Part 4
--Veux-tu que je te lise quelques pages de mes essais, Alice?... Ça te changera les idées, et moi ça me fera plaisir.
Elle préférait encore cette corvée aux conversations pénibles. Elle accepta. L’oncle Jacques, heureux de satisfaire sa passion, empressé, candide, vint s’asseoir près d’elle qui cousait pour les pauvres, dans le petit salon.
Il lisait. Il y avait de grands extraits traduits par lui des vieilles chroniques italiennes. Il y avait des aperçus sur l’origine de la guerre des Guelfes et des Gibelins, des tirades sur les Noirs et les Blancs, l’aristocratie et le peuple. Il y avait des étymologies:
«_Condottiere_ vient du latin _conducere_. Les _condottieri_ étaient bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme tous ceux de cette époque ensanglantée...»
Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de Cordoue...
Elle entendait, sans les écouter, passer ces noms. En quoi tout cela pouvait lui importer? Que venaient faire, au milieu de son angoisse maternelle, ces rengaines de vieux maniaque?
Absorbée sur sa couture, absente: «Laurent!... Laurent!...» se répétait-elle. Et rien d’autre ne pouvait occuper son cerveau supplicié.
Le cinquième soir, l’oncle Jacques s’assit dans le fauteuil de tapisserie avec plus de solennité que de coutume.
Sur un bout de la table à ouvrage, ses papiers étaient étalés, voisinant les étoffes de sa sœur, les bobines, la corbeille, les petites boîtes, les ciseaux. L’unique lampe qui les éclairait, basse, abattait sur leurs mains un rond de lumière verte. Leurs têtes restaient dans l’ombre, et aussi tout le reste du salon, avec ses meubles et ses bibelots jetant quelques lueurs. Et le silence était immense autour d’eux, immense comme la campagne normande qui les entourait, endormie. Les servantes étaient couchées. Rien ne semblait vivre dans ce château trop grand, humide, où tant de pièces inutiles restaient vides depuis des années.
--Ce soir, commença Jacques de Bonnevie, nous abordons le point culminant de mon histoire, celui qui m’intéresse le plus. Je t’ai souvent dit que je croyais avoir trouvé, dans mes documents, l’origine même de notre nom...
Elle ne releva même pas sa tête lasse, courbée sur la couture.
--Oui... oui... dit-elle d’une voix morne.
Il y avait quinze ans qu’elle lui répondait cela sur le même ton: «Oui... Oui...» C’est ce qu’on dit aux enfants godiches ou bien aux fous.
Et Jacques de Bonnevie, à la fois têtu, naïf et désolé, se mit à lire, tout soupirant.
Puis, peu à peu, repris par son dada, la voix vibrante:
«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait été d’abord moine au couvent des Carmes...»
Il s’interrompit, presque suppliant:
--Tu m’écoutes, Alice?...
A son tour, elle soupira:
--Mais oui, Jacques....
--C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même... Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le premier du nom...
Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!
--Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...
Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort? Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit, là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant qu’il dormait....»
Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.
... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle, il ordonna au chapelain de lui verser dans le calice le vin qu’on réservait pour la messe, et de lui donner à boire. Et il était si terrible que le chapelain eut peur et lui donna ce qu’il demandait. Mais, tandis qu’il buvait: «J’en appelle à Dieu, dit le prêtre, et lui demande de punir ton forfait!» Mais il ne le répéta pas deux fois, car, ayant achevé de vider le calice, Carmine, s’en servant comme d’une arme, en frappa la tête du chapelain, qui, le crâne brisé, tomba sur les dalles. Et Carmine, mettant son cheval au galop, disparut comme il était venu, sans se retourner pour regarder sa victime._
La couture, cette fois, était tombée sur les genoux. Mᵐᵉ Carmin, le cou tendu, s’était tournée vers son frère. Comme il continuait à lire, le nez dans ses pages:
--Veux-tu me recommencer ce passage, Jacques?... demanda-t-elle d’une voix singulière.
De stupeur il faillit jeter ses papiers à terre. Elle l’écoutait donc? Elle s’intéressait donc à sa lecture?
Il se mit à trembler, car sa joie était trop forte. Ses yeux myopes cherchèrent sur les pages dérangées. Enfin, il trouva, recommença, d’une voix qu’altérait son innocent triomphe:
... _Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle_...
Penché tout contre ses pages, sous l’abat-jour vert, il ne sentait pas le frisson qui passait, il ne voyait pas quels yeux étaient dardés sur lui, quel visage pétrifié, visionnaire, se tendait vers le sien, dans l’ombre.
VIII
UNE LETTRE
_Le Père Chagnais à Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie._
Madame,
Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières conclusions.
Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son insubordination, et des excès regrettables de sa nature.
Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la persévérance de la part des réformateurs.
Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je, s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre votre fils.
Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait des gémissements.
Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.
Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la bataille initiale.
Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par ce tapage scandaleux.
Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.
Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller, et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait. Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il venait causer avec lui.
Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un «Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.
Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.
En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement, faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il, est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.
Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la fois furibonde et insaisissable.
L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique, lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.
C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.
Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?» Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement: «Cela vous gêne, mon enfant?»
C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel, tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net, si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.
Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.
Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences, sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus heureux?
Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons, heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».
Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures soient entièrement _dépaysées_, pour dire le mot, et restent le temps voulu dans _des mains de fer_.
Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.
Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils, que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez vous-même.
Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.
IX
MATER DOLOROSA
Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît la lecture.
Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en parla plus.
Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses, comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin. Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait; mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.
Un tel sacrifice de tendresse et aussi d’argent ne peut être qu’une bonne action. Une chose qui coûte, à tous les points de vue, si cher, est une chose louable.
Soutenue par de telles méditations, et aussi par les paroles de l’abbé Lost, plus que jamais adonnée à la dévotion, elle arrivait, à force de chapelets, de lectures édifiantes, de neuvaines et autres pratiques pieuses, à passer, sans mourir de désespoir, les longs jours d’automne, qui conseillent aux âmes de courir au désespoir.
Et les dépenses considérables qu’elle ne cessait de calculer l’engageant à veiller plus que jamais sur son bien, elle employait le reste de ses loisirs à vérifier les comptes de ses fermiers et à surveiller de plus près son personnel. Le livre de cuisine lui prenait autant de temps qu’un rosaire. Elle enfermait le sucre et comptait les bouts de bougie; même elle entrait à l’improviste dans la serre pour prendre note des grappes de raisin qui restaient, et pénétrait dans la remise pour mesurer l’avoine des chevaux.
Tous les huit jours, une brève lettre lui venait de l’institution, laboratoire moral, où Laurent était en train de se transformer. Aucun détail, sinon sur sa santé, qui restait bonne. «Quelle discipline!...» songeait-elle, en tâchant de retenir un frisson. Et, de toutes ses forces, elle essayait de s’en féliciter, elle essayait de ne pas trouver monstrueuse, sinistre, une telle réclusion.
Quand vint l’hiver avec ses brefs jours gris et ses longues nuits noires, elle s’efforça de commencer à compter les jours.
«Au printemps, j’irai le voir!»
Jamais, à aucune époque de sa vie, elle n’avait attendu la fin des froids, le tout premier tressaillement de mars, avec cet espoir, cet espoir presque végétal. On lui avait promis qu’elle serait là pour la première communion de son fils en mai...
Oh! longues heures dans le petit salon de tapisserie criarde, près d’un feu avare, tandis que, derrière la vitre, grelotte sur fond blanchâtre le grand parc transi! Oh! pluies fines dans l’ombre tombante de trois heures de l’après-midi, neiges qui ne fondront jamais, branches mortes qui ne refleuriront pas! Oh! vent glacé sous les portes, hurlement dans la cheminée, tandis que les étroites épaules se voûtent sous le châle, et que, derrière le front penché sur la couture, l’idée fixe est là, ramassée, entêtée, terrible!
* * * * *
Les premières petites langueurs de l’air, le premier émoi des bourgeons durement scellés sous les bises, la première violette, le premier cri d’oiseau la trouvèrent amaigrie et changée comme après une longue maladie.
Un faible espoir détendait la nature en catalepsie. Mᵐᵉ de Bonnevie, avec une âme de fiancée, se prit à surveiller le renouveau.
Chaque jour, son regard changea, son humeur aussi. Le personnel respira mieux. L’oncle Jacques monta se coucher plus tard.
En avril, elle fit atteler deux ou trois fois pour aller à la ville. En traversant le parc où jamais elle ne se promenait, et le long des routes boueuses qui se mettaient en fleurs, elle s’étonnait d’être attendrie par le printemps. Les cerisiers blancs secouaient du miracle dans les prés. Les premiers pommiers se disposaient à éclater, explosion de pétales, branches sans feuilles, bois mort qui ne fait que des fleurs, comme après le passage d’une fée.
Printemps, printemps, ô première communion de la Normandie!
* * * * *
_Madame_,
_La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là, présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi._
_Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre dévouement._
Le silence et la distance agissent comme la mort. Ils entourent les absents d’un nimbe. Privée de détails, Mᵐᵉ Carmin voyait en songe un enfant méconnaissable, presque pareil à son idéal, bien élevé, sage, pieux, appliqué, vrai Carmin de Bonnevie qui continuerait la tradition des siens.
«Je vais sans doute pouvoir le ramener!...» se disait-elle. Et l’espoir joyeux dans lequel elle vécut pendant quelques semaines lui fit un teint presque clair et des joues presque pleines.
Enfin, le jour vint de prendre ces trains compliqués qui devaient tortueusement la conduire près de son fils.
Elle emportait, cadeaux achetés à la ville, un chapelet de nacre et une montre d’or. Elle emportait aussi bonbons et gâteaux.
L’âme des mères est une âme de grande amoureuse. Mᵐᵉ de Bonnevie, illuminée, s’en allait vers une ineffable fête.
* * * * *