L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham
Part 8
Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart. Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec ses griffes et son petit bec pointu; il en a avec plusieurs espèces d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en maturité; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre; avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies, jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de lancettes pour les entamer; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui y dépose ses œufs; avec des papillons qui voltigent autour de ses fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la mauvaise saison: jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée ravage les champs.
Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne, ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y promenez en tenant vos enfants par la main! Il n’y a point de prairie qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous reposez; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé, lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie, sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs ombrages; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah! que vous m’avez troublé dans cette attitude! Je craignais que vous ne nourrissiez quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine, me disais-je en moi-même? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents! Ah! il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles exhalent leurs doux parfums vers les cieux!
LA MÈRE.
Ah! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment voulez-vous que je chante maintenant! je suis inquiète, mon fils ne revient point.
LE PÈRE.
Tendre mère, tranquillisez-vous; il ne tardera pas à revenir. Les enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement; ils ne peuvent rester en place.
MONDOR, _toujours caché_.
Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là: c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le monde; les amitiés n’y tiennent à rien; il n’y a que les haines qui y sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux! Je voudrais pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille; je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur: la mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas! n’est pas si sensible: mais elle se pique de force d’esprit.
LE PÈRE, _à sa femme_.
Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui est au midi de la forêt; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de villages; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris, traînées par de grands attelages de chevaux; et d’autres qui en descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale. Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque pour l’Amérique ou pour les Indes orientales; une foule d’autres conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent jour et nuit; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures, forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage; il n’y a point d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.
LA MÈRE.
La présence du roi anime tous les lieux où il se montre: semblable au soleil, il répand autour de lui un esprit de vie; mais trop d’éclat l’environne pour mes faibles yeux: j’aime les retraites paisibles et ignorées.
LE PÈRE.
Eh bien! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que celle que nous habitons; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près; il est entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est sur la crête d’une des collines les plus élevées; on croirait de loin qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y promener. Le chemin en est difficile; on y parvient par un sentier caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer: la plupart étaient fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle, par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette chapelle est fort ancienne; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire; elle ne reçoit le jour que par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre une grosse quenouillée de lin; je vis aussi à travers les barreaux de la chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris; je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une statue de Diane.
Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit:
«Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois; elle est desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité; et les veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre, écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage; et ceux et celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques.»
Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des origines si respectables.
LA MÈRE.
Ah! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois avec nos enfants; nous y porterons à manger; nous y dînerons sur l’herbe, auprès de la fontaine.
LE PÈRE.
Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver; mais la solitude dont je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire. Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans l’intérieur du bassin; il n’y a que l’embouchure des vallons et les croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins; le lapin couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet; mais au moindre bruit, il se blottit à l’entrée de son trou: le râle aux longues jambes y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine, s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au coassement d’une grenouille; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se confond avec le pourpre des bruyères lointaines; mais il se promène souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes. Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il allonge son cou; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui d’une faux qu’on aiguise: vous diriez d’un faneur qui se prépare à faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le genévrier du Nord: elles viennent par troupes se percher sur ses branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son sang; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs; il fuit le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les bergers sur les collines voisines; il s’approche d’eux, il soupire; il oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les mêmes voix.
C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient loin de vous; je vous dirai: Ces joncs agités le long des eaux me rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents; ces genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie; ces primevères et ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux vents et à l’aurore naissante; mais c’était vous, ô mon Dieu! à qui je devais redemander mon bonheur: vous seul êtes, sur la terre, l’asile de l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans crainte et sans remords, ah! qu’il est doux de vivre dans vos retraites ignorées, et d’entendre vos divins langages! Vous nous annoncez par mille voix le Dieu qui vous donna l’être: vos lointains nous parlent de son immensité; le cours de vos eaux, de son éternité; vos hautes montagnes, de son pouvoir; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa bonté; vos sauvages habitants, de sa Providence; et il ne vous a placé dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y élever nos yeux et nos espérances!
LA MÈRE, _d’un ton attendri_.
Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le ravissement.
MONDOR, _toujours caché_.
Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement une Providence gouverne la nature. (_Il regarde son livre et le jette loin de lui._) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois l’intelligence et le sentiment.
LE PÈRE.
Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des ouvrages de Dieu; et si toutes les observations des hommes étaient rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en soutenir l’ensemble; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du soleil dans un jour serein.
Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur; il nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence propre. Tout passe, et il est seul _celui qui est_. Quand il a daigné se communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela. Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes paraissent de toutes parts; les peuples sont dans l’admiration. Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent, n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence: laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents: ce sont les vertus: tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver et non pour la connaître... Quels agréments puis-je ajouter pour vous à ceux de cette solitude?
LA MÈRE.
Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y laisse pas vivre après vous.
LE PÈRE.
Vous savez que près de votre bosquet de sapins, il y a un espace vide entouré de grands arbres qui en forment comme un salon de verdure.
LA MÈRE.
Oui, mais cet espace est si rempli de broussailles, d’épines noires et de troncs d’arbres pourris, qu’on ne peut en approcher.
LE PÈRE.
N’avez-vous pas remarqué, au milieu de ce chaos, un jeune chêne qui atteint à la hauteur des grands arbres qui l’environnent, et qui partage déjà sa tête en plusieurs rameaux?
LA MÈRE.
Oui, il est plein de vigueur, et il est entouré d’un chèvrefeuille chargé de fleurs, qui s’élève jusqu’à sa cime.
LE PÈRE.
J’écarterai les mauvaises plantes tout autour de ce jeune arbre, et je placerai au milieu de son chèvrefeuille les bustes du roi et de la reine. Nous l’appellerons le chêne de la patrie: il servira de monument à nos descendants. Le jour de la fête du roi, nous rassemblerons sous son ombre les pauvres enfants du hameau voisin, et ceux des étrangers qui viennent glaner ici dans le temps de la moisson. Nous leur donnerons un repas champêtre, et nous les ferons danser toute la soirée autour de ce jeune arbre, en chantant des chansons à la louange du roi.
LA MÈRE.
Et moi, à cause de la reine, qui fait le bonheur de notre prince, je suspendrai au chèvrefeuille l’étoffe de laine blanche que j’ai filée cet hiver; et à la fin de la fête, j’en ferai présent à celle des filles que vous aurez trouvée la plus aimable.
MONDOR, _toujours caché, pendant que la mère parle, rêve un peu_.
Ils font des projets de bienfaisance dans le sein de la pauvreté! O charmes de la vertu, vous subjuguez mon cœur!
LA MÈRE.
Si nous faisions de cette étoffe une loterie pour les filles seulement, et si nous y joignions de petits paniers de fruits, des bouquets, des pots pleins de laitage, chaque convive pourrait avoir son lot et s’en retournerait content.
LE PÈRE.
A merveille! Votre don n’humiliera point celle qui le recevra, et ses enfants attacheront à vos aumônes le prix qu’on attache aux présents.
LA MÈRE.
Ce jour-là, je ferai porter à Henri et à Antoinette des chapeaux de bluets, de coquelicots et d’épis de blé; ils seront le roi et la reine du bal. Il faut accoutumer nos enfants à vivre avec les malheureux, afin qu’ils apprennent de bonne heure que ce sont des hommes.
(Antoinette apporte sur sa tête un large panier couvert d’un linge blanc.)
ANTOINETTE.
Papa et maman, voici le déjeuner.
LA MÈRE.
Place-le sur l’herbe, mon enfant.
ANTOINETTE _arrange le déjeuner sur l’herbe_.
Voilà un fromage à la crème tout frais, et des gâteaux sortant du four; voilà du beurre nouveau, et de belles pommes de l’année passée; voici des fraises précoces que j’ai trouvées mûres, le long de la maison, du côté où le soleil donne à midi: les gâteaux sont un peu brûlés. Voici, maman, pour votre dîner, un petit panier de champignons que j’ai cueillis au pied d’un rocher, au milieu d’un lit de mousse: ils sont bons à manger, car ils sont couleur de rose, et ils ont une fort bonne odeur. Voici encore des écrevisses toutes vives, que j’ai pêchées sur le bord du ruisseau: j’ai eu beaucoup de peine à les prendre; il m’a fallu des pincettes; il y en a une qui m’a bien mordue: j’en ai encore le doigt tout rouge.
LE PÈRE.
Elles sont bien grosses. On n’en sert pas de plus belles à la table des princes.
LA MÈRE, _à Antoinette_.
Tu veux me faire faire bonne chère aujourd’hui, et je n’ai point d’appétit.
ANTOINETTE.
Cela étant, maman, comme mon papa ne s’en soucie pas, je les remettrai dans le ruisseau.
LA MÈRE.
Non, mon enfant, mets-les plutôt dans une petite corbeille avec du cresson de fontaine: tu les donneras à cette pauvre femme malade, à qui on a ordonné des bouillons pour purifier le sang.
LE PÈRE, _à Antoinette_.
Assieds-toi là, ma fille, et mangeons.
LA MÈRE, _à Antoinette_.