L'appel de la route

Part 18

Chapter 183,637 wordsPublic domain

Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne. Madame Manchon était très malade: lui-même avait décidé de quitter Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter durant une convalescence qui--si elle venait--serait fort longue. Comme j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta:

--Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en seriez averti. Sinon... je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne peuvent que lui apporter des émotions inutiles.

Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner: je ne revins plus.

Que se passa-t-il ensuite durant trois mois? Je le répète, le rideau était tiré: libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme Duclos après la disparition des Lormier: pas tout à fait pourtant, car je suivais encore René.

«Suivre», me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition progressive au fond de terres mystérieuses? Sans doute, il ne cesse pas d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas: cependant chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais!

Deux billets brefs comme des dépêches: voilà tout le lien me rattachant à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp: le second annonçait un départ en colonne, vers le Sud; les deux répétaient: «Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile». Pauvres courts billets! les derniers... Comment rendre l’extraordinaire sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent? Je me représentais le désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me quittait. Vous connaissez cette impression: on se dit: «Le voilà encore!» Les yeux se troublent, les plans se mêlent: «C’est lui: je ne cesse pas de l’apercevoir!» Le point dès longtemps n’est plus visible: on se flatte de le distinguer quand même.

Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su retenir René! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas! de tels regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami. Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de madame Manchon!

Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de la revoir: mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son hôtel. J’entrais alors chez la concierge:

--Comment va madame?

--Mieux, monsieur.

--Monsieur l’abbé est toujours là?

--Oui monsieur.

--Et mademoiselle Lapirotte?

--Toujours aussi.

Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies! quelle frénésie peut-être! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce remords vivants...

Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou étouffent les cris tragiques d’une mère? Arrivons au dénouement, ou plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.

XII

Il vint, brutal, rapide et, comme de coutume, échappant à mes prévisions.

Un matin, je lus dans les journaux l’annonce qu’une colonne française venait d’être surprise et dispersée aux environs de N..., c’est-à-dire précisément dans la région où devait opérer René.

Saisi d’inquiétude, je courus au ministère. Mes craintes n’étaient que trop réelles: René figurait parmi les disparus.

Je dis bien: _disparu_.

Depuis la guerre, la plupart des femmes et des mères ont savouré les virtualités de souffrance qu’apporte cette solution, pire que n’importe quelle certitude. S’agit-il désormais d’un mort ou d’un vivant? Faut-il prendre le deuil ou se réjouir, chercher un cadavre sans sépulture ou guetter un retour et fêter une délivrance? Mais, alors, madame Manchon a-t-elle compris tout de suite?

Disparu... Les bureaux ignorent le reste. Ils affirment seulement que du coup de main tenté là-bas, des hommes sont revenus et d’autres pas. René est de ceux qu’on n’a point revus et dont le corps ne fut pas retrouvé. Prisonnier, peut-être, ou mis à mort après avoir été torturé, ou fugitif... Tous les possibles subsistent, la pire douleur alternant avec les confiances les plus chimériques.

J’écoutai les explications qu’on me donnait, les paroles d’espoir que l’on tentait d’y joindre, car on s’imaginait avoir affaire à un parent; mais je n’eus aucun doute. Pour moi, René avait cherché la mort et n’était plus.

En revenant du ministère, je ne pleurai pas. Je me rappelle par contre qu’une colère intérieure me soulevait contre cette conclusion stupide d’une vie où n’avait passé, j’aurais pu le jurer, aucune pensée basse. Jamais l’injustice souveraine du destin ne m’était apparue avec une pareille évidence. En même temps, et par un jeu naturel de la pensée, j’évoquais les causes du drame, les acteurs qui s’y étaient trouvés mêlés et me demandais: «Que sauront-ils?... Annette Traversot va-t-elle se consoler, ou veuve sans avoir eu d’époux, s’éteindra-t-elle, silencieuse et fidèle, sous les lambris de l’hôtel de Thil? Et l’autre, mademoiselle Lormier, cette énigme?...» Ah! celle-là, qu’avait-elle vraiment cherché? N’était-ce qu’une fille qui s’ennuie et que le mal distrait? ou victime d’une passion véritable, fallait-il voir en elle une amante jalouse et maladroite? Ironie du sort: mariée et satisfaite, peut-être ignorerait-elle toujours la mort de René: désastre ici, là-bas oubli total, ou même bonheur instauré sur des ruines... Ainsi, au spectacle de cette injustice supplémentaire, trop probable pour n’être pas, ma peine s’exaltait. Pouvais-je supposer que le passé, si vainement interrogé, m’attendait à l’arrivée, prêt à lever la plupart des incertitudes dont il était chargé?

Et je rentrai chez moi...

Il faut ici me recueillir. Parviendrai-je, aussi bien que Duclos, à évoquer la scène qui terminera mon récit, et à laquelle je dois d’avoir pu, sans l’ombre d’une hésitation, identifier nos deux histoires? Essayons cependant...

Je rentrai donc. Aussitôt, la domestique, qui me guettait, vint à moi.

--Il y a au salon une dame pour monsieur et qui attend depuis une heure. J’ai eu beau répéter que monsieur peut-être ne reviendrait pas, elle s’est contentée de répondre: «Je resterai le temps qu’il faut, pourvu que je le voie.»

--La connaissez-vous?

--Non.

Assez intrigué, bien que mal disposé aux aventures un pareil jour, je dis:

--Soit: débarrassons-nous-en.

Et sans plus tarder, je me rendis dans la pièce où se trouvait l’inconnue. A ma vue, elle se leva. Vêtue de noir et le visage caché par une voilette épaisse, on ne pouvait lui donner d’âge. Toutefois, malgré la simplicité de la mise, il apparaissait au premier coup d’œil que j’avais affaire à une femme de bonne compagnie, et d’une distinction de manières peu commune.

--M. Tinant? demanda-t-elle.

Puis, sur mon signe affirmatif:

--Excusez-moi, monsieur, d’avoir insisté pour vous entretenir: je ne vous retiendrai d’ailleurs que le temps d’obtenir un renseignement qu’il est pour moi nécessaire de posséder sans délai, et que vous serez sans aucun doute en mesure de me communiquer.

Je m’apprêtais à répliquer par les politesses d’usage: elle ne m’en laissa pas le loisir et poursuivit:

--J’ai appris hier soir,--vous voyez combien mes informations sont récentes,--que vous aviez été l’ami très intime de M. de La Gilardière: vous serait-il possible de me donner son adresse?

Le nom de René, prononcé à cette heure et d’une manière si imprévue, me bouleversa. D’instinct, aussi, je me sentis pris de défiance, et m’efforçant de garder un ton neutre:

--Il est exact, répliquai-je, que j’ai été lié avec M. de La Gilardière et que j’ai su son adresse: toutefois, en raison de circonstances qui importent peu, jusqu’à ce matin, je ne me serais pas reconnu le droit de livrer un secret qui ne m’appartenait pas.

Je parlais: j’allais ajouter qu’aujourd’hui, hélas! ce secret n’avait plus d’importance; mais à mesure, une autre pensée s’emparait de moi, une de ces intuitions qui semblent à la fois jaillir du fond de l’être et vous être soufflées par un étranger dont la voix sans timbre couvre irrésistiblement les bruits humains. Et tout à coup m’interrompant:

--D’ailleurs, vous ne vous êtes pas nommée, madame... bien que je craigne de vous reconnaître... Mademoiselle Lormier, n’est-ce pas?

Elle ne répondit pas, ce qui était un aveu. Je poussai un cri sourd:

--Vous! et à un pareil moment!

Cette fois, elle murmura:

--Que voulez-vous dire?

En même temps, à travers la voilette, je découvris ses yeux; une terreur les agrandissait, non pas celle que vous pourriez croire, puisque le fait de demander l’adresse de René prouvait qu’elle ne soupçonnait rien; uniquement, elle songeait que l’ayant reconnue, et probablement au courant, j’allais désormais refuser de répondre.

--Ce que je veux dire?

Je reculai malgré moi. Après avoir découvert les yeux, que n’aurais-je pas donné pour apercevoir le visage. Voilà donc celle par qui René venait de mourir! Qu’elle fût venue chez moi, et précisément ce jour-là, me remplissait d’une frayeur religieuse. Il me semblait que la volonté de mon ami avait seule commandé une telle rencontre, et que de même que mademoiselle Lormier avait obéi, j’allais à mon tour prononcer des paroles vengeresses qui me seraient dictées.

--Mais, vous-même, repris-je avec une subite colère, que prétendiez-vous tenter encore? Ignorez-vous donc que ce serait peine inutile, puisque tout est fini?

--Fini?... répéta mademoiselle Lormier d’une voix blanche.

--Mort, il vous échappe!

--Mort!

Je jetai:

--Songez que, sans vous, il serait là et que, pas plus que lui, je ne soupçonne pourquoi vous avez commis ce crime!

Aucune réponse, cette fois. En revanche, je vis le corps de mademoiselle Lormier osciller comme un arbre au souffle de l’orage. Puis, tout à coup, elle s’abattit: et stupéfait, je n’eus plus devant moi qu’une loque humaine secouée par des sanglots. Était-ce le remords? Cependant, pouvait-on ne pas être frappé par l’intensité de cette douleur inattendue? J’avais vu pleurer souvent: jamais, je vous le jure, de cette manière silencieuse et désespérée! Ce n’était pas de la révolte; ce n’étaient pas non plus des plaintes: on percevait seulement qu’au delà de la souffrance abattue sur l’être il n’y avait rien. La limite était atteinte; après cela, impossible de descendre...

Dans un éclair, j’entrevis que peut-être, elle aussi, mademoiselle Lormier pouvait n’être qu’une victime: toutefois la colère, je vous l’ai dit, m’aveuglait.

Je continuai, impitoyable:

--Vous pleurez! Trop tard! Du moins, il ne sera pas écrit que vous êtes venue inutilement. J’exige... la lumière va se faire... qu’au moins je sache pourquoi vous l’avez poussé à un pareil suicide!

Le mot la fit se redresser frémissante:

--Ce n’est pas vrai! Taisez-vous! vous me faites mal.

--Nierez-vous que, sans vous, il eût toujours ignoré le secret de sa naissance? Qui a rempli Semur de racontars ineptes? vous. Qui lui a donné l’idée de consulter son frère? vous. A l’heure où son amour pour Annette Traversot triomphait, qui s’est dressée devant lui, avec la menace d’un scandale suprême? vous toujours... En vérité, quel rôle est le vôtre et que vous fallait-il, à vous qui ne le connaissiez pas, que vouliez-vous encore aujourd’hui, en venant ici, m’escroquer son adresse? Ah! tant pis, je m’exprime sans y mettre les formes. Mais le temps est passé où il pouvait se défendre, et c’est moi, son ami, moi qui maintenant le venge de tout ce qu’il a souffert!

Tandis que je m’exprimais ainsi, elle continuait de sangloter; à chacune de mes affirmations, elle tendait simplement les mains en avant, comme pour en éviter le choc douloureux. Elle ne niait pas: elle demandait grâce. Toutefois, vers la fin, je vis ses yeux se sécher, son attitude changer. Elle avait cessé d’être une suppliante pour devenir un auditeur qui se détache. Elle écoutait toujours: elle ne comprenait plus. Moi-même, parvenu à cet excès d’émoi, je chancelai et dus m’asseoir, hors d’haleine. Je renonçais à poursuivre. Elle persistait à se taire. On se demandait où nous allions; plus que des cris, le silence qui s’établissait, qui menaçait de rester, et même de tout conclure, donnait le vertige.

--Que ne suis-je morte avec lui! dit soudain mademoiselle Lormier.

Elle venait d’appuyer ses coudes sur ses genoux, sa tête sur ses mains, et, dans cette attitude, regardait devant elle, très loin, peut-être le passé, peut-être les lendemains qui l’attendaient. Elle me paraissait à ce moment moins occupée de ma présence et de ce que je pourrais ajouter que du spectacle se déroulant sous ses yeux.

Elle répéta:

--Morte...

Puis, se rejetant brusquement en arrière:

--Comme je l’aimais!

Je ne pus retenir une exclamation:

--Étrange façon d’aimer! où nous a-t-elle conduits!

Mais elle n’entendit pas: elle continuait de ne suivre que ses pensées. Je repris:

--Est-ce là tout ce que vous avez à me dire? En ce cas...

Ma phrase ne s’acheva pas, arrêtée par un geste violent:

--De grâce, ne voyez-vous pas que je cherche... que j’ai besoin de me recueillir? S’il m’entend, qu’une fois au moins il apprenne quel martyre je lui dois!

En même temps, elle se redressa: elle avait pris une expression nouvelle: on n’y lisait pas comme auparavant le désespoir de la femme qui s’abat sur le cadavre de son amant: c’était autre chose encore, plus poignant,--un mélange d’horreur et de défi devant la destinée qu’on évoque. Enfin, elle aussi, allait se libérer! J’avais cru, en exigeant qu’elle parlât, venger mon ami; nous ne savons jamais où nous mène la volonté des morts! Sans m’en douter, je venais d’offrir la seule minute où, certaine de ne pas exposer ses secrets, mademoiselle Lormier pourrait cependant les crier à voix haute, et goûter le soulagement prodigieux de ne plus se taire!

Il y eut un arrêt,--le dernier.--Je trouvais inutile désormais d’interroger. Elle n’avait plus l’air d’ailleurs de songer à moi. Quand elle commença, elle avait aussi changé de voix; son récit s’adressait vraiment à un autre et, passant par-dessus moi, gagnait les régions mystérieuses où doit planer l’invisible. Je ne me sentais plus qu’un témoin; le juge était ailleurs.

Ce ne furent d’abord que des phrases brèves, de simples mots de rappel, sans détails, presque sans lien, tant il s’agissait là de choses certainement connues, ou encore évidentes... Comme elle l’avait aimé! de la seule manière qui pût être la sienne, c’est-à-dire sans mesure.

--J’ignorais tout de lui, et à peine l’ai-je aperçu, j’ai compris que je ne vivrais plus que pour lui...

Puis, tout de suite, l’obstacle qui se dresse. René, assure-t-on, est riche, de famille noble; elle, au contraire, se croit pauvre, et quelle extraction que la sienne, puisque son grand-père est un vannier mort en prison! De plus René est beau; elle s’exagère sa laideur. Cependant, elle s’informe: elle a appris qu’une ancienne amie de sa mère est demoiselle de compagnie chez une dame Manchon: qui sait s’il n’existe pas une parenté entre cette dame et René? Elle écrit... La même semaine, son père lui révèle qu’elle est riche, et Lapirotte répond...

--Ah! cette fois le hasard m’arrivait les mains pleines: avec quelle joie l’ai-je accueilli! Il fallait le maudire et j’ai vu le ciel s’ouvrir! Non seulement la question de fortune n’existait plus, mais devenue intarissable, Lapirotte me livrait tout le passé de René et jusqu’au roman de sa naissance! Ainsi, rien ne nous séparait plus: la route libre... Je rêvais... Rêve encore, quand un soir, dans la gare, pour la première fois j’ai entendu sa voix, serré mon bras contre le sien... Mais pourquoi me suis-je tue? Quelle absurde foi dans une chance qui m’avait déjà trop servie, a retenu sur mes lèvres l’aveu dont le désir me bouleversait?... Une heure après, le cœur de René se fixait ailleurs: tout était perdu, ou plutôt non, tout commençait...

Je ne rends jusqu’ici, bien entendu, que l’essentiel. Je me rappelle qu’arrivée à ce point, mademoiselle Lormier eut une redoutable hésitation. Je craignis qu’elle ne s’évanouît: mais au contraire, c’est à partir de là qu’elle sembla saisir corps à corps le passé, convaincue sans doute que plus elle y jetterait de lumière et mieux elle se justifierait.

--Et d’abord j’avoue! Quand on aime comme j’aimais, on ne renonce pas: on se bat. Fiancé ailleurs? soit; hé bien! patiemment, de loin, sans paraître, je dénouerais son lien. J’avoue tout, je le répète: oui, j’ai voulu qu’abandonné par celle qu’il s’imaginait désirer, victime de circonstances qu’il ne connaîtrait pas, il me retrouvât ensuite, lui apportant pour le consoler la merveille d’une passion sans égale. Quant au moyen, qu’importe! dès qu’on défend sa vie, qui donc y va regarder de près? Ce moyen était là, devant moi: je l’ai pris. L’histoire de la naissance, après m’avoir rapprochée de lui, allait chasser les Traversot. Il suffisait de parler. Je n’ai pas hésité. Oh! ne croyez pas que ç’ait été simple! Pour ne pas me découvrir, il a fallu prendre un détour, cheminer obliquement, me faire sans qu’on le sût la voix d’une ville... Je luttais, moi, à l’aide de l’impalpable; songez qu’il s’agissait d’atteindre l’ennemie sans effleurer René! Je ne prétendais que répandre un bruit, assez pour effrayer, trop peu pour une certitude... Et voici la merveille, j’ai failli réussir!... Coup sur coup, j’appris la rupture des fiançailles, le départ de René... madame Manchon, qu’on attendait, se refusait à paraître... Une courte patience, enfin mon tour venait!... Soudain, l’écroulement. Quelles explications René avait-il reçues, données? je l’ignore; mais madame Manchon retirait son refus, les Traversot rouvraient leurs bras. Avoir vécu ces heures, quelle torture! J’ai souhaité mourir: surtout, j’étais devenue folle. C’est qu’aussi tous les jours, il passait devant moi pour aller chez l’autre! J’avais beau projeter vers lui mon être, implorer en silence l’aumône d’un regard, il ne m’avait même jamais vue! Et je décidai qu’une fois au moins, il me verrait, m’écouterait... J’allai chez lui: je ne calculais plus mes mots, j’ordonnais, je menaçais...

Ici, je ne pus m’empêcher d’interrompre:

--Je sais, murmurai-je, il m’a tout raconté...

Mademoiselle Lormier tourna son visage vers moi, comme stupéfaite d’entendre près d’elle une voix humaine; puis, haussant les épaules:

--Alors, vous croyez, vous aussi, qu’en le sommant de rompre, j’avais calculé ce qui suivrait? Pas une seconde, dans les huit jours que je lui laissai, je n’y ai seulement songé! J’étais folle, vous dis-je, puisque je comptais qu’il aurait peur! folle puisque cela seul occupait ma pensée que dans huit jours, je le reverrais encore! Pouvais-je d’ailleurs me douter vers quoi j’allais? On va... on va... chaque seconde qui tombe semble rapprocher de ce qu’on espère, mais on ne soupçonne pas ce qui sera. Quand, le délai accompli, je revins à la banque, Dieu m’est témoin que j’arrivais, ivre du seul bonheur de l’approcher! Cela, c’était ce que _j’espérais_ et _voilà ce qui fut_. Je me présente: on m’éconduit. Je fais mine de le croire, j’attends au bas d’un escalier que les abords redeviennent muets; puis je remonte, vais droit à son bureau et pousse la porte sans frapper... On ne m’avait pas trompée: personne! Ainsi mes espoirs étaient vains et il s’est dérobé! Que je me dérobe à mon tour, tout est fini... Ah! faire quelque chose... mais quoi?... Comment décider sans délai, puisque je vous ai déjà dit que je n’y avais jamais réfléchi? Comprenez-vous au moins où j’en étais? Je restais là, titubant dans la pièce abandonnée, assurée, si je ne tentais rien, de le perdre tout à fait, appelant à mon secours les murs, les tables, toutes choses qui m’entouraient et qui restaient muettes, alors que l’une d’elles peut-être détenait mon salut! Je restais là et ma cervelle demeurait vide; mes mains fouillaient, agitaient des papiers que je ne lisais pas, bouleversaient des feuillets, et pas une lueur pour m’orienter, pas un projet viable! Non contente de chercher sur la table de René, je passe à une autre qui, au delà d’une porte grande ouverte, a l’air de m’appeler: mêmes gestes inutiles... Savais-je seulement ce que je cherchais, et pourquoi?... Tout à coup, des pas dans le corridor, quelqu’un vient: affolée, je quitte la table. Pour fuir, machinalement, je repasse par le bureau de René. Au moment d’atteindre la porte, j’ai le temps de m’apercevoir que je tiens encore une liasse dans la main, je la jette au hasard... Il paraît que c’était de l’argent, des billets... Je jure qu’à ce moment je ne m’en doutai pas! Et éperdue, je m’évade, disparais. Je croyais n’avoir vécu qu’un instant d’effroi; je tentais déjà de me dire: «Tout à l’heure, oui, tout à l’heure, dès que je serai calme, je découvrirai la solution: on aborde toujours, quand le port est en vue!» Je le répétais, je parvenais presque à m’en convaincre, et sans le savoir je venais de creuser la fosse où mon amour allait crouler!

Je continue de reproduire le récit de mademoiselle Lormier comme je le puis; à travers moi, il reparaît décoloré, telle une fleur séchée qu’on retrouve entre deux feuillets de livre. L’attitude, l’accent, le rendaient unique, et quelle lumière pour l’auditeur que j’étais! Grâce à lui, non seulement les événements reprenaient leur véritable sens, mais je commençais à comprendre que le drame qu’ils résumaient méritait peut-être autant de pitié que celui sous lequel venait de succomber René.

Mademoiselle Lormier reprit:

--Oui, j’avais fait cela... moi seule... sans le savoir... On s’imagine que le passé n’existe plus, on croit que les actes, une fois commis, cessent de vivre et vont rejoindre le tas mort des œuvres périmées: duperie! une heure après ma fuite, la voix qui avait été ma servante fidèle, que j’avais conduite, orientée, dirigée, et à laquelle je ne songeais plus parce qu’elle m’était devenue inutile, s’élevait à nouveau, mais sans moi, et malgré moi! Et savez-vous ce qu’elle annonçait? qu’on avait volé la banque! que René était le voleur!

Ici, mademoiselle Lormier eut un rire strident.