L'appel de la route

Part 19

Chapter 193,737 wordsPublic domain

--Je me demande si vous percevez le tragique de ce qui arrivait là? Je déplace des papiers par hasard: un courant d’air entré par la fenêtre aurait pu produire le même résultat: il ne s’est rien passé, et sans que j’aie jamais deviné comment, ceux-là même dont je m’étais servie jusqu’alors, s’emparent de ce _néant_, en font le scandale qui va nous emporter tous. Le premier qui m’en parla, me parut fou: je ne compris pas d’abord, puis je criai: «C’est imbécile! Vous savez bien qu’un homme de son rang ne vole pas!» Mais un autre suit, encore un autre, chacun riposte: «Vous-même, rappelez-vous ce que vous pensiez de lui! Il ne change pas: c’est vous qui avez changé!» Ah! voilà l’abominable! pas un qui ne dresse contre moi mon propre témoignage! Et le néant qui s’enfle, grossit, devient peu à peu une telle réalité que René lui-même finit par y croire, et m’accuse à son tour! Je l’avais menacé: j’étais revenue; tout coïncidait. Si absurde que cela fût, je ne pouvais plus être à ses yeux qu’une voleuse!... Après... après, en vérité, je perds le fil, je ne parviens plus à préciser... J’ai souffert, comme au moment d’une mort. Même si les Traversot l’avaient chassé, je savais que je n’arriverais plus à le rejoindre. Je n’imaginais pas qu’un tel désastre fût compatible avec le pouvoir d’exister, et je persistais à vivre! Je n’imaginais pas non plus qu’on pût aller plus loin dans la douleur; cependant, le lendemain matin, je l’ai rencontré. Je voulais fuir, il m’a retenue. Je voulais me taire: cinglée par son mépris, je n’ai pas retenu les seules paroles que je n’aurais jamais dû prononcer. Ce n’était pas assez de le perdre: je le tuais!

Après ces mots, l’accablement qui succède à de telles confidences, une lassitude d’âme qui nous obligea, elle à rester immobile, comme si elle voulait parler encore, et moi, à guetter une suite à ces aveux, bien inutile en vérité, toute la lumière ayant paru.

J’imagine que nous éprouvions aussi un égal soulagement. N’oubliez pas que la disparition de René apprise le matin avait fait de nous des cordes vibrant au moindre souffle. Certains accords nous auraient fait crier. C’est un immense repos que de pouvoir se retourner alors vers le passé, en n’ayant plus à lui demander: «Que contenais-tu?»

--Je comprends, lui dis-je enfin, que vous soyez tentée de comparer votre souffrance à la sienne: vous êtes très malheureuse...

Au son de ma voix, elle tressaillit, puis sans répondre fit un effort pour se lever. J’approchai, mais elle refusa d’un signe l’aide que j’offrais et parvint à se mettre debout. Cependant, elle ne paraissait pas décidée à partir, et au contraire, me regardait.

--Vous ne me demandez plus pourquoi je tenais à son adresse?

Je fis un geste las:

--A quoi bon?

Elle sembla recueillir de nouvelles forces avant de poursuivre:

--Vous vous trompez: quand je me suis arrêtée, nous n’étions pas au bout.

J’eus une exclamation:

--Que pourrait-il y avoir de pire?

--Depuis hier, j’ai découvert... la femme dont j’ai parlé et qui me renseignait...

--Lapirotte!

--Cette femme, poussée à bout de questions, a dû reconnaître qu’elle avait menti pour se venger. Tous ses renseignements étaient faux! tous, l’histoire de la naissance comme le reste!

--Quoi? m’écriai-je, elle a osé...

D’un geste tragique, mademoiselle Lormier m’empêcha d’achever:

--Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis ici? Ne fallait-il pas lui écrire que, moi aussi, j’ai menti? Oh! toujours sans le savoir, mais qu’importe! J’ai menti! J’accourais le sauver et j’apprends...

Elle se tordit les mains:

--Désormais comment vivre?

Jusqu’alors, l’avouerai-je, j’étais demeuré partagé entre ma rancune et l’étonnement de la trouver si différente de ce que j’avais imaginé. A ce moment, j’entrevis tout ce que l’âme de la malheureuse renfermait de sincérité passionnée et de réelle grandeur. Je fus saisi de pitié.

--Lapirotte est une misérable; c’est aujourd’hui seulement qu’elle vous trompe, dis-je doucement: car aujourd’hui, craignant de votre part un éclat, elle a trouvé le moyen bon pour se débarrasser de vous.

Mademoiselle Lormier me considéra incertaine.

--Ah! murmura-t-elle, où trouver la vérité?

--Ici, répondis-je encore.

Elle hésita, puis tristement:

--Quoi qu’il y ait eu, vivant, je voulais le rendre à l’existence dont je l’avais dépouillé; mort, je n’ai plus qu’à lui sacrifier la mienne.

--Se tuer n’est pas une solution.

--N’ai-je pas dit que ma vie n’est plus à moi? Je n’en dispose pas.

Elle s’approcha ensuite de la porte. Je ne tentai pas de la retenir. Près du seuil, elle fit un dernier geste découragé.

--Quand je pense, murmura-t-elle, que, si je n’avais pas été une fille abandonnée à ses rêves, isolée au milieu des siens, et croyant à la toute-puissance d’une immense passion, je n’en serais pas à pleurer avec des larmes de sang celui que j’avais choisi! Dieu n’est pas bon; espérons qu’il sera juste!

Elle disparut sur cette phrase, qui résumait à la fois son désastre et son attente.

Je ne devais plus la revoir, ni madame Manchon, ni l’abbé, ni personne. Le tragique de la vie réside en cela qu’on surprend de loin en loin les circonstances qui conduisent à la souffrance, mais qu’aussitôt après les êtres s’effacent. On perçoit un cri bref quand surgit la lame de fond; ensuite on a beau regarder, on ne découvre plus qu’une grève déserte et la mer garde son secret.

Donc jusqu’à ce soir j’avais ignoré le sort de mademoiselle Lormier. J’ignore de même ce qu’il est advenu rue Monsieur, car là on n’a jamais cherché à me rejoindre, et je me suis abstenu de forcer une réserve qui dut avoir des raisons dont, après tout, les intéressés étaient les meilleurs juges. Je me contente d’imaginer l’effrayante réunion de ces trois êtres, vivant d’une existence _en apparence_ sans rides, dans une maison où personne ne vient plus, mais en tête-à-tête avec une angoisse dont ils ne parleront jamais, et toujours la présence mystérieuse du disparu.

Madame Manchon est là, sur le fauteuil où je l’ai aperçue maintes fois. Immobile, prostrée, elle n’a pas encore compris comment s’étant éloignée pour vingt-quatre heures, elle a pu retrouver au retour sa maison vidée, son fils parti sans adieu. Inlassable, elle scrute l’énigme et se demande: «Pourquoi?»

Devant elle, l’abbé. A quoi pense-t-il, lui qui a tout créé de la douleur qu’il ne peut consoler? Tente-t-il de convertir sa mère à une religion qui ne parvient pas à l’apaiser lui-même? Ah! le temps doit être passé où, du haut du sacerdoce, il préconisait l’expiation; et, s’il voulait demander un pardon, oserait-il en même temps révéler ce qui le rend nécessaire?

Entre les deux, enfin, Lapirotte, souriant toujours, et peut-être dévorée d’ennui, car une vengeance trop longue est un plaisir qui lasse.

L’heureux homme, en vérité, qu’un Lormier! Lui, du moins, savait qu’il y avait eu _l’autre_! Ici, tous souffrent dans la nuit, ne supposant même pas que les coups ont pu partir d’ailleurs que d’eux-mêmes! Supprimez Lormier et sa fille: René vivrait, madame Manchon vieillirait radieuse, l’abbé--qui le sait?--aurait désarmé peut-être; Lapirotte, certainement, aurait été chassée. Mais il y avait, là-bas, des inconnus, et le cyclone a passé.

On peut donc s’ignorer totalement, et, par le jeu inéluctable de la vie, se torturer jusqu’à la mort! Justifie cela qui voudra! Quant au résultat, jugez-en: Lormier révolté, sa fille religieuse, madame Manchon devenue probablement une automate, l’abbé doutant de son salut... Prétendez, après cela, que la souffrance est loi de grâce! Une loi, évidemment. Seulement qui l’a édictée et que veut-elle?

J’entends qu’on va répondre: «Et Lapirotte?»

En effet, voici l’exception incontestable et monstrueuse. Que Lapirotte ait paru triompher est certain; mais, à sa place, j’aurais tremblé. Il faut toujours trembler devant la bête qui nous dévorera, en fin de compte, aujourd’hui ou demain. Le cri de Job résumait moins le passé des humains que leur avenir: «Rassasiés d’angoisse jusqu’au matin, tous sont coupés en leur temps, comme la tête de l’épi mûr.»

LE TROISIÈME CONCLUT

Tinant cessa de parler et, cette fois, aucun commentaire ne vint. Nous n’étions pas seulement troublés par la rencontre qui avait permis, aussitôt le récit de Pierre achevé, d’en évoquer l’envers. A notre tour gagnés par l’angoisse de la douleur, nous sentions celle-ci inéluctable et vaine. Quel déchaînement de catastrophes inutiles sur des êtres dont les survivants ne se connaissaient pas de nom, et pour quelles futilités! Jamais non plus, je crois, nous n’avions perçu avec une telle netteté que la souffrance nous guettait, nous aussi, et qu’au jour prochain nous deviendrions sa proie.

Cependant, à mesure que je réfléchissais, deux souvenirs remontant au début de la guerre se levaient au fond de moi, encore imprécis, mais obstinés: une rencontre de personnages qui présentaient avec madame Manchon et M. Lormier de surprenantes analogies, des propos sur une route, dont alors je n’avais pas saisi la portée et qui, aujourd’hui, prenaient une signification singulière.

Le mécanisme de la mémoire est déroutant. Durant des années, on porte en soi des visages, des idées, que l’on a cru ne pas remarquer, ne pas comprendre; soudain, au gré d’une circonstance fortuite, ils revivent, s’éclairent, et, s’échappant du coffre clos où ils semblaient ensevelis, deviennent l’élément décisif du présent.

--Hé bien? demanda enfin Duclos, quelles conclusions tirer maintenant de la double aventure?

Et tourné vers Tinant:

--Car je t’accorde volontiers que, pour inattendu que cela soit, c’est bien la même dont le hasard nous a rendus témoins.

Tinant alluma une cigarette, puis haussant les épaules:

--Quelles conclusions? aucune. Personne ici, je pense, n’avait la prétention de trouver un but à la souffrance ou de justifier son origine. Elle est, cela suffit. Elle vient aussi d’une certaine manière, qui n’est pas celle que le commun pense; mais en quoi cette assurance pourrait-elle soulager?

Duclos me regarda d’un air las:

--Tu te tais?... La cause est entendue.

--Non, répondis-je presque malgré moi.

Ce qui n’était auparavant qu’images incertaines achevait, en effet, de se préciser. J’en ressentais un allègement, comme lorsqu’on retrouve enfin un nom propre qui, toujours au bord des lèvres, n’a cessé d’échapper. Plus je réfléchissais, moins je doutais de tomber juste dans mes suppositions.

Décidé à en avoir le cœur net, je risquai le tout pour le tout:

--Et d’abord, déclarai-je, vous avez eu jusqu’à présent recours à des noms de fantaisie. Abattons les masques. J’ai cru reconnaître madame Manchon, et M. Lormier: ils se nomment en réalité, madame Z... et M. X... Est-ce une erreur?

Tinant et Duclos eurent la même exclamation:

--Quoi! toi aussi...

La preuve était faite.

--Inutile d’insister. Reprenons donc la convention qui a prétendu cacher les personnalités véritables; et puisque vous réclamiez une conclusion, écoutez celle-ci, qui ne sera pas la mienne, mais bien la leur, telle du moins qu’ils l’ont tirée en ma présence, il y a quelque trois ans.

--Impossible!

--Jugez-en...

* * * * *

En décembre 1914, je dus revenir à Versailles pour un long congé de convalescence. Incapable de supporter une complète inaction, je me mis à la disposition d’une œuvre locale dite «La Recherche du Soldat» et qui avait pour objet de fournir aux familles des renseignements sur les soldats disparus.

Les bureaux de l’œuvre étaient installés rue Notre-Dame: toutefois, l’âme en était ailleurs, chez une femme dont chacun s’accordait à reconnaître l’énergie, l’extrême générosité et qui, sans quitter jamais sa chambre, trouvait pourtant le moyen de galvaniser les volontés.

Appelé auprès d’elle, je ne sais plus à quel propos, j’eus la chance de lui plaire et devins une sorte d’agent de liaison entre elle et l’office qu’elle dirigeait de loin. Durant les quatre mois de mon séjour à Versailles, j’ai donc vu, à peu près tous les jours, celle que nous continuerons d’appeler madame Manchon, et travaillé pour elle.

L’impression qu’elle fit sur moi est difficile à définir, tant il s’y mêle de sentiments divers.

Le premier abord éloignait. D’une politesse froide et mesurée, elle avait des manières brusques, un regard glacé, et ne marquait d’intérêt pour rien, pas même pour l’entreprise à laquelle elle consacrait son temps. Par contre, un sens pratique, une méthode, une clarté de jugement qui s’imposaient, et maintes fois nous firent trouver la voie dans les cas épineux. Bref, une individualité supérieure qu’on n’avait pas envie d’aimer, faute peut-être de sentir qu’elle ne désirât l’affection de personne.

En d’autres temps, sans doute aurais-je été curieux du passé de madame Manchon: mais alors, la tragédie était trop le lot commun. Les heures manquaient pour s’occuper d’événements rétrospectifs que la guerre reculait vers un lointain de préhistoire. Si j’admirais la lucidité de madame Manchon, et l’emploi qu’elle donnait à sa fortune, je ne me souciai donc jamais de l’interroger sur sa vie personnelle. Elle n’encourageait pas d’ailleurs aux confidences. Évidemment, j’aurais dû songer que pour en arriver au point où elle était, il est nécessaire de venir de très loin: je n’en fis rien, et je n’aurais même jamais soupçonné que tant de calme extérieur recouvrît un drame encore saignant, si, un jour et par hasard, un rais de lumière n’avait filtré devant moi, à travers l’entre-bâillement de cette âme jusqu’alors toujours fermée.

De ce jour, à dire vrai, je n’avais conservé jusqu’à ce soir que des impressions confuses. Tout à l’heure, seulement, en vous écoutant, j’ai compris ce qu’il me donna. Si je m’efforce à mon tour de le ressusciter devant vous, ce ne sera pas uniquement pour la satisfaction d’ajouter à vos récits un autre qui leur est lié: en réalité, je crois vous apporter avec lui le dénouement: mieux que cela, une réponse à nos tourments...

Cela se passa un certain après-midi de dimanche, en janvier 1915, si ma mémoire est fidèle.

Suivant l’habitude, j’étais arrivé avec mes dossiers et, installés dans la chambre de madame Manchon, nous en commencions l’examen, quand un coup de timbre retentit à l’entrée.

Il devait être environ trois heures. Comme il y avait ordre de ne pas nous déranger, nous ne songeâmes pas à interrompre le travail: mais presque aussitôt, la domestique parut:

--C’est, dit-elle, le nouveau locataire du second qui voudrait faire visite à madame.

Versailles est déjà la province. On n’y a pas le droit de s’ignorer, quand on habite la même maison.

La première idée de madame Manchon fut de se dérober: puis, à la réflexion, elle jugea sans doute qu’il n’y aurait que partie remise, que, de plus, ma présence couperait court aux politesses.

--Soit: ayez soin auparavant de prévenir ce monsieur que je suis fort occupée.

Elle me demanda ensuite:

--Avez-vous le loisir d’attendre un peu?

Je répliquai:

--Tout le loisir qu’il vous plaira.

Et je m’apprêtais à déménager par discrétion, quand elle me retint:

--Non, restez au contraire, vous me rendrez service en montrant par votre présence que je n’ai pas de temps à perdre en bavardages.

Déjà la porte se rouvrait. La domestique annonça:

--Monsieur Lormier.

Parfaitement. Vous êtes tentés de crier à l’invraisemblance, mais les rencontres du sort sont inépuisables et déconcertantes dans leur simplicité. Pour des motifs que j’ignore, M. Lormier qui jusqu’alors demeurait ailleurs, venait de s’installer dans la maison de madame Manchon. Tant que M. Lormier et madame Manchon s’étaient mutuellement torturés, ils ne s’étaient jamais approchés. Maintenant que leurs désastres étaient définitifs, ils se rejoignaient. Il va de soi d’ailleurs que chargés d’un effroyable passé commun, ils s’estimaient totalement étrangers l’un à l’autre. Le nom de Lormier ne produisit ainsi aucun émoi. On aurait annoncé de même M. Durand ou M. Nicolas. Le nouveau locataire était catalogué Lormier: soit, l’étiquette importait peu.

L’homme qui entra était un vieillard, ou du moins me parut tel. Il avait des cheveux blancs, le dos voûté, l’allure inquiète. Tout de suite, je remarquai ses yeux qui n’exprimaient rien, sans cesser d’être perçants. La fusion de l’iris et de la prunelle est un fait assez rare. Il m’a permis de m’orienter aux premiers traits qu’en a dessinés Pierre: on ne rencontre pas deux fois dans sa vie les yeux d’un M. Lormier...

Dès le pas de la porte, il commença de balbutier des excuses en les coupant de salutations où se voyait autant de timidité que de gaucherie. Madame Manchon, de son côté, après l’accueil d’usage, l’invita à prendre place, et je nous revois, elle et lui aux deux angles de la cheminée où flambait un feu maigre, moi un peu de côté, près de la table où les dossiers s’étalaient.

Je nous revois... mais idéalement, pour ainsi dire. Je serais incapable en effet de décrire la disposition de la pièce ou ses meubles: je respire au contraire l’atmosphère qui s’établit aussitôt du fait de la présence de cet inconnu, et qui, peu à peu, allait nous oppresser jusqu’au malaise. Les meubles devaient être confortables, la pièce vaste, et j’évoque un décor pauvre, des murs bas, deux interlocuteurs que le froid recroqueville sur eux-mêmes, des gestes de fantôme, une pénombre de caveau.

Il y a plus: à peine M. Lormier fut-il assis, à peine madame Manchon eut-elle pris l’attitude correcte de la dame qui reçoit, qu’une désolation s’abattit sur nos épaules. Elle tombait comme une pluie froide. On en avait l’âme glacée. Certains êtres apportent avec eux de la chaleur: devant M. Lormier on ne souhaitait que se taire; l’entretien n’était pas amorcé que déjà nous avions l’air d’étrangers, penchés à la margelle d’un puits profond, et qui, pour se distraire, attendent le floc sourd et l’inutile disparition d’une pierre qu’on va jeter.

Cependant madame Manchon, qui avait du monde, ne pouvait en rester là. Mettant donc dans son accent la dose d’intérêt convenable:

--Ainsi, demanda-t-elle, vous êtes devenu, monsieur, mon voisin?

M. Lormier acquiesça:

--En effet, madame, et pour ce motif désireux de vous présenter mes devoirs en même temps que mes vœux de nouvel an.

Avant de poursuivre, je voudrais traduire encore l’effet produit sur moi par ces premières phrases, si banales pourtant. Les deux voix s’accordaient, l’une s’efforçant d’imiter l’autre, et chacune sourde, chargée d’un poids d’ennui en même temps que _distraite_. On eut dit qu’un dessous mystérieux se dissimulait sous la futilité des mots. Malgré moi, je devins très attentif. A certains moments, la parole cesse de compter: on n’est plus sensible qu’au peuplement de l’air par l’invisible émanation des âmes.

Sans relever autrement que par un geste aimable les vœux tardifs de nouvel an qui s’abattaient sur sa tête, madame Manchon reprit:

--Vous habitiez sans doute Paris avant de vous installer ici?

--Non, dit M. Lormier, avec l’expression hésitante d’un homme qui ne se rappelle pas au juste d’où il vient.

--Alors, Versailles?

--Versailles, oui...

Et M. Lormier me sourit. Il semblait m’inviter à poursuivre à sa place une conversation trop pénible, étant donnée sa fatigue. Je répliquai par un sourire équivalent et qui certifiait mon absence de droit à me mêler de choses qui ne me concernaient pas.

--Naturellement, poursuivit madame Manchon, vous demeurez en famille?

--Non, madame, dit encore M. Lormier; vous ne risquez pas d’entendre du bruit sur votre tête.

--Oh! soupira madame Manchon, le bruit des grandes personnes ne me gêne pas: je ne redoute que celui des enfants.

--Je n’en ai plus.

--Mais vous en avez eu? répartit madame Manchon qui, probablement excitée par un tel laconisme, se résolvait à lancer des questions comme on laisse tomber du sable sous une roue en train de patiner.

--En effet.

--Plusieurs?

--Une fille.

--Probablement mariée?

--Religieuse.

Quelle que soit la réserve que l’on prétend garder, on se retient rarement de comparer les autres avec soi-même. Madame Manchon fit un signe approbateur.

--Je connais cela. Moi aussi, j’ai un fils prêtre. Il exerce à Versailles.

La nouvelle, en revanche, ne provoqua chez M. Lormier aucune sympathie particulière. Il eut un léger vacillement de paupières et cessa de parler. Découragée par l’indigence de son interlocuteur, madame Manchon consulta la pendule. Il est difficile de ne pas accorder dix minutes à une visite de politesse: nous étions loin du compte.

Il me parut bon d’intervenir:

--Le couvent de mademoiselle votre fille, demandai-je, est-il resté au moins à l’abri de l’invasion?

M. Lormier me considéra avec surprise, et continuant de s’adresser à madame Manchon:

--Je croyais avoir mentionné déjà que cela n’a plus d’importance. Ma fille est morte.

A cette annonce, madame Manchon fit un nouveau signe d’approbation, plus prolongé, puis rencoignée contre le dossier du fauteuil, elle ramena sur les genoux ses mains qui tenaient auparavant les accoudoirs.

--Il arrive parfois que les enfants meurent et que les parents survivent, laissa de nouveau tomber M. Lormier, bien que cela me semble inexplicable.

--Inexplicable... répéta madame Manchon comme un écho.

M. Lormier releva la tête. On pouvait croire que, sans cet encouragement, il ne se serait pas cru autorisé à poursuivre.

--S’il n’y avait plus tard autre chose, fit-il d’un ton tranchant, ce ne serait pas seulement inexplicable, mais monstrueux.

--Qu’est-ce qui serait monstrueux? demanda madame Manchon, l’air subitement intéressé.

--La vie.

--Oh! murmura madame Manchon avec un involontaire dédain, la vie diffère suivant les gens.

--Voilà justement l’injustice que je n’accepte pas! riposta M. Lormier.

--Nous n’avons pas voix au chapitre.

--Il faudrait pourtant se demander par où certains ont passé. Si l’on savait!...

--Mais on ne sait pas...

Les voix qui n’avaient cessé de baisser, comme des lampes auxquelles l’huile manque, s’éteignirent tout à fait. Après cela, le silence...

Il en est de toutes sortes: des silences où l’on se borne à ne rien dire, d’autres qui reposent, d’autres qui font haleter... Celui qui commençait, extérieurement, ne présentait rien de remarquable. Immobiles, madame Manchon regardait M. Lormier et M. Lormier regardait madame Manchon. Entre eux, un feu de pauvre, dont les bûches bavaient en sifflant. Alentour, l’ombre, du soir à son début, qui, voleuse experte et sans qu’on y prît garde, s’apprêtait à dépouiller la pièce. Rien de remarquable, je le répète... et pourtant n’importe qui, à ma place, aurait compris qu’à ce moment seulement débutait l’entretien véritable. De même n’importe qui se serait mis à étudier madame Manchon avec des yeux nouveaux.

C’est qu’aussi ce que prononcent les hommes est peu de chose. Le son des mots n’est qu’un signe. Le véritable échange s’opère sans bruit, grâce à l’étreinte de nos êtres profonds. Pour reconnaître qu’il y a en nous plus qu’une mécanique pensante liée à des organes, il suffit d’avoir ainsi assisté, une fois dans sa vie, à la pénétration de deux cœurs, tandis que les bouches s’obstinent à rester muettes...

Je viens de dire que madame Manchon et M. Lormier se regardaient: ce n’est pas tout, leurs visages changeaient. Ce changement bien entendu s’opéra progressivement, avec des transformations comme on en voit parfois le matin, quand le soleil commence à percer le brouillard. Le sourire de M. Lormier se figeait: madame Manchon, par contre, d’ordinaire si impassible, exprimait une anxiété douloureuse telle que les rôles semblaient inversés. On pouvait croire que ce n’était plus M. Lormier, mais elle, qui avait perdu son enfant!...

Puis je m’aperçus que leurs yeux s’étaient quittés. Maintenant, madame Manchon considérait le plafond; M. Lormier de son côté, tête basse, contemplait le tapis...