L'appel de la route

Part 20

Chapter 203,713 wordsPublic domain

Puis j’eus la sensation étrange que la pièce se vidait... N’en doutez pas: évadé du présent, chacun venait de partir sur les chemins d’autrefois, ces chemins dont ils avaient affirmé: «Si l’on savait!» Joies, douleurs, catastrophes, chacun revoyait son martyre, et par manière de conclusion le jugeait bien à lui, inconnu de l’autre, inégalable. Qu’auraient-ils ressenti si on leur eût découvert leur illusion et que, convaincus de ne s’être pas approchés, ils n’avaient jamais cessé de se faire souffrir? Si l’on savait!... Mais, comme avait répondu madame Manchon, on ne sait pas.

Soudain, les paupières de M. Lormier eurent un battement, ses doigts crispés autour du chapeau imprimèrent à celui-ci une faible secousse: du coup, madame Manchon abaissa son regard, M. Lormier leva le sien, la chaîne était renouée.

--Qu’entendiez-vous tout à l’heure par _autre chose_? reprit madame Manchon, avec l’air d’une personne que rien ne sépare des phrases précédentes.

--Il est difficile de préciser, balbutia M. Lormier.

J’écoutais, surpris de trouver leurs voix modifiées; moins décidées et plus cordiales, on y découvrait désormais le tâtonnement de pensées qui tendent à se libérer de contraintes devenues des habitudes, et une sympathie ou plutôt un désir de compréhension mutuelle tel qu’en doit seule créer une longue amitié.

Madame Manchon soupira, découragée:

--Vous croyez au Ciel, peut-être? Mon fils en parle fréquemment, et je m’efforce de l’admettre, puisque je suis chrétienne. Cependant je ne souhaite pas retrouver Dieu. Je ressens à son égard le même détachement que pour le reste de l’univers.

--Non, dit M. Lormier, il ne s’agit pas du ciel, car je doute qu’il existe.

--Et moi, je n’y tiens pas... pas du tout!...

Nouvelle cause de surprise: Madame Manchon n’aurait pas autrement parlé si elle avait subi le sort de M. Lormier. La lumière ainsi commençait de filtrer.

--Pour rendre ce que je sens, poursuivit M. Lormier, je cherche en vain des mots... Je ne suis pas un savant. J’ai de la peine à finir une phrase... Hier, par exemple, j’errais dans Trianon--j’y vais souvent--et je regardais un peuplier isolé sur la pelouse. Ses branches nues, dressées en suppliantes, avaient l’air de crier: «Pourquoi nous a-t-on dépouillées?» Et je songeais: «Avant deux mois, toutes auront verdi: suis-je donc le seul auquel on ne rendra rien?»

--Espérons que votre peuplier vivait encore, cher monsieur: car il y a aussi des arbres morts... définitivement morts...

--Mais la mort elle-même... qu’est-ce que peut bien cacher la mort? Puisqu’il faut une compensation...

Les yeux de madame Manchon s’animèrent brusquement:

--Pour compenser, interrompit-elle, il faudrait le recommencement de ce qui a été: sinon, inutile d’en parler.

--C’est exactement ce que je voulais dire, insista M. Lormier: pour compenser, on doit me rendre _tout_ ce que j’ai perdu.

--On doit!... L’au-delà payerait-il plus qu’il ne parle? Je ne l’ai jamais entendu...

--Ici-bas, on entend rarement quelque chose, du moins de ce qui importe. J’ignorerai toujours pour qui ma fille est morte, conclut M. Lormier.

--Et moi, pourquoi mon fils est mort... répliqua madame Manchon d’une voix défaillante.

La lumière qui achève de paraître!...

Je me tournai, stupéfait, vers madame Manchon. Elle avait donc perdu un fils! Certains accents trahissent, en s’échappant, le secret d’une vie. Au sien je compris de quelles apparences impassibles j’avais été dupe: à l’abri des curiosités, madame Manchon se consumait en révoltes inapaisables. Chose étrange, c’est à un passant qu’elle en avait réservé la confidence!

--Ah! dit simplement M. Lormier, vous aussi, madame...

Rien dans le ton ne marquait l’étonnement. Il devait trouver naturel que d’autres fussent atteints de la même manière que lui-même.

Madame Manchon reprit très bas:

--On ne s’habitue pas à souffrir dans les ténèbres: on s’habitue moins encore à ne pouvoir découvrir pourquoi l’on souffre. Que de fois ai-je cherché une explication? Je me débats dans une nuit que le temps épaissit...

--Et pourtant, répliqua M. Lormier, de plus en plus hésitant, sentirait-on qu’on est dans les ténèbres s’il n’y avait quelque part de la lumière?...

Il se leva sur ces mots.

--Excusez-moi, madame: j’ai oublié que je dérangeais. Je m’oublie souvent, à parler de certaines choses...

--Je ne sors jamais, monsieur, et ne reçois pas: mais vous pouvez revenir, répondit madame Manchon avec un air bienveillant qui me parut une nouveauté.

M. Lormier bredouilla une phrase de remerciement que je ne distinguai pas et après s’être incliné, allait gagner la porte, quand je le vis reculer avec une expression d’effroi: depuis un instant, l’abbé Manchon, entré sans bruit, nous écoutait. Personne ne s’en était aperçu, tant nous étions tous réellement projetés hors de nous-même!

Il y eut ensuite un échange de paroles brèves; elles étaient tout à fait quelconques et cependant il était impossible de ne pas les remarquer.

--Pardon, monsieur; ne vous voyant pas, j’ai failli vous heurter.

--Du tout... passez donc!... Je ne me trompe pas... Monsieur Lormier?

--En effet.

--J’ai eu l’honneur jadis...

--Je me souviens... Croyez, monsieur l’abbé, à ma reconnaissance... toute ma reconnaissance... Madame... Messieurs...

Comme saisi de panique, M. Lormier jetait à nouveau des saluts et se précipitait vers le seuil. Sa sortie fut moins un départ qu’une fuite.

Nous nous regardâmes, interdits. Pourquoi cette déroute soudaine? J’éprouvais pour ma part la sensation d’une rupture d’équilibre, d’une rentrée imprévue dans une nouvelle aventure pénible. L’abbé avait pris un air soucieux. Quant à madame Manchon, déjà revenue à son expression glacée, elle semblait attendre que son fils expliquât la raison d’une présence qui avait eu le tort, à ses yeux, de ne pas se manifester aussitôt.

--Vous aviez déjà rencontré ce monsieur? interrogea-t-elle enfin, impatiente d’une justification qu’elle jugeait nécessaire.

L’abbé fit un geste évasif.

--Une ou deux fois... J’ai surtout approché sa fille, morte ici, au Carmel. Mais, vous-même, ma mère, d’où le connaissez-vous?

--C’est le nouveau locataire.

--Ah!...

Et silencieux, l’abbé fit plusieurs tours dans la chambre. Une pénible hésitation se lisait sur son visage. Lorsqu’il s’arrêta, je devinai qu’il allait passer outre à des scrupules de nature délicate.

--Vous a-t-il raconté qu’il a jadis habité Semur? reprit-il résolument.

Madame Manchon poussa une exclamation étouffée:

--Du temps de René?

--Peut-être... probablement...

Les mains jointes de madame Manchon se crispèrent.

--Croyez-vous qu’il l’ait connu?

--Non... je suis même persuadé du contraire.

Il y eut un silence.

--N’importe, reprit madame Manchon, vous faites bien de m’avertir. On a toujours tort d’ouvrir sa porte à des inconnus. Je ne recevrai plus.

Ses yeux en même temps errèrent alentour, à la recherche peut-être d’un soutien qui fût stable: et alors seulement, elle s’aperçut que j’étais encore là.

--Au fait, cher monsieur, assez de besogne pour aujourd’hui! Allez prendre l’air; il est excellent de se donner parfois du repos à l’improviste. Aviez-vous autre chose à me dire, Henri? Non? en ce cas, vous aussi, laissez-moi... J’ai besoin d’être seule... Sortir de ses habitudes ne vaut jamais grand’chose; on revient très fatigué...

L’avis était net et clair. J’obéis, ainsi que l’abbé. C’est à peine si elle s’aperçut que nous la quittions. Laissant retomber sa tête, à mille lieues du présent, elle était retournée sans doute dans le monde lointain, découvert un instant pour M. Lormier, et dont je ne devais plus rien apprendre, avant ce soir...

L’abbé et moi, descendîmes de concert.

Il est utile de vous dire que je le pratiquais peu. A peine nous étions-nous rencontrés auparavant et sans jamais lier conversation. N’escomptant chez lui ni imprévu ni flamme, je le croyais un peu sot, n’éprouvais aucun désir de sa compagnie pieuse et me gardais de lui imposer la mienne.

Ce fut donc avec un léger ennui qu’arrivé en bas, je l’entendis me demander:

--Si vous allez réellement vous promener, serait-il indiscret de me joindre à vous?

Que répondre, sinon que je m’estimerais enchanté de la compagnie? J’étais en train de le certifier quand le concierge de son côté m’appela.

--Voici une lettre que je dois vous remettre dès votre sortie: elle est du nouveau locataire.

Je vis passer sur le visage de l’abbé un intérêt subit. J’affectai de ne pas m’en apercevoir.

--Donnez... merci.

Je n’ouvris l’enveloppe que dans la rue et ne pus dissimuler ma surprise.

--Voyez, dis-je à l’abbé; il est donc bien riche?

C’était un chèque de 50.000 francs pour la «Recherche du Soldat».

--Riche?... J’ai entendu dire en effet qu’il avait vendu une invention intéressante. Détaché de la richesse, à coup sûr... Où souhaitez-vous aller?

--Où il vous plaira.

--Alors, sur une route... j’aime les routes... les routes ordinaires...

--Voulez-vous celle de Saint-Germain?

--Celle-là ou une autre: je n’ai point de préférence.

Je glissai le chèque dans mon portefeuille, et nous voilà gagnant la porte Saint-Antoine, moi tout à l’effort d’alimenter l’entretien, l’abbé pensif et à peu près bouche close. Entre temps, je remarquais la nervosité de sa démarche. Elle s’accordait si mal avec l’attitude habituelle de l’homme, que je me demandai soudain quelle part de volonté entrait dans cette dernière.

Lorsqu’on atteignit la route «ordinaire», comme disait l’abbé, à bout d’éloquence, je cessai de parler et résolus d’attendre qu’à son tour mon compagnon voulut bien se mettre en frais.

Le route de Saint-Germain est le type du grand chemin, monotone et bête. Elle monte droit la colline, après avoir lâché une première escorte de maisons sans importance. On y a tout de suite l’impression d’abandonner la ville, mais pour une campagne qui refuse d’être agreste. Des champs tristes comme des terrains à bâtir, une côte rude, l’horizon arrêté par elle et dépourvu d’attraits. Il va de soi qu’on ne rencontre pas de promeneurs. Seules deux formes humaines tachaient devant nous la chaussée: encore n’avançaient-elles pas ensemble; un large intervalle les séparait.

Notre silence durait déjà depuis quelques instants quand brusquement l’abbé commença:

--Pourrais-je solliciter une grâce?

--Il va de soi, si elle est à ma portée, répondis-je, trouvant à ce début un air de cérémonie qui m’inquiétait.

--Le hasard a fait qu’ignorant que ma mère eût du monde, j’aie pénétré chez elle et constaté--sans le vouloir, croyez-le bien--que l’entretien venait de prendre un tour... particulier. Je vous serais obligé, quand vous retournerez à votre travail, d’oublier ce que vous avez pu entendre, et de vous exprimer, par exemple, comme si M. Lormier n’était pas venu.

--Je vous le promets bien volontiers.

--Merci.

Et j’eus aussitôt, à la manière dont le merci était prononcé, la certitude que l’abbé n’avait souhaité m’accompagner que pour me dire ces quelques mots.

J’attendis un peu, espérant qu’il ajouterait autre chose: le voyant revenu à son air neutre, et légèrement agacé, je repris ensuite:

--Je conçois que vous souhaitiez d’éviter à madame votre mère l’occasion de s’appesantir sur un passé pénible. Je ne saurais d’ailleurs trop admirer la sérénité de madame Manchon. Sans la visite en question, je n’eusse jamais soupçonné quelle douleur poignante se cache derrière son ardente charité.

--On a tort toujours de ne pas soupçonner la souffrance; elle est partout, fit l’abbé simplement.

Je le regardai; mais il continuait d’avancer, comme seul avec ses pensées.

--Il est vrai, insinuai-je, que ce Lormier, lui aussi...

--M. Lormier, j’en suis persuadé, n’a pas été plus épargné qu’un autre.

--N’en savez-vous rien de plus?

--Non.

--J’avais cru deviner, cependant, à la manière dont il a parlé de reconnaissance...

--Vous vous êtes trompé.

--Votre mère, en tous cas, a trouvé en lui une âme qu’un malheur à peu près identique rendait apte à la comprendre.

L’abbé, cette fois, parut importuné de mon insistance, et pour souper court:

--Quoi qu’il en soit, M. Lormier et mon frère ont habité quelque temps la même ville. Cela me suffit pour ne pas tenir au maintien de relations qui menaceraient de troubler l’œuvre d’apaisement commencée chez ma mère.

--Oh! murmurai-je, jugez-vous vraiment cette œuvre commencée? A entendre votre mère parler de sa douleur, j’aurais moins de confiance.

--Apaisé ne signifie pas consolé, dit sèchement l’abbé.

Avouerai-je que sa manière péremptoire de régler ainsi la question des sentiments les plus graves qui puissent importer à un être me choqua? En dépit de l’impatience que je lui voyais, je poursuivis donc:

--Je crains, monsieur l’abbé, qu’il n’existe aucune commune mesure entre votre appréciation de la souffrance et celle d’un laïque tel que moi. Aux yeux d’un prêtre, tout concourt à l’ordre providentiel; le malheur, dût-il nous accabler, rentre dans un plan divin qu’il ne nous appartient pas de connaître, et l’effort pour se résigner a été mis à notre portée, comme l’acquisition de n’importe quelle vertu. Par contre, en écoutant votre mère et M. Lormier, j’avais conscience que pour en arriver là, une grâce est nécessaire... rarement accordée.

L’abbé s’arrêta net:

--Et qui vous assure, monsieur, qu’un prêtre reçoive sûrement cette grâce? D’où tenez-vous que la souffrance ne soit jamais une énigme pour lui?

Il avait changé de stature, tout à coup, et redressé, fixait sur moi des yeux aussi chargés d’angoisse que ceux de M. Lormier ou de madame Manchon. Une seconde, l’homme extraordinaire aperçu par Duclos, m’apparut. Tant de passion contenue, une telle ardeur impérieuse émanaient de lui que, revenu au sentiment de la réserve nécessaire, je m’inclinai:

--Pardonnez-moi, balbutiai-je, j’ignorais que je risquais aussi, près de vous, de toucher à une blessure.

Il haussa les épaules, et se remit en marche. Je l’imitai.

Quelques minutes s’écoulèrent. La côte, devenue plus raide, obligeait à ralentir l’allure. Le jour baissait, maussade, et j’éprouvais un réel embarras. Il n’était plus question de reprendre un thème qui, seul, m’aurait intéressé; j’hésitais d’autre part à proposer de rebrousser chemin.

Soudain, j’eus la surprise de sentir qu’on me prenait le bras.

--Vous allez repartir au front où la souffrance vous attend, vous aussi: puisqu’aujourd’hui, vous avez entrevu les questions redoutables qu’elle pose, vous plaît-il d’apprendre ce que j’en sais? demandait l’abbé d’une voix grave.

Il commença, tenant mon silence pour un acquiescement, et j’ai conscience de ne pas changer un mot au discours qu’il me tint:

--Rassurez-vous d’abord: je ne parlerai pas en prêtre. Je veux m’en tenir aux seuls arguments de raison qui sont de nature à vous toucher. Remarquez pourtant que, par métier, je me heurte à la souffrance plus souvent qu’un autre; ajoutez qu’elle est installée chez les miens; oserai-je enfin avouer qu’elle ne m’a pas oublié? Que de motifs pour méditer sur elle, et trouver auprès de vous un titre de créance!...

«J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne. Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est d’insinuants et de cauteleux; il en est des lents et des rapides, de toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en secret et appelle la mort: tel autre dont le bonheur est évident, ignore que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses est un fait.

«Son apparente inégalité en est un second... Gardons-nous cependant de croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.

«Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable, le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande: «A quoi sert-il?» Car rien ici-bas n’est inutile; lui seul, en s’en tenant au point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de la même manière! Mais non: quoi de plus divers que l’œuvre de la souffrance? Ici, résignation, ailleurs, révolte; autre part, élans vers Dieu, renoncement, mysticisme; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes; tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah! croyez-moi, le problème n’est pas seulement dans l’_existence_ de la souffrance. C’est devant le _résultat_ de la souffrance que j’ai le plus tremblé... jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant ce moyen cruel, et merveilleux!...

Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique, d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de l’abbé Manchon était sa conscience.

--Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance, mais combien sûr! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre: et tous les deux ne sont à dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu choisi par la souffrance.

«Le premier est le _détachement_: un détachement du devenir, de ce qui entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé: il ne retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier? moi pas. Je ne m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer au soleil.

«Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de la pensée aussi dominateur que salutaire.

«Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre, fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de l’infini.

«Sous quelle forme, pareille induction souveraine? Ah! peu importe! c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on sache ce qu’il y aura: c’est que le regard mental ose enfin dépasser le visible; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.

«Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui supposent la lumière: c’est bien, il est sauvé! Ma mère répondait: «Je cherche l’explication, mais la nuit reste...» Elle se trompait: puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée! Pour tous deux, la souffrance a clos son œuvre...

«Œuvre tragique: soit. La mort aussi en est une autre. Mais on n’aborde l’inconnu, mentalement ou réellement, qu’à travers des cris et des sanglots, c’est-à-dire par la souffrance! La Vie, la Mort, même chose! rien de plus qu’un chemin, le grand chemin qui mène à l’inconnu!...

D’un geste large, l’abbé montra la perspective de la chaussée que nous ne cessions de suivre.

--On marche... on va devant soi... comme ces gens, là-bas, qui nous précèdent: on avance à pas toujours plus lourds, sans se connaître, sans regarder autour de soi, uniquement à la fatigue de la côte et à la rudesse du fardeau... et c’est la Vie! On approche ensuite du sommet... Ah! justement! l’un de ces gens y arrive... La silhouette se détache sur le fond net du ciel... Voyez! ce n’est plus, ainsi qu’auparavant, une forme confuse: maintenant, on distingue les vêtements... la coiffure... une femme... Comme elle paraît grande, malgré la distance! Mais les pieds disparaissent... les jambes... le buste est mordu... Apercevez-vous encore la tête?... Plus rien et c’est la Mort!

«Oui, cette femme vient bien de disparaître, ainsi que disparaissent les morts. Cependant, vous êtes sûr, n’est-il pas vrai, _absolument sûr_ que sa disparition n’a pas arrêté le voyage et qu’elle va quelque part? Vous en êtes sûr, parce qu’on ne suit jamais une route sans un but à atteindre, parce que vous savez d’expérience la toute-puissance de l’appel de la route. Ah! cet appel magnifique vers le gîte d’étape, la demeure ancestrale, ou le paysage dont on rêve! cet appel, sans lequel on ne saurait où orienter son pas et qui, en ce moment, fait que nous-mêmes ne souhaitons d’aller ni à droite ni à gauche, mais préférons gravir la côte, pour découvrir un horizon dont nous ne mettons pas l’existence en doute, bien que nous ignorions quel il peut être!

«Vous souhaitiez apprendre, monsieur, la raison dernière de la souffrance dans le voyage qui nous emporte à travers le temps: cette femme vient de parler pour moi. La souffrance est l’appel de la route. Si pénible que soit l’effort, marchons, guidé par lui, vers le pays où j’espère que la Justice de Dieu perdra son obscurité, parce qu’il y fait toujours clair...

«Ainsi soit-il!

Après ceci, l’abbé se tut.

Ne pensez-vous pas, mes camarades, qu’il avait répondu à vos questions et que le plus simple est d’arrêter là nos récits?

* * * * *

Duclos et Tinant approuvèrent d’un signe. Nous nous sommes quittés ensuite. Chacun, depuis lors, gravit sans doute aussi la côte: mais où sont-ils?...

TABLE DES MATIÈRES

Trois amis 1 L’un d’eux commence 11 Un autre répond 133 Le troisième conclut 327

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie

Collection de Romans

HENRY ASSELIN Rapetisse ton Cœur. 2e édition. 1 vol. in-16.

AVESNES Contes pour lire au Crépuscule (Académie française, Grand prix du roman). 10e édition. 1 vol. in-16.

ÉMILE BAUMANN Le Fer sur l’Enclume. 1 vol. in-16.

JACQUES BOMPARD L’Étrangère. Récit. 1 vol. in-16.

ÉDOUARD DEMEUSE L’Engrenage. 2e édition. 1 vol. in-16.

ÉDOUARD ESTAUNIÉ L’Empreinte (ouvrage couronné par l’Académie française). 17e édition. 1 vol. in-16. Le Ferment. 3e édition. 1 vol. in-16. La Vie secrète (Prix de la _Vie Heureuse_ 1908). 14e édition. 1 vol. in-16. Les Choses voient. 13e édition. 1 vol. in-16. Solitudes. 5e édition. 1 vol. in-16. L’Ascension de M. Baslèvre. 14e édition. 1 vol. in-16. L’Appel de la route. 1 vol. in-16.

GUILLAUME GAULÈNE Maman et Claude. 1 vol. in-16.

COMTE DE GOBINEAU Nouvelles asiatiques. Nouvelle édition. 1 vol. in-16. Ternove. Nouvelle édition, avant-propos de Tancrède de Visan. 1 vol. in-16.

J. P. HEUZEY Le Chemin sans but. 1 vol. in-16.

ANDRÉ LAFON L’Élève Gilles (Grand prix de l’Académie française 1912). 34e édition. 1 vol. in-16. La Maison sur la Rive. 3e édition. 1 vol. in-16.