je m’appelle Pierre Mondor, le temps et les affaires m’ont vieilli: me connais-tu, à présent?
LA DEMOISELLE.
Hélas! oui, Monseigneur, vous êtes mon cousin. (_Elle se trouve mal._)
ANTOINETTE, _effrayée, pleure et s’écrie_:
Ah! mon Dieu, elle est morte!
LA MÈRE, _à sa fille_.
Prenez de l’eau, jetez-lui-en sur le visage; frappez-lui dans les mains;... allons, elle revient à elle; ce n’est rien... ce n’est rien. Mademoiselle, appuyez-vous la tête contre moi.
ANTOINETTE.
Je vais vous donner un peu d’air frais avec le mouvement de mon chapeau. Respirez ces fleurs de lavande. Pauvre demoiselle!
LE PÈRE.
Prenez ce verre de vin.
LA DEMOISELLE.
Monsieur, pour vous obéir. (_Elle le prend d’une main tremblante, et après y avoir trempé les lèvres, elle le remet sur le gazon._) Je ne saurais le boire en entier; mais je me sens mieux. (_A son cousin_:) Monseigneur, je vais me retirer de dessus vos terres; je m’en vais tout-à-l’heure; prenez patience.
MONDOR.
N’aie point peur, chère et malheureuse cousine! attends un moment que j’aie lu ma lettre; tu seras contente de moi: tu verras ce que je veux faire pour toi.
LA DEMOISELLE.
Monseigneur! vous me rendez la vie. O bienheureuse sainte Anne!
LE PÈRE _prend la lettre des mains de son fils, et la présentant à Mondor, il lui dit_:
Monsieur, à la frayeur de votre cousine, je ne doute pas que vous ne soyez le seigneur de ce château; et à la pitié que vous lui témoignez, que vous ne soyez son cousin. Cette lettre est à vous. (_Mondor la prend, et se retire à l’écart pour la lire._)
ANNE MONDOR.
Ah! mon Dieu! je ne sais si je rêve ou si je veille... je me sens beaucoup mieux. Madame, comment! vous aviez tant d’inquiétude pour votre enfant, et vous vous occupiez de mes malheurs! C’est un beau garçon, il ressemble à sa sœur et à vous, Madame, comme deux gouttes d’eau... Mais, Madame, nous sommes ici sur le terrain du roi, n’est-ce pas?
LA MÈRE.
Oui, oui, vous y êtes en sûreté; soyez tranquille. (_A sa fille_:) Antoinette, fais donc déjeuner ton frère.
ANTOINETTE, _à son frère_.
Voilà un mouchoir blanc; viens que je t’essuie le front; tu es tout en nage. Tiens, voilà ton déjeuner, mon pauvre Henri; tu es cause que j’ai laissé brûler les gâteaux.
HENRI.
Tu n’as pas touché au tien.
ANTOINETTE.
J’avais perdu l’appétit, ainsi que maman.
HENRI.
Je ne donnerai plus d’inquiétude; je ne m’écarterai plus jamais.
ANTOINETTE.
Si je t’avais vu avec ces gens masqués, sur le bord d’une carrière, au clair de la lune, je serais morte de peur. Tu as un bon ange qui te garde, comme Tobie.
HENRI.
Je suis plus heureux que Tobie; il n’avait qu’un bon père et une bonne mère, et moi j’ai encore une bonne sœur. J’ai pensé t’apporter un roitelet.
ANTOINETTE.
Ah! que tu m’aurais fait de plaisir!
HENRI.
Où l’aurais-tu mis?
ANTOINETTE.
Je l’aurais mis dans la cage où j’avais un linot.
HENRI.
Il aurait passé à travers les barreaux.
ANTOINETTE.
Je les aurais garnis avec des brins de jonc.
HENRI.
Eh bien! je n’ai jamais pu le prendre. J’ai eu vingt fois la main dessus; il semblait se moquer de moi. Je l’ai trouvé sur les pierres de la carrière. Tantôt il sautait de l’une à l’autre, tantôt il passait dessous par des fentes où je n’aurais pas glissé mon doigt.
ANTOINETTE.
Oh! il en vient souvent ici; ils aiment notre maison, ils lui portent bonheur.
MONDOR _se rapproche avec toutes les marques de l’indignation et de la surprise_.
Soyez touchés de mes malheurs, sensibles et compatissants voisins. J’avais une femme et une fille, et je n’en ai plus; elles sont parties cette nuit, après m’avoir volé. Oh! je suis bien puni par où j’ai péché. Écoutez, je vous prie, ce que m’écrit ma digne épouse:
«Monsieur,
»J’ai été fidèle aux lois de l’hymen tant que nous avons été liés par des intérêts communs. Aujourd’hui vous êtes vieux, et je suis encore jeune; vous devenez dur, et je suis sensible: nous ne nous convenons plus. Rompons des nœuds que désavoue la nature; j’agis conséquemment à ses principes, et aux vôtres. Il n’y a d’autre Dieu dans l’univers que le plaisir. Le plaisir est la souveraine loi de tous les êtres sensibles. Comme il ne peut plus désormais se rencontrer dans notre union, je vais le chercher dans d’autres climats. Je me paye de ma dot par mes diamants et par les vôtres, et de celle de ma fille, qui m’accompagne, par les cent mille écus en or que vous réserviez à de nouvelles acquisitions. Quant à l’opinion publique, si elle me blâme, je ne m’en soucie guère. Je ne manquerai pas de prôneurs, tant que je ne manquerai pas d’argent. Ne soyez pas inquiet de notre sort ni du lieu où nous allons vivre: deux de vos meilleurs amis, le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, nous accompagnent avec quatre de vos gens les plus affidés. La patrie est bien là où l’on est bien.» (_Mondor déchire la lettre._) Maximes d’enfer! malédiction sur les infâmes et les perfides!
Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis, un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de cette raison universelle qui gouverne toutes choses; vous m’avez rappelé à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours; j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos âmes bienfaisantes; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux infortunés: j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.
LE PÈRE.
Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse: un bienfait de cette nature est une chaîne trop pesante; la reconnaissance l’attache au cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.
MONDOR.
Vous avez raison. Eh bien! trouvez bon que je fasse les frais de la fête du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre une loterie pour de pauvres enfants; j’en fournirai les lots, de la même nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et de la reine; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la moindre prétention.
LE PÈRE.
Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il?
LA MÈRE.
Il me plaira, s’il vous agrée.
MONDOR.
Oh! je veux employer le reste de ma vie à faire du bien. J’interdirai d’abord dans mes terres les jeux féroces de nos paysans: ils s’accoutument à être cruels envers les hommes par leurs cruautés envers les animaux. Je placerai un autre maître d’école dans le village: je veux y changer entièrement l’éducation des enfants. En vérité, on ne rend les hommes bons qu’en rendant les enfants heureux. Je placerai à la tête de cette école monsieur Gauthier, vicaire du village voisin. C’est un homme simple, plein de religion, et doux envers les enfants comme Jésus-Christ.
LA MÈRE, _à son mari_.
Qu’est-ce que c’est que ce monsieur Gauthier, mon ami!
LE PÈRE.
C’est un abbé qui ressemble, au premier coup d’œil, à un prêtre italien; il est de petite taille et assez replet; il porte des cheveux noirs fort courts et sans poudre; sa soutane est rapetassée en plus d’un endroit. Il lui est souvent arrivé de retourner chez lui, le soir, sans le linge dont il s’était vêtu le matin. Il est toujours courant à pied de hameaux en hameaux; il cache sous un extérieur fort simple beaucoup de connaissance des hommes. Sa charité inquiète le promène dans les lieux les plus écartés. Quand je m’établis ici, il y vint d’abord: il m’offrit, sans me connaître, tous les services qui dépendaient de lui. Je lui fis part de mes plans et de mes moyens; il m’écouta avec beaucoup d’attention, ensuite il prit congé de moi et me dit en me serrant la main: «Si je n’étais pas prêtre, je voudrais vivre comme vous; mais je me dois aux autres.»
LA MÈRE.
Je voudrais bien le connaître.
LE PÈRE.
On ne le voit jamais que chez les malheureux. Si le feu prenait à notre maison, vous le verriez bientôt accourir pour aider à l’éteindre.
MONDOR.
Oui, je mettrai monsieur Gauthier en état de faire du bien à plus d’un infortuné. Après cela, je diviserai une partie de cette plaine en un grand nombre de petites propriétés que je distribuerai, moyennant une médiocre redevance, à beaucoup de journaliers qui n’ont aucune possession; et tous les ans, je leur donnerai une fête où vous présiderez l’un et l’autre.
LE PÈRE.
Ah! je la verrai avec bien de la joie.
MONDOR.
Oh! oui, je ne veux plus vivre que pour faire du bien! Allons, ma pauvre cousine, viens demeurer avec moi! sèche tes larmes! viens, tu prendras soin de ma maison; tu n’y manqueras désormais de rien; tu me consoleras.
HENRI.
Mon papa, voilà un livre que j’ai trouvé en arrivant tout près d’ici. Il a pour titre: _Système de la Nature_: il doit être bien curieux.
LE PÈRE.
Mon fils, méfiez-vous encore plus des livres inconnus que des hommes que vous ne connaissez pas.
MONDOR.
Oh! celui-ci est une production d’une cruelle et absurde philosophie; c’est une vaine déclamation qui détruit à la fois dans l’homme l’intelligence et le sentiment. Rendez-le-moi, mon fils: il ne sera jamais capable de vous donner des lumières; il n’est propre qu’à corrompre votre innocence. (_A sa cousine_:) Allons; viens, ma cousine; prenons congé de cette heureuse famille.
ANNE MONDOR.
Et mon pèlerinage à la bonne sainte Anne?
MONDOR.
Tu mourrais en chemin: nous reviendrons le faire ici à la Saint-Louis. L’acte le plus agréable aux saints, c’est le bien qu’on fait aux malheureux.
LE PÈRE.
Nous vous recevrons de bon cœur, mais il faut venir nous voir auparavant.
MONDOR.
Vous ne sauriez me proposer rien qui me fasse plus de plaisir; mais je jugerai par celui que vous prendrez à venir chez moi, de celui que vous aurez à me recevoir chez vous. Adieu, couple fortuné! adieu, beaux et heureux enfants, douce retraite, asile de l’innocence et de la foi conjugale! adieu!
ANNE MONDOR.
Que la bénédiction de Dieu se répande sur vous! vous avez mis fin à mes peines. Ah! puisque vous le permettez, Madame, je viendrai vous revoir bientôt. Que le bon Dieu, que la bonne sainte Anne... (_Elle pleure._)
LA MÈRE, _émue_.
Venez bientôt nous revoir, n’y manquez pas, au moins. Adieu, ma bonne demoiselle.
ANTOINETTE, _pleurant_.
Adieu, ma chère demoiselle, adieu; soyez maintenant bien heureuse!
LE PÈRE.
Rentrons, mes enfants; le soleil fatigue les yeux de votre mère, et la chaleur augmente; allons travailler à l’ombre des arbres fruitiers dans le verger, sur le bord du ruisseau. Antoinette, remporte tes présents et ceux de ta mère; ils serviront dans une autre occasion. Allons remercier Dieu de l’heureux commencement de cette journée. Dieu, mes enfants, veut beaucoup de bien aux hommes quand il leur donne l’occasion d’en faire.
LA MÈRE.
Voilà mon songe accompli, et voilà la pierre dont mon fils a tué le hibou niché dans la haie.
Ce pauvre seigneur! son sort me touche. Le fond de son cœur était bon. Dieu l’a rappelé à lui par le malheur. Quelles grâces n’avons-nous pas à rendre à la Providence! voyez comme elle nous a ménagé le bonheur d’être utile à sa pauvre cousine, et à lui-même! Il n’y a que la religion de solide, mes enfants; tout le reste n’est rien.
LE PÈRE.
Mon fils, dépêche-toi de déjeuner; tu viendras ensuite essarter avec moi la portion de la forêt où nous devons célébrer, cet été, la fête du roi. Fais-toi, par le travail, un corps robuste, afin de servir un jour ta patrie; et, à la vue de ces coups de la Providence, fortifie ton âme dans la vertu, afin de la rapporter dans cette retraite paisible, toujours pure et exempte des vaines opinions du monde. Tu nous liras ce soir, à la lampe, la vie d’Épaminondas.
HENRI.
Mon père, qu’est-ce que c’était qu’Épaminondas?
LE PÈRE.
C’était un homme qui disait que la plus grande joie qu’il eût eue dans sa vie était d’avoir servi sa patrie du vivant de son père et de sa mère.
HENRI.
Ah! mon papa, je voudrais bien vous donner cette joie, quand je devrais mourir à la peine. Trouvez bon maintenant que je place la pierre que j’ai apportée à l’endroit où maman a coutume de poser les pieds.
ANTOINETTE.
Maman, je sèmerai autour de la pierre de mon frère les fleurs que vous aimez le mieux, des violettes, des primevères, des scabieuses et des marguerites.
LA MÈRE.
Ah! je ne reposerai jamais les pieds sur une pierre qui a foulé si longtemps la tête de mon fils.
LE PÈRE.
Vous avez raison, il en faut faire un autre usage: elle servira d’autel à votre oratoire; je la placerai sous vos sapins, au haut d’un petit tertre de gazon, et j’y graverai dessus ces passages de l’Évangile: _Deus potest ex lapidibus istis suscitare filios Abrahæ._ Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham.
EXTRAIT
DES ÉTUDES DE LA NATURE.
En y réfléchissant, il m’a paru que non-seulement la nature avait fait un jardin magnifique du monde entier, mais encore qu’elle en avait, pour ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les autres, pour embellir le même sol de ses plus charmantes harmonies.