L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 7

Chapter 73,972 wordsPublic domain

Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire; je vais lui tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il a enclos dans sa haie; je lui en offrirai un bon prix: l’or le tentera; il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et forêts; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu ni lieu; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin; j’aurai le bois et le fonds pour rien. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Il passera pour un coquin, et moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte pour la prison. (_Il rit encore._) Ah! ah! ah! Sainte puissance de l’or, vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde! Mais contentons-nous de son bien, sans lui faire de mal; je lui donnerai même de quoi faire sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné dans Paris. (_Il rit._) Ah! ah! ah! Mais si c’était en effet un voleur! Je suis seul... il est grand matin... il y a loin d’ici au château... retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage; j’agirai toujours bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état des choses par nos propres yeux: il n’est tel que l’œil de l’acquéreur. Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie; moi je les connais à l’habit: s’il est mal vêtu, c’est un coquin. Cachons-nous entre ces épaisses broussailles; je l’observerai à mon aise à travers les branches... Comme je suis déchiré par ces ronces! mais voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons! elles ont arraché toutes mes dentelles! Que maudite soit ma promenade du matin! j’ai les jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y voilà! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la Nature; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de cas. A la vérité, je n’y entends rien; mais tous les ouvrages des hommes de génie sont profonds et obscurs... Chut! chut! je vois sortir de la fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont levés; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez, misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère! Commencez votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions.

(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un père de famille avec son épouse; ils sont suivis d’Antoinette, leur fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le verger.

Mondor est caché sur le bord de la haie.)

ANTOINETTE _chante sur un air fort gai_:

Tout du long du bois... Tout du long du bois...

(Elle s’interrompt pour appeler son frère:)

Henri! mon frère Henri! quoi! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux chantent! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (_Elle chante_:)

Tout du long du bois... Tout du long du bois...

(_Puis d’un ton triste_:) Henri? où êtes-vous donc, Henri?

LE PÈRE, _à sa femme_.

A la gaieté d’Antoinette, à son chapeau d’écorce de tilleul, et au vase qu’elle porte sous le bras, on la prendrait pour la naïade de ce ruisseau; mais on voit bien, à sa timidité, qu’elle n’est qu’une bergère. Chère épouse, à son âge vous lui ressembliez tout-à-fait, quoique vous fussiez élevée au milieu des espérances d’une grande fortune.

LA MÈRE.

Si elle trouve un jour un époux qui vous ressemble, aucune fortune ne sera comparable à la sienne.

LE PÈRE.

Tendre amie, où voulez-vous que nous fassions aujourd’hui la prière du matin? Sera-ce au pied de ces vieux sapins qui vous rappellent le souvenir de votre patrie, ou sous ces pommiers en fleurs, à la vue des biens que nous promet pour l’automne la bonté du ciel? Choisissez, de ces gazons verts, ou bien de ces retraites sombres où les oiseaux, à peine réveillés par les premiers rayons du jour, saluent l’aurore de leurs chansons.

LA MÈRE.

Nous prierons où vous voudrez; partout où je suis avec vous, le sentiment d’une providence m’accompagne.

LE PÈRE.

Appelons nos enfants... Antoinette!... Henri!... Antoinette!

ANTOINETTE _accourant, et d’un air inquiet_.

Mon papa, je ne trouve point mon frère! Je l’ai cherché dans la maison, autour de la maison, dans le verger, et jusque sur le bord de la forêt. Favori même, notre chien, n’y est pas. (_Elle appelle_:) Henri!... mon frère Henri!

LA MÈRE.

Mon fils est sorti? et où peut-il être allé si matin? J’ai cru cette nuit l’entendre se lever bien avant le jour; le bruit même qu’il a fait, en se levant, m’a réveillée au milieu d’un songe: il me semblait qu’il tuait un hibou qui faisait son nid dans la haie. Mon ami, vous ne croyez pas beaucoup aux songes?

LE PÈRE.

Chère épouse! l’enfance a mille projets; chaque jour votre fils en fait de nouveaux pour vous plaire; il sera peut-être allé vous cueillir des fraises dans la forêt: vous l’allez voir revenir dans un moment. Quant aux songes, ils ne sont pas toujours trompeurs: le vôtre cache quelque chose de mystérieux. Le ciel, je l’ai éprouvé plus d’une fois, aime à se communiquer à vous, à cause de vos vertus.

ANTOINETTE.

Maman, vous aurez quelque bonne nouvelle, car j’ai vu, hier soir, une étincelle bien brillante dans la lampe. Mon papa, vous vous moquerez de moi.

LE PÈRE.

Non, ma chère fille! les rois lisent quelquefois leur destinée dans des comètes, et les bergères dans leurs lampes, également bien. Toute la nature est aux ordres de la Providence: ne soyons point inquiets; faisons ensemble notre prière accoutumée.

(Ils s’agenouillent sur l’herbe, à l’ombre d’un des saules de la barrière, et ils prient en silence.)

MONDOR, _caché_.

Voilà comment sont faites toutes les femmes. La mienne, qui ne croit pas en Dieu, croit à toutes ces sottises-là. Mais... si j’allais être, moi, le hibou de la haie! si on allait m’assommer ici! Il arrive quelquefois des choses plus étranges... Oh! non, il n’y a rien à craindre. En vérité, ces bonnes gens sont plus contents que je ne le croyais. On est bien heureux d’avoir de la religion! ils sont inquiets, ils prient, et les voilà tranquilles. Il n’y a rien à faire ici pour moi: je ne veux pas chercher à leur nuire. Je pourrais bien me retirer, mais je veux trouver l’occasion de faire leur connaissance; d’ailleurs je suis curieux de savoir ce qu’est devenu leur fils: un enfant élevé là, tout seul, et courant la nuit! L’homme est naturellement porté au mal.

LE PÈRE, _achevant sa prière tout haut_.

O mon Dieu! donnez-nous aujourd’hui la volonté et le pouvoir de faire du bien; que vos bienfaits nous servent d’exemple! vous avez ouvert la main, et vos bénédictions se sont répandues sur la terre, sur les animaux, sur les plantes et sur vos moindres créatures. N’oubliez pas l’homme, qui est la plus noble et la plus malheureuse portion de votre ouvrage; répandez-les sur le roi mon bienfaiteur, sur ma patrie dont il est le père, sur tout ce qui vous invoque dans l’univers, sur cette portion ignorée de ma famille, sur mes chers enfants, et sur ma digne épouse, qui est la compagne et la consolation de ma vie. (_Ils se lèvent tous, et il embrasse sa femme._)

ANTOINETTE, _venant se remettre à genoux devant son père et sa mère_.

Chers parents! donnez-moi dans ce jour votre bénédiction accoutumée.

LE PÈRE.

Fleur de mai! que la gaieté de ce mois, qui te ressemble, se répande dans ton âme: que les plaisirs purs, que les vertus accompagnent tes projets, tes espérances; qu’elles embellissent toutes les perspectives de ta vie, comme les fleurs émaillent ces gazons et ces vergers! Sois en tant semblable à ta mère!

LA MÈRE.

Que la bénédiction de ton père s’accomplisse sur toi et ton frère tous les jours de votre vie; et quand tous deux vous éprouverez quelques peines, que le doux travail, la religion et l’amitié de vos parents viennent les charmer! Puissions-nous faire un jour ton bonheur, comme tu fais dès à présent le nôtre! Mais où est donc Henri?

(Antoinette émue s’essuie les yeux: elle baise la main de son père et celle de sa mère en les appuyant contre son cœur. Ceux-ci l’embrassent, et pendant cette scène muette,)

MONDOR, _toujours caché_.

Baiser les mains de son père et de sa mère, leur demander leur bénédiction... Il faut que ces gens-ci soient des Allemands; voilà une cérémonie qui n’est plus d’usage chez nous, il y a longtemps. Ni ma femme ni ma fille ne voudraient en entendre parler; cependant elle est attendrissante... elle me fait pleurer, je crois... effectivement... effectivement. Il faut en convenir, dans une maison où il y a de la religion, un père de famille vit comme un dieu.

LE PÈRE, _à sa femme_.

Où voulez-vous aujourd’hui qu’Antoinette nous serve le déjeuner?

LA MÈRE.

Mon ami, si vous le trouvez bon, restons ici sous ces saules, à l’entrée de la barrière, d’où l’on découvre la plaine par où je verrai revenir mon fils. Antoinette, apporte-moi mon ouvrage avant de préparer le déjeuner.

ANTOINETTE.

Voulez-vous filer, maman? ou bien vous apporterai-je le métier où vous avez commencé une toile? à moins que vous n’aimiez mieux celui qui vous sert à broder.

LA MÈRE.

Je ne brode que quand j’ai l’esprit tranquille. Donne-moi mes aiguilles et mes laines, j’achèverai les bas de ton frère.

LE PÈRE, _à Antoinette, qui s’en va à la maison_.

Ma chère fille, tu m’apporteras aussi cette corbeille d’osier que j’ai commencée.

LE PÈRE, _à sa femme_.

Je veux finir cette corbeille près de vous. Vous êtes toujours remplie de goût. Le point de vue de ce lieu est, à cette heure, le plus intéressant de tout le paysage: voyez comme la forêt fuit en perspective du côté de l’orient, et comme l’aurore dore d’argent et de vermillon les sommets de ces vieux hêtres lointains, tandis que le reste de leur feuillage est encore dans l’ombre. Voilà la Seine qui serpente là-bas dans les vertes campagnes; vous croiriez que ses eaux, qui réfléchissent la couleur matinale des cieux, sont de pourpre. Mais rien n’égale la magnificence de Paris à l’horizon. Voyez ses grands clochers, encore à demi entourés des brouillards de la nuit, qui se dessinent au milieu des gerbes de lumière que répand l’aurore; vous diriez que cette superbe capitale, à demi couverte de nuages, s’élève de la terre vers les cieux, ou qu’elle descend des cieux pour régner sur la terre. Voilà des tours dont on n’aperçoit que le sommet; en voilà d’autres dont on ne voit que la base, et dont le couronnement se confond avec les nuages. Voici celles de Saint-Sulpice avec son noble portail. Cette masse blanche, qu’éclaire un rayon de soleil sur la partie la plus haute de la ville, est le péristyle charmant de l’église imparfaite de Sainte-Geneviève, douce patronne des vertus innocentes. Ces deux grosses tours rembrunies, sont celles de Notre-Dame. Ce dôme, à la fois élégant et auguste, qui s’élève en forme d’œuf, est celui des Invalides: c’est là que Louis XIV donna un asile à la vertu militaire. O ville immense! dans mes malheurs, je n’ai trouvé de repos que dans tes murs. A combien d’infortunes tu donnes des retraites! Vous auriez pu y passer une partie de la mauvaise saison avec votre fille. Je vous aurais loué une petite chambre aux environs du Louvre; vous lui auriez fait voir les promenades, les fêtes publiques, le monde, enfin. L’âme s’agrandit par le spectacle d’un grand peuple, et à la vue des temples, et des monuments des rois.

LA MÈRE.

Paris, sans toute, peut offrir des consolations et des asiles aux malheureux; mais ce spectacle d’un grand peuple, ces édifices, ces palais, ces chefs-d’œuvre des arts nous jettent bien souvent dans la mélancolie, par le sentiment de notre misère, on dans le fanatisme des plaisirs, par de dangereuses illusions. J’ai connu le monde; croyez qu’une femme peut trouver hors de lui un moyen plus assuré d’être heureuse. Le soin de sa famille suffit pour occuper tour à tour sa prévoyance, sa mémoire, son jugement, ses goûts et toutes les facultés de son âme; ce seul objet est capable de la remplir.

LE PÈRE.

La sagesse et l’amour s’expriment à la fois par votre bouche. Digne épouse! tendre mère! j’ai craint longtemps que vous n’apportassiez avec vous le souvenir du monde dans la solitude, et les regrets de la fortune dans le sein de la pauvreté. Mais votre santé, autrefois si délicate, qui se fortifie de jour en jour, me rassure. Pendant que le temps nous entraîne vers la vieillesse, votre jeunesse se renouvelle: vous remontez le fleuve de la vie.

LA MÈRE.

Les vaines images du monde sont bien loin de moi. La vie champêtre, le calme de l’âme, et plus que tous ces biens, votre tendre et constante amitié ont renouvelé mes jours. Depuis que je me suis rapprochée entièrement de la nature et de la religion, je sens mon bonheur croître chaque jour. Vous ajoutez sans cesse, ainsi que mes chers enfants, quelque chose à ma félicité.

LE PÈRE.

Je craignais seulement que ce séjour ne vous déplût l’hiver, car la nature semble morte dans cette saison. Les glaces pendent aux branches des arbres, la terre est détrempée de pluie, l’eau des ruisseaux toute jaune, l’air humide et froid, et le ciel couleur de plomb; les nuits sont longues et agitées de tempêtes, les arbres de la forêt gémissent autour de nous, et quelquefois leurs sommets se brisent et tombent avec fracas; la plupart des oiseaux de nos bocages s’enfuient en d’autres contrées, ceux qui restent autour de notre habitation semblent effrayés et gardent le silence.

LA MÈRE.

J’ai passé ici tous les hivers avec délices: vous m’avez appris à sentir les beautés mélancoliques de cette saison; ce ne sont pas les plus vives, mais ce sont les plus touchantes. L’herbe humide conserve, le long des sentiers, une verdure plus éclatante que pendant l’été; à la vérité, il y a peu de fleurs, si ce n’est quelque scabieuse tardive, ou quelque humble marguerite; mais dans certains jours de gelée, quand les frimas de la nuit s’attachent aux arbres, leurs rameaux tout blancs semblent le matin fleuris comme au printemps. Les mousses brillent alors sur les troncs gris des arbres, ou sur les flancs bruns des roches, d’une verdure plus belle que celle des gazons. Si la plupart des oiseaux s’éloignent de nous dans cette saison rigoureuse, ceux qui restent sont plus familiers. Le pivert vole en silence sous les arbres de la forêt, et s’annonce de temps en temps par des cris éclatants; il visite souvent les arbres de nos vergers et grimpe tout le long de leurs troncs pour les nettoyer d’insectes. La mésange inquiète parcourt leurs plus petits rameaux, et cherche à glaner quelque fruit oublié. Le rouge-gorge solitaire se perche sur nos murailles, et bien souvent sur ma fenêtre; j’aime à entendre ses chansons mélancoliques, moins brillantes, mais aussi touchantes que celles du rossignol. Quand tout est couvert de neige, cet aimable oiseau vient se réfugier avec la perdrix jusque dans la maison, demandant à l’homme une part des biens de la terre, sur laquelle le ciel ne leur a rien laissé à recueillir. J’ai pris souvent plaisir à voir mes enfants leur jeter des morceaux de pain.

A la vérité, les soirées d’hiver sont longues; mais mon travail et celui de mes enfants, joint à vos lectures ou à vos conversations, me les rend bien courtes et bien agréables: vous me transportez dans d’autres climats.

Pendant le temps même du sommeil, quand la lampe est éteinte, je jouis encore mieux de mon asile, et du désordre de la saison. J’aime à entendre le bruit de la pluie qui tombe à verse sur le toit, et celui des chênes et des hêtres que le vent agite au loin autour de nous; leurs murmures sourds m’invitent au repos: le danger éloigné redouble ma sécurité. Je pense que je n’ai rien à craindre, dans une cabane bien solide, du tumulte que j’entends au loin, et que tout ce que j’ai de cher au monde, mes enfants et mon époux, sont autour de moi; un doux et profond sommeil s’empare alors de mes sens, en bénissant le ciel de mon bonheur.

LE PÈRE.

Mais quand je suis obligé de m’absenter pendant le jour, vous devez vous ennuyer; et peut-être avez-vous peur, étant seule avec deux enfants au milieu d’un bois.

LA MÈRE.

Ce bois appartient au roi; l’ordre et la police y sont bien tenus. D’ailleurs la maison, comme vous me l’avez fait observer, est si forte dans sa simplicité, et si bien disposée, qu’une personne seule s’y défendrait contre une troupe de brigands. Mais que viendraient-ils chercher ici? il n’y a ni richesses ni argent.

(Antoinette apporte la corbeille d’osier de son père, et le panier à ouvrage de sa mère; elle les place auprès d’eux en les saluant respectueusement, ensuite elle s’en retourne à la maison. En allant et venant, elle paraît inquiète; elle regarde de tous côtés pendant cette scène muette.)

MONDOR, _toujours caché_.

Je sens ma conscience qui se réveille; je me garderai bien de nuire à ces honnêtes gens-là. Avec tout cela ils sont heureux, et les gens les plus heureux que j’aie vus de ma vie. Je veux les faire peindre tels que je les vois là: la mère tricotant des bas, et le père faisant une corbeille à l’ombre d’un saule; la petite barrière et le sentier de verdure, au bout duquel on aperçoit une cabane couverte de chaume et de mousse. Je ne veux pas qu’on y oublie l’escalier appuyé sur un vieux cerisier fleuri, et Antoinette aux yeux bleus qui en descend, avec son chapeau d’écorce, ses cheveux blonds et son pot au lait sous le bras. Je ferai mettre ce tableau dans ma chambre à coucher; il me donnera, dans mes insomnies, des idées de repos, d’innocence et de bonheur, que je ne trouve nulle part.

LA MÈRE.

Ce lieu est enchanté.

LE PÈRE.

Je veux l’embellir pour vous tous les jours de ma vie. Je planterai, au nord de la maison, un lierre qui grimpera sur l’escalier, et viendra entourer vos fenêtres de son feuillage. Les oiseaux d’hiver, que vous aimez parce qu’ils sont malheureux, viendront s’y réfugier; vous y entendrez hanter votre ami, le rouge-gorge. Je planterai de l’autre côté, au midi, une vigne qui formera un berceau au-dessus de la porte; j’y élèverai au-dessous un banc de gazon: nos enfants s’y reposeront un jour, et s’y entretiendront de nous lorsque nous ne serons plus. Sur la faîtière du toit, je mettrai des ognons d’iris, dont la fleur vous plaît; sa couleur, qui imite celle de l’arc-en-ciel, ses feuilles en lames d’un beau vert de mer, accompagneront bien les longues marbrures de mousse qui se détachent, comme des lisières de velours vert sur le chaume fauve de la couverture. Quel autre genre d’embellissement désirez-vous ici?

LA MÈRE.

Je n’en ai jamais désiré dans vos ouvrages; je n’aurais jamais cru que ce lieu en fût encore susceptible.

LE PÈRE.

J’aurais bien pu entourer cette possession d’un mur, mais j’ai préféré une haie vive. Chaque année dégrade un mur, et fortifie une haie; chaque année, un mur consomme des pierres, et une haie produit du bois. D’ailleurs, une haie est une décoration. Une belle haie présente seule le spectacle d’un beau jardin. Voyez ces pruniers sauvages, dont les fruits naissants sont semblables à des olives. Ces sureaux voisins parfument l’air de leurs bouquets de fleurs en ombelles; ces houx opposent leur vert lustré et leurs grains écarlates aux nuages blancs des fleurs de l’aubépine; l’églantier jette ça et là ses guirlandes de roses, relevées d’un vert tendre. La ronce même n’est pas sans beauté; elle accroche d’un arbrisseau à l’autre ses longs sarments garnis de girandoles couleur de chair, et elle se roule autour des troncs des arbres de la forêt, qui sont renfermés dans la haie, et qui s’élèvent de distance en distance, comme autant de colonnes qui la fortifient. Mille petits oiseaux trouvent à la fois de la nourriture et des abris sous ces différents feuillages. Chaque espèce a son étage; en bas sont les merles, les fauvettes, les tarins; plus haut, les rossignols; et au faîte de ces vieux ormes, nous entendons murmurer la tourterelle, et nous voyons voltiger la grive qui y bâtit son nid. La nature a jeté, depuis le sommet de la forêt jusque sur ces gazons, des rideaux de toutes sortes de verdures et de fleurs, pour mettre les nids des oiseaux à l’abri. Vous en faisiez autant, lorsque vous couvriez d’un voile de taffetas vert, brodé de vos mains, le berceau de nos enfants.

LA MÈRE.

Oh oui! cette forêt et cette haie sont les vrais berceaux des oiseaux. Il n’y a point de mère aussi attentive que la nature.

LE PÈRE.

Vous entouriez le berceau de vos enfants de barrières d’osier, de peur que quelque choc ne troublât leur repos. La nature a de même garni d’épines la partie inférieure de celui-ci, afin d’en écarter les ennemis. Il n’y a dans ce climat que les arbrisseaux qui ont des épines; les grands arbres n’en ont point: les oiseaux qui y nichent sont défendus par leur élévation. Cependant, beaucoup d’espèces de grands arbres des pays chauds en ont, afin que les oiseaux puissent y faire leurs nids en sûreté; car il y a dans ces pays-là plusieurs espèces de quadrupèdes qui savent grimper et qui viendraient manger leurs œufs.

LA MÈRE.

O Providence! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la terre, suivant le besoin de vos faibles créatures?

LE PÈRE.

La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été: je n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux, j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage; ils sont utiles à ses cultures; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses fruits en été.

LA MÈRE.

Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il disparaît avec les saisons; mais celui que l’observation présente à l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes ont avec les éléments.

Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids. Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre; j’aime à voir le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre, ce sont les relations du pommier avec les divers animaux: cet arbre est si beau dans le pays de ma mère!

LE PÈRE.