L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham
Part 11
Dans nos climats tempérés, on voit se développer, dès les premiers jours d’avril, au milieu des sombres forêts, les réseaux de la pervenche et ceux de l’_anemona nemorosa_, qui recouvrent d’un long tapis vert et lustré les mousses et les feuilles desséchées par l’année précédente. Cependant, à l’orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les violettes et les marguerites, qui bientôt disparaissent en partie pour faire place, en mai, à la hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel, au muguet parfumé, au genêt doré, au bassinet doré et vernissé, et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes, les fleurs du fraisier, celles du sceau de Salomon, sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui éclosent dans des oppositions ravissantes; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs; on voit ensuite les vipérines d’un bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabieuses battues des vents, les ansérines, les champignons, et les asclépias, qui restent bien avant dans l’hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon, dont la couleur est uniforme, sert de fond à ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines, la plupart s’enfoncent et se cachent pour renaître avec d’autres printemps. Il y en a qui durent toute l’année, comme la pâquerette et le pissenlit; d’autres s’épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entièrement: ce sont les éphémères de la végétation.
Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l’année, les progrès de la prairie. D’abord les buissons donnent leurs fleurs; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure; l’aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d’un bleu mourant; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au milieu du printemps; les néfliers entr’ouvrent leurs larges fleurs aux extrémités d’un rameau cotonneux: les ormes donnent leurs fruits; les hêtres développent leurs superbes feuillages, et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ces feuilles épaisses qui doivent résister à l’hiver.
Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l’éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L’hiver présente de nouveaux accords; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d’un bleu sombre, le fruit de corail de l’églantier, la baie du myrtille, brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées, et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs; et celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables, le bouleau ses feuilles pendantes, et les sombres sapins leurs longues flèches toujours vertes? Du sein de ces forêts s’échappent de doux murmures, et s’exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l’air. Le matin, au lever de l’aurore, tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux; tout se meut au gré des vents; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d’un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs, volent sans bruit sur les fleurs; ici l’abeille et le bourdon murmurent; là des oiseaux font leurs nids; les airs retentissent de mille chansons. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de bases aux ravissants concerts du rossignol et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a ses oiseaux: les cailles qui couvent sous les herbes; les alouettes, qui s’élèvent vers le ciel, au-dessus de leurs nids. On entend de tous côtés les accents maternels, on respire l’amour dans les vallons, dans les bois, dans les prés. Oh! qu’il est doux alors de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l’homme de pied, pour errer dans les bois, sur les collines, au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie, et qu’embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums.
Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons que les inondations des fleuves, telles que celles de l’Amazone, de l’Orénoque et de quantité d’autres, sont périodiques: elles fument les terres qu’elles submergent. On sait d’ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations, avant les établissements des Européens: elles tiraient beaucoup d’utilité de leurs débordements, soit par l’abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si déplaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d’eau, qu’elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues, et dont elles recueillaient les fruits avec la plus grande facilité? Quelques peuplades même, comme celles de l’Orénoque, déterminées par ces avantages, avaient pris l’usage étrange d’habiter le sommet des arbres, et de chercher sous leur feuillage, comme les oiseaux, des logements, des vivres et des forteresses. Quoi qu’il en soit, la plupart d’entre elles n’habitaient que les bords des fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qui les environnaient, et qui n’étaient point exposés aux inondations.
Nous ne voyons l’ordre que là où nous voyons notre blé. L’habitude où nous sommes de resserrer dans des digues le canal de nos rivières, de sabler nos grands chemins, d’aligner les allées de nos jardins, de tracer leurs bassins au cordeau, d’équarrir nos parterres et même nos arbres, nous accoutume à considérer tout ce qui s’écarte de notre équerre, comme livré à la confusion. Mais c’est dans les lieux où nous avons mis la main que l’on voit souvent un véritable désordre. Nous faisons jaillir des jets d’eau sur des montagnes; nous plantons des peupliers et des tilleuls sur des rochers; nous mettons des vignobles dans les vallées, et des prairies sur des collines. Pour peu que ces travaux soient négligés, tous ces petits nivellements sont bientôt confondus sous le niveau général des continents, et toutes ces cultures humaines disparaissent sous celles de la nature. Les pièces d’eau deviennent des marais, les murs des charmilles se hérissent, tous les berceaux s’obstruent, toutes les avenues se ferment: les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les chardons étoilés et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l’assaut; des touffes d’orties s’emparent de l’urne des naïades, et des forêts de roseaux, des forges de Vulcain; des plaques verdâtres de mnion rongent les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiégent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés, et dominent enfin sur ces coupoles orgueilleuses. Les ruines d’un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage, que celles des empires: elles montrent également combien le pouvoir de l’homme est faible quand il lutte contre celui de la nature.
Je n’ai pas eu le bonheur, comme les premiers marins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir des terres sortir, pour ainsi dire, de ses mains; mais j’en ai vu des portions assez peu altérées, pour être persuadé que rien alors ne devait égaler leurs beautés virginales. Elles ont influé sur les premières relations qui en ont été faites, et elles y ont répandu une fraîcheur, un coloris, et je ne sais quelle grâce naïve qui les distinguera toujours avantageusement, malgré leur simplicité, des descriptions savantes qu’on en a faites dans les derniers temps. C’est à l’influence de ces premiers aspects que j’attribue les grands talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature, et l’enthousiasme sublime dont Homère et Orphée ont rempli leurs poésies. Parmi les modernes, l’historien de l’amiral Anson, Cook, Banks, Solander et quelques autres, nous ont décrit plusieurs de ces sites naturels dans les îles de Tinian, de Masso, de Juan Fernandès et de Taïti, qui ont ravi tous les gens de goût, quoique ces îles eussent été dégradées en partie par les Indiens et par les Espagnols.
Je n’ai vu que des pays fréquentés par les Européens et désolés par la guerre ou par l’esclavage; mais je me rappellerai toujours avec plaisir deux de ces sites, l’un en-deçà du tropique du Capricorne, l’autre au-delà du 60e degré nord. Malgré mon insuffisance, je vais essayer d’en tracer une esquisse, afin de donner au moins une idée de la manière dont la nature dispose ses plans dans des climats aussi opposés.
Le premier était une partie, alors inhabitée, de l’île de France, de quatorze lieues d’étendue, qui m’en parut la plus belle portion, quoique les noirs marrons qui s’y réfugient y eussent coupé, sur les rivages de la mer, les lataniers avec lesquels ils fabriquent des ajoupas, et dans les montagnes, des palmistes dont ils mangent les sommités, et des lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils dégradent aussi les bords des ruisseaux en y fouillant les oignons des nymphæa, dont ils vivent, et ceux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exception toutes les espèces de coquillages, qu’ils laissent ça et là sur les rivages par grands amas brûlés. Malgré ces désordres, cette portion de l’île avait conservé des traits de son antique beauté. Elle est exposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêche les forêts qui la couvrent de s’étendre jusqu’au bord de la mer; mais une large lisière de gazon d’un beau vert gris, qui l’environne, en facilite la communication tout autour, et s’harmonie, d’un côté, avec la verdure des bois, et, de l’autre, avec l’azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l’un terrestre, et l’autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres, en amphithéâtre, et dont les contours, couverts d’arbres en pyramides, se profilent avec majesté sur la voûte des cieux. Au-dessus de ces forêts s’élève comme une seconde, forêt de palmistes, qui balancent au-dessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d’un panache de palmes et surmontées d’une lance. Les montagnes de l’intérieur présentent au loin des plateaux de rochers, garnis de grands arbres et de lianes pendantes, qui flottent, comme des draperies, au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on voit les couleurs de l’arc-en-ciel se peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns, en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d’argent. Aucun obstacle n’empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu’ils ont dépouillés de leurs terres. De plus, ils frayent un libre passage depuis leurs sources jusqu’à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords; et ils ménagent au-dessus d’eux, dans tout leur cours, de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu’on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s’entrelacent dans les cintres de ces voûtes, assurent leurs arcades contre les vents, et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant à leurs feuillages d’autres feuillages, et à leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté, la nature, qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles, couvre son tronc de capillaires du plus beau vert, et d’agarics ondés de jaune, d’aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ces débris. Du côté de la mer, le gazon qui termine l’île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers, dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l’air comme de soleils de verdure. Ces lataniers s’avancent jusque dans la mer sur les caps de l’île, avec les oiseaux de terre qui les habitent, tandis que de petites baies, où nagent une multitude d’oiseaux de marine, et qui sont, pour ainsi dire, pavées de madrépores couleur de fleur de pêcher, de roches noires couvertes de nérites couleur de rose, et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans l’île, et réfléchissent comme des miroirs tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l’eau et les poissons nager dans les arbres, et vous diriez du mariage de la Terre et de l’Océan qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des îles inhabitées, situées entre les tropiques, on a trouvé, lorsqu’on en a fait la découverte, les bancs de sable qui les environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de flamants couleur de rose qui ressemblent, sur leurs nids, à des brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d’huîtres, qui opposaient leurs feuillages flottants à la violence des flots, et de cocotiers chargés de fruits, qui, s’avançant jusque dans la mer, le long des récifs, présentaient aux navigateurs l’aspect d’une ville avec ses remparts, et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à l’île de France comme à beaucoup d’autres îles, et ils auront sans doute été détruits par les besoins des premiers marins qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d’un pays dont les anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l’Océan ou des volcans.
Le second lieu agreste que j’ai vu était dans la Finlande russe, lorsque j’étais employé, en 1764, à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d’y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans pour les couper, afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout à pied et souvent à cheval, quoiqu’il nous fallût visiter les détours, les sommets et les plus petits recoins d’un grand nombre de rochers, pour en examiner les défenses naturelles, et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui ont donné le surnom de _Lapidosa_. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surface de la terre, mais les vallées et les collines tout entières y sont en beaucoup d’endroits formées d’une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s’exfolie, et dont les débris fertilisent les plantes en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord, et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leur courbure et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur, comme à leur naissance, elles étaient couvertes d’une plante appelée _kloukva_, qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes et ne s’élève guère à plus d’un pied et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés et s’étend fort loin. Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges bons à manger, semblables à des fraises. Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme de calotte, et rendus tout luisants par des eaux qui suintaient à travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si glissantes qu’à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, tout autour, d’une large ceinture de mousses d’un vert d’émeraude, d’où sortait ça et là une multitude infinie de champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs. Il y en avait de faits comme de gros étuis, couleur d’écarlate, piquetés de points blancs; d’autres, de couleur d’orange, formés en parasols; d’autres, jaunes comme du safran et allongés comme des œufs. Il y en avait du plus beau blanc et si bien tournés en rond, qu’on les eût pris pour des dames d’ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d’eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s’étendaient en longs rayons jusqu’à travers les bois dont leurs flancs étaient couverts, et venaient border leurs lisières en se confondant avec une multitude de fraisiers et de framboisiers. La nature, pour dédommager ce pays de la rareté des fleurs apparentes qu’il produit en petit nombre, en a donné les parfums à plusieurs plantes, telles qu’au _Calamus aromaticus_; au bouleau, qui exhale au printemps une forte odeur de rose; et au sapin, dont les pommes sont odorantes. Elle a répandu de même les couleurs les plus agréables et les plus brillantes des fleurs sur les végétations les plus communes, telles que sur les cônes du mélèze, qui sont d’un beau violet, sur les baies écarlates du sorbier, sur les mousses, les champignons et même sur les choux-raves...
Rien n’égale, à mon avis, le beau vert des plantes du Nord, au printemps. J’y ai souvent admiré celui des bouleaux, des gazons et des mousses, dont quelques-unes sont glacées de violet et de pourpre. Les sombres sapins mêmes se festonnent alors du vert le plus tendre; et lorsqu’ils viennent à jeter de l’extrémité de leurs rameaux des touffes jaunes d’étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supportait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite, et leur écorce, qu’aucune humidité ne peut corrompre, est entraînée à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle surnage tout d’une pièce. Quant aux sapins, lorsqu’ils tombent, l’humidité et les mousses les détruisent en fort peu de temps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres, et offrent un nouveau genre de beauté, en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les orifices des vallées, les collines moussues, et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages...
Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre; et quoiqu’on n’ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers climats, cette simple esquisse suffit pour faire voir qu’il y a de l’ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même superficiellement leur développement, leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu’il y a autant d’harmonie dans l’agrégation de leurs parties que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid, de la sécheresse et de l’humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l’idolâtrie, comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Voici ce que leur reproche l’auteur du livre de la Sagesse: _Aut ignem, aut spiritum, aut citatum aerem, aut gyrum stellarum, aut nimiam aquam, aut solem et lunam, rectores orbis terrarum deos putaverunt._ «Ils se sont imaginé que le feu, ou le vent, ou l’air le plus subtil, ou l’influence des étoiles, ou la mer, ou le soleil et la lune régissaient la terre et en étaient les dieux.»
Toutes ces causes physiques réunies n’ont pas ordonné le port d’une seule mousse. Pour nous en convaincre, commençons par examiner la circulation des plantes. On a posé comme un principe certain que leurs sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je n’opposerai aux expériences qu’on en a rapportées qu’un grand marronnier des Tuileries, voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de vingt ans, n’a point d’écorce autour de son pied, et qui cependant est plein de vigueur. Plusieurs ormes des boulevards sont dans le même cas. D’un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n’ont point du tout de bois. D’ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe à la végétation d’une multitude de plantes, dont les unes n’ont que des tubes, et d’autres n’ont point du tout d’écorce, et ne sont revêtues que de pellicules sèches?