Part 3
Quant à la pauvre victime de sa violence, cette Clémentine qu’il avait si grièvement blessée, il n’éprouvait à son endroit ni honte ni remords. Il la haïssait, au contraire, de toute son âme. C’était sa faute à elle s’il l’avait frappée. Est-ce qu’il pouvait ne pas attaquer quand on le provoquait? Et parce que c’était à cause d’elle qu’on vendait le cheval, il était heureux qu’elle souffrît, heureux de penser qu’elle serait sans doute défigurée. Il lui souhaitait la mort.
Les vacances, si bien commencées, allaient donc se continuer dans les contraintes et la rage impuissante.
Petit cavalier démonté, Laurent tenait, avant toute autre chose, à cacher son humiliation. Aux gens de la maison, à l’oncle Jacques, on avait dit que le poney, décidément, était un jouet trop dangereux pour Laurent, que Laurent était trop imprudent, trop brutal, et que l’animal finirait un jour par le tuer. Mais les garçons du village, les camarades d’aventures, qu’allaient-ils dire, eux que l’enfant avait si bien écrasés de sa vanité, eux qu’il avait lâchés délibérément, comme des mercenaires dont on ne veut plus?
Afin d’éviter leurs ricanements, Laurent dut s’astreindre à ne pas quitter le parc, à fuir le village. C’était bien en vain qu’on le survolait dans ses allées et venues. Il n’avait maintenant nulle envie de passer par les brèches pour courir la campagne avec ces polissons.
Pour ne même pas faire voir aux siens à quel point l’atteignait la ferme décision de sa mère, pour qu’à leurs yeux celle-ci ne pût s’enorgueillir en rien, il affecta de ne plus s’intéresser qu’à son chant, qui l’intéressait en effet. Et le curé fut tout heureux de voir le petit, chaque jour, entrer au presbytère et demander des leçons.
Ne voulant pas risquer de rencontrer quelque camarade, il passait par l’église attenant au parc. Ce fut une période de sagesse et de musique, une période, eût-on dit, presque religieuse. Il en apprit, en un mois, beaucoup plus que depuis les deux ans qu’il chantait. L’abbé Lost, à l’harmonium, le dirigeait. Ce prêtre, comme certains ecclésiastiques campagnards de Normandie, avait quelque érudition musicale liturgique.
La petite voix énergique et pure modulait les quatorze messes grégoriennes. Et nul, jamais, ne se fût douté que le même enfant pouvait être à la fois ce jeune ange musicien et ce petit garçon dangereux.
Ce fut un matin qu’il quittait l’église pour repasser dans le parc, qu’il se trouva, sous le porche, face à face avec ses anciens compagnons. Ils étaient là tous les cinq, qui l’avaient guetté, sans doute.
--Ohé! Laurent!... crièrent-ils, où qu’il est ton cvâ?
--Est-y qu’ tu veux t’ mettre curé?... fit une autre voix, depuis qu’ t’en es descendu?
--T’avais l’air de vouloir nous épotir, dit un troisième, mais te v’là l’ cul par terre, comme nous autres, à c’t’ heure!
Et, comme il se précipitait sur eux, les poings levés, ce fut une bataille poussiéreuse dans le doux soleil de fin septembre.
Quatre enfants étant enfin parvenus à le maintenir avec peine, le cinquième s’avança sur lui. Pâle, décoiffé, saignant au nez, Laurent vit ce que tenait celui-là dans sa main levée: un casse-tête mince et flexible, avec ses deux boules aux extrémités, sa lanière passée au poignet.
--Dis seulement un mot!... menaça le garçon, et je te démolis, vilain modèle!
Mais l’on voyait bien que jamais il n’oserait frapper, car, malgré tout leur mauvais esprit, ces petits n’avaient rien en eux qui ressemblât à la férocité de l’autre.
D’un coup de reins inattendu, Laurent venait de se dégager. Il s’était jeté sur son agresseur. Tous deux roulèrent à terre.
--Donne ton casse-tête!... criait Laurent. Je le veux! Je le veux!
Un casse-tête!... Rien au monde ne lui semblait plus beau, plus désirable. Avait-il vraiment pu s’amuser d’un canif! Son envie était telle qu’il retrouvait une force inouïe non seulement pour repousser les quatre autres rués sur lui, mais encore pour tordre le bras qui tenait l’arme convoitée. Il voulait ce casse-tête. Donc, ce casse-tête était à lui. Plus rien d’autre n’existait momentanément sur la terre.
Quand ils se furent dégagés et reculés:
--Et pour qui qu’on te le donnerait?... s’esclaffèrent les garçons. T’es riche, tu n’as qu’à le payer!...
Puis, parmi moqueries et pieds-de-nez, ils s’enfuirent tous, laissant là le petit de Bonnevie, avec son nez en sang, ses boucles désordonnées, ses vêtements en loques et roulés dans la poussière, ses yeux foudroyants qui les maudissaient.
La vie allait décidément de mal en pis.
* * * * *
A partir de ce jour, ce fut en vain que l’abbé Lost attendit son enfant de chœur.
--Laurent a encore fait des bêtises!... répondait Mᵐᵉ Carmin, interrogée, et je l’ai puni. C’est sans doute pour cela qu’il boude.
Or, une semaine plus tard, profitant d’un instant d’inattention de la part de François chargé de le suivre de loin dans le parc, Laurent se glissa rapidement par sa brèche et disparut. On ne le revit plus de l’après-midi. Le pauvre jardinier, le croyant au château, courut aux informations.
Clémentine, qui se levait maintenant, secoua sa tête bandée.
--Encore du mal, va!... fit-elle sombrement.
Le soir, à l’heure où l’on met le couvert, Laurent n’était pas rentré.
Malgré l’extrême pâleur de son visage:
--Je ne l’attendrai pas!... déclara Mᵐᵉ Carmin, glaciale. Servez-moi, Maria!
C’était la première fois qu’une chose pareille arrivait. Mᵐᵉ Carmin fit semblant de manger, évitant de regarder l’horloge. Mais comme Maria, tremblante, apportait les légumes, la mère ne put se tenir de murmurer:
--Comme il fait noir, ce soir!
Une seconde après, elle éclatait en sanglots.
* * * * *
Il ne revint qu’au dessert. Des cris du côté de l’office avaient averti déjà Mᵐᵉ de Bonnevie. Elle n’eut pas le temps de se lever pour courir aux nouvelles. Silencieux, sombre, Laurent entra dans la salle. Il n’était ni sali, ni déchiré, ni décoiffé. Ses joues rondes d’enfant mat n’étaient pas plus pâles qu’à l’ordinaire, ni ses yeux gris plus étincelants.
--Où étais-tu?... cria Mᵐᵉ Carmin, entièrement décomposée.
Il ne répondit pas. Il s’assit à sa place, et sortit sa serviette du rond, comme s’il eut attendu d’être servi.
--Où étais-tu?... répéta-t-elle avec force.
Mais pas un mot ne sortait des larges lèvres rouges. Laurent regardait son assiette.
Il était là, vivant, sain, il était là! Oh! l’embrasser, le serrer contre elle, le couvrir de caresses et de larmes!
--Laurent! articula-t-elle de sa voix la plus sèche, fais-moi le plaisir de monter et de te coucher immédiatement, veux-tu!... Ce soir tu n’auras même pas de pain sec pour ton dîner.
* * * * *
Il dormait. Son petit visage volontaire était enfoui dans son bras replié. Ses paupières hermétiques, avec leurs longs cils noirs, son nez enfantin, sa grosse bouche entr’ouverte, ses joues, ses belles joues rondes, et le paquet de boucles noires qui roulaient sur son front bossué, tout cela palpitait doucement, au rythme de son souffle régulier.
Entrée avec précaution dans le cabinet où il couchait à présent, Mᵐᵉ Carmin, avant de se déshabiller, était venue le voir, une bougie à la main.
De grandes ombres remuaient sur les boiseries du mur. Le lit était tout blanc, l’enfant tout brun. Longtemps, la mère contempla son fils. Toutes ses angoisses se résumaient en un seul mot: «Est-il possible!»
Ses dents mordaient nerveusement sa bouche amère. C’en était fait, maintenant. _Elle en avait peur._
Comme pour ne pas laisser une telle pensée pénétrer en elle, elle fit un geste que répéta l’ombre gigantesque du mur, un geste qui semblait chasser des fantômes. Alors, elle posa doucement sa bougie sur la commode, et, dans la lumière singulière de ce réduit, marchant à pas de loup, elle s’approcha plus près du petit lit.
Elle se souvenait d’un soir, où, penchée de la même façon, elle avait embrassé son enfant endormi. Mais il s’était éveillé dès le premier frôlement et l’avait griffée cruellement au visage, petit animal sauvage qui ne peut souffrir qu’on le touche.
Elle hésita quelques moments. Leurs deux figures étaient si proches! Elle vit comme son sommeil était profond. Ses lèvres se posèrent, tout doux, sur le front moite encombré de boucles noires, sur les bonnes joues fraîches et pâles, sur les paupières aux longs cils. Et les larmes coulaient, passionnées, qui mouillèrent une à une le visage adorable du petit dormeur.
VI
L’ÉPOUVANTE
Elle n’avait pu fermer l’œil, en proie à ses angoisses. S’étant levée plus tôt que d’ordinaire, elle s’assura, puérilement, presque superstitieusement, que l’enfant était bien là, dans le petit cabinet qui donnait dans sa chambre. Il dormait encore, tourné vers le mur, la touffe noire de sa tête émergeant de la blancheur des draps.
Rassurée, elle descendit à la salle à manger pour y prendre son café au lait. Elle était forcée, en laissant la porte ouverte, de voir Laurent quand il descendrait. Il ne pouvait pas lui échapper.
Plus jaune que d’ordinaire et plus creuse était la figure sèche de Mᵐᵉ Carmin, plus foncés ses yeux noirs au blanc bilieux. Mais, le dos droit, le regard distant, elle ne laissa rien voir des souffrances qui la torturaient.
Tout en donnant ses ordres, tout en remuant la cuiller dans son bol:
«Qu’est-ce que je vais en faire aujourd’hui? Comment l’occuper pour qu’il ne s’échappe pas? Si je lui faisais faire des devoirs de vacances?... Ce serait une bonne punition...»
Elle n’analysait pas, certes, tout ce qu’il y a d’anormal, de presque monstrueux dans la vie d’un enfant de hobereaux, seul de son espèce parmi la monotonie campagnarde, sans compagnons, sans pairs, isolé dans sa caste comme dans une tour, dernière forme, sans doute, de la féodalité partout ailleurs oubliée.
Les deux bonnes venaient à peine de se retirer que Clémentine revint à la salle à manger. Elle était toute pâle entre les bandages de sa face massacrée. Et, dans l’expression de ses petits yeux bleus, il y avait une sorte d’indulgence, une grande et discrète pitié.
--Madame... murmura-t-elle comme à regret, il y a encore une histoire... Voilà des gens qui viennent d’entrer à la cuisine et qui demandent à voir Madame tout de suite. C’est rapport à Monsieur Laurent... Il paraît que c’est arrivé hier. Mais Madame, ils disent qu’ils vont porter plainte au Parquet...
Mᵐᵉ Carmin s’était levée. Elle n’avait plus une goutte de sang dans les veines.
--Faites entrer!... dit-elle faiblement.
Et, pendant l’instant qu’elle attendit, sa tête tomba sur sa poitrine, durement courbée par la main même de la fatalité.
--De quoi s’agit-il, Quesnot?
Elle venait de reconnaître l’un de ses fermiers, celui de la petite ferme de la Belle Haie, qui, toujours, était en retard pour payer ses termes, et qu’elle menaçait chaque fois d’expulsion. Il était accompagné par son frère, qu’elle connaissait bien également.
Elle s’était rassise. Elle leur fit hautainement signe de prendre des chaises. Mais ils restèrent debout, la casquette aux doigts et leur regard sournois examinait le plancher.
--Voilà, Madame..., dit l’aîné sans se presser. Est que mon p’tit gas, Benjamin, qu’ vous connaissez ben, s’est trouvé assommé hier à la soirante par vot’ garçon, dans l’ chemin d’ la Courlande, qu’il en est resté sans connaissance pendant plus d’un quart, et qu’ c’est d’aucuns qui passaient qui nous l’ont ramené tout masqué de sang. Le por’ méchant gosse est installé d’une manière qu’il va p’t-être bien en perdre un œil. Il a dit comme ça, quand il a pu parler, qu’monsieur Laurent, qu’il n’a jamais vu que de loin à la messe, l’a croisé dans l’ chemin, qu’ils ne se sont dit mot, et qu’il s’est trouvé frappé et tombé sans savoir pourquoi. Vu la position où qu’il est, j’ons l’intention d’ porter plainte pas plus tard que tout de suite, chose que vous d’vez ben comprendre, Mâme Carmin.
Elle essayait de ne pas perdre la tête. Hostiles et froids, les deux paysans la regardaient. Elle fut brusquement debout.
--Le médecin... bégaya-t-elle. Avez-vous vu le médecin?...
--Où qu’on l’aurait vu, Madame?... répondirent-ils presque ensemble.
Elle comprit ce qu’ils voulaient dire. Elle continua:
--Vite! Vite!... la victoria!... Je vais faire atteler, je vais aller chercher le docteur moi-même à la ville et vous l’amener. Je verrai l’enfant... Nous... Si vraiment il est si mal, je... vous n’aurez pas à vous plaindre de moi. Vous le savez bien, voyons!
A leur tour ils avaient compris. Ils n’étaient venus que pour cela. Mais hochant la tête d’un air implacable:
--C’est des choses qui ne se peuvent pas, ça, Mâme Carmin! dit le père. C’est tout d’ même pas parce que vous êtes au château et nous à la ferme que votre éfant doit tuer les nôtres sans que nous parlions!...
Il se vengeait, en cette minute, des longues années vassales supportées en silence.
Le frère, sans élever la voix, commença:
--On n’est pas au temps des seigneurs, vous savez ben!...
Mᵐᵉ Carmin courut fermer la porte, revint à eux.
--Voyons!... Voyons!... haleta-t-elle. Ce n’est peut-être rien... Nous allons voir... Dans tous les cas, il y a toujours moyen de s’arranger pour que... Oui...
--J’ voyons bien qu’ vous voulez recouvrir le mystère!... dit finement le paysan.
Il sembla réfléchir.
Quelques phrases suivirent de part et d’autre, à double sens, hypocrites. Puis:
--On verra ça, Mâme Carmin... On verra ça!... La Belle-Haie est une gentille ‘tite’ ferme, bien sûr. Mais quand qu’on n’est pas maître sur sa terre...
Un soupir profané, enfin, la soulagea. Le spectre de la Justice s’écartait. En cette minute, son avarice même ne calculait pas ce qu’allait lui coûter une telle affaire. Il s’agissait de sauver son enfant. C’était tout.
Elle rouvrit fiévreusement la porte.
--Maria!... Clémentine!... Il faut trouver François tout de suite, qu’il attelle!... Je vais à la ville à l’instant!
Elle se reprit pour demander, avec quelque dignité retrouvée:
--Où est Monsieur Laurent?
Mais il avait, bien entendu, profité du désarroi pour disparaître.
* * * * *
Elle revenait de sa course épouvantable et longue. Il était presque midi. Laurent n’était toujours pas là.
Le médecin avait fait craindre de très mauvaises suites pour ce coup reçu par le petit Benjamin. L’enfant, en tous cas, resterait borgne. Au docteur, on avait raconté comme quoi grimpant un talus, il avait reçu des pierres sur la tête. Mais l’histoire véridique, sourdement, courait déjà tout le village. Mᵐᵉ Carmin, en rentrant, avait bien vu comment les gens la regardaient. Elle sentait le château tout entouré de murmures.
Oubliant de se mettre à table, elle écrivit rapidement deux mots, un pour son frère, un pour le curé, puis se mit à les attendre, en marchant de long en large dans la salle.
Elle était, maintenant, obligée de les mettre au courant, de leur demander secours, de les constituer conseil de famille. Il ne lui était plus possible de rester seule avec sa responsabilité. Son orgueil ne souffrait pas encore. Elle vivait une de ces minutes où les sentiments ordinaires sont dépassés.
Des obscurités ne parvenaient pas à s’éclaircir dans son esprit. Le petit Benjamin ne devait pas dire toute la vérité.
«Je sais bien que Laurent est d’une violence effroyable. Mais, enfin, il ne l’aurait pas arrangé comme ça sans motif!»
Une autre question la harcelait: «Avec quoi donc l’a-t-il frappé pour lui faire une blessure pareille?»
Jacques de Bonnevie et l’abbé Lost venaient à peine d’entrer, visages étonnés, inquiets, venaient à peine d’expliquer qu’ils n’avaient pas fini leur déjeuner pour accourir plus vite, que Clémentine, une fois de plus, parut à la porte de la salle.
--Madame, ce sont trois enfants qui veulent parler à Madame, parce qu’ils disent qu’ils savent des choses...
--Mais qu’est-ce qui se passe?... s’exclama l’oncle Jacques.
Mᵐᵉ Carmin ne murmura qu’un mot, tandis que ses yeux chaviraient:
--Laurent!...
--Encore?... fit le curé.
--Faites entrer les enfants... ordonna Mᵐᵉ Carmin.
Et, la cuisinière disparue, vite elle chuchota, penchée:
--Il a assommé le petit Benjamin Quesnot hier au soir, dans le chemin de la Courlande. Je...
--Bonjour, m’sieurs et dames!... dirent trois petites voix.
Le plus grand des enfants, treize ans, s’avança. C’était le fils de la postière. L’oncle Jacques et l’abbé froncèrent le sourcil. Ce gamin n’avait pas bonne réputation.
Celui-ci, tête ronde et rousse, oreilles décollées, petits yeux de fouine, déguenillé presque, commença sans timidité:
--C’est l’ gas Louis qu’est la cause de tout. C’est lui qui y a vendu son casse-tête.
Mᵐᵉ Carmin sursauta:
--Quel casse-tête?... interrogea-t-elle, la voix blanche.
--Ben, l’ casse-tête qu’y a laissé son père. Laurent y s’en était ambitionné. Même qu’on s’était tous foutu des coups l’autre semaine à cause de ça!
--Allons! Tâche de t’expliquer clairement!... menaça le curé.
A ces mots, les trois enfants se mirent à parler tous ensemble, dénonciateurs, lâches, pleins de vengeance longtemps couvée. Et ce fut tout un vomissement d’histoires compliquées, inconnues, réquisitoire affreux, où la vie cachée du petit de Bonnevie se dévoilait.
«Mon Dieu!... Mon Dieu!...» répétait tout bas la mère.
Mais l’abbé Lost avait frappé sur la table, faisant sonner la vaisselle du couvert mis. Les enfants se calmèrent.
--Réponds-moi, toi tout seul!... ordonna le prêtre en s’adressant au plus grand. Vous dites que Laurent aurait frappé le petit Quesnot avec un casse-tête que lui aurait vendu le petit Louis...
--Laurent n’a jamais d’argent!... interrompit Mᵐᵉ Carmin.
--Etait pas de l’argent!... s’exclamèrent-ils tous trois.
--Chut!... s’emporta l’abbé. Réponds, toi!
Le petit drôle avala sa salive pour parler plus clairement:
--Etait un bracelet d’or, dit-il, qu’il y a donné pour avoir le casse-tête. Un bracelet qu’imite le serpent, avec deux pierres rouges pour faire l’s yeux!
Mᵐᵉ Carmin ne put étouffer un cri:
--Mon bracelet!
Son frère lui toucha le bras.
--Va donc voir s’il manque!
Quand elle redescendit, elle était si livide qu’ils devinèrent.
--Le tiroir a été forcé... dit-elle dans un souffle, en retombant assise.
Voleur!....
Un peu de sueur lui coulait aux tempes.
--Où peut-il être, dans tout ça?... demanda l’oncle Jacques.
--Oh! Il est pas loin!... s’écrièrent les trois enfants. Il était à la haie, tout de suite, qui nous tirait la langue! Même que...
--Envoyons François le chercher! proposa l’abbé Lost, péremptoire.
Appelées encore une fois, les servantes montrèrent des visages où la peur et la curiosité se mêlaient. Mᵐᵉ Carmin ne pouvait plus prononcer une parole. Ce fut l’oncle Jacques qui leur donna l’ordre d’appeler François, afin qu’il ramenât Laurent.
* * * * *
Il entra d’un air dégagé, jeta sur l’assistance un coup d’œil mauvais. Puis:
--Ce n’était pas la peine de m’envoyer chercher, fit-il avec dédain. Je rentrais. Il est l’heure de déjeuner.
Le curé l’avait saisi par sa manche.
--Pourquoi as-tu fait ça, Laurent?... Tout ça?...
Il savait bien de quoi on lui parlait. La présence des trois camarades suffisait pour le renseigner. Du reste, les allées et venues de la matinée l’avaient averti tout de suite. Il était à peine un peu plus pâle que de coutume, avec un regard concentré qui défiait la destinée.
--Pourquoi as-tu fait ça? recommença le prêtre avec toute une consternation dans la voix.
L’enfant haussa les épaules.
--Est-ce que je sais?
Fier et traqué, tout à coup il parla, comme s’il eût foncé sur des ennemis.
--Je voulais le casse-tête, je l’ai eu. On n’a qu’à me donner de l’argent. Pourquoi m’a-t-on vendu mon poney? Tant pis pour le petit Quesnot. Il n’avait qu’à ne pas passer dans le chemin. J’avais envie d’essayer mon casse-tête. Je l’ai essayé. Voilà tout.
La rumeur qui suivit ces mots fut sourde et longue. Le premier, l’oncle Jacques éclata:
--La maison de correction! Voilà ce qu’il lui faut!... Du reste, les parents ont dû porter plainte. Et ils ont bien fait!
Mᵐᵉ Carmin retrouva la parole:
--Tu te trompes, Jacques. Ils ne porteront pas plainte...
Clémentine, restée à la porte avec sa figure bandée, hocha lentement la tête. Il y eut un échange éloquent et rapide de tous les regards. Celui de Laurent, pendant une seconde, jeta des éclairs. Tous avaient compris.
--Monsieur le curé, poursuit Mᵐᵉ de Bonnevie, veuillez me préciser l’adresse de ces Pères Jésuites dont vous m’avez parlé. Vous, mes enfants, vous pouvez vous retirer. Vous, Clémentine, dites à Maria de vous aider à sortir du grenier la malle de Laurent et ma valise. Et toi, Laurent, déjeune. Nous partirons par le train de quatre heures.
VII
UN FRISSON DANS LA NUIT
--Tu m’écoutes, Alice?
--Mais oui, Jacques!
Patient et doux, le pauvre historien reprenait sa lecture.
Depuis son retour du chef-lieu, Mᵐᵉ de Bonnevie, ne pouvant supporter le vide du château, qui semblait soudain si grand sans Laurent, avait prié son frère de venir y habiter avec elle.
A contre-cœur il avait fait ce sacrifice. Transporter ses papiers, quelle aventure! Mais il n’avait pu résister au regard pathétique de sa sœur.
Après huit jours passés là-bas à installer son fils chez les Jésuites, à compléter son trousseau, huit jours de faiblesse où, sans cesse, elle retardait son retour, elle avait dû revenir enfin, revenir accablée, défaite, avec un visage tragique, plus humain, un visage d’où l’orgueil était tombé comme un masque.
Dès le lendemain, elle avait été trouver son frère pour le décider à venir près d’elle. Non, elle ne pouvait souffrir sa solitude subite. Malgré ses méfaits de plus en plus graves, il était si vivant, l’enfant, il remplissait si bien la maison, le parc, toute la vie! Jamais elle ne l’avait quitté depuis sa naissance. Jamais la chère et terrible petite présence ne lui avait manqué. Et maintenant il n’était plus là; maintenant il était comme dans l’autre monde. Elle ne le sentirait plus respirer le même air qu’elle. Elle ne saurait plus rien de son regard, de sa voix, du bruit de ses pas, de ses joues toutes rondes de bébé, de ses belles boucles noires tantôt retombées sur les yeux et tantôt relevées sur son front tourmenté. Il portait désormais un uniforme, mêlé à d’autres, à des inconnus, loin d’elle. Elle ne profiterait plus de son enfance. Et elle n’aurait plus de ses nouvelles sinon par des lettres envoyées tous les huit jours, et ces lettres ne seraient même pas de lui.
Ecrire à sa mère?... Elle savait bien qu’il ne lui enverrait même pas un mot.
De quel regard il l’avait fixée, au moment du départ! Il y avait eu, dans ses yeux gris foncé, si durs et si beaux, un reproche plein de menace, une moquerie pleine de haine. Même à la dernière minute, il avait refusé de lui dire adieu. Il s’était détourné brusquement quand elle avait voulu l’embrasser. Et, de toute son âme, elle avait souhaité le reprendre, le remmener avec elle, lui crier: «Viens! c’était pour rire! C’était pour te faire peur!... Tu crois donc que je puis me passer de toi?»
Enfermé! Lui!... Lui, le poulain sauvage ivre de grand air et de liberté! Il lui semblait qu’elle l’avait conduit en prison, qu’elle avait commis un crime, qu’elle l’avait laissé sans défense avec des bourreaux.
«C’était nécessaire!... se répétait-elle pour calmer ses remords. Il fallait bien en débarrasser le pays. Qui sait ce qui serait encore arrivé?...»
* * * * *
Le premier soir que son frère vint s’installer au château, elle crut, en se mettant à table, qu’elle allait pouvoir parler de l’enfant. Mais, dès les premières paroles, l’oncle Jacques se répandit en propos pleins de colère, puis la félicita, tout en se frottant les mains, de l’heureuse décision qu’elle avait prise. Alors le silence, entre eux, tomba. Mᵐᵉ de Bonnevie n’osa pas défendre son fils: le petit Benjamin Quesnot était très mal. Elle venait même de faire, à l’autel de la Vierge, un vœu pour sa guérison.
Dès la seconde soirée, après dîner: