L'Arcadie; suivie de La pierre d'Abraham
Part 1
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
L’ARCADIE
SUIVIE DE LA PIERRE D’ABRAHAM
ÉDITION REVUE PAR E. DU CHATENET.
LIMOGES EUGÈNE ARDANT ET CIE, ÉDITEURS.
Propriété des Éditeurs.
L’ARCADIE
Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin de Saint-Pierre n’a pas achevée; ce premier fragment serait mieux nommé _les Gaules_. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages avec celles du _Télémaque_, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans _les Martyrs_, a animé de même toute cette mythologie par le contraste de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le christianisme se glorifie.
Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche, d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et lui cria:
«Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos?
--Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée; et ces tours que vous voyez là-bas, sont celles de Bellémine.»
Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche, s’en approcha pour jouer avec elle; mais la chèvre, effrayée à la vue de cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et remuant la queue; il lui passa une laisse autour du cou; et, priant le berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait toujours: mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le voyageur, ni son chien.
L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son compagnon, lorsque le berger lui dit:
«Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue.»
En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier marchait à la tête de ce troupeau; il était suivi de six chèvres dont les mamelles pendaient jusqu’à terre; douze brebis accompagnées de leurs agneaux déjà grands, venaient après; une ânesse avec son ânon fermaient la marche.
L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents pas, par une pelouse découverte, parsemée ça et là de genêts et de romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien; bientôt après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître, qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune homme:
«Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau, j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de la reprendre à la course: mais vous vous reposerez, s’il vous plaît, cette nuit chez moi; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes.»
Le jeune étranger répondit:
«O bon berger! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette nuit; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et par la demeure du grand Agamemnon.»
Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa gauche: mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles en cœur et de fleurs en cloches blanches.
* * * * *
A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui conduisait par dehors à l’étage supérieur.
* * * * *
Dès que le troupeau s’approcha de la maison, il se mit à bêler, suivant sa coutume. Aussitôt, on vit descendre par l’escalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d’écorce de tilleul; elle avait les bras et les pieds nus, et pour chaussure, des soques, suivant l’usage des filles d’Arcadie. A sa taille, on l’eût prise pour une nymphe de Diane; à son vase, pour la naïade du ruisseau; mais à sa timidité, on voyait bien que c’était une bergère. Dès qu’elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se mit à rougir.
Tirtée lui dit:
«Cyanée, ma fille, hâtez-vous de traire vos chèvres et de nous préparer à manger, tandis que je ferai chauffer de l’eau pour laver les pieds de ces voyageurs que Jupiter nous envoie.»
En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne, sur un banc de gazon. Cyanée, s’étant mise à genoux sur la pelouse, tira le lait des chèvres qui s’étaient rassemblées autour d’elle, et quand elle eut fini, elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à un bout de la maison. Cependant, Tirtée fit chauffer de l’eau, vint laver les pieds de ses hôtes; après quoi il les invita d’entrer.
Il faisait déjà nuit: mais une lampe suspendue au plancher, et la flamme du foyer placé, suivant l’usage des Grecs, au milieu de l’habitation, en éclairaient suffisamment l’intérieur. On y voyait accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes, des formes à faire des fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de fruits, et des terrines pleines de lait. Au-dessus de la porte d’entrée, était une petite statue de terre de la bonne Cérès; et sur celle de la bergerie, la figure du dieu Pan, faite d’une racine d’olivier.
Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table, et servit des choux verts, des pains de froment, un pot rempli de vin, un fromage à la crème, des œufs frais, et des secondes figues de l’année, blanches et violettes. Elle approcha de la table quatre siéges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d’une peau de loup, qu’il avait tué lui-même à la chasse. Ensuite, étant montée à l’étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis; mais pendant qu’elle les étendait sur les siéges des voyageurs, elle se mit à pleurer. Son père lui dit:
«Ma chère fille, serez-vous toujours inconsolable de la perte de votre mère? et ne pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui a été à son usage, sans verser des larmes?»
Cyanée ne répondit rien; mais se tournant vers la muraille, elle s’essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libation à Jupiter hospitalier; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous à manger en gardant un profond silence.
Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs:
«Mes chers hôtes, si vous fussiez descendus chez quelque autre habitant de l’Arcadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques années, vous eussiez été beaucoup mieux reçus. Mais la main de Jupiter m’a frappé. J’ai eu sur le coteau voisin un jardin qui me fournissait, dans toutes les saisons, des légumes et d’excellents fruits: il est maintenant confondu dans la forêt. Ce vallon solitaire retentissait du mugissement de mes bœufs. Vous n’eussiez entendu, du matin au soir, dans ma maison, que des chants d’allégresse et des cris de joie. J’ai vu, autour de cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus jeune de mes fils était en état de conduire un troupeau de brebis. Ma fille Cyanée habillait ses petites sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma femme, laborieuse et encore jeune, entretenait toute l’année, autour de moi, la gaieté, la paix et l’abondance. Mais la perte de mon fils aîné a entraîné celle de presque toute ma famille. Il aimait, comme un jeune homme, à faire preuve de sa légèreté, en montant au haut des plus grands arbres. Sa mère, à qui de pareils exercices causaient une frayeur extrême, l’avait prié plusieurs fois de s’en abstenir. Je lui avais prédit qu’il lui en arriverait quelque malheur. Hélas! les dieux m’ont puni de mes prédictions indiscrètes, en les accomplissant. Un jour d’été que mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux avec ses frères, le plus jeune d’entre eux eut envie de manger des fruits d’un merisier sauvage. Aussitôt, l’aîné monta dans l’arbre pour en cueillir, et quand il fut au sommet, qui était très élevé, il aperçut sa mère aux environs, qui, le voyant à son tour, jeta un cri d’effroi et se trouva mal. A cette vue, la peur ou le repentir saisit mon malheureux fils; il tomba. Sa mère, revenue à elle aux cris de ses enfants, accourut vers lui: en vain elle essaya de le ranimer dans ses bras; l’infortuné tourna les yeux vers elle, prononça son nom et le mien, et expira. La douleur dont mon épouse fut saisie la mena en peu de jours au tombeau. La plus tendre union régnait entre mes enfants, et égalait leur affection pour leur mère. Ils moururent tous du regret de sa perte, et de celle les uns des autres. Avec combien de peine n’ai-je pas conservé celle-ci!...»
Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleurs inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de son père, et mêlant ses larmes aux siennes, elle le pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirtée lui dit:
«Cyanée, ma chère fille, mon unique consolation, cesse de t’affliger. Nous les reverrons un jour: ils sont avec les dieux.»
Il dit, et la sérénité reparut sur son visage et sur celui de sa fille. Elle versa, d’un air tranquille, du vin dans toutes les coupes; puis, prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine, elle vint s’asseoir auprès de son père, et se mit à filer en le regardant et en s’appuyant sur ses genoux.
Cependant les deux voyageurs fondaient en larmes. Enfin, le plus jeune, prenant la parole, dit à Tirtée:
«Quand nous aurions été reçus dans le palais et à la table d’Agamemnon, au moment où, couvert de gloire, il reverra sa fille Iphigénie et son épouse Clytemnestre, qui soupirent depuis si longtemps après son retour, nous n’aurions pu ni voir ni entendre des choses aussi touchantes que celles dont nous sommes spectateurs. O bon berger! il faut l’avouer, vous avez éprouvé de grands maux; mais si Céphas que vous voyez, qui a voyagé, voulait vous entretenir de ceux qui accablent les hommes par toute la terre, vous passeriez la nuit à l’entendre et à bénir votre sort. Que d’inquiétudes vous sont inconnues au milieu de ces retraites paisibles! Vous y vivez libre; la nature fournit à tous vos besoins; l’amour paternel vous rend heureux, et une religion douce vous console de toutes vos peines.»
Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami:
«Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs: Tirtée vous écoutera avec plus d’intérêt qu’il ne m’écouterait moi-même. Dans l’âge viril, la vertu est souvent le fruit de la raison; mais dans la jeunesse, elle est toujours celui du sentiment.»
Tirtée, s’adressant au jeune étranger, lui dit:
«A mon âge, on dort peu. Si vous n’êtes pas trop pressé du sommeil, j’aurai bien du plaisir a vous entendre. Je ne suis jamais sorti de mon pays; mais j’aime et j’honore les voyageurs. Ils sont sous la protection de Mercure et de Jupiter. On apprend toujours quelque chose d’utile avec eux. Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de grands chagrins dans votre patrie pour avoir quitté si jeune vos parents, avec lesquels il est si doux de vivre et de mourir.
--Quoiqu’il soit difficile, lui répondit ce jeune homme, de parler toujours de soi avec sincérité, vous nous avez fait un si bon accueil, que je vous raconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes ou mauvaises.»
Je m’appelle Amasis. Je sois né à Thèbes en Égypte, d’un père riche. Il me fit élever par les prêtres du temple d’Osiris. Ils m’enseignèrent toutes les sciences dont l’Égypte s’honore: la langue sacrée, par laquelle on communique avec les siècles passés; et la langue grecque, qui nous sert à entretenir des relations avec les peuples de l’Europe. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m’apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et à préférer à tout la gloire qui s’acquiert par la vertu.
Ce dernier sentiment crût en moi avec l’âge. On ne parlait depuis longtemps en Égypte que de la guerre de Troie. Les noms d’Achille, d’Hector, et des autres héros, m’empêchaient de dormir. J’aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sous les murs de Troie, et pour lequel on construisait à Thèbes un superbe tombeau. Que dis-je? j’aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d’un héros, pourvu qu’on m’eût exposé sur une colonne à la vénération des peuples.
Je résolus donc de m’arracher aux délices de l’Égypte, et aux douceurs de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père:
«Envoyez-moi au siége de Troie, lui disais-je, afin que je me fasse un nom illustre parmi les hommes. Vous avez mon frère aîné qui reste auprès de vous. Si vous vous opposez toujours à mes désirs dans la crainte de me perdre, sachez que, si j’échappe à la guerre, je n’échapperai pas au chagrin.»
En effet, je dépérissais à vue d’œil; je fuyais toute la société, et j’étais si solitaire qu’on m’en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain combattre un sentiment qui était le fruit de l’éducation qu’il m’avait donnée.
Un jour il me présenta à Céphas, en m’exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n’eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m’attacha d’abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point à combattre ma passion favorite; mais pour l’affaiblir, il lui fit changer d’objet.
«Vous aimez la gloire, me dit-il; c’est ce qu’il y a de plus doux dans le monde, puisque les dieux en ont fait leur partage. Mais comment comptez-vous l’acquérir au siége de Troie? Quel parti prendrez-vous, des Grecs ou des Troyens? la justice est pour la Grèce; la pitié et le devoir pour Troie. Vous êtes Asiatique[1]: combattrez-vous en faveur de l’Europe contre l’Asie? Porterez-vous les armes contre Priam, ce père et ce roi infortuné, près de succomber avec sa famille et son empire, sous le fer des Grecs? D’un autre côté, prendrez-vous la défense du ravisseur Pâris et de la coupable Hélène, contre Ménélas son époux? Il n’y a point de véritable gloire sans justice. Mais quand un homme libre pourrait démêler dans les querelles des rois le parti le plus juste, croyez-vous que ce serait à le suivre que consiste la plus grande gloire qu’on puisse acquérir? Quels que soient les applaudissements que les victorieux reçoivent de leurs compatriotes, croyez-moi, le genre humain sait bien les mettre un jour à leur place. Il n’a placé qu’au rang des héros et des demi-dieux ceux qui n’ont exercé que la justice; comme Thésée, Hercule, Pirithoüs, etc... Mais il a élevé au rang des dieux ceux qui ont été bienfaisants; tels sont Isis, qui donna des lois aux hommes; Osiris, qui leur apprit les arts de la navigation; Apollon, la musique; Mercure, le commerce; Pan, à conduire des troupeaux; Bacchus, à planter la vigne; Cérès, à faire croître le blé. Je suis né dans les Gaules, continua Céphas; c’est un pays naturellement bon et fertile, mais qui, faute de civilisation, manque de la plupart des choses nécessaires au bonheur. Allons y porter les arts et les plantes utiles de l’Égypte, une religion humaine et des lois sociales: nous en rapporterons peut-être des choses utiles à votre patrie. Il n’y a point de peuple sauvage qui n’ait quelque industrie dont un peuple policé ne puisse tirer parti, quelque tradition ancienne, quelque production rare et particulière à son climat. C’est ainsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu lier par un commerce réciproque de bienfaits tous les peuples de la terre, pauvres ou riches, barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans les Gaules rien d’utile à l’Égypte, on si nous perdons, par quelque accident, les fruits de notre voyage, il nous en restera un que ni la mort, ni les tempêtes ne sauraient nous enlever; ce sera le plaisir d’avoir fait du bien.»
[1] Les anciens mettaient l’Égypte en Asie. (_Note de l’aut._)
Ce discours éclaira tout-à-coup mon esprit d’une lumière divine. J’embrassai Céphas, les larmes aux yeux.
«Partons, lui dis-je; allons faire du bien aux hommes; allons imiter les dieux.»
Mon père approuva notre projet; et comme je prenais congé de lui, il me dit en me serrant dans ses bras:
«Mon fils, vous allez entreprendre la chose la plus difficile qu’il y ait au monde, puisque vous allez travailler au bonheur des hommes. Mais, si vous pouvez y trouver le vôtre, soyez bien sûr que vous ferez le mien.»
Après avoir fait nos adieux, Céphas et moi, nous nous embarquâmes à Canope, sur un vaisseau phénicien qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules, et de l’étain dans les Iles Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots, de charrues et de divers métiers; des cruches de vin, des instruments de musique, des graines de toute espèce, entre autres celle du chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuillages, pour celui de Bacchus allant à la conquête des Indes.
Nous mouillâmes d’abord sur les côtes de l’île de Crète, pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que l’Égypte, dont elle est voisine, par la variété de ses températures, qui s’étendent depuis les sables chauds de ses rivages, jusqu’au pied des neiges qui couvrent le mont Ida, dont le sommet se perd dans les nues. Mais ce qui doit être encore bien plus cher à ses habitants, elle est gouvernée par les sages lois de Minos.
Un vent favorable nous poussa ensuite de la Crète à la hauteur de Mélite[2]. C’est une petite île dont les collines de pierre blanche paraissent de loin sur la mer, comme des toiles tendues au soleil. Nous y jetâmes l’ancre pour y faire de l’eau, que l’on y conserve très pure dans des citernes. Nous y aurions vainement cherché d’autre secours: cette île manque de tout, quoique par sa situation entre la Sicile et l’Afrique, et par la vaste étendue de son port qui se partage en plusieurs bras, elle dût être le centre du commerce entre les peuples de l’Europe, de l’Afrique, et même de l’Asie. Ses habitants ne vivent que de brigandage. Nous leur fîmes présent de graines de melon et de celles du xylon[3]. C’est une herbe qui se plaît dans les lieux les plus arides, et dont la bourre sert à faire des toiles très blanches et très légères. Quoique Mélite, qui n’est qu’un rocher, ne produise presque rien pour la subsistance des hommes et des animaux, on y prend chaque année, vers l’équinoxe d’automne[4], une quantité prodigieuse de cailles qui s’y reposent en passant d’Europe en Afrique. C’est un spectacle curieux de les voir, toutes pesantes qu’elles sont, traverser la mer en nombre presque infini. Elles attendent que le vent du nord souffle; et dressant en l’air une de leurs ailes, comme une voile, et battant de l’autre comme d’une rame, elles rasent les flots, de leurs croupions chargés de graisse. Quand elles arrivent dans l’île, elles sont si fatiguées qu’on les prend à la main. Un homme en peut ramasser dans une journée plus qu’il n’en peut manger dans une année.
[2] Malte.
[3] C’est le coton en herbe; il est originaire d’Égypte; on en fait maintenant à Malte de très jolis ouvrages qui servent à faire vivre la plupart du peuple, qui y est fort pauvre.
(_Note de l’auteur._)
[4] Les cailles passent encore à Malte à jour nommé et marqué sur l’almanach du pays.
(_Idem._)