L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 6

Chapter 64,051 wordsPublic domain

A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir divin; tant la superstition a de force sur des esprits séduits! Nous passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque.

Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules, étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays. Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de gui que je portais, que par nos raisons.

Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs.

Alors Céphas se prosterna et fit sa prière; ensuite, il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J’imitai son exemple; après quoi, nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile qu’elle nous avait donné; nous remîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et, avant de nous mettre en route, je gravai ce mots sur l’écorce d’un hêtre:

CÉPHAS ET AMASIS ONT ADORÉ ICI LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS.

Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce; mais, comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit:

[9] Anciens noms des pays de notre Bretagne.

(_Note des Editeurs._)

«Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes: Cécrops a donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules; vous trouverez en Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature; elles y atteignent dans la seconde; elles vont au-delà dons la troisième.»

Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des jours favorables à la navigation; car nous étions arrivés en hiver chez les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les États du roi Bardus; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.

Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un jour de gloire; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du bonheur domestique.

Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie, qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on, oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins enchantés des Hespérides; comme si la nature se plaisait à faire contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient se baigner dans la mer; et au lever de l’aurore, nous les voyions se retirer vers les montagnes.

Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne; d’autres ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux. Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages; car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a placées en vain sous un si beau ciel.

J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas:

«Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs féroces, sont le partage naturel de tous les peuples; et sans doute la volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours; car il les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en faire entendre.»

Céphas me répondit:

«N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne s’entendent point; c’est un mal, selon vous: mais s’ils parlaient tous le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans les pensées.»

Il me montra une grappe de raisin:

«Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée.

»Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine d’autrui.

»L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs.»

Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations, redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en découvrait les fondements caverneux; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare, lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été forcés de relâcher à Sténiclaros.

De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons rencontré, ô bon berger! Maintenant nous désirons vous accompagner au mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont des mœurs si hospitalières et si polies.

* * * * *

En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva d’un signe de tête.

Tirtée dit à Amasis:

«Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés; vous avez dû en juger par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois. Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides, mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour parmi nous! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi.»

Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit:

«Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule.»

Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père d’un air riant. Tirtée la remplit de vin; puis s’adressant aux deux voyageurs, il leur dit:

«Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette cabane; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe; vous êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis.»

Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine; mais Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant deux fois tour à tour.

Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots.

Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont Lycée.

LA PIERRE D’ABRAHAM.

Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici.

Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule _la Pierre d’Abraham_? Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait être: _L’Athéisme ne fait pas le bonheur_. Combattant le catholicisme, dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue.

A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent plusieurs avenues: sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une cabane entourée de vergers et de petites cultures: l’entrée du sentier qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation: un petit ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie.

MONDOR, _en riche déshabillé du matin_.

On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature; pour moi, je n’y trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle; le soir et le matin, les herbes sont humides; en même temps, les pierres des chemins vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout? pour voir les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien; pour entendre des oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent: et tout cela naît pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté: aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon parc, avec les femmes.

Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui; c’est un de ces hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels, des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu! le revenu!... voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille boisseaux de blé; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin: voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois; dans les champs de la blonde Cérès, que des sacs de blé; et dans les prés où dansent les nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu? Oh! j’ai eu grand soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines; c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin: vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci! je me suis mis au large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de la décence, répété-je tous les jours à mes gens; respectez-vous à cause du public, à cause de vous-mêmes; aimez l’ordre, aimez la vertu pour votre propre bonheur; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez.

Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre tranquillité: aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin, mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité; et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je dis: tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à moi.

Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne table; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues; plus d’une fois de beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de ce que je disais: mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire. Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien: elle met des grâces et de l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes, et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce qui est fort rare parmi les femmes; elle pousse même sa sévérité sur l’honneur un peu trop loin. Hélas! son opinion a contribué à la mort de mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu, quoique nous fussions à la fin de la guerre; c’est au milieu de ses amis qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur!... l’honneur!... lui répète souvent sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon fils est tué!... encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma femme. Il est mort avec honneur, dit-elle; et moi je ne vis plus que dans l’amertume; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes; pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne: à qui laisserai-je tout ceci? (_Il soupire._)

Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni; mais on ne se fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi! Ah! les beaux arbres! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde de la forêt: mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, _le bien public_. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente.

Voici encore un autre trait de la Providence: on dit que l’homme qui s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois, comme un ours; il ne voit personne; il vit dans la pauvreté et la crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de la fortune et du monde? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans argent? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur, à un néant d’où nous ne rassortirions jamais? Hélas! si je n’étais distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou; ma philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de ces misérables? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours dans le royaume? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais celui-ci m’inquiète plus que les autres; il est dans mon voisinage.