L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 4

Chapter 44,064 wordsPublic domain

Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés les uns sur les autres. Il n’y avait pour porte que de grands cuirs de bœufs qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde, car il n’avait rien à craindre de ses sujets; mais il avait employé toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres, entremêlés de mottes de gazon, avec des tours de pierre aux angles et aux portes. Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère, dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aulnes pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules. Bientôt il vint des gens s’établir dans son île, pour l’entendre chanter, et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets. L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en exterminer les habitants.

Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d’écorce d’orme, débarquèrent sur son rivage septentrional, tout vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il vint trouver le roi Bardus et lui dit:

«Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers: le plus faible obéira au plus fort; car la première loi de la nature est que tout cède à la force.»

Le roi Bardus lui répondit:

«O Carnut! s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon peuple, je le ferais très volontiers: mais je n’exposerais pas la vie de mon peuple, quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté et non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force, qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers. Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons si tu sauras pourvoir à leurs besoins.»

Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut à la chasse avec ses guerriers; il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit:

«Fils de Tendal, tu es un grand chasseur: tu nourriras le peuple dans la saison de la chasse; mais au printemps et en été, il mourra de faim. Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes troupeaux, je peux l’entretenir toute l’année.»

Carnut ne répondit rien; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.

Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa un autre défi.

«La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre; mais la patience est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive.»

C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos; mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil, et bien avant dans la nuit.

Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir; et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.

Lutétia lui dit:

«Mon fils, vous avez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je vous ai apprises dès votre enfance; vous excellez à les chanter: défiez le fils de Tendal aux chansons.»

Bardus fut trouver Carnut et lui dit:

«Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et d’être ferme et constant dans les travaux; il doit savoir bannir de leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux: car ce sont les opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants. Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or, enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à le suivre.»

Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du Nord sur les glaces; les tempêtes de Niorder sur les mers; les ruses de Vidar dans les airs; les ravages de Thor sur la terre, et l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.

Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta:

«Je chante l’aube du matin; les premiers rayons de l’aurore qui ont lui sur les Gaules, empire de Pluton; les bienfaits de Cérès, et le malheur de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et répétez-les aux esprits des montagnes bleues.

»Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemins, leurs vallées désertes et leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la Seine, sa nymphe, changée en fleuve.

»Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux transparentes, et à courir tout nu sur ses pelouses solitaires. Dès qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux.

»Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, venez à moi, mon bel enfant! A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un chemin au milieu des eaux.

»Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une gerbe d’épis et un baiser; puis lui apprend comme le pain se fait avec le blé, et comment le blé vient dans les champs. Grand merci, belle étrangère, lui dit Loïs; je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux présents.

»La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois.

»Près de là, vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson: Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes vivent de froment?

»Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où étiez-vous quand vous vîtes l’étrangère aux beaux épis? Loïs, sans malice, le conduit sur les bords de la Seine. J’étais, dit-il, sous ce saule argenté; je courais sur ces blanches marguerites; je fus me cacher sous ces roseaux, car j’étais nu. Le traître druide sourit: il saisit Loïs, et le noie au fond des eaux.

»La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois et elle s’écrie: Où êtes-vous, Loïs, Loïs, mon cher enfant? Les seuls échos répètent Loïs, Loïs, mon cher enfant! Elle court tout éperdue le long de la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur: Il n’est pas loin, dit-elle; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites. Hélas! c’était Loïs, Loïs son cher enfant!

»Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle prend dans ses bras tremblants le corps glacé de Loïs; elle veut le ranimer contre son cœur: mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le corps du fils glace déjà le cœur de la mère: elle est près de mourir. Le druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.

»Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux; mais aux cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent en calice plus blanc que la neige; ses cheveux blonds se changent en filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers le ciel; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a chéri. Loïs devient lis.

»Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème, il menace Cérès; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle lui cria: «Tyran cruel et dur, demeure!»

»A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému s’entr’ouvre; les jambes du druide s’y enfoncent; son visage barbu et enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre; et les vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le druide devient chardon.

«Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine; et que dans la main de ses rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides.»

»Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai; et mes greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés.»

A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent habitants de Lutétia.

«Oh! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets! Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour régner.»

Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et odorants; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré; l’avelinier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en pyramide: tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme; et le lin en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur.

Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès, non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare, se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs: c’étaient des peaux de loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer: ce qui était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva; tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de m’en donner le commandement.

«Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n’ai point eu peur.»

Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de sa division.

L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris; mais, comme ils l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés; et il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne, longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés; il était suivi de toute l’armée.

«Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons.»

La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur; ses épaules et sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse; il portait au cou un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un jeune sapin, armé d’une dent de baleine.

«Que demandes-tu à Hercule? me dit-il. Le voici qui vient à toi.»

En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé: il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en blasphémant les dieux.

Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies: leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent; ils se repoussent en mugissant; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, je dis à Céphas:

«Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi; pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable, lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aisé d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir.»

Céphas me répondit:

«O Amasis! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire; mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre expérience; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre. La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier.»

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis:

«O peuples! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses: les souillerez-vous dans le sang des malheureux? N’y a-t-il pas eu assez de sang de versé dans la fureur du combat? En répandrez-vous maintenant sans colère et dans la joie du triomphe? Vos ennemis immolent leurs prisonniers: surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en courage.»

Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l’esclavage.

Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules; une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs: tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît!

Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal.

«On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main. Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat, et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur.»

Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût:

«O vrai présent de Jupiter! dit-il; aucun mets préparé par la main de l’homme ne leur est comparable: ils surpassent en douceur le miel et la crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes! vous m’avez donné plus que mon royaume: vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers.»

Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables.

Céphas me dit: