L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham

Part 2

Chapter 23,679 wordsPublic domain

De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu’aux îles d’Enosis, qui sont à l’extrémité méridionale de la Sardaigne. Là, ils devinrent contraires, et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des écueils sablonneux qui ne produisent rien; mais par une merveille de la providence des dieux, qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières différentes, elle a donné des thons à ces sables, comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les thons qui entrent de l’Océan dans la Méditerranée, passent en si grande quantité entre la Sardaigne et les îles d’Enosis, que leurs habitants sont occupés nuit et jour à les pêcher, à les saler, et à en tirer de l’huile. J’ai vu sur leurs rivages des monceaux d’os brûlés de ces poissons, plus hauts que cette maison. Mais ce présent de la nature ne rend pas les insulaires plus riches. Ils pêchent pour le profit des habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles d’Enosis, et des tyrans à Mélite.

Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait présent aux habitants d’Enosis de quelques ceps de vigne et en avoir reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu’ils tirent de la Sardaigne, où les fruits de ces arbres viennent d’une grosseur considérable.

Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des terres, dont la nature n’a fait aucune semblable en qualité et en forme, afin que diverses plantes, divers animaux pussent trouver, dans le même climat, des températures différentes. Quand nous n’apercevions que le ciel et l’eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait:

«Vous voyez ces gens de mer, comme ils sont robustes! Vous les prendriez pour des Tritons. L’exercice du corps est l’aliment de la santé. Il dissipe une infinité de maladies et de passions qui naissent dans le repos des villes. Les dieux ont planté la vie humaine comme les chênes de mon pays. Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigoureux. La mer, disait-il encore, est une école de toutes les vertus. On y vit dans des privations et dans des dangers de toute espèce. On est forcé d’y être courageux, sobre, chaste, prudent, patient, vigilant, religieux.

--Mais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage n’ont-ils aucune de ces qualités-là? Ils sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu’ils voient faire.

--Ce n’est point la mer qui les a corrompus, reprit Céphas. Ils y ont apporté leurs passions de la terre. C’est l’amour des richesses, la paresse, le désir de se livrer à toutes sortes de désordres quand ils sont à terre, qui déterminent un grand nombre d’hommes à voyager sur la mer pour s’enrichir; et comme ils ne trouvent qu’avec beaucoup de peines les moyens de se satisfaire sur cet élément, vous les voyez toujours inquiets, sombres et impatients, parce qu’il n’y a rien de si mauvaise humeur que le vice, quand il se trouve dans le chemin de la vertu. Un vaisseau est le creuset où s’éprouvent les qualités morales. Le méchant y empire et le bon y devient meilleur. Mais la vertu tire parti de tout. Profitez de leurs défauts. Vous apprendrez ici à mépriser également l’injure et les vains applaudissements, à mettre votre contentement en vous-même et à ne prendre que les dieux pour témoins de vos actions. Celui qui veut faire du bien aux hommes, doit s’exercer de bonne heure à en recevoir du mal. C’est par les travaux du corps, et par l’injustice des hommes, que vous fortifierez à la fois votre corps et votre âme. C’est ainsi qu’Hercule a acquis le courage et cette force prodigieuse qui ont porté sa gloire jusqu’aux astres.»

Je suivais donc, autant que je pouvais, les conseils de mon ami, malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et à manœuvrer les voiles; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui se moquaient de mon inexpérience, j’étais tout déconcerté. Il m’était plus facile de m’exercer contre les tempêtes que contre les mépris des hommes; tant mon éducation m’avait déjà rendu sensible à l’opinion d’autrui.

Nous passâmes le détroit qui sépare l’Afrique de l’Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abila, qui en fortifient l’entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première de toutes celles de la terre qui avait osé pénétrer dans le vaste Océan, et côtoyer ses rivages jusque sous l’Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d’Hercule, qui avait planté, disaient-ils, deux colonnes avec cette inscription: ON NE VA POINT AU-DELA, comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice, et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait:

«J’ai toujours ouï dire qu’il fallait respecter les anciens. Les inventeurs en chaque science sont les plus dignes de louange, parce qu’ils en ouvrent la carrière aux autres hommes. Il est peu difficile ensuite à ceux qui viennent après eux d’aller plus avant. Un enfant, monté sur les épaules d’un grand homme, voit plus loin que celui qui le porte.»

Mais Céphas leur parlait en vain: ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d’Alcmène. Pour nous, nous vénérâmes les rivages de l’Espagne, où il avait tué Géryon à trois corps; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes, en son honneur, du vin de Thasos dans les flots.

Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forêts qui couvrent la Gaule Celtique. C’est un fils d’Hercule, appelé Galatès, qui donna à ses habitants le surnom de Galates, ou de Gaulois. Sa mère, fille d’un roi des Celtes, était d’une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon, elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d’un tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des Iles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l’embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer.

J’étais au comble de la joie. Nous étions près d’arriver. Nos arbres étaient frais et couverts de feuilles. Plusieurs d’entre eux, entre autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu’allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu’ils nous verraient débarquer sur leurs rivages avec les plus douces productions de l’Égypte et de la Crète. Les seuls travaux de l’agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôter le désir de soutenir, par la violence, la vie humaine que la nature entretient par tant de bienfaits. Il ne faut qu’un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l’agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour. Ce cep de vigne est suffisant pour répandre à perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs à ceux des hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu’ils commencent à paraître; les autres, au contraire, portent en eux l’esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais dans une seule semence plus de vrais biens renfermés qu’il n’y en a en Égypte dans les trésors des rois.

Je me livrais à ces divines et humaines spéculations; et, dans les transports de ma joie, j’embrassais Céphas, qui m’avait donné une si juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant, mon ami remarqua que le pilote se préparait à remonter la Seine, à l’embouchure de laquelle nous étions alors. La nuit s’approchait; le vent soufflait de l’occident, et l’horizon était chargé. Céphas dit au pilote:

«Je vous conseille de ne point entrer dans le fleuve; mais plutôt de jeter l’ancre dans ce port aimé d’Amphitrite que vous voyez sur la gauche. Voici ce que j’ai ouï raconter à ce sujet à nos anciens:

»La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Héva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers. Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Héva sa compagne aperçut sous les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père et Cérès sa maîtresse. L’un et l’autre l’exaucèrent: dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.

»Héva mourut du regret de la perte de sa maîtresse. Mais les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires, qu’on aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y enfermèrent même un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt par l’ouïe, et par la vue les marins des dangers de la terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cérès des dangers de la mer. Vous voyez d’ici son tombeau. C’est cette montagne escarpée, formée de couches funèbres de pierres blanches et noires. Elle porte toujours le nom de Héva[5]. Vous voyez, à ces amas de cailloux dont sa base est couverte, les efforts de Neptune irrité pour en ronger les fondements; et vous pouvez entendre d’ici les mugissements de la montagne qui avertit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour Amphitrite, touchée du malheur de la Seine, elle pria les Néréides de creuser cette petite baie que vous voyez sur votre gauche, à l’embouchure du fleuve; et elle voulut qu’elle fût en tout temps un havre assuré contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc maintenant, si vous m’en croyez, pendant qu’il fait jour. Je puis vous certifier que j’ai vu souvent le dieu des mers poursuivre la Seine bien avant dans les campagnes, et renverser tout ce qui se rencontrait sur son passage. Gardez-vous donc de vous trouver sur le chemin de ce dieu.

[5] Il y a en effet, à l’embouchure de la Seine, sur la rive gauche, une montagne formée de couches de pierres noires et blanches, qui s’appelle la Hève.

(_Note de l’auteur._)

--Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous me preniez pour un homme bien stupide, de me faire de pareils contes à mon âge. Il y a quarante ans que je navigue. J’ai mouillé de nuit et de jour dans la Tamise, pleine d’écueils, et dans le Tage, qui est si rapide; j’ai vu les cataractes du Nil, qui font un bruit affreux; et jamais je n’ai vu ni ouï rien de semblable à ce que vous venez de me raconter. Je ne serai pas assez fou de m’arrêter ici à l’ancre, tandis que le vent est favorable pour remonter le fleuve. Je passerai la nuit dans son canal, et j’y dormirai bien profondément.»

Il dit, et de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.

Céphas alors s’approcha de moi, et me demanda si je savais nager. «Non, lui répondis-je. J’ai appris en Égypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m’être utile à moi-même.» Il me dit:

«Ne nous quittons pas: tenons-nous près de ce banc de rameurs, et mettons toute notre confiance dans les dieux.»

Cependant, le vaisseau poussé par le vent, et sans doute aussi par la vengeance d’Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d’abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure; ensuite, nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu’une vaste forêt, qui s’étendait jusque sur ses rivages. Nous n’apercevions dans ce pays d’autres marques d’habitation que quelques fumées qui s’élevaient ça et là au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu’à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l’ancre.

Le vaisseau, chassé d’un côté par un vent frais, et de l’autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse, nos matelots se mirent à boire et à se réjouir, se croyant à l’abri de tout danger parce qu’ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu’il en restât un seul pour la manœuvre.

Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l’Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d’une cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. J’aperçus, à la blancheur de son écume, une montagne d’eau[6] qui venait à nous du côté de la mer, en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve, et surmontant ses rivages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l’instant, elle fut sur notre vaisseau, et le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté: ce mouvement me fit tomber dans l’eau. Un moment après, une seconde vague, encore plus élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-à-fait. Je me souviens qu’alors j’entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée; mais, voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d’eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporté avec une extrême rapidité, et bientôt après je perdis toute connaissance.

[6] Cette montagne d’eau se produit par les marées qui entrent de la mer dans la Seine et la font refluer contre son cours. On l’entend venir de fort loin, surtout la nuit. On l’appelle la barre, parce qu’elle barre tout le cours de la Seine. Cette barre est ordinairement suivie d’une seconde barre encore plus élevée, qui la suit à cent toises de distance. Elles courent beaucoup plus vite qu’un cheval au galop.

(_Note de l’auteur._)

Je ne sais combien de temps je restai dans l’eau; mais, quand je revins à moi, j’aperçus, vers l’occident, l’arc d’Iris dans les cieux; et du côté de l’orient, les premiers feux de l’aurore, qui coloraient les nuages d’argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort blanches, demi-vêtues de peaux, m’entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d’autres m’essuyaient avec des mousses, d’autres me soutenaient la tête avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste que la piété met sur le visage des femmes, me firent croire que j’étais dans les cieux, et que j’étais servi par les Heures qui en ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander, ô Céphas! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l’Olympe, si vous eussiez manqué à mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa, quand j’entendis ces jeunes filles prononcer de leurs bouches de rose un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher; mais je ne savais où vous retrouver. J’errais aux environs, au milieu des bois. J’ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était près ou loin, à ma droite ou à ma gauche; et pour surcroît d’embarras, je ne pouvais interroger personne sur sa position.

Après y avoir un peu réfléchi, je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d’un vert brillant, d’où je conclus qu’il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée à la vue de l’eau qui coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau, et le ruisseau dans le fleuve. J’allais suivre ces indications, lorsque des hommes sortis d’une cabane voisine me forcèrent d’y entrer d’un ton menaçant. Je m’aperçus alors que je n’étais plus libre, et que j’étais esclave chez des peuples où je m’étais flatté d’être honoré comme un dieu.

J’en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d’avoir fait naufrage au port, de me voir réduit en servitude par ceux que j’étais venu servir de si loin, d’être relégué dans une terre barbare où je ne pouvais me faire entendre de personne, loin du doux pays de l’Égypte et de mes parents, n’égala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je me rappelais la sagesse de vos conseils; votre confiance dans les dieux, dont vous me faisiez sentir la providence au milieu même des plus grands maux; vos observations sur les ouvrages de la nature, qui la remplissaient pour moi de vie et de bienveillance; le calme où vous saviez tenir toutes mes passions; et je sentais, par les nuages qui s’élevaient dans mon cœur, que j’avais perdu en vous le premier des biens, et qu’un ami sage est le plus grand présent que la bonté des dieux puisse accorder à un homme.

Je ne pensais donc qu’au moyen de vous retrouver, et je me flattais d’y réussir en m’enfuyant au milieu de la nuit, si je pouvais seulement me rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ne pouvais en être fort éloigné; mais j’ignorais de quel côté elle était. Il n’y avait point aux environs de hauteur d’où je pusse la découvrir. Quelquefois, je montais au sommet des plus grands arbres; mais je n’apercevais que la surface de la forêt qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Souvent, j’étais attentif au vol des oiseaux, pour voir si je n’apercevrais pas quelque oiseau de marine venant à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque pigeon sauvage allant picorer le sel sur le bord de la mer. J’aurais mieux aimé mille fois entendre les cris perçants des mauves, lorsqu’elles viennent dans les tempêtes se réfugier sur les rochers, que le doux chant des rouges-gorges qui annonçaient déjà, dans les feuilles jaunies des bois, la fin des beaux jours.

Une nuit que j’étais couché, je crus entendre au loin le bruit que font les flots de la mer lorsqu’ils se brisent sur ses rivages; il me sembla même que je distinguais le tumulte des eaux de la Seine poursuivie par Neptune. Leurs mugissements, qui m’avaient transi d’horreur, me comblèrent alors de joie. Je me levai: je sortis de la cabane, et je prêtai une oreille attentive; mais bientôt des rumeurs qui venaient de diverses parties de l’horizon confondirent tous mes jugements, et je reconnus que c’étaient les murmures des vents qui agitaient au loin les feuillages des chênes et des hêtres.

Quelquefois j’essayais de faire entendre aux sauvages de ma cabane que j’avais perdu un ami. Je mettais la main sur mes yeux, sur ma bouche et sur mon cœur; je leur montrais l’horizon; je levais au ciel mes mains jointes, et je versais des larmes. Ils comprenaient ce langage muet de ma douleur, car ils pleuraient avec moi; mais, par une contradiction dont je ne pouvais me rendre raison, ils redoublaient de précaution pour m’empêcher de m’éloigner d’eux.

Je m’appliquai donc à apprendre leur langue, afin de les instruire de mon sort et de les y rendre sensibles. Ils s’empressaient eux-mêmes de m’enseigner les noms des objets que je leur montrais. L’esclavage est fort doux chez ces peuples. Ma vie, à la liberté près, ne différait en rien de celle de mes maîtres. Tout était commun entre nous, les vivres, le toit, et la terre sur laquelle nous couchions enveloppés de peaux. Ils avaient même des égards pour ma jeunesse, et ils ne me donnaient à supporter que la moindre partie de leurs travaux. En peu de temps, je parvins à converser avec eux. Voici ce que j’ai connu de leur gouvernement et de leur caractère.