L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 3

Chapter 33,779 wordsPublic domain

Les Gaules sont peuplées d’un grand nombre de petites nations, dont les unes sont gouvernées par des rois, d’autres par des chefs appelés iarles, mais soumises toutes au pouvoir des druides, qui les réunissent sous une même religion, et les gouvernent avec d’autant plus de facilité que mille coutumes différentes les divisent. Les druides ont persuadé à ces nations qu’elles descendaient de Pluton, dieu des enfers, qu’ils appellent Hæder, ou l’aveugle. C’est pourquoi les Gaulois comptent par nuits, et non point par jours, et ils comptent les heures du jour du milieu de la nuit, contre la coutume de tous les peuples. Ils adorent plusieurs autres dieux aussi terribles que Hæder, tels que Niorder, le maître des vents, qui brise les vaisseaux sur leurs côtes, afin, disent-ils, de leur en procurer le pillage. Ainsi ils croient que tout vaisseau qui périt sur leurs rivages leur est envoyé par Niorder. Ils ont de plus Thor ou Theutatès, le dieu de la guerre, armé d’une massue qu’il lance du haut des airs: ils lui donnent des gants de fer, et un baudrier qui redouble sa fureur quand il en est ceint; Tir, aussi cruel; le taciturne Vidar, qui porte des souliers fort épais, avec lesquels il peut marcher dans l’air et sur l’eau sans faire de bruit; Heimdall à la dent d’or, qui voit le jour et la nuit: il entend le bruit le plus léger, même celui que fait l’herbe ou la laine quand elle croît; Uller, le dieu de la glace, chaussé de patins; Loke, qui eut trois enfants de la géante Angherbode, la messagère de douleur, savoir: le loup Fenris, le serpent de Midgard, et l’impitoyable Héla. Héla est la mort. Ils disent que son palais est la misère, sa table la famine, sa porte le précipice, son vestibule la langueur, son lit la consomption. Ils ont encore plusieurs autres dieux, dont les exploits sont aussi féroces que les noms: Hérian, Riflindi Svidur, Svidrer, Salsk, qui veulent dire le guerrier, le bruyant, l’exterminateur, l’incendiaire, le père du carnage. Les druides honorent ces divinités avec des cérémonies lugubres, des chants lamentables, et des sacrifices humains. Ce culte affreux leur donne tant de pouvoir sur les esprits effrayés des Gaulois, qu’ils président à tous leurs conseils, et décident de toutes les affaires. Si quelqu’un s’oppose à leurs jugements, ils le privent de la communion de leurs mystères; et dès ce moment, il est abandonné de tout le monde, même de sa femme et de ses enfants. Mais il est rare qu’on ose leur résister; car ils se chargent seuls de l’éducation de la jeunesse, afin de lui imprimer de bonne heure, et d’une manière inaltérable, ces opinions horribles.

Quant aux iarles ou nobles, ils ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux. Ceux qui vivent sous des rois leur payent la moitié du tribut qu’ils lèvent sur les peuples. D’autres les gouvernent entièrement à leur profit. Les plus riches donnent des festins aux plus pauvres de leur classe, qui les accompagnent à la guerre, et font vœu de mourir avec eux. Ils sont très braves. S’ils rencontrent à la chasse un ours, le principal d’entre eux met bas ses flèches, attaque seul l’animal, et le tue d’un coup de couteau. Si le feu prend à leur maison, ils ne la quittent point qu’ils ne voient tomber sur eux les solives enflammées. D’autres, sur le bord de la mer, s’opposent, la lance ou l’épée à la main, aux vagues qui se brisent sur le rivage. Ils mettent la valeur à résister, non-seulement aux ennemis et aux bêtes féroces, mais même aux éléments. La valeur leur tient lieu de justice. Ils ne décident leurs différends que par les armes, et regardent la raison comme la ressource de ceux qui n’ont point de courage. Ces deux classes de citoyens, dont l’une emploie la ruse et l’autre la force, pour se faire craindre, se balancent entre elles; mais elles se réunissent pour tyranniser le peuple, qu’elles traitent avec un souverain mépris. Jamais un homme du peuple ne peut parvenir, chez les Gaulois, à remplir aucune charge publique. Il semble que cette nation n’est faite que pour les prêtres et pour les grands. Au lieu d’être consolée par les uns et protégée par les autres, comme la justice le requiert, les druides ne l’effrayent que pour que les iarles l’oppriment.

On ne trouverait cependant nulle part des hommes qui aient de meilleures qualités que les Gaulois. Ils sont fort ingénieux, et ils excellent dans plusieurs genres d’industrie qu’on ne trouve point ailleurs. Ils couvrent d’étain des plaques de fer, avec tant d’art, qu’on les prendrait pour des plaques d’argent. Ils assemblent des pièces de bois avec une si grande justesse, qu’ils en forment des vases capables de contenir toutes sortes de liqueurs. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ils savent y faire bouillir l’eau sans les brûler. Ils font rougir des cailloux au feu, et les jettent dans l’eau contenue dans le vase de bois, jusqu’à ce qu’elle prenne le degré de chaleur qu’ils veulent lui donner. Ils savent encore allumer du feu sans se servir d’acier ni de caillou, en frottant ensemble du bois de lierre et de laurier. Les qualités de leur cœur surpassent encore celles de leur esprit. Ils sont très hospitaliers. Celui qui a peu, le partage de bon cœur avec celui qui n’a rien. Ils aiment leurs enfants avec tant de passion, que jamais ils ne les maltraitent. Ils se contentent de les ramener à leur devoir par des remontrances. Il résulte de cette conduite qu’en tout temps la plus tendre affection unit tous les membres de leurs familles, et que les jeunes gens y écoutent, avec le plus grand respect, les conseils des vieillards.

Les femmes jouissent en général du plus grand pouvoir. Les chefs n’entreprennent rien sans les consulter. Elles décident de la paix et de la guerre. Elles voient plus sainement qu’eux dans les affaires publiques, et prévoient, avec beaucoup de justesse, les événements futurs. Le peuple, frappé de leur trouver souvent plus de discernement qu’à ses chefs, se plaît à leur attribuer quelque chose de divin.

Ils méprisent les laboureurs, et ils négligent par conséquent l’agriculture, qui est la base de la félicité publique. Quand nous arrivâmes dans leur pays, ils ne cultivaient que les grains qui peuvent croître dans le cours d’un été, comme les fèves, les lentilles, l’avoine, le petit mil, le seigle et l’orge. On n’y trouvait que bien peu de froment. Cependant la terre y est très féconde en productions naturelles. Il y a beaucoup de pâturages excellents le long des rivières. Les forêts y sont élevées, et remplies de toutes sortes d’arbres fruitiers sauvages. Comme ils manquent souvent de vivres, ils m’employaient à en chercher dans les champs et dans les bois. Je trouvais, dans les prairies, des gousses d’ail, des racines de daucus et de filipendule. Je revenais quelquefois tout chargé de baies de myrtilles, de faînes de hêtres, de prunes, de poires, de pommes, que j’avais cueillies dans la forêt. Ils faisaient cuire ces fruits, dont la plupart ne peuvent se manger crus, tant ils sont âpres. Mais il s’y trouve des arbres qui en produisent d’un goût excellent. J’y ai souvent admiré des pommiers chargés de fruits d’une couleur si éclatante, qu’on les eût pris pour les plus belles fleurs.

L’hiver vint, et je ne saurais vous exprimer quel fut mon étonnement, lorsque je vis, pour la première fois de ma vie, le ciel se dissoudre en plumes blanches, comme celles des oiseaux, l’eau des fontaines se changer en pierre, et les arbres se dépouiller entièrement de leurs feuillages. Je n’avais jamais rien vu de semblable en Égypte. Je crus que les Gaulois ne tarderaient pas à mourir, comme les plantes et les éléments de leur pays; et, sans doute la rigueur de l’air n’aurait pas manqué de me faire mourir moi-même, s’ils n’avaient pris le plus grand soin de me vêtir de fourrures. Mais qu’il est aisé à un homme sans expérience de se tromper! Je ne connaissais pas les ressources de la nature pour chaque saison, comme pour chaque climat. L’hiver est pour ces peuples septentrionaux le temps des festins et de l’abondance. Les oiseaux de rivière, les élans, les taureaux sauvages, les lièvres, les cerfs, les sangliers abondent alors dans leurs forêts, et s’approchent de leurs cabanes. On en tue des quantités prodigieuses. Je ne fus pas moins surpris quand je vis le printemps revenir, et étaler dans ces lieux désolés une magnificence que je ne lui avais jamais vue sur les bords mêmes du Nil. Les rubus, les framboisiers, les églantiers, les fraisiers, les primevères, les violettes, et beaucoup d’autres fleurs inconnues à l’Égypte, bordaient les lisières verdoyantes des forêts. Quelques-unes, comme les chèvre-feuilles, grimpaient sur les troncs des chênes, et suspendaient à leurs rameaux leurs guirlandes parfumées. Les rivages, les rochers, les montagnes, les bois, tout était revêtu d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Un si touchant spectacle redoubla ma mélancolie. Heureux, me disais-je, si parmi tant de plantes, j’en voyais s’élever une seule de celles que j’ai apportées de l’Égypte! Ne fût-ce que l’humble plante du lin, elle me rappellerait ma patrie pendant ma vie; en mourant, je choisirais près d’elle mon tombeau; elle apprendrait un jour à Céphas où reposent les os de son ami, et aux Gaulois le nom et les voyages d’Amasis.

Un jour, pendant que je cherchais à dissiper ma mélancolie, en voyant danser de jeunes filles sur l’herbe nouvelle, une d’entre elles quitta la troupe des danseuses, et s’en vint pleurer sur moi: puis, tout-à-coup, elle se joignit à ses compagnes, et continua de danser en jouant et folâtrant avec elles. Je pris ce passage subit de la joie à la douleur, et de la douleur à la joie dans cette jeune fille, pour un effet de l’inconstance naturelle à ce peuple, et je ne m’en mettais pas beaucoup en peine, lorsque je vis sortir de la forêt un vieillard à barbe rousse, revêtu d’une robe de peaux de belette. Il portait à sa main une branche de gui, et à sa ceinture un couteau de caillou. Il était suivi d’une troupe de jeunes gens à la fleur de l’âge, vêtus de baudriers faits des mêmes peaux, et tenant dans leurs mains des courges vides, des chalumeaux de fer, des cornes de bœufs, et d’autres instruments de leur musique barbare.

Dès que ce vieillard parut, toutes les danses cessèrent, tous les visages s’attristèrent, et tout le monde s’éloigna de moi. Mon maître même et sa famille se retirèrent dans leur cabane. Ce méchant vieillard alors s’approcha de moi, me passa une corde de cuir autour du cou, et, ses satellites me forçant de le suivre, ils m’entraînèrent tout éperdu, comme des loups qui emportent un mouton. Ils me conduisirent à travers la forêt jusqu’aux bords de la Seine: là, leur chef m’arrosa de l’eau du fleuve; ensuite, il me fit entrer dans un grand bateau d’écorce de bouleau, où il s’embarqua lui-même avec toute sa troupe.

Nous remontâmes la Seine pendant huit jours, en gardant un profond silence. Le neuvième, nous arrivâmes dans une petite ville bâtie au milieu d’une île. Ils me débarquèrent vis-à-vis, sur la rive droite du fleuve, et ils me conduisirent dans une grande cabane sans fenêtres, qui était éclairée par des torches de sapin. Ils m’attachèrent au milieu de la cabane à un poteau; et ces jeunes gens, qui me gardaient jour et nuit, armés de haches de caillou, ne cessaient de sauter autour de moi, en soufflant de toutes leurs forces dans leurs cornes de bœufs et leurs fifres de fer.

Ils accompagnaient leur affreuse musique de ces horribles paroles, qu’ils chantaient en chœur:

«O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô Héla! ô Héla! dieux du carnage et des tempêtes, nous vous apportons de la chair. Recevez le sang de cette victime, de cet enfant de la mort. O Nioder! ô Riflindi! ô Svidrer! ô Héla! ô Héla!»

En prononçant ces mots épouvantables, ils avaient les yeux tournés dans la tête, et la bouche écumante. Enfin, ces fanatiques, accablés de lassitude, s’endormirent, à l’exception de l’un d’entre eux, appelé Omfi. Ce nom, dans la langue celtique, veut dire bienfaisant. Omfi, touché de pitié, s’approcha de moi:

«Jeune infortuné, me dit-il, une guerre cruelle s’est élevée entre les peuples de la Grande-Bretagne et ceux des Gaules. Les Bretons prétendent être les maîtres de la mer qui nous sépare de leur île. Nous avons déjà perdu contre eux deux batailles navales. Le collége des druides de Chartres a décidé qu’il fallait des victimes humaines pour se rendre favorable Mars, dont le temple est près d’ici. Le chef des druides, qui a des espions par toutes les Gaules, a appris que la tempête t’avait jeté sur nos côtes: il a été te chercher lui-même. Il est vieux et sans pitié. Il porte les noms de deux de nos dieux les plus redoutables. Il s’appelle Tor-Tir. Mets donc ta confiance dans les dieux de ton pays, car ceux des Gaules demandent ton sang.»

Il me fut impossible de répondre à Omfi, tant j’étais saisi de frayeur! je le remerciai seulement en inclinant la tête; et aussitôt il s’éloigna de moi, de peur d’être aperçu de ses compagnons.

Je me rappelai dans ce moment la raison qui avait obligé les Gaulois qui m’avaient fait esclave de m’empêcher de m’écarter de leur demeure: ils craignaient que je ne tombasse entre les mains des druides; mais je n’avais pu vaincre ma fatale destinée. Ma perte maintenant me paraissait si certaine que je ne croyais pas que Jupiter même pût me délivrer de la gueule de ces tigres affamés de mon sang. Je ne me rappelais plus, ô Céphas, ce que vous m’aviez dit tant de fois, que les dieux n’abandonnent jamais l’innocence. Je ne me ressouvenais plus même qu’ils m’avaient sauvé du naufrage. Le danger présent fait oublier les délivrances passées. Quelquefois, je pensais qu’ils ne m’avaient préservé des flots que pour me livrer à une mort mille fois plus cruelle.

Cependant, j’adressais mes prières à Jupiter, et je goûtais une sorte de repos à m’abandonner à cette Providence infinie qui gouverne l’univers, lorsque les portes de ma cabane s’ouvrirent tout-à-coup, et une troupe nombreuse de prêtres entra, ayant Tor-Tir à leur tête, tenant toujours à sa main une branche de gui de chêne. Aussitôt, la jeunesse barbare qui m’entourait se réveilla, et recommença ses chansons et ses danses funèbres. Tor-Tir vint à moi, il me posa sur la tête une couronne d’if, et une poignée de farine de fèves; ensuite, il me mit un bâillon dans la bouche, et m’ayant délié de mon poteau, il m’attacha les mains derrière le dos. Alors, tout son cortége se mit en marche au bruit de ses lugubres instruments, et deux druides, me soutenant par les bras, me conduisirent au lieu du sacrifice.

* * * * *

Ici Tirtée, s’apercevant que le fuseau de Cyanée lui échappait des mains, et qu’elle pâlissait, lui dit:

«Ma fille, il est temps de vous aller reposer. Songez que vous devez vous lever demain avant l’aurore, pour aller à la fête du mont Lycée, où vous devez offrir, avec vos compagnes, les dons des bergers sur les autels de Jupiter.»

Cyanée toute tremblante lui répondit:

«Mon père, j’ai tout préparé pour la fête de demain. Les couronnes de fleurs, les gâteaux de froment, les vases de lait, tout est prêt. Mais il n’est pas tard: la lune n’éclaire pas le fond du vallon; les coqs n’ont pas encore chanté; il n’est pas minuit. Permettez-moi, je vous en supplie, de rester jusqu’à la fin de cette histoire. Mon père, je suis auprès de vous; je n’aurai pas peur.»

Tirtée regarda sa fille en souriant; et s’excusant à Amasis de l’avoir interrompu, il le pria de continuer.

* * * * *

Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure, à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des têtes et des ossements humains; et au milieu, sur une pièce de roc, s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne silence saisi de respect, de religion et d’effroi.

[7] C’est Montmartre. (_Note de l’auteur._)

Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit:

«O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire mourir. Oh! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas tombé sur l’un d’entre vous! Lorsque je cherchais en moi-même quelle tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les sombres forêts de Chartres; il était tout dégouttant de l’onde marine. Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes: J’envoie, pour le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton!»

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis auprès du roi s’élança jusqu’à moi; c’était Céphas.

«O Amasis! ô mon cher Amasis! s’écria-t-il. O cruels compatriotes! vous allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte? Vous commencerez donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de pitié pour vous, si cruels envers lui.»

En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice. Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux, m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi me prenant dans ses bras, me dit:

«Quoi! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans cesse! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bienfaiteurs que pour les immoler!»

Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en vain s’opposer à cette loi: il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine. Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis. Oh! que l’homme est faible dans la joie! il n’est fort qu’à la douleur. Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et en soufflant sur mon visage.

Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les mains dans les siennes et me dit:

«O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes! Dès que les flots de l’Océan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, je me trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive gauche de la Seine. Mon premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage; je vous appelai; j’engageai plusieurs de mes compatriotes, accourus à mes cris, de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils ne vous trouveraient pas: tous nos soins furent inutiles. Le jour vint, et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium ma patrie. Ce ne fut que le troisième jour, que vous croyant noyé, je me déterminai à y passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon absence: ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés; mais un frère même ne me dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau, où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules. Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte, jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la providence des dieux, qui nous a réunis et qui a rendu vos maux encore plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de condamner à l’esclavage ceux qui y périssent; et si vous n’eussiez pas été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu, et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars.»