Part 2
--Laurent, tu sais comment nous nous appelons, en réalité?
Ses yeux se fermèrent. Il y avait quinze ans qu’il le ressassait à des moqueurs qui ne l’écoutaient pas.
--Ecoute bien! Notre premier ancêtre était moine au couvent des Carmes, en Italie. C’était à une époque que je t’expliquerai plus tard. Un beau jour, il sort de son couvent, décidé, comme on dit maintenant, à vivre sa vie. Quelle vie!... Je te raconterai. Tu ne saisis pas encore?... Un surnom lui reste: Carmine. Maintenant, voici autre chose. Il y a, dans l’histoire des Grandes Compagnies, un fameux Buonavita, ainsi nommé par ironie... Passons! Eh bien!... Moi je suis à peu près sûr, à présent, que Carmine et Buonavita ne sont qu’un seul et même personnage. Comprends-tu, maintenant? Comprends-tu?... Carmine Buonavita, c’est notre nom: Carmin de Bonnevie!
Se rasseyant, le front en sueur, il attira l’enfant contre lui.
--Qu’est-ce que tu dis de ça?... C’est assez clair! Coïncidence?... Coïncidence?... Jamais!... Les deux noms, l’italien et le français, sont bien identiques, voyons!
Une joie subite l’agita.
--Mon petit Laurent! Tu es venu! Tu es venu enfin! Quel bonheur que tu m’aies compris!
Pour l’embrasser, il se souleva sur son fauteuil.
--Ecoute, maintenant! Je vais te lire...
Mais Laurent n’en pouvait plus. Malgré lui, ce qu’il avait décidé de dire et qui l’avait amené là, dans ce pavillon, éclata comme une fanfare. Il mit un bras autour du cou de son oncle, s’assit sur ses genoux, et, de sa plus haute voix d’enfant de chœur:
--Oncle! Oncle!... Je veux une bicyclette, et c’est toi qui vas me l’acheter!
La stupeur fit que Jacques de Bonnevie demeura d’abord absolument muet. Doucement, ses mains avaient repoussé l’enfant. Le cœur serré, le front bas, il regardait fixement par terre. Cette ridicule bicyclette, tombée dans son rêve, l’anéantissait d’un seul coup.
Il put enfin relever la tête. Avec une indicible mélancolie, il murmura:
--Une bicyclette?...
C’était donc pour cela qu’il était venu le voir, le petit? Et de tout ce qu’on venait de lui dire, il n’avait rien retenu, comme les autres...
--Ben oui, une bicyclette!... s’emporta Laurent. Maman ne veut pas me la donner, et moi je la veux!
Il frappait du pied. Ses yeux flamboyaient.
Un sourire passa sur la figure triste de l’oncle.
--Et tu comptes sur moi pour ça? Je me ferais bien arranger par ta mère!...
Son sourire finit en rire. Il s’était levé comme pour congédier le jeune importun. Ce fut avec la plus amère ironie et le plus inutile orgueil qu’il acheva, la tête haute:
--Et puis, c’est laid, une bicyclette! Un Carmine Buonavita ne monte pas à bicyclette: il monte à cheval!
Laurent avait reculé comme un petit animal attaqué.
--Tu es aussi bête que les autres!... cria-t-il. Plus bête!... Je te déteste, entends-tu, vieux idiot!...
Il avait fait un bond.
--Tiens, tes livres!... Tiens, tes papiers!... Tiens, tes gravures!...
Avec un cri déchirant, Jacques de Bonnevie se jeta sur son neveu. Eparpillées sur le plancher, piétinées, les paperasses volaient. L’encrier renversé glissait un serpent noir sur la table, menaçant les précieuses pages. Ce fut une courte lutte. Le malheureux historien, dans le poing crispé du petit, parvint à reprendre le papier qu’il chiffonnait férocement. Quelques coups s’échangèrent. Puis, finalement maîtrisé, l’enfant, pris aux poignets, repassa tout en se débattant la porte du cabinet de travail, celle du couloir, celle, enfin, du pavillon, laquelle, avec bruit, se referma dans son petit dos en jersey bleu.
III
LA BELLE DÉCOUVERTE
Par les allées crépusculaires, il revenait enfin au château. L’heure du repas le ramenait animalement chez lui. C’était la seule discipline qu’il connût et acceptât.
Il avait passé le reste de son après-midi, depuis six heures, à donner des coups de pied dans la porte du pavillon de son oncle, puis à lancer des pierres dans ses vitres. Mais l’oncle ayant fini par fermer les volets, l’enfant, à la longue, s’était lassé.
Sa crise de colère, épuisée, le laissait encore bouillonnant. Les joues moites, les yeux animés, il avait rôdé tout autour du pavillon, cherchant des vengeances.
Maintenant qu’il rentrait, il savait que l’heure était venue de l’immanquable punition. Mais il ne la redoutait pas beaucoup. Cela faisait partie du rythme de sa vie. Ses poignets, tordus par les doigts de l’oncle, lui faisaient encore mal. Il en éprouvait comme une satisfaction. Il s’était battu. Il était bien.
Il ne se pressait pas. Sa pensée l’occupait, tandis qu’il avançait à travers les arbres sombres.
Sous ses pieds, le sol était doux et mou, velouté de mousse qu’il ne pouvait plus distinguer, dans la grande nuit qui tombait des branches entrecroisées.
Une fraîcheur descendait avec l’heure. L’enfant passait parfois par une zone de parfums venus de quelque chèvrefeuille invisible, ou bien de certaines herbes, encore chaudes du soleil de la journée. Et, tout au bout des avenues, le couchant et les ramures, étroitement mêlés, composaient un long vitrail bleu, rouge et jaune.
Le grand apaisement du soir calmait peu à peu la petite âme insurgée. Cependant aucune douceur n’y pénétrait. Laurent, simplement, réfléchissait; et ses réflexions restaient combatives, ardentes.
--_Ma_ bicyclette, je la veux! Ils me la donneront... Ou bien...
Régner sur les autres. Dominer. Il se voyait en rêve évoluant sur cette machine toute neuve, au milieu des enfants du village rassemblés, pleins d’envie et d’admiration. Il imaginait les acrobaties qu’il ferait, et aussi les grandes courses vertigineuses qui l’emporteraient sur les routes.
Aller loin. Aller où l’on veut, sans contrôle, seul avec son désir!
D’avance il méprisait ses compagnons, qui, eux, n’auraient pas comme lui de bicyclette. Il aimait mépriser. C’était une forme de solitude. Sans formuler aucun de ces mots, il se sentait aristocrate, sombre, farouche.
Parmi ce crépuscule, le long de l’allée magnifique, il ne goûtait rien de la grande poésie qui l’enveloppait. Il ne se répandait pas dans la nature. Avec sa force intérieure ramassée, courte, il n’était qu’un petit humain déchaîné, terrestre, éminemment plein d’appétits. Mais peut-être était-il ainsi plus proche de cette nature qu’il ne sentait ni admirait, plus semblable à elle qu’aucun rêveur, tout son être tendu vers ses désirs violents comme les branches étaient tendues vers le ciel; et la fatalité qui le menait avait la même puissance que celle qui conduit les racines enterrées, dont la vigueur obscure cherche et prend sa place dans le sol, férocement, en écartant tout pour vivre.
* * * * *
--Ah! te voilà enfin?...
Dans le cri indigné de Mᵐᵉ Carmin, il y eut à la fois de la menace et du soulagement.
On venait d’allumer les lampes. Le couvert était mis.
A la porte de la salle à manger, sur le seuil du petit salon où cousait sa mère, Laurent s’était arrêté, ricanant, ses boucles noires sur les yeux, ses belles joues de petit enfant arrondies autour de sa bouche éclatante. Il connaissait par cœur tout ce qui allait lui être dit, le questionnaire auquel il ne répondrait pas, les blâmes, les avertissements, et, pour finir, l’ordre de monter à sa chambre afin d’y manger son pain sec en guise de dîner. Ceci était la conséquence de cela.
Il n’en souffrait pas. Il n’avait pas douze ans. Il sentait devant lui, tranquille certitude, s’étendre son avenir formidable. Chaque heure accroissait sa force, fortifiait ses muscles durs de garçon. Un jour, quoi qu’ils fissent tous, il serait un homme. Qui donc, alors, oserait le punir ou lui donner des ordres?
* * * * *
Après son long sommeil de bébé, réveillé de très bonne heure, il vit le soleil bleuté du petit matin entrer dans sa chambre vieillotte, accrocher des étoiles dans les rideaux à fleurs de son lit Louis-Philippe.
Il éprouva d’abord qu’il avait bien faim, n’ayant dîné la veille que de pain.
Manger, pour commencer. Ensuite?... Ensuite, les hasards de la journée. Vivre. Vivre de tout son pouvoir, sans tenir aucun compte des autres. C’était cela, la joie d’exister. Il la sentait bondir en lui. Mais, pas une seconde, il ne décomposait cela.
Il s’habilla en hâte, comme si quelque chose l’eût pressé.
A la cuisine, où personne encore n’était descendu parce qu’il était trop tôt, il se servit lui-même, fourrageant les armoires et le garde-manger. Puis il tira les verrous, souleva les barres. Et le voilà vite parti, profitant de ce que sa mère est encore couchée, qui, dès huit heures, l’accompagne à sa salle d’études.
Une triomphante journée de chaleur se prépare. La crécelle minuscule des grillons se dépêche jusqu’au bout des horizons. La verdure immense a des ombres couleur d’indigo. Le ciel est pâle de beau temps. La rosée suinte sur la grande pelouse, autour de la pièce d’eau. Les deux cygnes nagent déjà, gonflés comme des navires à voiles.
Où vais-je courir?... Qu’est-ce qui va m’amuser aujourd’hui, ce matin, immédiatement?
Il venait de se précipiter au galop, sans encore savoir où il irait. Il vit au passage François, le jardinier, occupé du côté des serres. Il vit ensuite la remise où l’on rangeait les deux voitures, l’écurie où se tenait, avec les deux grands vieux chevaux de la victoria, le poney qu’on attelle au tonneau.
--Ah!...
Sa pensée s’éclaircit tout à coup. Une des graines semées par la parole, et qui ne germaient en lui que longtemps après, venait d’éclore subtilement. Il entendit, avec une prévision étrange, le mot que, la veille, avait dit son oncle, doux maniaque, lequel mot, sur le moment, n’était pas parvenu jusqu’à son esprit: «Un Carmine Buonavita ne monte pas à bicyclette. Il monte à cheval!»
D’un regard rapide, il se rendit compte que nul ne l’observait, qu’il n’y avait personne aux alentours.
Monter à cheval! Certes, c’était presque aussi beau que monter à bicyclette. Plus beau, peut-être. Comment n’y avait-il encore jamais songé?
Le poney hennit en entendant s’ouvrir la porte de l’écurie, croyant qu’on venait l’atteler pour aller à la ville faire des commissions. Laurent l’avait souvent conduit, à grand renfort de coups de fouet; et la bête avait peur de ce petit garçon brutal.
La couverture posée et sanglée, sans même lui mettre son mors, l’enfant prit le cheval par son licol et le sortit devant la porte. Là, le saisissant par la crinière, il se mit en demeure de sauter dessus, ce qui fut très vite fait, vu son agilité, son adresse naturelles. Mais c’était la première fois qu’on s’avisait d’enfourcher cet animal, qui ne connaissait que la voiture. La défense fut immédiate et furieuse. D’une seule ruade, le poney, scandalisé, fit voler le petit cavalier par dessus ses oreilles.
Les pavés de la cour étaient durs. Laurent se releva le front ouvert, les paumes et les genoux écorchés. Mais, aveuglé de colère, à peine s’il s’en aperçut. D’un bond il avait repris le poney, qui s’échappait. Et la lutte commença, forcenée et longue. D’une part, coups de poing dans les naseaux, coups de pied dans le ventre. De l’autre, sauts de côté, coups de sabot, ruades, cabrades.
Dix minutes plus tard, Laurent, qui tout de suite avait compris comment se tenir en équilibre, passait au galop de charge la barrière de la cour et dévalait dans le parc, emballé.
Les mains agrippées à la crinière, le menton en avant, les jambes crispées, collées à sa monture sans bride, il riait, les dents serrées, ses grosses boucles noires fuyant au vent. Et il ne savait pas qu’il lui coulait du sang sur la figure, par la petite blessure de son front ouvert sur les pavés, et qu’il était terrifiant à voir, emporté dans cette course à l’abîme.
Affolé, le poney bondissait devant lui, au hasard, risquant, le long des avenues, de se tuer et de tuer l’enfant, en se jetant sur quelque arbre mal aligné.
En plein soleil, la chevauchée déboucha sur la grande pelouse, rasa la pièce d’eau parmi l’effarement des cygnes qui s’enfuirent, les ailes ouvertes, et fonça tout droit sur le château.
Le bruit rythmique et furibond des quatre sabots fit accourir toute la maisonnée, qui venait juste de s’éveiller. On vit paraître à la porte de la cuisine les trois servantes levant les bras. On vit François, le jardinier, revenant des serres, jeter de stupeur ses outils par terre. On vit, sorti de son pavillon, l’oncle Jacques, qui se précipitait, en bras de chemise. On vit, enfin, à la fenêtre de sa chambre, Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Et celle-ci, comme si elle apercevait le démon lui-même, se mit, au spectacle de son fils ensanglanté sur ce cheval furieux, à pousser des cris d’épouvante, en proie, pour la première fois de son existence, à la plus effrayante attaque de nerfs.
IV
A BOIRE!
Si Laurent, après tant de méfaits successifs, ne partit pas pour le collège, c’est que sa mère, à la dernière minute, découvrit un moyen désespéré de garder son enfant près d’elle.
M. le curé, les domestiques, même l’oncle Jacques criaient tout haut au scandale, et, sourdement, faisaient honte à la malheureuse de vouloir continuer la tâche impossible d’élever toute seule un petit garnement pareil.
Mᵐᵉ Carmin, qui ne voulait pas avoir l’air, par orgueil, de céder aux éternels avis de l’abbé Lost, tira parti, cependant, de l’une des idées qu’il ne cessait de lui suggérer. Mais elle sut habilement la déguiser, de façon à s’en attribuer le mérite.
Elle ne promit pas la bicyclette conseillée par le prêtre, mais...
--Ecoute, Laurent, dit-elle au lendemain des diverses punitions infligées à l’enfant, écoute! Tu as douze ans bientôt. Tu commences à devenir grand. Et pourtant tu te conduis si mal que monsieur le curé recule toujours ta première communion. Tu chantes la messe à l’église, et tu n’es pas capable de te mettre en état de grâce. Tu n’es pas capable, non plus, de t’instruire comme les autres garçons. Cela ne peut pas durer. J’ai tout essayé. Je vois que rien ne sert à rien. Aussi j’ai l’intention de t’envoyer au collège. Si nous n’étions pas à la veille des grandes vacances, tu serais déjà parti. Ne prends pas cet air moqueur. Cette fois-ci, je suis tout à fait décidée. Ne t’en vas pas. J’ai quelque chose à te proposer. Je... Eh bien! je veux bien tenter une autre méthode. Suis-moi bien. Si tu es _très sage_ jusqu’aux vacances, je te promets... Je te promets que tu auras une selle, une bride, tout ce qu’il te faudra pour monter convenablement le poney, puisque cela t’amuse. Est-ce accepté, Laurent?...
Une petite rougeur était montée à son front. Elle savait bien qu’elle pliait devant ce petit pour la première fois. Et cette lâcheté, que lui dictait sa passion maternelle, lui coûtait comme un déshonneur.
Un éclair avait flamboyé dans les yeux gris, couleur de tempête. Laurent comprenait aussi bien que sa mère qu’un grand événement venait de s’accomplir. La réponse fut laconique, cruelle comme une complicité:
--Bien, maman. Accepté!
Ses bonnes joues de marmot, si tentantes, la mère n’osa pas les embrasser. Une honte profonde, un immense espoir la soulevaient ensemble. Elle détourna la tête pour cacher quelques larmes. Il lui semblait qu’elle venait de signer un pacte avec le diable.
* * * * *
Ce furent deux mois, presque, de repos au château. Exact et taciturne, Laurent, tous les matins, entrait à la salle d’études. Le travail qu’il exécutait n’était pas énorme. Son horreur des livres restait la même. Mais, tant bien que mal, ses devoirs étaient faits chaque jour et ses leçons apprises. Aux heures de récréation, il ne sortait plus dans le parc. Les enfants du village s’étonnaient de ne plus jamais le voir. Chaque jour, à la même heure, il allait à l’écurie. Accoudé sur la porte, il regardait le poney. Puérils et durs, ses yeux convoitaient en silence la prochaine proie. Mené par l’intérêt, âpre comme un homme fait, il se sentait capable de réfréner jusqu’au bout tous les bondissements de sa nature indomptable. Et même il allait jusqu’à dire bonjour, encore qu’entre ses dents, à l’oncle Jacques, chaque fois que celui-ci, le dimanche, venait déjeuner ou dîner au château. Mais, rancunier, définitivement désenchanté par la séance du pavillon, l’oncle Jacques ne répondait jamais un mot. Il affectait, d’ailleurs, de se désintéresser complètement du petit, de quoi sa sœur lui en voulait grandement.
Quelqu’un qui n’en revenait pas: M. le curé. Bien trop fin pour faire sentir que c’était son conseil, après tout, qu’on avait suivi, le prêtre, chaque jour, félicitait Mᵐᵉ Carmin de son heureuse initiative.
--L’année prochaine, disait-il, nous lui ferons certainement faire sa première communion. Et ce sera l’achèvement du miracle.
Et Mᵐᵉ Carmin, oubliant sur quelle humiliante et dangereuse base était établie la sagesse subite de son petit garçon, souriait, heureuse, fière, émue.
* * * * *
Pendant les huit premiers jours, il fut tout à la joie de monter enfin son cheval.
La selle, achetée d’occasion au chef-lieu, lors d’un voyage qu’elle avait fait tout exprès, fut payée, avec bien des soupirs, par Mᵐᵉ Carmin, le jour qu’on l’apporta. Sacrifice d’argent, sacrifice d’autorité, c’était beaucoup pour elle. Elle avait lésiné sur le reste du harnachement. Une vieille bride, trouvée à la ville, lui sembla suffisante.
... Ce fut devant tout un petit rassemblement que Laurent, le premier jour des vacances, enfourcha sa monture.
Que de petits cris de peur, que de battement de cœur! «Il va se faire tuer!...» s’exclamaient les servantes. «N’ayez crainte!...» répondait François, «il est quéru comme un lion!» Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, ne savait murmurer que deux mots: «Mon Dieu! Mon Dieu!...» Et tous, sans le dire, admiraient le petit cavalier, si courageux sur sa bête surexcitée, si beau, si fort, si rageur, dont le visage était celui d’un bambin et les yeux ceux d’un guerrier.
Quand il eut, pendant ces huit jours, rempli tout le parc de ses gambades équestres, de ses chutes et de ses colères, il fit sa première sortie au village. Le cheval, maintenant, était dressé, dressage barbare, mais qui suffisait au petit cavalier.
Quand il rentra le soir: «Une bicyclette, qu’est-ce que c’est que ça?...» se disait-il avec un dédain immense.
Comme il avait triomphé! Comme il s’était senti haut au-dessus des autres, dominateur! Avait-il jamais pu se mettre à leur tête pour de misérables courses à pied?
Conséquence inattendue, l’entrée du cheval dans la vie de ce petit garçon supprima du coup ses rapines en compagnie des petits drôles, ses amis.
Les vacances suivaient leur cours sans amener rien de fâcheux. Toute la fougue de Laurent Carmin de Bonnevie s’épuisait en luttes avec sa bête, en galops fous, en courses lointaines. Et, le dimanche, en robe rouge et surplis blanc, tout brun et tout petit dans le chœur lumineux de l’humble église, seul au milieu de tous avec son âme rebellée, il chantait, séraphique, remplissant la nef de son immense soprano. Et cela aussi le dégorgeait de sa véhémence.
Mᵐᵉ Carmin remerciait le ciel. Le curé se frottait les mains. Les domestiques respiraient. L’oncle Jacques, dans son coin, haussait les épaules, étonné, rassuré pour ses carreaux et pour ses livres.
Une après-midi d’orage menaçant, de nuages noirs à l’horizon et de soleil sinistre, la cuisinière, Clémentine, penchée sur son fourneau, se retourna soudain et se mit à pousser des cris.
Avec coups de cravache, coups de talons et jurons, Laurent, au milieu d’un grand bruit de sabots frappant le carrelage rouge, faisait, à cheval, son entrée dans la cuisine.
--Voilà une heure que j’appelle dehors!... jeta-t-il. Personne ne me répond. J’ai soif! Donne-moi à boire!
--Voulez-vous sortir d’ici?... trépignait la fille, réfugiée debout sur une chaise. A-t-on idée d’un bastringue pareil! Le cheval dans ma cuisine, à c’t’ heure! Vous allez ruiner mon carreau! Vous me faites tourner les sangs!
--A boire!... répéta Laurent.
Et, tout à coup:
--Si tu ne me donnes pas un verre d’eau tout de suite, je fais ruer le poney dans tes casseroles, dans ton fourneau, dans ta figure, dans tout!
Il violentait la bouche du cheval, qui se mit à reculer en biais, la tête haute, l’œil injecté.
Tremblante, Clémentine comprit qu’il fallait céder, à moins de malheurs. Elle descendit de sa chaise, alla chercher un verre, le remplit avec la carafe; et prenant toutes sortes de précautions pour approcher du cheval qui piaffait, cramoisie de terreur, elle tendit le verre au petit.
Mais, tandis qu’il buvait d’une seule lampée, secoué, renversant l’eau sur ses habits:
--Je le dirai à Madame!... cria-t-elle avec indignation, je le dirai à Madame!...
Il avait fini de boire. Sa bouche trop rouge luisait, mouillée. Sans un mot, froidement, terriblement, il leva le verre vide au-dessus de sa tête frisée; et, de toutes ses forces, de toute son adresse, il l’envoya dans la figure de la fille. Puis, sans se retourner, d’un seul bond de sa bête cravachée, il sortit de la cuisine et disparut à travers le parc, ventre à terre.
V
ANGOISSES
--Surtout, que mon frère n’en sache rien!... Que monsieur le curé n’en sache rien!... Que personne n’en sache rien!...
Penchée sur le lit de sa malheureuse servante balafrée, dont le visage disparaissait sous les pansements, Mᵐᵉ Carmin lui tenait les mains avec force. Elle avait voulu la soigner elle-même. On avait dit au médecin de la ville et, du reste, à tout le monde, que la pauvre fille était tombée, un verre à la main.
Clémentine, complaisante, essayait de sourire. Elle savait bien qu’elle serait largement dédommagée de sa blessure, récompensée de son silence. Et peut-être aussi son cœur simple de femme du peuple comprenait-il le drame que vivait cette mère, liée à son enfant épouvantable par un incalculable amour.
Dès le lendemain de l’accident prétendu, François, le jardinier, avait été chargé de mener le petit cheval à la ville pour l’y mettre en vente. C’était le châtiment de Laurent.
Le loueur de voitures, d’ailleurs, après avoir examiné le poney, n’en avait offert qu’un très bas prix, car cette bête était devenue peureuse, vicieuse, intraitable.
Lui ôter son cheval!
Arrêté dans sa verve, blessé dans son orgueil, le petit de Bonnevie souffrait par toutes les fibres de son être. Sa déception d’enfant était tragique comme un amour trahi, sa colère d’autocrate était douloureuse comme un mal physique. Il savait qu’il n’allait pas pouvoir supporter l’offense. Qu’allait-il arriver, maintenant? En lui se déchaînait le torrent intérieur. En était-il responsable? On lui avait fait du mal. Il avait maintenant le droit de prendre toutes les revanches.
Mᵐᵉ Carmin, pour aggraver encore les choses, avait décidé que son fils coucherait désormais à côté d’elle, au fond d’un petit cabinet donnant dans sa chambre. Elle voulait savoir à quelle heure il se levait, afin de surveiller ses sorties. Et, dès qu’il était dans le parc, elle le faisait, autant que possible, épier par les servantes ou par le jardinier.
Nonobstant ces vexations et sa fureur, le gamin avait vu clair dans le manège de sa mère. Elle s’était arrangée pour déguiser la vérité. Laurent comprenait confusément pour quelles raisons.
Sa complice! Elle était sa complice! Ni le médecin, ni le village, ni même le château ne sauraient que c’était lui qui avait frappé la servante.
Il n’en ressentait ni reconnaissance, ni tendresse, mais seulement un sentiment de force extraordinaire. Tous les êtres étaient pour lui des ennemis, parce qu’il les détestait d’avance. Seule, sa mère n’était pas son ennemie: elle était sa vaincue, sa chose. Il ne pouvait donc pas la détester. Sa faiblesse, il la devinait à travers ses essais d’autorité. Certes, il allait savoir profiter de cette faiblesse! L’amour qu’elle avait pour lui, qu’il sentait si fortement vivre autour de lui, n’allait pas jusqu’à mettre une douceur en lui. Mais, comptant sur elle, malgré tout, comme sur une alliée, il lui accordait, dans son cœur brusque, une espèce de confiance. Et c’était cela sa manière à lui d’être tendre.